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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Le premier jour chez Robert</title>
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		<dc:date>2021-05-30T16:52:31Z</dc:date>
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		<dc:creator>Laura Segr&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;L'all&#233;e du cimeti&#232;re est tr&#232;s &#233;troite et peut &#224; peine accueillir le cercueil. Les porteurs-chauffeurs charg&#233;s de transporter le d&#233;funt se heurtent &#224; des petites branches et cailloux qui roulent sous leurs chaussures polies, le manque d'espace les contraint &#224; avancer lentement tandis que la bo&#238;te p&#232;se sur leurs &#233;paules. Ils ne balaient pas le passage avant la c&#233;r&#233;monie, pour faciliter la marche ? se demande David. Ce serait plus commode. On a l'air d'une bande d'amateurs. Lui et ses trois coll&#232;gues (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1177.jpg?1622393544' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_467 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/1er_jour_chez_robert.jpg?1622393622' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'all&#233;e du cimeti&#232;re est tr&#232;s &#233;troite et peut &#224; peine accueillir le cercueil. Les porteurs-chauffeurs charg&#233;s de transporter le d&#233;funt se heurtent &#224; des petites branches et cailloux qui roulent sous leurs chaussures polies, le manque d'espace les contraint &#224; avancer lentement tandis que la bo&#238;te p&#232;se sur leurs &#233;paules. Ils ne balaient pas le passage avant la c&#233;r&#233;monie, pour faciliter la marche ? se demande David. Ce serait plus commode. On a l'air d'une bande d'amateurs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Lui et ses trois coll&#232;gues hissent en hauteur le cercueil, se retrouvent les bras tendus comme s'ils brandissaient un troph&#233;e tout le long du chemin sinueux. David est &#224; deux doigts de l&#226;cher, dissimule la douleur sur son visage. Quelle id&#233;e pour une entr&#233;e de cimeti&#232;re ! J'ai pas &#233;t&#233; pr&#233;venu du parcours du combattant, pense t-il. C'est sa toute premi&#232;re mise en pratique avec la maison de pompes fun&#232;bres qui l'a embauch&#233; il y a quelques semaines, trois autres c&#233;r&#233;monies l'attendent pour cette journ&#233;e pluvieuse o&#249; les invit&#233;s prennent trois fois plus de place avec leurs parapluies noirs d&#233;ploy&#233;s, ses pompes sont pleines de gadoue et le cercueil para&#238;t plus lourd que pendant la formation. Les mannequins qu'ils foutent dedans doivent &#234;tre plus l&#233;gers que les corps r&#233;els, m&#234;me si les enseignants pr&#233;tendent le contraire. C'est pas possible autrement. &lt;br class='autobr' /&gt;
En plus il se les caille et n'est pas assez couvert, n'a pas dans sa garde robe de manteau pr&#233;sentable et on lui a enjoint d'&#233;viter le K-way. Autant dire que ce ne sont pas les conditions id&#233;ales pour honorer son contrat. Pur&#233;e mais je me casse le dos, pense-t-il, combien pesait ce bonhomme ? Un p&#233;p&#233; encore bien en chair d'apr&#232;s les photos et d'apr&#232;s les bras de David. Il a atterri dans ce milieu par piston apr&#232;s avoir cumul&#233; plusieurs petits boulots qui ne le menaient nulle part jusqu'&#224; ce que ses parents d&#233;sesp&#233;r&#233;s fassent appel &#224; leur vieil ami Robert, directeur d'une maison de pompes fun&#232;bres parmi d'autres dans la ville, &#224; part que la sienne est la mieux recommand&#233;e, d'apr&#232;s Robert lui-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
