<?xml
version="1.0" encoding="utf-8"?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Nouvelle Donne</title>
	<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
	
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?id_auteur=100&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Nouvelle Donne</title>
		<url>https://www.nouvelle-donne.net/IMG/siteon0.png?1606645713</url>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
		<height>101</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Le Roi des Aulnes</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/le-roi-des-aulnes</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/le-roi-des-aulnes</guid>
		<dc:date>2020-11-02T19:17:32Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Roger</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;C'est &#231;a qu'il aime : couper, tailler, d&#233;biter, en blocs, en b&#251;ches, en rondins... tous les arbres alentour. Se constituer une clairi&#232;re, un cocon &#224; l'abri des regards, fa&#231;onner son univers... C'est &#231;a qu'il aime. &lt;br class='autobr' /&gt; Ce grondement furieux, le moteur de la tron&#231;onneuse ou de la d&#233;broussailleuse qui s'emballe &#224; longueur de journ&#233;e, c'est lui, c'est sa voix, son &#234;tre-l&#224;, sa pr&#233;sence au monde. &lt;br class='autobr' /&gt; Entre les hauts f&#251;ts des arbres qui tous se haussent pour mendier la caresse du soleil, j'aper&#231;ois sa silhouette (...)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1102.jpg?1604344614' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_431 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/le_roi_des_aulnes.jpg?1604344664' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est &#231;a qu'il aime : couper, tailler, d&#233;biter, en blocs, en b&#251;ches, en rondins... tous les arbres alentour. Se constituer une clairi&#232;re, un cocon &#224; l'abri des regards, fa&#231;onner son univers... C'est &#231;a qu'il aime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce grondement furieux, le moteur de la tron&#231;onneuse ou de la d&#233;broussailleuse qui s'emballe &#224; longueur de journ&#233;e, c'est lui, c'est sa voix, son &#234;tre-l&#224;, sa pr&#233;sence au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Entre les hauts f&#251;ts des arbres qui tous se haussent pour mendier la caresse du soleil, j'aper&#231;ois sa silhouette qui se rapproche &#224; grands pas. Parfois la lame ripe sur une pierre qu'il n'a pas vue sous l'&#233;paisse couche d'humus, la tourbe qui recouvre le sol partout alentour, un tapis de mousse, de feuilles mortes et de foug&#232;res, un tapis de verdure o&#249; l'on s'enfonce d&#232;s qu'on y pose le pied. Il faut &#234;tre prudent car les sources abondent alentour. Pour peu qu'on pose le pied l&#224; o&#249; l'eau sourd, on s'enfonce jusqu'au genou, parfois plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec ses grosses bottes de caoutchouc et son pantalon boueux, il avance torse nu. Il adopte un mouvement tournant, un peu saccad&#233;, pour se frayer un passage. Le geste auguste du semeur, sauf qu'il coupe, lui. Ce bruit m&#233;tallique d'une lame qui cogne la moindre branche, la moindre souche qui affleure, l'odeur d'essence, si agressifs au d&#233;but dans cette belle for&#234;t d'aulnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le soleil perce &#224; travers la futaie. Il joue de ses reflets sur les feuilles et l'entrelacs mordor&#233; des rameaux. Des arbres hauts et souples et graciles dont les fines branches oscillent au moindre souffle de vent. Un havre de qui&#233;tude, en apparence seulement. La for&#234;t est toujours en mouvement. Elle abrite mille cr&#233;atures. Je suis devenue l'une d'entre elles. Je peux rester des heures &#224; contempler une libellule bleue et une libellule orange qui se disputent une feuille au bout d'une branche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il m'arrive d'oublier des