Zoé

vendredi 15 novembre 2019 par Corine-Sylvia Congiu

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Il reçut un coup de poing dans l’estomac. En première page du quotidien régional, la photo de Zoé, sa jeune patiente. En un éclair, les dernières semaines lui revinrent en mémoire.

La première fois qu’elle était entrée dans son bureau, elle avait laissé traîner son regard goguenard sur les murs, le bureau, et c’était lui qui s’était senti examiné, analysé, évalué, pesé, disséqué. Deux yeux pointus outrageusement charbonneux dévoraient un visage si blême qu’il semblait droit sorti d’un théâtre No.
D’abord, il avait cru qu’elle avait des plumes dans les cheveux, puis il vit qu’il s’agissait de mèches cyan, rose, violette, ébouriffées et effilées sur une tête brune éminemment insolente.
Son corps grêle vêtu de noir, d’une nonchalance feinte se dit-il, se tenait, indécis, planté derrière la chaise face à lui, et immédiatement elle attaqua :
— Vous aimez l’ordre !
— Asseyez-vous, je vous prie.
— « Ici, c’est moi qui pose les questions », c’est ça ?
Elle éclata d’un rire si joli, si frais, si naturel, si gai, qu’il se dit plus tard qu’il n’avait jamais entendu chant d’oiseau plus éblouissant.
— Asseyez-vous, répéta-t-il.
Elle s’assit sur une fesse au bord de la chaise, comme prête à bondir. Elle avait repris son air sauvage et moqueur, et le regardait comme si elle le devinait jusqu’au fond du slip.
Il lui posa les questions d’usage, nom, âge, antécédents médicaux, commença à remplir sa fiche.
— Vous êtes venue de votre plein gré, je crois.
— Enfin, c’est pour faire plaisir à ma mère. Depuis le temps qu’elle essaie de me convaincre.
— Et votre père ?
— Il est mort.
Elle repartit de son rire incroyable.
— Je l’aimais plus que tout au monde. J’ai jamais pu pleurer. Elle dit que je suis pas normale.
— Vous venez pour ça ? Vous vous trouvez anormale ?
Elle le regardait dans les yeux, et pourtant, un infime instant, son regard sembla vide, absent, si lointain qu’il pensa qu’elle avait décroché d’ici, maintenant. Le voile disparut, et elle se remit à rire :
— Vous connaissez l’angoisse ? 
Elle se tut un moment puis :
— Ce truc qui vous prend au creux de l’estomac, qui tournoie comme un foret, vous vide de votre substance comme si elle fuyait dans le sol, sous vos pieds, comme si tous vos muscles fondaient, vos os, vous pouvez plus bouger, ni vous lever, une terreur, comme les porcs qu’on mène à l’abattoir j’imagine, et…
Elle avait parlé d’un trait et s’était tue brusquement.
— L’angoisse de quoi ? Vous pensez à quelque chose de précis, dans ces moments ?
— On peut avoir l’anxiété de quelque chose, ses examens ou je ne sais quoi, mais l’angoisse, ça vous prend la nuit, ça vous réveille, vous ne savez pas l’objet, vous ne savez pas pourquoi, vous pouvez juste respirer à fond, longtemps, pour éviter de fondre et de ne plus exister. Une énergie à l’envers, un dévidement.
— Vous prenez des drogues ?
— Pétards, parfois.
— Depuis longtemps ?
— Premier à 14 ans. 
— Régulièrement ?
— Quand je peux en avoir. Ça me calme.
— Vos loisirs ?
— Je dessine. Tout le temps. Depuis toujours. Ma mère dit que je m’enferme, que j’vois pas assez de monde. Ça me suffit bien de voir leur gueule au lycée.
— Pas d’amis ?
— Non, ni de petit ami. Tous des cons.
Elle rit, comme ne croyant pas à ce qu’elle disait.
— J’ai eu une amie, qui a déménagé. Des petits copains, mais pas longtemps. Tous des bofs.
— Et les études ? Ça marche ?
— J’aime que les arts plastiques et le français. Nulle en math. J’ai redoublé deux fois, mais j’avais un an d’avance. Toute façon, j’arrive pas à me concentrer. Sauf quand je travaille seule chez moi. J’ai des absences.
Elle semblait répondre facilement et sincèrement. Les entretiens étaient jalonnés de grands rires insolites, au moment où il s’y attendait le moins, qui le transperçaient d’une sorte de plaisir intense et inquiet, car il se sentait déontologiquement fautif : Il attendait les séances impatiemment.
Elle n’était pas son genre, habitué à la sobre élégance d’intellectuelles raffinées délicieusement perverses qui ravissaient son lit de solitaire intermittent. Elle avait la moitié de son âge, à peine majeure. Non vraiment, et pourtant…
Il lui avait demandé s’il pourrait voir ses dessins, elle avait apporté un carton plein de choses sinistres en noir et blanc, très contrastées, aux pastels gras. Beaucoup de visages, hommes et femmes, les yeux cernés et atterrés, des silhouettes à l’érotisme morbide. Le trait sûr, rapide, ample. Les fondus étaient faits au chiffon mouillé d’essence de térébenthine, d’après l’odeur que dégageait le papier. Le geste vif, à la fois économe et généreux dans son élan, essuyait le graphisme par instants, insufflant un mouvement comme venu du dehors à ces formes statiques : les personnages, d’une solidité architecturale, semblaient happés par l’environnement, qui soudain les rendait évanescents, dévorés par le support de papier blanc.
— C’est tout simplement remarquable, dit-il, estomaqué.
Il crut entrevoir un rosissement de ses pommettes résolument blafardes. Elle rit :
— Luxe, calme et volupté c’est pas pour moi, j’ai toujours détesté Matisse.
— Vous êtes bien cultivée pour quelqu’un qui a redoublé deux fois.
— Oh, c’est mon père qui m’a tout appris. Il m’emmenait tout le temps voir des expos. Et puis on allait au cinéma, des vieux films en noir et blanc.
Elle se pencha soudain vers lui, pointa son doigt sur la fossette qu’il avait au milieu du menton :
— Comment vous faites pour vous raser là ?
Il recula d’un bond sur son siège, elle rit si fort qu’elle eut des larmes.