David ne s'y est pas oppos&#233;, il peut continuer &#224; &#234;tre au service d'une client&#232;le, cependant il a formellement demand&#233; &#224; faire partie de l'&#233;quipe ext&#233;rieure, autrement dit celle qui entoure la c&#233;r&#233;monie, qui porte, qui conduit mais de ne surtout pas faire partie du staff qui re&#231;oit les familles fra&#238;chement endeuill&#233;es qui entrent dans le bureau en larmes et racontent leurs vies, non non non &#231;a lui fout trop les boules, il aurait peur de ne pas savoir garder ses distances et d'&#234;tre absorb&#233; par le chagrin des autres, pas possible. &#199;a lui &#233;vite &#233;galement d'&#234;tre en charge de la paperasse administrative et coll&#233; &#224; une chaise en plastique, asphyxi&#233; par les reflux des produits chimiques utilis&#233;s pour embaumer les cadavres qui remontent du sous-sol. &#199;a c'est une autre paire de manches : thanatopracteur. Mon dieu, mais qu'est-ce qui est pass&#233; par la t&#234;te de ces types et de cette nana Corinne, la seule thanatopractrice de la r&#233;gion s&#251;rement, pour avoir d&#233;cid&#233; de passer leur vie &#224; bidouiller des morts ? Perverse vocation, se confie-t-il. Il est persuad&#233; qu'ils leur causent. &#199;a permet aux disparus d'avoir des contacts humains avant de partir sous terre. Quand on y pense, c'est plut&#244;t noble comme boulot, &#224; moins qu'ils s'amusent &#224; faire des trucs d&#233;gueulasses... Il a un haut-le-c&#339;ur rien qu'en l'imaginant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il envisage par la suite d'&#234;tre ma&#238;tre de c&#233;r&#233;monie, de gravir les &#233;chelons, sur les conseils de sa copine. Jeanne estime que ce serait judicieux de pratiquer la prise de parole en public afin de travailler sur sa timidit&#233; et de reprendre confiance en lui, un peu comme un acteur qui accompagne les familles dans leurs derniers hommages, c'est &#233;mouvant, assure-t-elle. David et le groupe sont enfin arriv&#233;s &#224; bon port, enfin devant la tombe... Ses nouveaux coll&#232;gues lui lancent des regards hautains, ordonnant au petit novice de les laisser g&#233;rer eux-m&#234;mes tandis qu'ils d&#233;posent d&#233;licatement la caisse au sol. Vous avez peur que je me barre avec, c'est &#231;a ? Pauvres cons, David les sent pas ces types, des portes de prison. Ses muscles sont enfin lib&#233;r&#233;s, ses chaussures de plus en plus sales et il flotte toujours d&#233;sagr&#233;ablement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le ma&#238;tre de c&#233;r&#233;monie, David a oubli&#233; son pr&#233;nom, s'avance et ouvre son discours pour la cinquantaine de personnes venue enterrer le p&#233;p&#233;. Ah oui c'est &#231;a, lui c'&#233;tait Louis. Louis le mort num&#233;ro un de la journ&#233;e. Les trois autres porteurs et lui ont le devoir de rester &#224; distance du groupe, au bord du gros trou, pr&#234;ts &#224; charger. David essaie d'interagir discr&#232;tement avec eux, il est cens&#233; y &#234;tre autoris&#233; mais les portes de prison restent de marbre. Les coll&#232;gues de la papeterie &#233;taient plus rigolos, pense David, ceux-l&#224; sont des clich&#233;s d'employ&#233;s fun&#233;raires. Il en profite alors pour observer le ma&#238;tre de c&#233;r&#233;monie, en prendre de la graine pour son futur job, &#231;a fera plaisir &#224; Jeanne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le mec d&#233;blat&#232;re son speech machinalement, faussement &#233;mu, sur un ton surfait, on sait qu'il en encha&#238;ne plusieurs par jours et qu'il n'est pas particuli&#232;rement touch&#233; par la mort du pauvre Louis. C'est con, pourquoi ce n'est pas un proche du d&#233;funt qui se charge d'encadrer tout le truc ? &#199;a apporterait beaucoup plus d'&#233;motion et le d&#233;c&#233;d&#233; serait honor&#233; par quelqu'un qu'il ch&#233;rissait, pas par