heures durant le grondement furieux de la d&#233;broussailleuse. Puis la machine pousse un cri suraigu, qui me sort de ma torpeur. Ma m&#233;ditation peut-&#234;tre. Cet &#233;tat de vacance qui m'habite parfois tout enti&#232;re peut-il pr&#233;tendre s'appeler ainsi ? Je ne sais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand le moteur tout &#224; coup se tait, la for&#234;t retrouve sa voix. J'entends les trilles joyeux des oiseaux, assez rares dans cette for&#234;t profonde, le chant des cigales. Comme si j'&#233;tais tout &#224; coup sortie de l'eau o&#249; on m'aurait plong&#233; la t&#234;te de force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est un moment curieux. De soulagement certes. Car ce lancinant bruit de moteur dans les oreilles &#224; longueur de journ&#233;e m'est parfois aussi insupportable qu'un mal de dents. Mais aussi de crainte. O&#249; est-il pass&#233; ? Il a &#244;t&#233; ses bottes en caoutchouc et les a d&#233;pos&#233;es devant la cabane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il se lave dans le ruisseau. &#192; la rivi&#232;re, devrais-je dire. L'eau est tr&#232;s haute cette ann&#233;e. Il a beaucoup plu cet hiver. En cette saison, la rivi&#232;re est riante sous le soleil. Elle regorge de truites. De longues herbes s'&#233;tirent dans le courant. J'y vois M&#233;lusine, la f&#233;e aux longs cheveux de mes lectures d'antan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'eau est fra&#238;che et extraordinairement limpide. Les abords sont glissants. Des fourr&#233;s imp&#233;n&#233;trables m'emp&#234;chent de remonter le cours de la rivi&#232;re. J'ai peur d'&#234;tre emport&#233;e par le courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ici, il n'y a rien &#224; lire, alors j'&#233;coute le murmure de la rivi&#232;re. Je regarde l'eau courir. Son d&#233;bit est tr&#232;s rapide. Elle forme des remous, une sorte de tourbillon, l&#224; o&#249; un arbre a pouss&#233; avec le temps,&lt;br class='autobr' /&gt;
puis le bois a pourri peu &#224; peu et il ne reste plus que ce tronc vermoulu qui sort de l'eau et semble couper la rivi&#232;re en deux. Elle court inlassablement vers la gauche, cette eau. Bien que j'aie une vue limit&#233;e &#224; quelques m&#232;tres seulement &#224; cause de la dense for&#234;t, j'aper&#231;ois une minuscule plage de sable blanc vers la gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le fond est tapiss&#233; d'herbes vertes et de pierres glissantes. Des lentilles d'eau, je crois, flottent en surface. Quand il fait tr&#232;s chaud et que je n'y tiens plus, j'y avance &#224; t&#226;tons jusqu'&#224; mi-cuisse pour me tremper, me rafra&#238;chir. Mais il y a de grands trous. J'ai peur de me casser quelque chose et de ne plus pouvoir bouger du tout. C'est l'immobilit&#233; que je crains le plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au d&#233;but, il m'a mise dans la cabane pr&#232;s de la rivi&#232;re. Quatre murs de planches, un toit de t&#244;le, trois m&#232;tres sur deux. &#192; l'int&#233;rieur, une planche &#224; mi-hauteur, une sorte de ch&#226;lit qui m'a servi de lit pendant longtemps. Des semaines, des mois peut-&#234;tre... Il m'y a couch&#233;e, apr&#232;s m'avoir attach&#233; les mains. J'oubliais, il y a une porte &#224; la cabane, avec une grosse serrure et un cadenas &#224; l'ext&#233;rieur. J'y voyais assez clair &#224; cause des planches disjointes. M&#234;me la nuit. Mes yeux se sont vite habitu&#233;s &#224; l'obscurit&#233; et les nuits de pleine lune, c'&#233;tait comme en plein jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'ai eu tr&#232;s peur au d&#233;but. Je ne savais pas ce qu'il me voulait. J'ai &#233;t&#233; presque soulag&#233;e quand...&lt;br class='autobr' /&gt;
