Nouvelle Donne publie !

Exil

lundi 28 mars 2022 par Mimi Haddouf

Cet article en PDF :

22 votes

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022

Elle tricote. Quoi ? Une écharpe peut-être. C’est une activité pour les femmes. C’est ce qu’elle doit faire. Elle tricote de longs rectangles bleus parce que les manches ou autres complications, elle ne sait pas faire. Elle tricote lentement. Elle aime la douceur de la laine et son bleu tendre et délicat. Douce et délicate, c’est ainsi qu’une épouse doit être.

Elle a fait le ménage. Elle sort faire les courses. C’est ce qu’elle doit faire. Elle a ses habitudes, son trajet, ses commerçants. Elle est efficace. Dans la rue, dans les magasins, au marché, elle ne traîne pas. Une femme sérieuse. Oui, c’est ce qu’elle doit être. Même voilée, elle sait qu’elle est une proie. Elle marche, les yeux rivés au sol et le pas hâtif pour signifier qu’elle n’est pas de ces femmes frivoles qui déambulent dans les rues à la recherche d’aventures, de celles que l’on désigne à la vindicte publique en répétant avec horreur et délice qu’elles sont « des femmes de mauvaise vie ». Elle ne doit contempler ni le ciel lumineux ni la mer qui, au loin, folâtre et elle doit ignorer les jardins aux senteurs légères. Elle doit se concentrer sur la liste des courses et sur les tâches qui l’attendent. Elle ne doit pas se laisser distraire.

De retour chez elle, elle se rend dans la cuisine. Elle épluche les pommes de terre, coupe les haricots en ôtant les fils, lave les tomates et les courgettes, prépare la viande et une sauce, bien grasse, comme il l’aime. C’est ce qu’elle doit faire.

Il est midi. Il rentre. Il a chaud. Il se plaint. De la chaleur, de la foule, de la circulation, de ses collègues, de la direction, du pays. Elle a cessé de compter. Tout va mal. Tout part à la dérive. Elle l’écoute. Elle approuve. C’est ce qu’elle doit faire. Le repas ne lui convient pas. La sauce n’est pas assez réduite, pas assez épicée. La viande est dure, les courgettes sont fades. Elle est désolée. Elle fera mieux. Elle le promet. C’est ce qu’elle doit faire. Il fume. Elle lui sert un café. Sa gorge est irritée, mais elle réprime son envie de tousser. Elle patiente. Elle a appris à patienter, à mettre les mots au pain sec et à chasser les doutes en se mordant la langue, parfois jusqu’au sang.

Il se lève, le visage las. Elle l’accompagne jusqu’à l’entrée, l’aide à enfiler sa veste. Il a chaud. Sa cravate le gêne. Il soupire. Elle montre sa compassion. C’est ce qu’elle doit faire. Après son départ, elle fait la vaisselle, range la cuisine. Elle peut manger à son tour. Elle n’a pas très faim. Elle grignote un bout de pain, debout près de la fenêtre. La vue est laide. Une cour intérieure sinistre. Un tombeau. Elle pense à une voisine, morte l’année dernière, rouée de coups.
Lui n’a jamais levé la main sur elle.
Pas encore.
Il ne le fera jamais. Elle sait qu’elle n’est pas une épouse parfaite. Elle commet encore des erreurs. Alors, parfois, il hausse le ton. Rien de grave.
Comme un orage qui approche et qui gronde.
Une arête se coince dans sa gorge. Elle ferme la fenêtre. Elle doit repasser ses chemises.

Le soir arrive doucement. Elle prépare le dîner. La viande est hachée. Elle ajoute un gros morceau de beurre. Il aime la cuisine grasse, comme celle de sa mère. Elle a sollicité les conseils de sa belle-mère pour apprendre à cuisiner ce qu’il aime, et sa belle-sœur lui a offert un livre de recettes. C’est d’ailleurs le seul livre qu’elle possède. Elle l’a couvert avec soin et, sur le papier marron, a écrit Mon livre. Ainsi, parfois, avant de l’ouvrir, elle imagine qu’elle y découvrira d’étranges contes, d’étonnants poèmes ou de mystérieuses lettres envoyées de pays lointains.
Reviens ! Ne t’égare pas dans des rêves absurdes !

Elle met la table. Il arrive. La litanie reprend. Elle approuve, le réconforte. Un mot, un hochement de tête, un léger sourire. Elle sait qu’elle a de la chance. Il a un emploi stable, ne rentre pas ivre le soir, n’est pas tenté par des infidélités. Enfin, il est peut-être tenté, mais il résiste. Enfin, elle l’espère. C’est un bon époux. Elle doit être une bonne épouse. Elle a accepté de se voiler à l’extérieur. Il veut la protéger. Il a raison.