— J’en mourais d’envie depuis longtemps. C’est une réplique d’Audrey Hepburn à Cary Grant dans Charade, une comédie de Stanley Donen. Mon père adorait Hepburn, il disait que je lui ressemblais. J’ai vu tous ses films. Il avait un disque dur avec des centaines de films de toute l’histoire du cinéma depuis Méliès et Lumière.
Il trouva en effet qu’elle avait le même air malicieux et gracile, c’était une Hepburn punk. Ou gothique, il ne savait pas bien. 
Elle mit du temps à lui avouer qu’elle avait tenté de se suicider. Barbituriques. 
— Vous comprenez, ces angoisses… ça vous rend fou. L’impression que ça empire à chaque instant. Vous vous réveillez la nuit et ce creux qui prend toute la place en tournoyant, comme si votre sang se vidait dans la panique… sans raison, comme ça… vous voulez que ça s’arrête, vous avez envie qu’on vous pique pour dormir, dormir enfin, avoir la paix, être tranquille, sereine… et puis, même dans la journée, ce sentiment que tout le monde vous en veut, vous déteste, vous méprise… des voix qui vous disent que vous êtes nulle, insipide… vous n’avez plus aucune force, comme si on se noyait, on étouffe, on…
Elle s’était tue. Les yeux hagards semblaient ailleurs, dans un cauchemar. Et puis elle rit si violemment, en plongeant son regard dans le sien, qu’il crut qu’elle avait joué la comédie. Il ne savait pas établir un diagnostic. Dépression ? Schizophrénie ? Chez les adolescents, les symptômes peuvent être confondus. Le repli sur soi, la mise en retrait familial et social, l’appauvrissement affectif, la perte d’intérêt pour l’environnement, l’indifférence que lui reprochait sa mère, tout cela pouvait n’être que passager. Les états schizoïdes, les impulsions irraisonnées précédant la schizophrénie ressemblent à la vulgaire crise d’adolescence, et permettent encore à l’individu de mener une vie apparemment normale.
— Ça a commencé quand ? Vous pouvez dater, à peu près ? Ça a à voir avec la mort de votre père ?
— Non, ça a commencé avant… c’est comme si ça avait toujours été là, mais moins fort. C’est comme si j’avais toujours de bonnes raisons d’avoir peur. Et quand la raison s’en va, alors j’en trouve une autre.
— Par exemple ?
— J’sais pas. C’est comme si j’avais un grand rôle à jouer dans l’existence (son grand rire frais d’autodérision, une cascade dans la fournaise, lui donna la chair de poule, il rabaissa furtivement les manches retroussées de sa chemise, comme pris en faute) ... que si je ne faisais pas ce que j’avais à faire, je louperais ma vie. Un Devoir. Une Mission. Quelque chose de Grand. De bien trop Grand pour moi.
— Quelque chose d’artistique ?
— Ben, c’est tout ce que je sais faire… mais ce que je fais n’est pas à la mode.
— Comment ça ?
— Ben oui, aujourd’hui, c’est les installations, le conceptuel, les happenings, enfin vous voyez… Y a un Chinois qui a fait une vidéo « comment tuer son chat en 27 mn », avec une hache, j’ai vu ça à Beaubourg. Son concept c’est que nous, en Occident, on est choqués par ça, alors que là-bas, on bouffe les chats, dans les campagnes. Il découpait exactement comme un boucher découpe un lapin, ici.
— Qu’en pensait votre père ?
— Oh, il m’encourageait tout le temps, il disait de n’écouter que moi : Ta petite voix intérieure, ta voie (elle fit deux gestes pour se faire comprendre malgré l’homophonie, l’un partant du creux de l’estomac, le second traçant un chemin avec la tranche de la main).
Dans son dossier il était écrit  Père : professeur d’université. Cause du décès : accident cardiaque. 
À la troisième séance, elle avoua qu’elle était cleptomane.
— Vous savez, j’ai une éthique, dit-elle avec un sourire lumineux. En primaire, tout le monde allait voler les bonbons de la pauvre vieille de la boulangerie en face de l’école. Pas moi. Je vole que dans les grands magasins, ils déclarent un truc pour ça, c’est comme si je volais personne, non ?
— Pourquoi vous volez ? Pas assez d’argent de poche ?
— Oh non, c’est pas ça. Je vole pas des choses dont je manque vraiment. C’est juste l’adrénaline. L’astuce pour mettre les trucs dans ma manche, dans ma poche, c’est excitant. J’ai un manteau long aux poches trouées, tout tombe dans la doublure. Un jour je me suis fait prendre, un type m’a dit de le suivre dans un bureau, le gestionnaire lui a dit de me fouiller. Le jeune, il était tout rouge, il a palpé mes côtés, et il a pas trouvé les choses en bas dans la doublure : des slips, des socquettes, des trucs de filles. Il a juste trouvé un paquet de billes dans mon sac.
— Des billes ?
— Pour mon filleul… Il a pris mon nom, m’a dit que si je recommençais j’irais à la police, et il m’a laissé partir.
— Vous souffrez d’angoisses, et vous volez pour en avoir ?
— Oui, c’est bizarre, hein ? (elle rit) Ben là au moins, je sais pourquoi j’en ai ! Et puis quand le danger est passé, quel soulagement ! Une bouffée d’air pur dans mes poumons.
— Vous n’avez pas l’air dépressive, les dépressifs n’ont pas cette lumière dans les yeux, ce timbre de voix…
— Je cache bien mon jeu ! Il vaut mieux en rire, non ? Je me vois mal soûler les gens avec mes hallucinations
— Vos hallucinations ?
— Oui enfin, des fois j’entends des voix… Elles me disent… c’est comme si j’entendais les gens penser tout haut…
— Elles pensent quoi, ces voix ?
— Ben des choses négatives sur moi, elles me jugent… je me sens horriblement mal, la paranoïa des pétards. Ou alors il y a des voix qui me disent que j’ai un Destin, que je dois l’accomplir… Peut-être que je pense trop à mon père (elle rit), il était complètement allumé…