Il m'a d&#233;li&#233;e, donn&#233; &#224; boire et &#224; manger, du pain et du fromage. C'&#233;tait en plein jour. Il &#233;tait normal. Il paraissait normal. Banal m&#234;me : la cinquantaine, ni grand ni petit. Il avait des gestes tr&#232;s doux. Ceux qu'on adopte face &#224; une petite b&#234;te, un li&#232;vre ou un h&#233;risson, qu'on ne veut pas effaroucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y avait une vieille caravane abrit&#233;e sous un auvent de bois, lui aussi recouvert de t&#244;les, qui procurait de l'ombre et un certain confort sous le soleil. Une planche pos&#233;e sur deux chaises &#224; l'ext&#233;rieur, un jerrycan d'eau avec un petit robinet. Il ne me regardait pas en face. Il m'a montr&#233; du menton des choses qu'il avait pos&#233;es l&#224; pour moi : du dentifrice, une brosse &#224; dents, un gant de toilette, un savon, une serviette, une bassine, et aussi une bouteille d'eau min&#233;rale. Tous objets incongrus dans ce contexte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et il m'a fait signe de me laver. J'ai cru qu'il &#233;tait sourd et muet. Je lui ai fait comprendre par des signes que je voulais faire mes besoins autrement. Il m'a tendu un pot de chambre et du papier toilette. Je me suis mise &#224; l'&#233;cart et j'ai fait caca dans un pot sous les arbres en pleine for&#234;t. C'&#233;tait... grotesque. Curieusement, alors que je suis constip&#233;e depuis toujours, ce pot est devenu ma grande consolation, mon confort le plus pr&#233;cieux. Il a restaur&#233; mes fonctions naturelles. Comme c'est bizarre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Puis il a install&#233; une vieille chaise de toile au bord de la rivi&#232;re et m'a fait signe de m'asseoir. &#192; quoi bon parler &#224; un sourd muet ? Je me suis assise et j'ai pleur&#233; doucement pendant des heures au bord de la rivi&#232;re. Il s'est &#233;loign&#233; et a repris son travail &#224; peu de distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pendant les jours qui ont suivi, il a reproduit le m&#234;me rituel : apr&#232;s m'avoir attach&#233;e pour la nuit et port&#233;e avec grande douceur sur le ch&#226;lit de bois dans la cabane au bord de l'eau, il m'a d&#233;li&#233;e chaque matin, fait signe de me laver...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Chaque jour, une chose nouvelle apparaissait. Un matin, du caf&#233;, un autre, du pain beurr&#233;. Un soir, avant la nuit, il m'a tendu solennellement une pomme et m'a fait un sourire. Je l'ai accept&#233;e. Je l'ai mang&#233;e. Du pain et du fromage &#224; la pause le midi et un jour, une truite qu'il a vid&#233;e et nettoy&#233;e devant moi, puis cuite sur un petit feu de bois, bien circonscrit entre des pierres plates pour &#233;viter que le feu ne se propage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout alentour de cette for&#234;t d'aulnes, j'&#233;tais convaincue qu'il y avait des pins. Nous &#233;tions au c&#339;ur de la For&#234;t des Landes. Je ne pouvais pas vraiment le voir car tout autour il n'y avait que des aulnes et des ch&#234;nes, mais je pouvais le sentir. &#199;a sentait la r&#233;sine, la r&#233;sine de pin. Et j'entendais parfois des engins. Il devait y avoir une route, pas tr&#232;s loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Entre mes moments de torpeur, de m&#233;ditation ou de vacance, mon esprit enfi&#233;vr&#233; &#233;laborait des plans de fuite. D&#232;s qu'il me d&#233;tacherait, je le pousserais sauvagement, et je m'enfuirais. O&#249; donc ? Il aurait t&#244;t fait de me rattraper. Il avait pris mes chaussures. J'avais la plante des pieds tendre et sensible des gens de la ville. Il aurait t&#244;t fait de me rattraper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La nuit, je ne me sentais pas menac&#233;e par sa pr&#233;sence, ni inqui&#232;te de ce qu'il d&#233;ciderait de me faire, mais j'avais peur des b&#234;tes. Une nuit, des dizaines de limaces se sont gliss&#233;es sur moi, cherchant sans doute un peu de fra&#238;cheur, attir&#233;es par l'odeur de la p&#234;che que j'avais mang&#233;e juste avant de me coucher. Il m'offrait en guise de p&#233;nitence, un fruit, chaque soir avant de m'attacher, pour se d&#233;douaner de me faire souffrir sans doute. Et cette p&#234;che juteuse avait laiss&#233; des traces sur ma peau que les limaces ont suivies &#224; la faveur de la nuit. Je me souviens de cette sensation de d&#233;go&#251;t profond lorsque j'ai senti des choses ramper sur moi, qui s'arquaient ou se roulaient en boule d&#232;s que je les touchais pour les &#244;ter de mon corps. Mais c'e&#251;t &#233;t&#233; mille fois pire s'il s'&#233;tait agi d'araign&#233;es...