un inconnu appliquant m&#233;caniquement les formalit&#233;s de son boulot, s'exclame David. Il s'imagine alors r&#233;volutionner le monde des pompes fun&#232;bres, convaincu qu'il ferait bien mieux que ce naze soporifique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Faut faire passer le temps, il s'ennuie s&#233;v&#232;rement, peut m&#234;me pas aller sentir les couronnes de fleurs, elles sont particuli&#232;rement color&#233;es, on a envie de les toucher. L'endormi a boucl&#233; son discours, c'est une jolie nana qui prend la rel&#232;ve, sa fille apparemment. Elle dit comme quoi personne ne s'attendait &#224; le voir partir, que c'est une trag&#233;die, qu'elle se retrouve orpheline et suffoque de chagrin. Elle cl&#244;ture par un po&#232;me d'un des ces auteurs que David a &#233;tudi&#233; &#224; l'&#233;cole, il aimait bien, il s'en rappelle, &#231;a l'avait &#233;mu &#224; l'&#233;poque. Tout le monde la regarde avec une compassion d&#233;mesur&#233;e, elle essaie de se contenir, serre la gorge, se bat d'une voix fr&#234;le pour aller au bout de son texte. Pur&#233;e, il sent que &#231;a monte. Merde, merde, ses yeux commencent &#224; s'embuer, une larme coule sur sa joue et la morve veut sortir. David se d&#233;tourne l&#233;g&#232;rement, passe une main sur son visage, regarde ses pieds d&#233;gueulasses en attendant que &#231;a se tasse. Il ne s'y attendait pas, pur&#233;e, n'aurait pas imagin&#233; qu'une inconnue v&#234;tue de noir d&#233;clamant un po&#232;me pouvait le faire chialer. Les portes de prison le reluquent curieusement, il tourne davantage la t&#234;te, faut pas qu'ils le voient sinon ils vont cafter &#224; Robert que le nouveau pleurniche aux enterrements. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par crainte de se faire &#224; nouveau embarquer par l'&#233;motion, il fait dos &#224; l'assembl&#233;e, contemple la route qui longe le cimeti&#232;re, la ligne d'horizon brumeuse indique qu'il fera moche toute la journ&#233;e. C'est un village probablement avec quoi &#8230; moins de deux mille habitants ? Il se lance dans des paris, sur le trajet qui m&#232;ne &#224; la tombe il a remarqu&#233; quelques noms qui revenaient souvent sur les &#233;pitaphes, un village familial qui n'a pas d&#251; accueillir grand monde. Les bagnoles passent &#224; toute allure sur cette route de campagne, polluent les discours qui s'encha&#238;nent &#224; la m&#233;moire de Louis. J'ai jamais compris pourquoi ils foutent des voies rapides pr&#232;s des cimeti&#232;res, cogite David toujours concentr&#233; sur des d&#233;tails ext&#233;rieurs tels que la hauteur des arbres, la largeur de cette tombe-ci, la gravure de celle-l&#224;, pense &#224; autre chose ! Des bribes de paroles lui parviennent, Louis avait l'air d'&#234;tre un bon gars visiblement tr&#232;s entour&#233; tr&#232;s aim&#233; mais David ne veut pas s'attarder l&#224;-dessus, on lui a recommand&#233; &#224; la formation d'avoir l'oreille discr&#232;te, de ne pas adopter une attitude intrusive &#224; l'&#233;gard des proches, il ne sait pas trop comment s'y prendre mais il continue de fixer les oiseaux perch&#233;s sur les branches pendant que les trois autres cons se tiennent raides comme des piquets, pense &#224; autre chose ! Sa cravate oppresse sa pomme d'Adam, Jeanne l'a trop serr&#233;e ce matin, si &#231;a continue il va s'&#233;touffer et rejoindre le vieux. Un air d'op&#233;ra vibre entre les tombes, les bruits de miasmes et de mouchoirs accompagnent la musique, c'est fou que ce soit un truc de gonzesse de pleurer sur des airs de chants lyriques, pourvu qu'aucune ne se vautre sur la tombe en braillant, esp&#232;re David. &lt;br class='autobr' /&gt;