Et puis était arrivée la semaine du baccalauréat, il ne l’avait pas revue. Et là sa photo dans le journal, avec ce gros titre : Tragédie au Lycée Henri Wallon. 
Dessous, en petits caractères :
« Une adolescente de dix-huit ans, sous surveillance médicale depuis quelque temps pour avoir déjà attenté à ses jours, a commis un acte irrévocable lors de l’épreuve écrite de philosophie du Baccalauréat : Au bout de quelques minutes de réflexion sur le sujet distribué, « Qu’est-ce que la vérité ? », elle s’est levée, est montée sur sa chaise puis a arpenté toutes les tables des élèves concentrés sur leur examen, en scandant avec un rire de démente : « Ceci est un Happening ! Je suis la Vérité toute nue ! Maïa enlève ses voiles ! »
La jeune fille s’est presque entièrement déshabillée en jetant ses vêtements en l’air, jusqu’à ce que deux vigiles la ceinturent, dans une vive perturbation de l’ensemble des lycéens. L’épreuve du baccalauréat a été annulée, ce qui représente un coût considérable pour… Zoé D. est hospitalisée au Centre M., nous attendons de plus amples informations sur son état. »

Alors il rit comme il n’avait jamais ri, soulagé, dans une exaltation enfantine, et dit tout haut :
— Je vais te sortir de là.

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