***

Elle tricote un cours d’eau, un ruisseau ou une rivière. Pas trop propres. Ses doigts lui font mal. Elle continue fiévreusement. Elle ne parvient pas à s’arrêter. Les aiguilles se saisissent de la laine et la tordent dans tous les sens. Le mouvement lui donne le vertige. Ses yeux sont douloureux. Un doigt écorché tache la laine qu’elle ne trouve plus très douce. Elle reste assise, un moment, sans bouger et songe.

Elle se remémore une lointaine cité nimbée de fils d’or. Elle entend une mélodie, fugue à l’envolée élégante et altière qui poudroyait dans l’air, glissait le long des murailles, s’enroulait en volutes, puis s’étirait au-dessus des flots. L’orgueil. C’était ce que l’occupant n’avait jamais réussi à lui ôter. Cité quittée, cité rêvée, cité espérée. L’ambre, l’or et la pourpre jaillissaient des orangers, des grenadiers et des figuiers pour baigner dans la lumière du ciel et ruisseler sur la cité qui puisait dans ce ciel triomphant toute sa vitalité. Les portes s’ouvraient à chaque souhait et invitaient à courir avec le vent indocile. Nul besoin de bâtir des cloîtres avec des mots, des étoffes et des pierres. Le soleil, tranquille, laissait couler son rire sur toutes les peaux qui s’offraient à lui, sans distinction. Si le glas devait sonner, il sonnerait pour tous. Une conviction. La plus solide des protections.
Mais elle songe aussi à l’exil sous la pluie et aux pas brûlés. Elle perçoit des gémissements sourds, mélopée qui doucement effritait les cœurs endoloris, car longues furent les épreuves sur le chemin, disloquant les rêves et la dépossédant d’elle-même. Sur une terre froide et humide, des tourbillons de cailloux, de tiges, de feuilles et de poussière cinglaient un corps épuisé, et le vent terrible le poussait sur le chemin, interdisant tout regard en arrière, exigeant oubli et renoncement.
Tout oublier jusqu’à l’odeur des pas douloureux.
Des grondements sourds sortaient de la terre déchirée, des branches pliaient, craquaient et criaient d’effroi, et la mer écumeuse bouillonnait de rage. Et le vent fou persistait à arracher le moindre brin de vie, à détruire tous les repères, à brouiller toutes les pistes et à effacer la route meurtrie. Ni passé ni avenir.
Il siffle désormais sur une plaine déserte et aride où nul chemin n’apparaît.
Le goût âcre de l’exil envahit sa gorge. Elle tremble. Elle s’est encore égarée.
Reviens !
Livide est le ciel.

Elle sort faire les courses. Elle ne traîne pas. Si, peut-être un peu. Le parfum des fruits mûrs l’étourdit. Elle se promène dans les allées du marché et achète un melon à l’écorce dorée. Et si elle s’offrait des fleurs ? Quelle dépense extravagante ! Elle se secoue. Elle se dépêche. Il ne faut surtout pas chanceler. On l’a prévenue. Une femme paresseuse est vite répudiée.

Le repas est prêt. Juste à temps. Elle est agacée. Elle a encore rêvassé. Elle se sermonne.
Sois vigilante !
Il rentre. Elle a un peu mal au cœur. Elle se dit que ce n’est rien. Une fatigue passagère. Elle doit la masquer. Il critique le plat principal. Elle l’a pourtant préparé avec minutie et s’est même brûlé un doigt. Le même qui a saigné. Pauvre doigt. Pauvre petite chose. Elle sursaute. Il lui a parlé, mais elle ne l’a pas écouté. Il la regarde avec agacement. Il dit qu’il a énormément de soucis et qu’il est épuisé. Et elle ? Croit-il qu’elle se repose à longueur de journée ? Qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi une telle pensée ? Serait-elle devenue folle ? Elle présente ses excuses. Elle comprend son accablement. C’est lui qui a raison. Tous les autres ont tort.

***

Elle se tient debout, près de la fenêtre de la cuisine.
Elle pense à la rencontre et éprouve une vague appréhension. Elle a osé. Heureusement, personne ne l’a vue.
Elle l’a remarqué dès son entrée dans le magasin. Il était seul et semblait perdu. Elle s’est approchée de lui en tremblant, incapable de résister. Ne lui souriait-il pas ?

