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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Le cabinet des hippocampes</title>
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		<dc:date>2021-04-28T09:55:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Soledad Lida</dc:creator>



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&lt;p&gt;Theodorus Schuhl avait vou&#233; sa vie aux hippocampes. A dix-neuf ans, apr&#232;s les avoir rencontr&#233;s dans un illustr&#233;, il s'&#233;tait mis &#224; collectionner tout ce qu'il lui &#233;tait possible de trouver sur ces petits poissons &#8211; trait&#233;s de zoologie, gravures, dessins, encyclop&#233;dies, fossiles, sp&#233;cimens. Avec le temps, il en vint &#224; leur d&#233;dier une pi&#232;ce dans sa demeure. La maison des Schuhl &#233;tait situ&#233;e rue des Archers, &#224; Bruges. L'arri&#232;re donnait sur le canal de Gand, tandis que du c&#244;t&#233; de la rue se trouvait la papeterie (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1169.jpg?1619603648' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_465 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/le_cabinet_des_hippocampes_2.jpg?1619603707' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Theodorus Schuhl avait vou&#233; sa vie aux hippocampes. A dix-neuf ans, apr&#232;s les avoir rencontr&#233;s dans un illustr&#233;, il s'&#233;tait mis &#224; collectionner tout ce qu'il lui &#233;tait possible de trouver sur ces petits poissons &#8211; trait&#233;s de zoologie, gravures, dessins, encyclop&#233;dies, fossiles, sp&#233;cimens. Avec le temps, il en vint &#224; leur d&#233;dier une pi&#232;ce dans sa demeure. &lt;br class='autobr' /&gt;
La maison des Schuhl &#233;tait situ&#233;e rue des Archers, &#224; Bruges. L'arri&#232;re donnait sur le canal de Gand, tandis que du c&#244;t&#233; de la rue se trouvait la papeterie familiale. Le logis &#233;tait sur deux &#233;tages et s'ouvrait sur un grand salon, au centre duquel tr&#244;nait un po&#234;le hollandais. Un escalier aux marches irr&#233;guli&#232;res donnait acc&#232;s aux combles, o&#249; Theodorus avait am&#233;nag&#233; un r&#233;duit habitable. Il avait fait construire une cloison pour isoler une partie du grenier et avait redonn&#233; vie, par la m&#234;me occasion, &#224; quelques meubles qui s'y trouvaient entrepos&#233;s : une grande berg&#232;re &#224; oreilles, une chaise &#224; balustres et une imposante armoire en noyer. Il fit de celle-ci l'&#233;crin des pi&#232;ces les plus pr&#233;cieuses de sa collection, celles qu'il consid&#233;rait les plus rares ou les plus estimables, ainsi que des premi&#232;res pi&#232;ces qu'il avait acquises et qui avaient marqu&#233; la naissance de sa passion. Certaines d'entre elles suscitaient encore chez lui un coup d'&#339;il attendri malgr&#233; le peu de valeur qu'il leur reconnaissait. Pour compl&#233;ter le tout, il fit installer des &#233;tag&#232;res, une table de travail, une vitrine et une lampe.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi que cette pi&#232;ce mansard&#233;e devint le cabinet des hippocampes. Theodorus y passait de longues heures, absorb&#233; par l'&#233;tude des diff&#233;rentes esp&#232;ces, de leur morphologie, de leur &#233;thologie et de leur symbolique. Pendant plusieurs ann&#233;es, cette occupation cohabita avec une vie domestique rang&#233;e. Theodorus &#233;tait de ces personnes qui mettent longtemps &#224; vivre. Sa physionomie et son caract&#232;re d&#233;tonnaient avec son &#226;ge. Il avait certes la t&#234;te d&#233;garnie et pouvait de loin passer pour un homme m&#251;r ; mais son visage ne pr&#233;sentait aucune ride et son regard &#233;tait vif, p&#233;tillant de malice. Au gr&#233; de ses caprices, il pouvait