Finalement son coll&#232;gue dont il ne conna&#238;t pas le pr&#233;nom annonce solennellement que Louis va &#234;tre d&#233;pos&#233; dans sa derni&#232;re demeure, le c&#339;ur de David s'agite &#224; la vue du groupe qui le regarde au loin, c'est le moment de s'extraire de sa r&#234;verie, les portes de prison lui lancent des regards de leaders et se dirigent d'un pas ferme vers les trois extr&#233;mit&#233;s du coffre, David se d&#233;p&#234;che de rejoindre son c&#244;t&#233; et apr&#232;s s'&#234;tre donn&#233; le feu vert ils soul&#232;vent tous les quatre la bo&#238;te en bois, David courbe l'&#233;chine, tente de ne pas se casser la gueule. Ils arrivent au niveau de la fosse, c'est le moment qu'il redoutait, celui o&#249; tout le monde va le mater en train de d&#233;poser le mort dans le trou, on lui a bien pr&#233;cis&#233; pendant la formation que c'&#233;tait l'&#233;tape la plus d&#233;chirante de la c&#233;r&#233;monie et la plus d&#233;licate pour les porteurs-chauffeurs, la pression est &#224; son comble. Deux types du quatuor se foutent dans la tombe, David et l'autre restent au-dessus, charg&#233;s de faire basculer la caisse &#224; l'aide de la corde qui entoure le cercueil, elle lui r&#226;pe les mains cette corde de merde, ils doivent faire descendre le matos par &#224;-coups pour que les mecs en bas ne se le re&#231;oivent pas en pleine figure, David tire comme un forcen&#233; sur la corde, faut surtout pas que &#231;a tombe d'une traite, se dit-il, le poids le fait basculer vers l'avant, plus de force, il perd l'&#233;quilibre au rebord et plonge comme une merde avec le coffre. Pur&#233;e pur&#233;e quel con, il se retrouve nez &#224; nez avec les mecs qui le fusillent du regard comme s'ils voulaient le tuer, l&#224; maintenant dans le trou, quelques t&#234;tes se penchent au-dessus d'eux, demandent si le monsieur ne s'est pas fait mal en chutant, c'est gentil merci je vais bien, tout rouge il esquisse un sourire, h&#233;site &#224; balancer une boutade pour &#233;vincer la g&#234;ne, non c'est pas le moment retiens-toi, reste professionnel m&#234;me dans ton trou. Son costume est parsem&#233; de terre, il est d&#233;sormais d&#233;gueulasse de la t&#234;te aux pieds. Faut qu'il remonte &#224; la surface au plus vite, le molosse a toujours l'air de vouloir lui faire du mal, l&#224; maintenant dans le trou, heureusement un des deux autres lui tend la main, et par miracle la mont&#233;e se passe mieux que la descente. David repose dignement les pieds sur la terre ferme, d'un air assur&#233; glisse discr&#232;tement &#224; l'oreille d'une dame que des impr&#233;vus surgissent souvent dans ce genre de man&#339;uvre, n'importe quoi, il dit n'importe quoi, mais les coll&#232;gues aust&#232;res n'entendent pas. Au moins &#231;a fera une anecdote &#224; raconter &#224; table. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il a eu le temps de flipper lors des quelques secondes pass&#233;es en bas, se planquer dans une tombe m&#234;me pour rigoler, bah c'est pas dr&#244;le. Une sensation inconfortable appara&#238;t au sommet du cr&#226;ne, il passe la main et pressent la forme d'une bosse, dans sa d&#233;gringolade il ne s'est pas rendu compte qu'il a heurt&#233; la bo&#238;te, &#231;a a aussi cogn&#233; aux genoux et aux coudes. Quel con, j'ai la t&#234;te qui tourne, constate-t-il, les autres terminent habilement de placer le cercueil, et revenus en haut invitent les convives &#224; faire la queue pour les derniers adieux. Il n'est m&#234;me plus question d'inclure David dor&#233;navant, les confr&#232;res le laissent &#224; l'&#233;cart pendant qu'ils d&#233;crivent aux proches la proc&#233;dure &#224; suivre. Penaud et humili&#233;, il attend. Comme &#224; la colo quand il &#233;tait m&#244;me. Il pourrait se mettre &#224; poil que &#231;a ne serait pas pire, rien &#224; faire il