Elle ferme les yeux et se souvient des mots qu’il lui a murmurés. Une musique voluptueuse, étourdissante.
Des soupirs d’été effleurent les terrasses où l’ombre s’assoupit. N’est-il pas temps d’ouvrir la porte ?

Elle perçoit ces sons doux et légers, ces froissements, ces soupirs. Loin des relents de sauce grasse. Loin du tombeau qu’est la cour intérieure. Elle se demande si elle est malade. Une étrange émotion lui serre la poitrine. Ce n’est pas ce qu’elle doit ressentir. Elle doit l’oublier. Mais qu’elle aimerait se trouver sur l’une de ces terrasses où l’ombre s’assoupit !
Reviens !
Elle ouvre les yeux, se détourne brusquement de la fenêtre et prépare la table.

***

Elle tricote avec frénésie un fleuve tourmenté qui enveloppe son cou et le serre sauvagement. Le vent souffle. Le fleuve s’agite. Des lambeaux tristes traînent sur le sol. Ses mains souffrent. Elle étouffe. C’est cette rencontre qui a tout déclenché. Elle ne cesse de penser à lui. Elle ne devrait pas. Elle doit être une bonne épouse. Elle aimerait le revoir. Elle aimerait l’avoir tout près d’elle et écouter avec lui les soupirs d’une chaude soirée. Il faut qu’elle reprenne ses esprits. Elle se remet à tricoter. Elle brise un cri dans sa gorge. L’aiguille métallique tente de percer son doigt. Elle jette aiguilles et laine sur le sol. N’est-il pas l’heure ? Elle sort.

La voilà dans la boutique. Elle le cherche du regard. Elle ne le voit pas. Peu importe, elle se souvient des mots murmurés.
N’est-il pas temps d’ouvrir la porte ?
Mais comment trouver ces terrasses où flottent les soupirs d’été et ces jardins où l’on perçoit le son des pétales qui se posent doucement sur le sol ? Elle ne veut pas rentrer chez elle. Chez elle ? Pas vraiment. Elle ne supporte plus la vue des aiguilles, le tombeau qui l’appelle par la fenêtre, le chapelet de récriminations qui enserre son crâne, les odeurs rances et têtues qui ont infiltré tous les murs.

Elle ouvre la porte. Elle s’en va. Elle veut s’offrir un immense bouquet de soupirs et attendre, assise sur le sable, que la lune lui sourie. Elle se dirige vers la mer. Elle sent des gouttes de soleil couler sur son visage et entend les rires qui parsèment le ciel. Aurait-elle perdu l’esprit ? Peut-être, mais alors un esprit racorni et soumis, un esprit dont elle n’a nul besoin. Que cette folie dans laquelle elle a plongé est réjouissante ! Elle sourit légèrement. Elle n’ose pas encore rire, ou peut-être ne sait-elle plus comment faire.
Tu apprendras.
Cette fois, elle pleure. De joie.

***

Les larmes ont séché. Elle est debout, près de la fenêtre. Comme hier. Comme demain.
Elle pense à la rencontre. Dès son entrée dans le magasin, elle a été attirée par le titre : Ailleurs. N’est-elle pas elle aussi hors de ce monde ? Elle s’est approchée et a imprudemment ouvert le livre oublié sur une étagère. Le cœur serré, elle a retrouvé des mots venus d’une autre rive, des mots qu’elle avait perdus, relégués, oubliés. Ces mots, gorgés de vie, l’exhortaient à s’en aller.
N’est-il pas temps d’ouvrir la porte ?
Rayons dispersés par la pluie.

Elle est debout, près de la fenêtre. Elle se demande si la brume la libérera un jour. Sur le carrelage froid et livide, elle pose souvent les yeux. Attend-elle, en vain, une compagne d’infortune ? Cherche-t-elle dans la grisaille d’une vitre abandonnée ou dans les fissures d’une mosaïque brunie quelque espoir d’antan ? Le chant d’un arbre, étouffant le souvenir des bris de vaisselle, s’élèvera-t-il pour célébrer le sel de la terre et de la mer ? Saura-t-elle enfin retrouver le chemin de la cité par delà l’exil intérieur ?

***

Le temps passe. Nu est le carrelage. Vide et silencieuse est la cour. Amer est le souffle du vent.

Mais dans un coin aride luttent quelques herbes chétives. Elles poussent rageusement entre les pierres froides.
Coriaces.
Comme des cris.


Notez cette nouvelle :
22 votes