se montrer grognon ou boudeur. Il avait &#233;pous&#233; sur le tard la cadette d'une famille de drapiers, Emilia, avec qui il avait eu une fille, nomm&#233;e Agn&#232;s. Emilia &#233;tait toute r&#233;serve et discr&#233;tion, le visage mince marqu&#233; par une attente muette. Avec l'aide d'une gouvernante, elle tenait la maison, faisait marcher la boutique et s'occupait de l'enfant. Agn&#232;s avait les traits de son p&#232;re, un visage large et rond, et des yeux gris dont les reflets bleut&#233;s rappelaient ceux de la pierre de lune. Elle souffrait d'un l&#233;ger strabisme de l'&#339;il droit qui donnait &#224; son regard un air tr&#232;s doux, &#233;veill&#233;, curieux. Elle avait de sa m&#232;re la retenue des mouvements, la pose silencieuse, la capacit&#233; &#224; rester immobile &#224; la m&#234;me place, jusqu'&#224; s'effacer. Toute petite, elle jouait &#224; se fondre dans l'endroit o&#249; elle se trouvait pour se faire oublier. Lorsqu'elle fut en &#226;ge de se tenir sage, c'est &#224; dire tr&#232;s t&#244;t, elle fut admise au cabinet des hippocampes. Hors ses parents et sa gouvernante, les chevaux de mer furent, dans ses premi&#232;res ann&#233;es, ses seuls compagnons. Elle parlait peu et se plaisait &#224; regarder les images ou &#224; &#233;couter son p&#232;re lire les r&#233;cits d'un naturaliste. De temps en temps, elle demandait la signification d'un mot. Quand elle rentrait de l'&#233;cole, apr&#232;s le go&#251;ter, sa m&#232;re lui faisait la dict&#233;e, puis elle allait s'installer au grenier. Elle se mettait dans un coin pour faire ses devoirs et quand elle avait fini, elle assistait aux d&#233;couvertes de son p&#232;re. Theodorus &#233;tait heureux de pouvoir partager avec elle sa passion. Il faisait admirer &#224; Agn&#232;s une estampe, lui lisait &#224; voix haute la description d'un d&#233;tail singulier ou l'invitait &#224; observer un sp&#233;cimen, &#224; la lumi&#232;re de l'&#339;il-de-b&#339;uf ou de la lampe, en le faisant tourner lentement entre ses doigts. Il y en avait des &#233;chantillons ! des squelettes ou des fossiles, gard&#233;s dans des bo&#238;tes ou des flacons, grands ou petits, pointus ou ronds, &#233;bouriff&#233;s ou &#233;l&#233;gants&#8230; Si Theodorus faisait une trouvaille &#224; un moment o&#249; sa fille avait &#224; faire &#224; la maison ou &#224; la boutique, il se penchait par-dessus la rampe de l'escalier irr&#233;gulier et l'appelait de sa voix puissante : &#171; Agn&#232;s, viens ! &#187;. Et voil&#224; qu'elle arrivait de son pas diligent. Si elle mettait du temps &#224; monter, il lan&#231;ait : &#171; Emilia, dis &#224; Agn&#232;s de venir &#187;. Lorsqu'on lui r&#233;pondait qu'elle &#233;tait &#224; l'&#233;cole, il se penchait &#224; nouveau et tonnait : &#171; Envoie-moi Agn&#232;s quand elle rentrera &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il arrivait de temps en temps qu'Emilia os&#226;t, avec timidit&#233;, reprocher &#224; son &#233;poux le temps qu'il accordait &#224; son obsession et pendant lequel il d&#233;laissait son foyer ainsi que son commerce ; elle n'obtenait alors, en guise de r&#233;ponse, que l'expression d'une mauvaise humeur. Dans sa contrari&#233;t&#233;, Theodorus devenait rouge, son cr&#226;ne semblait gonfler, ses mains tremblaient&#8230; alors, il temp&#234;tait et se retirait dans le grenier. Quelques heures plus tard, il descendrait &#224; nouveau, apais&#233;, pour retrouver les siens et faire honneur au d&#233;jeuner ou au souper en famille. Apr&#232;s ces disputes, que les repas pris dans l'intimit&#233; de la petite salle &#224; manger &#233;taient plaisants ! Sur la nappe en coton, sem&#233;e de miettes et d'&#233;pluchures de fruits, entre les couverts et les pi&#232;ces de vaisselle &#8211; les plats, la soupi&#232;re, la carafe, les verres hauts &#8211; glissaient alors des minutes de contentement et de paix.