ne fera pas long feu dans cette entreprise. Les hommes, les femmes balancent des poign&#233;es de terre, font des signes de croix, des baisers vol&#233;s, une photo lanc&#233;e dans un tourbillon se pose comme par magie sur le cercueil. &#199;a fait sourire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une fois que tout le monde a pass&#233; les portes, les chauffeurs endossent le r&#244;le de fossoyeurs, s'emparent de leurs pelles et pioches tandis que la fourn&#233;e se tra&#238;ne vers la sortie du cimeti&#232;re, sans m&#234;me attendre qu'ils &#233;vacuent les lieux pour commencer &#224; reboucher le foss&#233;, c'est d&#233;gueulasse. David serre des mains, adresse les derni&#232;res condol&#233;ances, ils sont touchants ces gens, ne le r&#233;duisent pas au mec qui glisse dans les trous, le remercient, &#231;a fait chaud au c&#339;ur. Il les observe s'&#233;loigner, certains se tiennent la main, d'autres ont peur de se l&#226;cher, heureusement certains se marrent. Pur&#233;e je leur souhaite que du bonheur &#224; toute cette troupe, se dit David, que Louis continue d'exister &#224; travers vos souvenirs. Le calme est revenu, il frissonne, pris dans le tourbillon des p&#233;rip&#233;ties il a oubli&#233; qu'il faisait froid, qu'il drachait, qu'il &#233;tait crasseux. Il se trouve d&#233;sormais en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec les coll&#232;gues qui vont lui foutre un coup de pelle, deux bosses il aura, l'envie de prendre ses jambes &#224; son cou et d'aller se prot&#233;ger dans les bras de Robert tel un fayot. La terre s'accumule, on ne distinguera bient&#244;t plus la caisse, dans quelques jours la poussi&#232;re, les asticots, la nature prendront place dans le caveau, une odeur putride s'installera, enfin Louis ne sera plus qu'un tas d'os d&#233;compos&#233;. Mais pur&#233;e, le boulot de ces mecs consiste &#224; recouvrir de terreau les cadavres pour qu'ils se d&#233;sagr&#232;gent en paix, tu m'&#233;tonnes que &#231;a tourne pas rond, qu'ils ne soient pas chaleureux, peut-&#234;tre que le message subliminal qu'ils envoient &#224; David, c'est qu'il doit sauver sa peau avant qu'il ne soit trop tard : Notre vie est foutue, petit gars, foutue, on a pris go&#251;t &#224; enterrer les morts, maintenant on est morbides, tu sais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Rien qu'&#224; les regarder besogner, David est d&#233;j&#224; crev&#233;, il n'y a pas de pelle pour lui, tant mieux il n'a pas la force de remuer ses bras alourdis ni de suer tout rouge comme le gros-l&#224;, il se tient toujours &#224; l'&#233;cart, d&#233;poussi&#232;re son costume, tr&#232;s important de se donner une contenance, soudain un des trois fossoyeurs daigne lever la t&#234;te vers lui : Tu ne devais pas ramener le corbillard ? demande-t-il, ou plut&#244;t ordonne-t-il. Ah bon ? Je ne suis pas au courant. Si, vas-y, nous on termine le boulot ici, toi ram&#232;ne la voiture &#224; la maison &#231;a fera gagner du temps. La maison, c'est la maison fun&#233;raire, pas celle du type. Bien c'est vous qui d&#233;cidez, on ne m'a jamais signal&#233; que je devais ramener le corbillard, menteur, je sais que ce n'&#233;tait pas dans le planning mais c'est mieux que de rester plant&#233; &#224; vous mater, pense David. Tiens voil&#224; les clefs, tu connais la route, fais gaffe au volant, dit le gros d'un ton narquois que David n'appr&#233;cie gu&#232;re, les deux autres se retiennent de rire, il se dirige vers la sortie du cimeti&#232;re, la prochaine fois j'te fais bouffer de la terre gros lard, comment t'as fait ton premier jour ? T'as ressuscit&#233; les morts ?&lt;br class='autobr' /&gt;
