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Vertige de l’amour

mercredi 9 août 2017 par Brigitte Niquet

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017

Le moment le plus émouvant dans l’amour, c’est celui où l’on ne s’est pas encore touchés, même du bout des doigts.
Un jour, la main du hasard a ramassé nos dés, les a jetés ensemble sur la table et roulez jeunesse ! Jusqu’où ? C’est votre affaire. Le destin vous a mis en tête-à-tête, à vous de savoir si vous voulez en venir au bouche-à-bouche, voire au corps-à-corps. Ah ! Pas tout de suite, pas tout de suite quand même… Il y a tant de choses à se dire qu’on ne se dit jamais quand on commence par le lit, tant de regards à échanger avant qu’une trop grande proximité ne déforme les visages, tant d’affinités à découvrir avec ravissement. On sait bien qu’on occulte les différences qui, avec le temps, deviendront d’insupportables divergences, mais c’est l’état de grâce, précaire et d’autant plus précieux. Il faudra bien le rompre un jour, mais le plus tard possible.
Aujourd’hui peut-être ? Aujourd’hui sans doute. L’imminence de l’étreinte nous bouleverse, mais comme il est urgent d’attendre ! Comme il est nécessaire de ne pas se conduire en conquistador trop pressé d’explorer les terres vierges et de déflorer leur mystère ! Les jeunes gens qui se jettent goulûment l’un sur l’autre dès la première rencontre ignorent qu’ils se privent d’une volupté bien plus suave que les baisers. Il faut avoir un peu vécu pour savoir que la quintessence du désir se concentre dans les prémices, que l’érotisme est bien plus troublant quand il s’interdit les gestes pour mieux irradier les regards de lueurs de volcan, mieux assourdir la voix de sonorités d’alcôve, mieux ralentir les mouvements de langueurs prometteuses − il suffit alors que l’une relève ses cheveux pour que l’autre y voie l’amorce d’une caresse, celle qu’il souhaite, celle qu’elle espère.

Je monte dans sa voiture. Il pose ses mains sur le volant et je les imagine sur moi, ses mains brunes sur ma peau blanche. Mon ventre se contracte presque douloureusement. J’ai très chaud tout à coup et d’ailleurs, il fait très chaud, c’est l’été indien, d’autant plus déconcertant qu’il succède à un mois d’août gris et pluvieux. Ce dernier cadeau d’un soleil que l’on avait cru perdu jusqu’à l’année suivante a quelque chose de poignant − et autorise le port de vêtements légers qui découvrent juste assez d’épiderme pour susciter l’envie d’en connaître davantage, de découvrir ces régions inconnues où palpite une vie végétale, animale. Je suis des yeux la toison qui ombrage ses avant-bras, disparaît sous les manches courtes de la chemise avant de mousser dans son échancrure et de plonger vers le pubis dans une descente étourdissante dont ma bouche ignore encore le vertige − plus pour très longtemps, je le pressens.
Il rit parce que je croise son regard qui, lui aussi, me détaille et poursuit un rêve sans doute parallèle au mien. Il a remarqué, évidemment, que je porte une robe prête à s’ouvrir comme la coque d’une noix : pour une fois, la mode m’a semblé coïncider merveilleusement avec le sens pratique, avec la possibilité d’un déshabillage facile et gracieux. Par ses soins, par les miens ? L’éclat de son œil sombre est éloquent : par les siens.
Il demande simplement : « Où va-t-on ? » et des frissons me remontent le long de la colonne vertébrale. Où ai-je lu que la voix était un puissant signal sexuel ? Il y a sans doute des années-lumière de cela, car je me rappelle avoir trouvé cette affirmation très exagérée. Quelle sotte j’étais ! Cet homme pourrait me lire le Code civil ou le Journal officiel qu’il m’attirerait dans son lit presque aussi sûrement qu’en me parlant d’amour. J’en oublie parfois d’écouter ce qu’il dit. Ah ! c’est vrai, il m’a posé une question : « Où va-t-on ? ». Je réponds platement : « N’importe où ». Il s’agit pour l’instant de choisir un restaurant, et rien ne m’intéresse moins dans les minutes à venir que les préoccupations gastronomiques. D’ailleurs, sa présence suffit à me rassasier. La dernière fois, j’ai renvoyé sans y avoir touché un plat certainement succulent. Le maître d’hôtel n’avait pas l’air content, j’ai dû prétexter un malaise, une crise de foie, je ne sais quoi. Une crise de cœur, oui, voilà ce dont je souffrais. Mais pouvais-je expliquer à ce loufiat compassé que l’amour non-accompli me nourrit de sa substance jusqu’à ce que sa consommation (curieux paradoxe) me rende mon appétit naturel pour les plaisirs de la table ?
Il rit encore parce que, machinalement, j’ai bouclé ma ceinture de sécurité. « Tu as peur ? », plaisante-t-il. Je m’apprête à dire « non » quand je m’aperçois brusquement que je tremble. J’ai peur ? Oui, sans doute, mais pas de ce qu’il croit. Depuis que nous sommes montés en voiture, l’atmosphère a changé et je sais que nous allons inéluctablement vers ce à quoi tout nous mène depuis notre première rencontre, vers ce que je désire autant que lui. Alors, de quoi ai-je peur ? De la violence de ce désir, précisément ? De ce fossé que nous allons franchir, cet océan qui va de l’ami à l’amant ? De l’après qui ne sera plus jamais comme l’avant ? Et si l’acte de chair allait nuire à l’harmonie de notre relation, si parfaite jusqu’ici ? J’ai peur de l’aimer trop mais aussi de l’aimer moins, j’ai peur de le décevoir, j’ai peur qu’il me déçoive. Je n’ai pas envie de savoir qu’il est, peut-être, un amant médiocre, qu’il ahane comme un bûcheron et souffle comme un phoque pendant, puis s’endort tout de suite après, insoucieux de sa partenaire, déjà frustrée de son plaisir par une copulation trop hâtive, et qui suffoque à présent, écrasée sous le poids d’un corps mort. J’ai peur de tout, je n’ai plus confiance en moi ni en lui, surtout en moi. Je ne suis plus que panique, tout à coup, et sa gaieté m’épouvante. Et s’il se moquait de moi, de nous ? Les pires hypothèses me semblent soudain vraisemblables.
Apparemment, il ne m’a pas suivie dans mon délire car il enchaîne, aussi terre-à-terre que possible : « Moi, je ne mets jamais ma ceinture. C’est mon espace de liberté, j’y tiens. Et tant pis pour les contredanses ». Je m’abstiens de lui faire remarquer que jusqu’ici, j’ai toujours trouvé ce type de comportement puéril et irresponsable. C’est la première fois que quelque chose en lui me déplaît et ce n’est vraiment pas le moment de le lui dire. Je me force à rire aussi. Il enchaîne : « Comme tu es belle !... On va à l’hôtel ? » et il démarre en trombe sans me laisser le temps de réagir.

