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Le pélican

dimanche 14 février 2016 par Nathalie Barrié

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2016

Will Konspire ne cessait de se demander à quoi cela lui avait servi de rester clean. Il avait tenu deux mois, pour montrer à Paula qu’il pouvait l’aider à assurer la garde de ses filles. Mais juste au moment où tout indiquait que le jugement se retournait en leur faveur, il s’était fait gauler par les flics pour excès de vitesse. Et leurs foutus chiens avaient trouvé des restes de coke dans le coffre de la Buick. Quelques grammes avaient suffi pour tout compromettre et il avait pris deux jours de gardave après s’être un peu énervé. Tout était parti en vrille et Paula avait à nouveau menacé de le quitter.
Dommage qu’on n’ait pas de preuves contre cet enfoiré de Jeff, qui récupérait la garde malgré les baffes qu’il foutait aux filles. Elles avaient eu peur de témoigner contre lui, on pouvait les comprendre. Qui sait de quoi il était capable. Mais avec ses airs mielleux, c’était pas lui que les flics allaient inquiéter. Pas sans preuves.
Peu après ce malheureux épisode, Will avait perdu pas mal de potes. Juste retour des choses, sans doute. Vu de l’extérieur, on n’allait pas le plaindre. Personne ne pardonnait ses états d’âme à un rockeur qui pouvait se vanter d’avoir quelques milliers de fans. Dépourvu d’indulgence envers lui-même, il ne s’accordait pas de sympathie particulière. Sa nouvelle personnalité lui était même devenue, de façon insidieuse, antipathique. Il évitait de se regarder dans la glace, fuyant le regard accusateur de son reflet. Où avait-il lu qu’on devait être de bonne compagnie pour soi-même ?
Quand la tension se faisait trop forte, il avait recours à la drogue ou à l’autoérotisme. Dans la seconde catégorie (juste un cran au-dessus), il mettait les jeux avec Tommy Lee, la jolie call girl de la veille. Une nana qui n’avait pas froid aux yeux. Il l’avait appelée pour partager quelques heures de coke et de sexe, et surtout pour ne pas rester seul dans cette piaule d’hôtel affreusement propre, qui sentait l’eau de lavande et le shampooing à la cannelle.

Une petite ligne de coke allait l’aider à se secouer. La dernière de la journée.
Ensuite il décrocha le téléphone pour appeler Tommy Lee, mais reposa aussitôt le combiné. Il avait d’abord douté d’être à la hauteur, puis dans un éclair de lucidité, il sut qu’il ne pourrait pas assurer ce soir.
Il appela la secrétaire de Ben Barnes pour confirmer leur rendez-vous, demain à quinze heures. Puis il rassembla tout son courage pour appeler l’ex de Paula.
— Jeff, c’est Will. Écoute, Paula va très mal à cause de la garde. Donne-nous une autre chance avec les filles. Je suis prêt à négocier.
— Je n’ai rien à dire à un camé qui veut jouer à papa-maman. Les filles ont déjà un père. Moi. Tu m’as volé ma femme, ça te suffit pas ?
— Jeff, je te jure que je suis clean. Je sais que j’ai déconné. Pas besoin de remettre le couteau dans la plaie.
— Clean depuis hier ? T’es une épave, et l’avocat de Paula est une chiure, un clown qui ne fait pas le poids. En fait, Will, tu fais bien d’appeler. Les filles et moi, on voulait te remercier d’avoir si bien démoli le travail du clown juste avant qu’elles te soient envoyées. Et ne me demande aucune compassion. Va au diable.
— Non, Jeff... Attends...
— .......
Il se leva pour prendre un whisky au bar. Dans sa poche, sa dose de Prozac, chaque jour plus fournie, le rassurait considérablement. À vrai dire, rien au monde ne le rassurait davantage.