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi passaient les saisons rue des Archers. Agn&#232;s &#233;tait maintenant assez grande pour se pencher &#224; l'&#339;il-de-b&#339;uf du grenier. En hiver, de fortes bourrasques faisaient trembler le toit et frissonner l'eau du canal ; pendant les matin&#233;es de printemps, l'on entendait les oiseaux gazouiller sous la charpente ; les soirs d'&#233;t&#233; &#233;taient pleins de libellules, de lichens et de lierre qui poussait dans les fentes des murailles voisines ; en novembre, l'eau verte du canal s'emplissait de feuilles jaunies et le cabinet des hippocampes plongeait, d&#232;s le milieu de l'apr&#232;s&#8209;midi, dans une douce p&#233;nombre. Agn&#232;s restait blottie dans la berg&#232;re, o&#249; elle s'endormait parfois, recouverte d'un plaid, berc&#233;e par les bruits de la toiture et les murmures de son p&#232;re. Plus d'une fois, en toussant, elle avait fait sursauter Theodorus qui, tout &#224; son investigation, avait oubli&#233; un instant sa pr&#233;sence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au fil des ann&#233;es, Agn&#232;s apprit &#224; classer, inventorier et ranger les diff&#233;rents documents, sp&#233;cimens et objets du cabinet. De son &#233;criture ronde et r&#233;guli&#232;re, elle &#233;tablissait des fiches, r&#233;pertoriait des esp&#232;ces, recopiait des citations et ordonnait le tout dans ce que son p&#232;re avait appel&#233; l'&lt;i&gt;Inventaire g&#233;n&#233;ral de l'Hippocampe&lt;/i&gt;. Pour alimenter ce fichier, Agn&#232;s se servait de feuilles provenant de lots &#233;cart&#233;s en raison de divers d&#233;fauts de fabrication &#8211; plis ou rayures &#8211;, d'&#233;chantillons marqu&#233;s ou imprim&#233;s d'un c&#244;t&#233;, de chutes des papiers sp&#233;ciaux vendus &#224; la d&#233;coupe, de bordereaux de livraison des ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes, et m&#234;me d'emballages, pourvu qu'on y p&#251;t &#233;crire sur une seule face. Elle les d&#233;coupait &#224; l'avance selon une forme rectangulaire pour donner &#224; chacun &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me taille, les renseignait et les rangeait dans des bo&#238;tes &#224; chaussures avec des s&#233;parateurs cartonn&#233;s portant les lettres de l'alphabet. La belle disparate que cet inventaire ! D'abord, c'&#233;tait Theodorus qui avait indiqu&#233; &#224; Agn&#232;s les r&#233;f&#233;rences &#224; noter ou les citations &#224; recopier, mais plus tard, elle se mit &#224; y contribuer d'elle-m&#234;me, au fil de ses d&#233;couvertes et de ses lectures. En entrant au lyc&#233;e, Agn&#232;s eut davantage de cours et ne put s'y consacrer que le soir ou en fin de semaine. D&#232;s le samedi matin, elle montait deux par deux les marches de l'escalier irr&#233;gulier pour venir s'installer dans la berg&#232;re. Elle y demeurait, fid&#232;le au poste, pour la journ&#233;e. Quand Emilia lui demandait si elle ne souhaitait pas sortir avec ses camarades, elle r&#233;pondait qu'elle s'ennuyait avec eux, tandis que dans le grenier il y avait toujours quelque chose d'incongru ou de nouveau &#224; observer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il advint que, l'hiver de ses seize ans, Agn&#232;s cessa de venir au cabinet des hippocampes. Theodorus se r&#233;signa &#224; ce qu'elle f&#251;t mise en pension pour sa derni&#232;re ann&#233;e de lyc&#233;e. Emilia en fut tr&#232;s affect&#233;e, elle pleura am&#232;rement son absence et ressentit plus que jamais le poids de sa solitude. Malgr&#233; cela, elle continua de tenir la maison, vaquant aux besognes domestiques avec