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'ai hurl&#233; comme une b&#234;te, la b&#234;te que j'&#233;tais devenue. Il a accouru en pleine nuit, a vu mon visage bouffi de larmes, r&#233;vuls&#233; de d&#233;go&#251;t. Il m'a d&#233;tach&#233;e, lav&#233;e &#224; grandes eaux sous la lune, et m'a fait signe de dormir sur le lit dans la caravane...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est parti. J'ai dormi comme une b&#251;che, une pierre, le rocher que j'aurais voulu &#234;tre. Au matin, il m'a dit : &#171; Tu dormiras dans la caravane maintenant. Je ne t'attacherai plus. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il parlait. Il n'&#233;tait pas muet. Il n'&#233;tait pas sourd.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a des semaines, des mois sans doute, que je suis loin des miens, auxquels je t&#226;che de ne pas penser, car &#231;a fait trop mal. Mes trois b&#233;b&#233;s, qui me croient morte sans doute. Il y a eu des moments terribles : celui o&#249; je me suis vue dans un miroir, une fois, pos&#233; l&#224; au matin comme une offrande, et qui m'a bris&#233; le c&#339;ur. Je ne me reconnaissais plus dans cette cr&#233;ature au regard de fouine, aux yeux hagards, aux cheveux embroussaill&#233;s comme les fourr&#233;s alentour, au visage &#233;maci&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Curieusement, parmi ces terribles moments ne figure pas celui o&#249; il m'a prise. J'essaie de consid&#233;rer que je suis retourn&#233;e &#224; l'&#233;tat de nature. C'est de toute fa&#231;on la quasi-v&#233;rit&#233;. C'est un taiseux. Il ne parle jamais. Quelle ironie ! Moi que le prof de philo dans mon livret pour le baccalaur&#233;at avait qualifi&#233;e de &#171; Bavarde imp&#233;nitente &#224; en perdre la voix, mais pertinente, brillante m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; quoi me servent la pertinence, l'intelligence qui faisaient ma fiert&#233; ? Je ne pense pas pouvoir me remettre de cette m&#233;saventure, pouvoir retourner &#224; la civilisation un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un jour, je lui ai demand&#233; : &#171; Pourquoi m'avoir kidnapp&#233;e, moi ? &#187; Il a dit : &#171; Tu &#233;tais jolie, &#233;l&#233;gante, &#224; l'&#233;poque... Professeur &#224; l'universit&#233;... J'ai toujours eu un faible pour les femmes BCBG. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est alors que la moutarde m'est mont&#233;e au nez. Je me suis mise dans une col&#232;re folle. J'ai vu rouge, litt&#233;ralement. &#171; Tu te rends compte que tu m'as tout pris ! Que tu m'as pris ma vie ! J'&#233;tais si bien dans mon confort. J'en ai rien &#224; foutre, moi, de vivre dans la nature ! Nom de Dieu ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Je sais. J'aurais pas d&#251;. &#199;a a &#233;t&#233; plus fort que moi. Tu me plaisais. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Plus le temps passait, plus j'&#233;tais fascin&#233;e par la nature autour de moi. Les arbres, l'eau de la rivi&#232;re, toutes les cr&#233;atures vivantes de la for&#234;t, me semblaient &#234;tre en parfaite symbiose avec l'univers. Moi seule d&#233;rogeais &#224; la r&#232;gle. J'&#233;tais la seule &#224; ne pas me fondre dans le d&#233;cor. J'&#233;tais un &#233;l&#233;ment rapport&#233;. Je g&#226;chais l'harmonie de l'univers. Lui, si attentif et silencieux quand il n'avait pas une tron&#231;onneuse ou une d&#233;broussailleuse &#224; la main, c'&#233;tait une sorte de lutin, une cr&#233;ature digne de cette for&#234;t. Pas moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il m'attachait de moins en moins souvent. Je n'essayais plus de m'enfuir. Oh, j'avais tent&#233; plusieurs fois d'&#233;chapper &#224; sa vigilance. Une fois, j'avais les mains attach&#233;es derri&#232;re le dos, il se lavait &#224; la rivi&#232;re, j'ai enfil&#233; ses bottes en caoutchouc et j'ai malais&#233;ment grimp&#233; le chemin de sable et de bruy&#232;re qui menait &#224; un sentier dans la for&#234;t. J'ai enjamb&#233; plusieurs troncs d'arbres couch&#233;s en travers du chemin... J'&#233;tais retenue par les ronces. Je ne sentais rien. J'&#233;tais invincible. J'ai couru jusqu'&#224;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Incroyable ! Il y avait une maison, une belle et vaste maison de bois. Un hangar et cette grande b&#226;tisse de bois. Je voyais des chevaux &#224; travers la cl&#244;ture. Je ne pouvais pas crier. Je ne voulais pas attirer son attention. J'ai donn&#233; des coups d'&#233;paule dans la grille. Il y avait une sorte d'interphone. Je me suis mise tout pr&#232;s et j'ai chuchot&#233; tr&#232;s fort : &#171; Aidez-moi, s'il vous pla&#238;t ! &#187; Personne ne venait. J'ai &#233;crit SOS sur le sable du chemin, du bout du pied. II &#233;tait l&#224;, d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il m'a emport&#233;e dans ses bras et il m'a enferm&#233;e de nouveau dans la cabane au bord de l'eau. Toutes les fois que je me suis enfuie - trois ou quatre fois, je ne sais plus - il m'a de nouveau attach&#233;e et laiss&#233;e enferm&#233;e plusieurs jours et plusieurs nuits dans la cabane...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une fois, je suis all&#233;e &#224; pied jusqu'&#224; la mer. J'ai d&#251; parcourir dix ou douze kilom&#232;tres sans croiser &#226;me qui vive. Qu'est-ce que c'est que ce pays perdu ? De longues routes qui se croisent mais ne m&#232;nent jamais nulle part. Les deux seules maisons que j'ai vues &#233;taient inhabit&#233;es. J'avais les pieds en sang. J'ai march&#233; jusqu'&#224; la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un soleil de sang commen&#231;ait &#224; s'aplatir &#224; la base et s'appr&#234;tait &#224; basculer &#224; l'horizon. J'ai foul&#233; le sable blanc avec d&#233;lices. Je suis arriv&#233;e jusqu'au ressac. Un vrai bain de jouvence. Un rituel pa&#239;en. Tout &#233;tait calme et tranquille. Il n'y avait personne sur cette plage en cette saison. Il m'a rejointe. Il a pos&#233; un gilet sur mes &#233;paules tremblantes, m'a tendu ses bottes en caoutchouc, et m'a ramen&#233;e dans la for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne m'enfuis plus. C'est l'immobilit&#233; que je crains le plus. J'ai peur de me casser quelque chose, de ne plus pouvoir bouger du tout. J'ai peur de rentrer aussi, d'affronter le regard clair de mes enfants. Comment pourraient-ils comprendre l'apathie, la soumission ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand je regarde la rivi&#232;re, il m'arrive d'entrevoir une truite mouchet&#233;e entre les pierres, entre les taches de soleil. Je r&#234;ve que je l'attrape, que je l'empoigne &#224; pleines mains, mon beau r&#234;ve fugace&lt;br class='autobr' /&gt;
de libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sur la rive sablonneuse, entre les foug&#232;res et les ronces, pousse un arbuste que, faute de savoir son nom, j'appelle &#171; oreilles d'&#233;l&#233;phant &#187;. Quand j'&#233;tais toute petite un jour, je suis entr&#233;e dans un caf&#233; avec maman. J'&#233;tais avec ma petite s&#339;ur. On nous a offert un verre de limonade rouge, et il y avait une grande plante dans l'ombre fra&#238;che du caf&#233;, et maman a dit &#171; Tiens, des oreilles d'&#233;l&#233;phant ! Il y a longtemps que j'en avais pas vu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'arbuste