Ben Barnes n’aimait pas les retardataires, mais dès que la porte vitrée s’entrouvrit sur Will, il mit sa mauvaise humeur en veilleuse et afficha sa bonhomie habituelle. Il remarqua toutefois qu’il avait affaire à un jeune homme aux yeux cernés. Il se méfiait des célébrités qui se croyaient autorisées à utiliser Hollywood pour entamer une seconde carrière. Il voulait de la souplesse et ne détestait pas la servilité. Comme celle de cette fille au brushing tout frais, perchée sur le tabouret rond, fin prête à donner la réplique.
Will s’assit sur l’autre tabouret pivotant noir, tirant d’une main branlante sur son quart de cigarette, qu’il écrasa dans le cendrier de verre poli que lui tendait Ben. Ce dernier se dit qu’il était fin bourré ‒ ce qui était encore en dessous de la vérité. Chez certains acteurs, cet état pouvait devenir intéressant.
Will se mit à lire le script d’une voix sourde, à peine intelligible :
— Ne me dis pas que tu vas me quitter. Je ne l’accepte pas. Qu’est-ce que je t’ai fait, dis moi ?
— Tu le sais, Joe. Tu sais parfaitement qu’il m’est impossible de rester.
— Non, je ne sais pas. J’ai besoin de t’entendre me le dire. Je ne comprends pas. C’est Lee, c’est ça ? Qu’est ce qu’il t’a dit ?
— Non, non, Joe, ce n’est pas Lee.
— Alors quelqu’un d’autre ?
— Non, Joe, je t’aime et il n’y a personne d’autre. Mais je ne peux plus vivre dans ces conditions. J’emmène Lola avec moi.
— Ne fais pas ça, s’il te plaît, donne-moi une dernière chance. Je serai clean, bébé, je te promets. Tu sais que je t’aime. Tout ça est ridicule, tu ne crois pas ? J’ai besoin de ma famille. Je ne suis rien sans vous. Tu le sais. Ne me laisse pas tomber. Oublie Monsieur Trouduc, l’avocat, et recommençons à zéro.
— Je suis désolée, Joe. Tu avais de bonnes cartes en main mais tu as tout gâché. C’est trop tard maintenant, je ne crois plus en toi... en nous.
— Tu dis que c’est trop tard parce que tu le décides, mais ce n’est pas gravé dans le marbre. Dans la vie, on a des choix. Dis plutôt que tu ne VEUX pas...

P’tain de texte... Dans la bouche de Will, les mots prenaient un accent ironique. Il aurait voulu dire exactement ça à Paula dans la vie et là, du coup, il n’arrivait pas à trouver la bonne distance, il se protégeait alors qu’il eût fallu y aller à fond. Et pourtant, le dialogue ne brillait pas par sa qualité. Mais la réalité de son quotidien non plus. Sa vie, un vaste gruyère. Juste un foutu scénar raté.
Ben Barnes n’aimait pas l’inattendu. Il aimait contrôler les opérations. En l’occurrence le script, qu’il associait obscurément aux plis d’une jupe retombant d’aplomb autour de jambes de femme finement galbées. Ce jeune homme avait du mal à s’identifier au personnage. C’était pourtant un thème universel, non ?

— William, William, William, je veux que vous compreniez que le personnage est vraiment au bout du rouleau. Sans sa famille, il n’est rien. C’est un thème universel, non ? Pouvez-vous le refaire encore une fois avec plus de... conviction... et... comment dire... davantage de supplique dans la voix ?

Will mâchouilla le bord intérieur de sa lèvre, se concentrant sur ses finances au plus bas, et souffla : « Je vais essayer ». Il reprit la lecture au début. Puis Ben demanda :
— C’est tout ce que vous pouvez faire pour ce personnage ?
— J’en ai peur, conclut Will.
Il ne pouvait pas grand-chose pour quiconque en ce moment, de toute façon. Alors il prit congé.