abn&#233;gation. Theodorus en &#233;prouva aussi un fort chagrin, sans rien en laisser voir. Il comprenait, naturellement, que cela &#233;tait n&#233;cessaire pour que sa fille fasse des &#233;tudes. Le voil&#224; qui se retrouvait &#224; nouveau seul avec sa passion. Agn&#232;s ne venait plus lui rendre visite dans son r&#233;duit. De quand datait la derni&#232;re ? Il avait beau fouiller sa m&#233;moire, il ne pouvait s'en souvenir avec exactitude. Il regardait un instant la berg&#232;re vide puis il replongeait de plus belle dans ses recherches. Peu de temps apr&#232;s le d&#233;part d'Agn&#232;s, Theodorus se lan&#231;a dans un vaste projet comme il n'en avait jamais con&#231;u depuis qu'il avait fait am&#233;nager les combles : il d&#233;cida de faire b&#226;tir un aquarium pour y installer des hippocampes vivants. Le seul endroit possible pour mener &#224; bien cette entreprise &#233;tait le salon au po&#234;le hollandais. En quelques heures, les tables, les chaises, les fauteuils, le buffet, les vases et les tapis furent retir&#233;s pour &#234;tre entrepos&#233;s dans la salle &#224; manger, la cuisine ou le couloir, au point que la circulation y devint difficile. Theodorus dessina les plans du dispositif, commanda les mat&#233;riaux, consulta des sp&#233;cialistes et embaucha des artisans dont il surveilla personnellement le travail. C'est ainsi qu'un grand aquarium vit le jour dans la maison de la rue des Archers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un premier temps, Theodorus essaya prudemment le syst&#232;me d'alimentation et de vidange avec de l'eau du robinet. Puis il se mit en t&#234;te de trouver de l'eau sal&#233;e. A grand frais, il fit venir de Zeebrugge d'importantes quantit&#233;s en provenance de la Mer du Nord. Pour cela, il signa un contrat ruineux avec un fournisseur qui lui garantissait un arrivage tous les deux jours. A grand peine, il renouvelait lui-m&#234;me, &#224; cette fr&#233;quence, un tiers du liquide, ab&#238;mant le parquet et g&#226;tant les tuyauteries par o&#249; il &#233;vacuait l'eau us&#233;e. En quelques jours, le salon, impr&#233;gn&#233; d&#233;sormais d'une puissante odeur iod&#233;e, donna &#224; voir le plus &#233;trange paysage : des seaux, des bassines, des bidons et des tuyaux jonchaient le sol du s&#233;jour, au centre duquel tr&#244;nait un immense r&#233;ceptacle vitr&#233;, rempli d'une eau trouble. Outre l'approvisionnement r&#233;gulier, il fallait veiller &#224; la temp&#233;rature du milieu, c'est pourquoi Theodorus fit l'acquisition de plusieurs thermom&#232;tres. Il fallait veiller tout autant &#224; la densit&#233; et &#224; la qualit&#233; de l'eau, c'est pourquoi il se munit d'un densiom&#232;tre et d'un microscope. Des plantes sous-marines, des algues et des galets furent command&#233;s aupr&#232;s d'un sp&#233;cialiste. Cela fait, Theodorus s'en alla dans une animalerie pour faire l'acquisition d'un couple d'hippocampes mouchet&#233;s, ses pr&#233;f&#233;r&#233;s. Quel dommage, pensait-il, qu'Agn&#232;s ait &#233;t&#233; en pension ce jour-l&#224; ! Comme elle aurait &#233;t&#233; heureuse de les voir ! Il les porta chez lui &#224; bout de bras, en prenant bien soin de ne pas les bousculer. Apr&#232;s les avoir l&#226;ch&#233;s dans le grand aquarium, il tomba dans la contemplation de leurs corps dor&#233;s, saupoudr&#233;s de taches blanches. Afin de pouvoir les &#233;pier &#224; loisir, il fit son lit dans le salon, entre les bidons et les bassines. Il passa des journ&#233;es enti&#232;res &#224; admirer leur nage, captiv&#233; par leur lent d&#233;placement vertical, leurs petites nageoires en &#233;ventail s'agitant dans le dos. Il se plaisait &#224; les regarder s'enrouler de leur queue autour d'une algue ou bien s'en d&#233;tacher