au bord de l'eau ressemble &#224; cette plante. Chaque feuille est une oreille d'&#233;l&#233;phant, sur laquelle un jour s'est pos&#233;e une grenouille. Il y en a plein alentour &#224; cause de toutes les sources et de la rivi&#232;re. Une grenouille d'un vert plus &#233;clatant que toute la verdure alentour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle est rest&#233;e tr&#232;s longtemps pos&#233;e sur cette oreille d'&#233;l&#233;phant, dont les nervures me semblaient anormalement grosses. Elle me fixait de ses deux yeux globuleux, noirs et tachet&#233;s d'or, de chaque c&#244;t&#233; de sa t&#234;te plate sous l'arc plus clair de ce que, faute de vocable appropri&#233;, je ne peux appeler que &#171; sourcils &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ses yeux ronds sous l'arc de ses sourcils clairs semblaient un peu ironiques et m&#233;chants, inquisiteurs aussi, et sa large bouche ne faisait qu'une avec son corps. La bouche, bord inf&#233;rieur de la t&#234;te et bord sup&#233;rieur du corps. Cette bouche restait ferm&#233;e, elle refusait de me parler, et se contentait de me regarder. La grenouille &#233;tait ramass&#233;e sur ses quatre courtes pattes, mais pr&#234;te &#224; bondir pour se nourrir, &#224; s'&#233;lancer, &#224; fuir, &#224; saisir les opportunit&#233;s de la vie. Vivant reproche. Cette grenouille &#233;tait un vivant reproche. Et elle est revenue pendant des jours sur cette oreille d'&#233;l&#233;phant qui lui servait d'observatoire, o&#249; elle pouvait me contempler tout &#224; son aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle m'observait avec le m&#234;me regard ironique que mon ravisseur. Mon lutin ravi. Ravi de sa prise. Quoique de moins en moins ravi. Cet homme &#233;go&#239;ste qui m'avait ravie. Priv&#233;e de ma vie de confort pour me plonger dans une for&#234;t profonde, dans un &#233;l&#233;ment qui n'&#233;tait pas le mien. Et qui m'observait avec ironie. J'&#233;tais devenue sa cr&#233;ature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je tr&#233;buchais &#224; chaque pas, je me faisais piquer par les moustiques, les araign&#233;es, saigner par les tiques et les sangsues, engluer de bave par les limaces et les crapauds. Et il pouvait me panser, me soigner, me calmer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'&#233;tait un lutin, un seigneur de la for&#234;t, et j'&#233;tais sa cr&#233;ature. Il domptait son environnement et je me soumettais &#224; sa loi. C'&#233;tait le Roi des Aulnes. Je le savais. Un esprit mal&#233;fique qui m'avait ensorcel&#233;e et contrainte &#224; demeurer dans son royaume de la for&#234;t. Goethe. Voil&#224;, je m'en souviens maintenant. Schubert. Tout s'explique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Puis un matin, alors que le soleil me caressait tendrement la t&#234;te, j'&#233;tais assise sur mon tronc d'arbre coutumier, celui o&#249; je m'asseyais toujours pour manger, il venait de me tendre un bol de caf&#233; pour lequel je lui &#233;tais profond&#233;ment reconnaissante &#8211; je d&#233;bordais de gratitude pour mon lutin &#8211; quand j'ai soudain senti une pr&#233;sence &#224; ma droite. Un homme tout de vert v&#234;tu se tenait l&#224;, apparu comme par magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Un chasseur ! &#187; me suis-je exclam&#233;e &#224; la vue de cet homme en treillis.&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Non, un p&#234;cheur &#187; a balbuti&#233; mon lutin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En effet, l'homme avait une canne &#224; p&#234;che &#224; la main, qu'il tenait ostensiblement. L'homme a esquiss&#233; un large sourire et a dit :&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Eh oui, un p&#234;cheur ! Je remonte le cours de la rivi&#232;re en p&#234;chant la truite. Je me suis avanc&#233; pour vous dire un petit bonjour.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais comment... a dit mon lutin.