La fille le suivit à la sortie, l’abreuvant de compliments : « Vous avez été fantastique, je suis sûre que votre carrière va démarrer en flèche ! » C’est alors qu’il se rendit compte que sous ses apparences un tantinet godiches, c’était finalement une bonne actrice. Elle l’avait placé, son commentaire préfabriqué, sans aucun égard pour la réalité. Elle avait l’air authentiquement ravi. À ce niveau d’hypocrisie, ça donnait le vertige. Tout ce qui l’intéressait, c’était de pouvoir dire à ses copines qu’elle avait parlé à Will Konspire, (oui, le chanteur d’Extensiv’) en personne. Et qu’il était sympa. Et de les entendre répondre que c’était trop ééé-nooorme.
Par pure paresse, il marmonna un vague remerciement et tenta l’esquive, mais sans aucune pitié, elle le poursuivit en ajoutant :
—  J’adore votre groupe ! Allez-vous continuer votre carrière musicale une fois que vous serez à Hollywood ?
Il fut forcé de la regarder, lent à réconcilier le sens des mots et le sourire éclatant, hautement distrayant, de la fille. Pas synchro, tout ça. Ils étaient dans une vieille série télé, ou quoi ? Mais non, c’était sa vie, résumée en une mauvaise ligne à laquelle aucun spectateur, même de seconde zone, n’aurait pu accorder crédit. Sa vie à lui, ou celle d’un autre ? Et pourquoi avait-elle prononcé le mot carrière deux fois en l’espace de cinq secondes ?
—  Je ne sais pas, excusez-moi, je n’en ai aucune idée, et à vrai dire, peu importe, murmura-t-il s’éclipsant dans l’escalier.
Il lui fallait une autre ligne de coke. Le pire, c’était qu’il était loin de tout, très loin, qu’il s’en foutait de sa carrière et n’arrivait plus à faire semblant de ne pas s’en foutre. On pouvait trouver ce détachement très cool et tout ce qu’on voulait, mais ce n’était pas une pose. C’était un cancer qui le rongeait et s’étendait, il y avait un grand trou en plein milieu de son champ de vision quand il tentait de visualiser l’avenir, un grand trou aveugle comme après qu’on a fixé le soleil.
Le Prozac dans sa poche le rassurait douloureusement. Demain il prendrait l’avion pour la côte est, reverrait Paula et bébé Danny. Il devait au moins se réjouir de ça, tant que c’était possible. Il avait beau entendre une voix lui dire Estime-toi heureux de ce que tu as dans sa pauvre tête, il ne ressentait rien, rien du tout. Ses sentiments étaient déconnectés de la réalité... Quelle réalité ?
Il arriva à la chambre d’hôtel comme un nageur touche le fond de la piscine. Merde, il n’avait plus l’énergie de se botter le cul. Il grelottait, ses pieds étaient glacés. Pourquoi n’avait-il pas retenu cette pitoyable fan et sa conversation rassurante ? Il avait besoin de quelqu’un de désespérément normal pour lui dire ce qu’il fallait faire et ce qu’on attendait de lui à l’avenir.
Tout eût été mieux que se retrouver encore seul. Déjà seul. Le temps s’effaçait et rejoignait l’espace dans les limbes de l’improbable. Woah, pas mal mais il n’avait pas le cœur de le noter. Un titre de chanson, peut-être plus tard.
D’ailleurs, il avait brûlé son carnet de bord, aïe, ça faisait mal d’y penser. Ça lui rappelait brutalement que son pire ennemi était lui-même, ce type cynique qui lisait des scripts à sa place et donnait à Ben Barnes toutes les réponses foireuses qu’on peut imaginer, alors qu’il savait trop bien ce qu’il attendait. Cet étranger dont les mains sucraient les fraises en tirant sur son mégot. Ce perdant qui voulait tout laisser derrière lui, et qui, oubliant sa dignité, se faisait rejeter par ceux qu’il n’avait pas la force d’envoyer au diable... Ce double noir qui prenait maintenant les pilules de Prozac dans sa poche, plusieurs à la fois, sans compter, les jetait dans son verre et buvait son whisky, cul sec.
Deux minutes plus tard, il tomba à la renverse sur son lit en pleurant et tendit un bras blanc, veiné de bleu, vers le téléphone imitation léopard. Il appela son agent qui avait toujours été une vraie mère, à tel point qu’elle croyait encore en lui. Et peut-être même qu’elle avait ses raisons.
Pas de réponse. Il laissa un message implorant, pathétique. Il fallait qu’elle vînt, tout de suite. Il n’eut pas la force d’appeler Paula mais il ne pensa bientôt plus qu’à elle et à Danny. Qu’est-ce qu’il pouvait dire, de toute façon ? Pardonne-moi de mourir, mais je le fais pour toi ? Pour que tes filles te soient rendues ? Parce que je vois bien que je gêne ? Ce sera mieux sans moi, avec les trois enfants sur les bras ??? Mes droits d’auteur te suffiront, vive les fans, mets le champagne au frais ?
Il s’arracha du lit et se traîna jusqu’à la salle de bains, essoufflé comme un vieillard. Il eut à peine la force de se coincer deux doigts dans la gorge au-dessus du lavabo, mais il ne vomit pas. Il se taquina la glotte mais ne recracha qu’un maigre filet de whisky. C’était trop tard. Dans le miroir, son reflet lui rendit un regard terrifié. La sueur commençait à creuser de petites rigoles sinueuses sur son visage. Il allait s’évanouir sur le carrelage. Il tituba vers le lit dont l’odeur de lavande l’écœurait, mais pas au point de le faire gerber. Tout devenait élémentaire, mon cher Watson. Elle aurait la garde des enfants, si au moins il pouvait en être sûr. Mais pour qu’elle les ait, il fallait qu’il disparaisse et pourtant il eût aimé voir ça, parce que ce serait son œuvre. La plus belle œuvre de sa vie. De sa mort. Tout le monde ne pouvait pas se targuer de mourir utile. Utile pour les quatre personnes qui, seules, comptaient pour lui. Sauvons les filles des griffes de Jeff. Vengeance posthume. Un bon scénar, la came rachetée par les sentiments.
Oui, elle aurait les enfants. Elle avait voulu qu’il l’épousât, il n’avait jamais été chaud. Alors ce serait leurs noces barbares, des noces de sang. Cadeau, chérie... Ceux que la drogue avait désunis, la drogue les réunirait. Ça donnait au moins un sens, de la substance (jeu de mots facile) à ce qui n’en avait jamais eu.
La valeur d’un homme équivaut à la profondeur de ses sentiments. Qui avait dit ça ? Tolstoï ? Dostoïevski ? Tchékhov ? Un des trois. Trop tard pour vérifier... De grands sentimentaux, ces trois-là, sauf que Tolstoï détestait sa femme. Les deux autres aimaient leur épouse, celle du second avait bien du mérite. Il était aussi accro au jeu que lui à la coke. Et la pension du tsar qu’elle avait touchée à sa mort, c’était une consolation, pour elle et les enfants. Plus personne pour la dilapider… Tchékhov avait au moins eu la chance de partir en buvant du champagne et en trinquant avec sa belle actrice, ce n’était pas donné à tout le monde.
Une coupe de champagne lui eût-elle permis de s’en sortir avec élégance ? Tant de choses qu’il n’avait pas le temps de vérifier. Mais on ne trinque pas seul. Il donnerait vie à une famille qui ne lui prodiguerait pas sa chaleur, il allait rester à une distance cool. Trop cool. Man. C’était écrit, sans doute. Au moins l’existence prenait un sens, maintenant, à la lueur du crépuscule.
L’individu forcené qu’il avait fui toute sa vie rassembla assez de force pour défaire la ceinture de son pantalon et l’attacha autour de son cou. Il le laissa faire en grimaçant légèrement comme on se noue une cravate, sans vraiment y croire, est-ce que le nœud va tenir ? Puis il attacha la boucle du ceinturon à la rambarde du lit mais elle glissa et il tomba à terre comme un gros paquet mou. Dans son état de lévitation (dont il semblait peu probable qu’il descendît), il observait ce triste clown qui faisait son dernier numéro. En ratant sa sortie. Même ça ne lui serait pas épargné. Si seulement le ridicule tuait. Mais il fallait lui donner un coup de pouce. Il le savait depuis longtemps.