David n'a jamais conduit autre chose que sa petite voiture qu'il a depuis toujours, on dirait un enfant enfonc&#233; dans le gros si&#232;ge en cuir de la bagnole de son p&#232;re, il tend maladroitement les bras pour atteindre le volant, peine &#224; enfoncer les p&#233;dales, qu'est-ce que c'est que ce mastodonte ? Tu m'&#233;tonnes que ce soit ces baraques &#224; frites qui conduisent, c'est aussi lourd que les bo&#238;tes en bois cette merde, puis c'est pr&#233;cieux, ils la nettoient tous les jours, une &#233;raflure et je suis encore plus mort, puis o&#249; se d&#233;clenchent les essuie-glaces ? C'est sale je vois rien, ah c'est l&#224;, pur&#233;e &#231;a fait un de ces boucans ! Toute la ville est au courant que je roule. David avance peureusement jusqu'&#224; la sortie du cimeti&#232;re avec l'impression de peser dix kilos et de conduire un tank, sa main droite tremblante tente d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de manipuler les manettes tandis que la gauche s'agrippe au volant, des dos d'&#226;ne lui cabossent le coccyx, impossible d'adopter une conduite fluide ni de passer inaper&#231;u, chaque m&#232;tre parcouru est une &#233;preuve pour ne pas perdre le contr&#244;le du v&#233;hicule sous la pluie battante, pur&#233;e comment va se d&#233;rouler le restant de la journ&#233;e !!? Possible que ce job ne soit pas fait pour moi au bout du compte, je suis maladroit, &#233;motif et je n'ai pas pour fantasme de conduire des chars de guerre, j'ai juste envier de me pieuter, ils doivent se marrer les trois autres en train de m'imaginer, jamais conduit un truc aussi encombrant. Arriv&#233; en ville, une silhouette blanche &#224; peine visible sous l'averse traverse au moment o&#249; il s'engage sur la voie, il freine juste &#224; temps, le buste port&#233; en avant et le c&#339;ur pr&#234;t &#224; l&#226;cher, le fourgon pousse un cri strident et s'immobilise net, la femme sous son imper cr&#232;me l'insulte de tous les noms, David s'excuse &#224; travers la vitre, elle a d&#233;j&#224; disparu, il stationne un instant, &#231;a klaxonne derri&#232;re, vos gueules connards ! Deux secondes ! Tout le monde est si press&#233;, mon dieu la ville enti&#232;re aurait appris que le corbillard de Robert avait tu&#233; une femme sur le coup un jour de pluie et &#231;a serait fini pour l'entreprise, mon dieu. Il faut rejoindre la maison au plus vite, David toujours haletant, &#224; bout de nerfs, endure p&#233;niblement les derniers kilom&#232;tres et &#224; la vue de l'enseigne &#171; Robert Dr&#233;aut, maison fun&#233;raire &#187; pousse un cri de d&#233;livrance. &#199;a ne lui &#233;tait pas arriv&#233; depuis la randonn&#233;e o&#249; il avait perdu Jeanne, si soulag&#233; de la retrouver.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il entre tout tremblotant dans le hall de la maison, c'est trop, un tout neuf employ&#233; de maison fun&#233;raire sur le point d'&#233;craser un pi&#233;ton, c'est vraiment trop. Je vais donner ma d&#233;mission &#224; Robert, autant le devancer et le faire moi-m&#234;me, &#231;a m'&#233;vitera une humiliation de plus, poliment lui expliquer que je n'ai pas l'&#233;toffe pour &#233;voluer au sein de son entreprise, dire merci infiniment pour tout, descendre dire au revoir &#224; Corinne car elle est sympathique et m'en aller.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il entend les pas de Robert approcher. Courage, respire, fais pas le con.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le patron d&#233;boule derri&#232;re lui, deux verres de champagne &#224; la main, et d'un air fr&#233;tillant s'exclame :&lt;br class='autobr' /&gt;
F&#233;licitations, mon grand ! La famille de ce matin m'a contact&#233;, ils sont ravis de tes services. &#192; la tienne !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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