Un choc brutal... un fracas de ferraille... quelques secondes d’inconscience peut-être et j’émerge dans la fumée, le verre pilé, les odeurs d’essence. Je dois être à peu près indemne, protégée par ma ceinture. Lui est un peu plus sonné, d’autant que le véhicule tamponneur nous a percutés de son côté et l’a projeté sur moi. Je le serre avec angoisse, le temps d’une fugitive étreinte, mais il se redresse, s’enquiert : « Ça va ? Tu n’as rien ? » et entreprend de gérer la situation. La conductrice de l’autre voiture, debout à son côté, la contemple d’un œil consterné : ça nous permet au moins de nous assurer qu’elle non plus n’a pas trop souffert de l’accident.
Les palabres commencent, à grand renfort de gestes, il n’est pas méridional pour rien. Le ton monte rapidement. Il est dans son tort, évidemment, mais il mettra une heure avant de le reconnaître, surtout devant une femme, ce trait de son caractère ne m’a pas échappé. Il me prend à témoin, ce qui m’ennuie beaucoup : je ne vois pas comment je pourrais parler en sa faveur, même avec un maximum de mauvaise foi. Ah ! Il avait mis son clignotant ? Mais je n’en sais rien, moi, j’étais polarisée sur mes clignos personnels, brusquement tous au rouge. En fait ça m’étonnerait, et puis, de toute façon, il a tort quand même, on ne déboîte pas sans regarder ce qui arrive. Je bredouille quelque chose de non compromettant et, comme la jeune femme s’impatiente, il retourne à ses moutons et déclare que bon, ils vont faire un constat (il ne pousse pas le cynisme jusqu’à le qualifier d’amiable). Est-ce qu’elle a les papiers nécessaires, au moins ? Elle le regarde avec incompréhension. « Mais pour établir un constat, il faut un document, mademoiselle, est-ce que vous en avez un ? Non, évidemment. Bon, j’en ai peut-être un vieux qui traîne dans ma boîte à gants, je ne suis pas sûr, je n’ai jamais d’accident, vous comprenez. Je vais voir. » Il retourne vers la voiture chercher le document en question, qu’il ne trouve pas tout de suite. Il farfouille longuement au milieu des cartes routières et autres paperasses inutiles. Je suis restée plantée sur le trottoir, les bras ballants, et tout à coup, je m’entends dire « Je reviens, mademoiselle » et je m’esquive, l’abandonnant à son triste sort. J’ai bien assez à faire avec le mien.

J’essaie de marcher normalement, ne pas courir, surtout, ne pas courir. Je tourne à la première rue à droite, puis tout de suite à gauche, cette fois j’accélère le pas, je heurte des passants qui m’insultent, j’accélère encore comme si j’avais le diable à mes trousses − et ce n’est pas seulement une expression toute faite. Lucifer est protéiforme, c’est peut-être à ses griffes que je viens d’échapper. J’avise un arrêt de bus et des gens qui montent dans le véhicule, je me précipite et je m’engouffre derrière eux juste avant que la porte ne se referme.
— Il était temps, ma p’tite dame, rigole le conducteur, goguenard, pendant que je reprends mon souffle.

Oui, il était temps.


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