&lt;br /&gt;&#8212; J'habite &#224; une vingtaine de kilom&#232;tres d'ici. Je connais votre rivi&#232;re comme ma poche. J'ai eu du mal &#224; remonter cette ann&#233;e. Je peux vous proposer une truite de votre rivi&#232;re si vous voulez. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme, p&#234;cheur accompli, &#233;tait harnach&#233; de toute une s&#233;rie d'ustensiles improbables qu'il avait attach&#233;s tout autour de son cou et aux multiples poches de sa veste de treillis : tire-bouchon, bo&#238;te &#224; plombs, fil de nylon, bo&#238;te &#224; app&#226;ts, leurres en tous genres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au bout de sa canne, pendait un fil de p&#234;che lest&#233; de petits plombs et au bout de ce fil, se tortillait un vairon, un petit poisson qui lui servait d'app&#226;t. Suivant mon regard, il ouvrit une bo&#238;te dans laquelle se tordaient une douzaine de vairons. Des poissons d'un demi-doigt de long.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Tout retourne &#224; la rivi&#232;re, dit-il, vidant prestement les entrailles des deux truites qu'il voulait nous offrir dans la rivi&#232;re. Je p&#234;che au vairon, c'est normal que je rende aux poissons ce que je leur ai pris. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il s'appr&#234;tait &#224; partir par o&#249; il &#233;tait venu, par la rivi&#232;re, lorsque je lui ai dit :&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Attendez ! J'enfile une robe et je vous suis ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; On va prendre le chemin, alors. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le regard de mon lutin s'est voil&#233; un instant, puis acceptant l'in&#233;luctable, il s'est ravis&#233;, et, en v&#233;ritable seigneur, il a r&#233;pliqu&#233; : &#171; Tr&#232;s bien, je t'apporte tes chaussures. &#187; Dire qu'elles &#233;taient cach&#233;es dans un fourr&#233; pendant tout ce temps !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le Roi des Aulnes n'a pas bronch&#233; quand je me suis &#233;loign&#233;e vers le chemin &#224; la remorque du p&#234;cheur inesp&#233;r&#233;. &#192; peine avions-nous parcouru quelques dizaines de m&#232;tres que la for&#234;t s'&#233;tait referm&#233;e sur mon lutin. Pendant les heures qui ont suivi, j'ai eu beau tendre l'oreille, je n'ai pas entendu la tron&#231;onneuse, ni la d&#233;broussailleuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En revanche, de loin en loin, j'ai aper&#231;u, ramass&#233;e sur une feuille, pr&#234;te &#224; bondir, une grenouille qui m'observait de son regard inquisiteur, la bouche fendue par un sourire douloureux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		
		<enclosure url="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?action=acceder_document&amp;arg=432&amp;cle=7830f81753aa3095aedeeb76b3d046494aebcac8&amp;file=pdf%2Fle-roi-des-aulnes_a1102.pdf" length="64208" type="application/pdf" />
		

	</item>



</channel>

</rss>