Quand le téléphone sonna, il n’était plus en mesure de répondre. Il pensa à un enregistrement qui aurait encouragé les potes à laisser des messages posthumes en quantité suffisante pour lui tenir compagnie. Parlez à Dieu après le bip. Non, ce ne serait qu’un prétentieux malentendu. Alors parlez au diable. Retrouvons-nous là-bas, ok ?
Il lui restait juste assez de force pour esquisser un sourire ; tout se figeait, son dernier mouvement allait se fixer sur ses lèvres, non plutôt sur les yeux, les paupières. Un battement de cil. Cette unique pensée, ou plutôt la réduction de sa sphère de pensée, l’aida à ne pas rater sa sortie. Surpris de ne plus souffrir (c’est ça, l’ataraxie ?), il perdit connaissance.

Sur le répondeur, la voix de Ben Barnes était prête à lui donner une seconde chance. Une dernière entrevue, avec un script au poil, écrit juste pour lui. Il avait le physique parfait pour le rôle.
Mais Will avait trouvé le bon scénar, le seul qui lui convenait et qu’il n’avait laissé à personne le soin d’écrire à sa place. Il y excellait dans le rôle principal, pour lequel il eût mérité l’oscar du meilleur espoir masculin.
Quant à la seconde chance, elle irait, demain peut-être, à sa famille posthume.
Aux filles.


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