dans une gracieuse ondulation. De temps en temps, &#224; travers le mur ou le plancher, il lui semblait entendre les pleurs de sa femme, mais sa fascination n'en &#233;tait point entam&#233;e. Connaissant le puissant app&#233;tit de ses nouveaux h&#244;tes, il remplit son aquarium de crustac&#233;s qu'il renouvela r&#233;guli&#232;rement, l&#224; aussi, &#224; grands frais. Mais il fut bient&#244;t r&#233;compens&#233; de ses peines. Un beau matin, la parade nuptiale commen&#231;a. Ce ballet aquatique l'&#233;merveilla. Le m&#226;le et la femelle avan&#231;aient l'un vers l'autre en suspension, lentement, tournant l'un autour de l'autre, h&#233;sitant, se t&#226;tant, joue contre joue, jusqu'&#224; s'entrelacer enfin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques semaines &#233;taient pass&#233;es depuis cette idylle dans&#233;e, lorsque Theodorus remarqua que le m&#226;le, inclin&#233; sur une algue, avait l'air d'haleter. Son abdomen annel&#233; et pro&#233;minent se soulevait rapidement, par saccades. Theodorus le vit expulser de sa poche, en un hoquet, plusieurs dizaines de nouveaux n&#233;s, quasiment translucides, d'&#224; peine un centim&#232;tre de long, qui, accroch&#233;s les uns aux autres par la queue, &#233;voluaient vers la surface en grappes &#233;toil&#233;es. Alors, il sortit dans le couloir pour appeler sa fille et se pressa de revenir aupr&#232;s de l'aquarium, laissant la porte du salon ouverte. Comme Agn&#232;s ne venait pas, il h&#233;la, &#224; son habitude : &#171; Emilia, dis &#224; Agn&#232;s de venir &#187;. Un grand silence r&#233;gnait dans la maison et Theodorus se demanda s'il &#233;tait possible qu'elle f&#251;t sortie &#224; cette heure. Au bout de quelques minutes, Emilia vint. A pas lents, elle monta l'escalier vers le premier &#233;tage. Ses cheveux avaient blanchi et ses joues &#233;taient creus&#233;es de longs sillons sous ses pommettes hautes. Theodorus la vit arriver et mit du temps &#224; la reconna&#238;tre. Il la gronda : &#171; Puisque je te dis d'appeler Agn&#232;s&#8230; Qu'est-ce que tu attends ? &#187; Emilia remua les l&#232;vres sans r&#233;ussir &#224; prononcer un mot. Pendant quelques secondes son visage fut en proie &#224; une atroce crispation. Puis, ses l&#232;vres dess&#233;ch&#233;es r&#233;ussirent &#224; articuler des syllabes et l'air fit vibrer ses cordes vocales : &#171; C'est son deuil que je porte &#187;, dit-elle. Theodorus la regarda, h&#233;b&#233;t&#233;, et garda le silence un instant, avant de lancer : &#171; Envoie-moi Agn&#232;s quand elle rentrera &#187;. Il referma la porte du salon et retourna vers l'aquarium, juste &#224; temps pour voir le m&#226;le s'affaler, &#233;puis&#233; par l'effort, apr&#232;s un dernier haut-le-corps, sur la surface d'un galet recouvert de mousse. A cet instant, l'hippocampe tourna son &#339;il droit et vint le poser, de l'autre c&#244;t&#233; de la vitre, sur Theodorus. Alors, sous l'empire de cet iris noir cern&#233; d'un mince anneau d'or, quelque chose se mit &#224; remuer dans l'&#226;me du vieillard. Ce ne fut d'abord qu'un fr&#233;missement. Cela venait de tr&#232;s loin, des tr&#233;fonds, d'une r&#233;gion peu fr&#233;quent&#233;e de son &#234;tre ; ce qui s'&#233;veilla l&#224; fut, en un premier moment, trouble, confus, indistinct, puis cela se mit peu &#224; peu &#224; grandir, &#224; miroiter, &#224; scintiller, de mani&#232;re plus nette, plus aigu&#235;, plus poignante, plus d&#233;chirante, jusqu'&#224; ce que Theodorus s'&#233;trangl&#226;t en un sanglot, tandis que ses yeux, balay&#233;s tout &#224; coup par un reflet divergent de pierre de lune, s'emplissaient doucement de larmes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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