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Du nombre de mains et d’yeux requis pour lire Barbara Pym en position allongée (Repos dominical)

lundi 13 octobre 2014 par Nathalie Barrié

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014
Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014

Étendue sur le lit, près des rideaux à grosses rayures de la fenêtre légèrement gonflés par la brise estivale de cet après-midi lourd et humide, elle lisait un vieux roman de poche de Barbara Pym — remonté une heure plus tôt de la cave où il avait jauni une dizaine d’années — calé dans sa main gauche ; elle n’était pas gauchère mais avait hérité du côté gauche du lit et Alex allongé sur le dos à sa droite, en position de sieste, lui tenait la main avec insistance ; elle finit par lui avouer que le livre pesait trop lourd pour être tenu dans sa seule main gauche et put ainsi relâcher son étreinte. Elle en était au début du roman et la partie non lue étant plus pesante au sens physique, Barbara Pym penchait à droite, aussi sa main gauche fut-elle instantanément soulagée par la droite qui se saisit du livre non sans s’être dédouanée d’une caresse auprès d’un Alex gémissant. La gauche devenait à présent superflue pour tenir Pym, mais au cas où Alex ouvrirait un œil et en déduirait qu’elle avait saisi un prétexte fallacieux pour lâcher la sienne (elle venait de lui dire que Pym réclamait ses deux mains), un scrupule la saisit et d’un geste enfantin, elle dissimula sa main gauche sous le châle de laine beige au contact si doux, contre lequel elle avait troqué la lourde veste verte qu’Alex avait laissé traîner sur le lit, dont les bordures à fermeture éclair avaient laissé un baiser glacé sur ses bras, à l’endroit où elle avait souvent froid (il ne faisait pas froid mais elle était sensible aux courants d’air).
Elle procédait souvent ainsi, faisant l’économie de la vérité crue par le biais de minuscules dissimulations qui étaient peut-être le début, en tout cas pouvait-on se le demander, de plus grands arrangements avec l’exactitude des choses. C’était à vrai dire plutôt de la paresse de sa part, un mensonge par omission renforcé par sa considération pour la répulsion de l’homme à être tenu au courant des sinueux méandres d’une conscience féminine dont elle savait qu’ils avaient pu et pourraient encore, fort probablement, en agacer plus d’un.

Ces réflexions confuses et à vrai dire stériles se superposaient à sa lecture paragraphe par paragraphe, bien que Barbara Pym sût tenir son attention en éveil — et la quatrième de couverture promettait un roman « pymissime », mais étant novice en matière pymesque, elle ignorait ce que cela voulait dire. Toutefois, la légèreté des personnages et l’absence de questions existentielles, remplacées par des situations feutrées et des préoccupations sociales somme toute assez banalement british, lui laissaient tout loisir d’effectuer ce dédoublement de la pensée.

Elle en « profita », si l’on pouvait le dire ainsi, pour se rendre compte comme d’une évidence longtemps connue mais jamais consciemment formulée et donc jusque là dénuée de représentation mentale, de sa tendance à ne lire que de l’œil droit (fermant le gauche derrière ses lunettes de vue quelque peu rayées et certainement, à ce jour, mal adaptées) peut-être par une sorte de mimétisme idiot et particulièrement gratuit avec la déplorable habitude qu’entretenait son père de lire le journal d’un seul œil. Lui au moins avait l’excuse de souffrir de diplopie, mais aussi la négligence de ne pas avoir trouvé d’oculiste capable de corriger cet infortuné dédoublement de la vision par le truchement d’une paire de verres adéquats.

Frappée par l’inanité de ses propres réflexions, qui la renvoyaient à nouveau à un équilibre de forces entre la tendance de Pym à pencher à tribord et la résistance supérieure de sa main droite par rapport à la gauche alanguie sous le châle laineux, elle se demanda :

1) si la latéralité (en l’occurrence, la prédominance de la droite sur la gauche) informait ou déformait sa vision des choses de manière plus générale, ce à quoi elle ne put répondre mais se promit vaguement de porter attention à l’avenir,

2) si elle ne s’ennuyait pas.
La question méritait d’être posée : pensait-elle parce qu’elle s’ennuyait ou s’ennuyait-elle parce qu’elle pensait, en particulier à des choses qui s’imposaient à elle physiquement (la main, le livre, l’œil) sans qu’elle les eût consciemment choisies ? Un Dostoïevski ou un Tolstoï eussent-ils mieux pu remédier à ce dilettantisme favorisé par Pym, dont le charme semblait justement tenir au génie (le mot n’était-il pas trop fort ?) de peindre des situations bourgeoisement ennuyeuses sous un angle de vue subtilement ironique ? Son art semblait résider dans un juste dosage entre l’ennui et l’ironie. Les Russes, en revanche, mettent leur âme à nu, ne dissimulent pas leur vrai visage derrière un éventail de coquette espagnole et frappent le lecteur droit au cœur. Il est plus difficile de laisser son esprit gamberger en lisant Crime et Châtiment ou Anna Karénine, sauf peut-être dans le passage politico-démonstratif et de fait, assommant, où Lévine se rend à l’assemblée du zemstvo et tente vainement de comprendre quelque chose aux élections, en dépit ou peut-être à cause de la pléthore d’explications d’Ivanovitch et d’Oblonski. La plupart du temps, Dostoïevski et Tolstoï exigent une attention pleine et entière. Entre les lignes, ils semblent scruter le lecteur d’un air sévère afin de vérifier s’il est suffisamment attentif pour mériter qu’ils se fussent cassé la tête à dévoiler les replis de leur âme. Leurs romans eux-mêmes semblent tout bonnement porter barbe, moustache et sourcils broussailleux en forme de V renversé, prêts à s’offusquer — sourcillant au sens propre du terme — de la moindre distraction du lecteur. Ce n’était pas là de sa part une appréciation raisonnée ni intellectuelle, mais purement instinctive : elle était loin d’avoir lu tous les romans russes.
Cette position étant adoptée une fois pour toutes, quelle en était l’utilité ? Nulle : constatant une fois de plus son faible pour les choses inutiles, impossibles à classer ou à recycler, elle ne put pour l’heure que se féliciter d’avoir remonté de la cave un Pym conforme à son humeur rebelle à la concentration, et non un de ces Russes bouleversants qui vous secouent l’âme et le cœur comme dés dans un cornet.
Un ronflement plus sonore que les autres la tira de ses réflexions. Elle posa Barbara ouverte au pied du lit, au milieu de congénères aussi hétéroclites que Jacques Monod et Rudyard Kipling (mon Dieu, ils ne feront qu’une bouchée de la pauvre Pym, pensa-t-elle en jetant un coup d’œil mi apitoyé, mi espiègle sur sa jaquette ornée d’une guirlande fleurie, détail de Canna rouge , 1920 de Georgia O’Keefe, collection 10/18) et ferma les yeux. Une bienheureuse inertie paralysa peu à peu ses membres, et son esprit enclin à la divagation glissa par degrés vers la liberté encore supérieure et inconnue du rêve, comme dans un fabuleux toboggan branché sur le cosmos.


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