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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>&#192; c&#244;t&#233; des coquelicots</title>
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		<dc:date>2022-01-01T17:06:31Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Schweyer</dc:creator>



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&lt;p&gt;Je le voyais tous les midis poireauter &#224; c&#244;t&#233; de ses coquelicots. Des petits coquelicots rouges pas tr&#232;s fringants et en perdition au bout de tiges fines et chancelantes. Ils avaient des p&#233;tales tombants, un peu effiloch&#233;s sur les bords, et ils tangouillaient au vent, m&#234;me sans vent. Tout tangouillait, tiges, pistils, p&#233;tales, et le vent aussi si par hasard il y en avait. C'&#233;tait le genre de petites fleurs qui aimerait se balader ailleurs, dans la nature, mais qui ne conna&#238;t que des petits chiens (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_559 spip_documents spip_documents_center'&gt;
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&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Je le voyais tous les midis poireauter &#224; c&#244;t&#233; de ses coquelicots. Des petits coquelicots rouges pas tr&#232;s fringants et en perdition au bout de tiges fines et chancelantes. Ils avaient des p&#233;tales tombants, un peu effiloch&#233;s sur les bords, et ils tangouillaient au vent, m&#234;me sans vent. Tout tangouillait, tiges, pistils, p&#233;tales, et le vent aussi si par hasard il y en avait. C'&#233;tait le genre de petites fleurs qui aimerait se balader ailleurs, dans la nature, mais qui ne conna&#238;t que des petits chiens g&#226;teux, arthritiques et des enfants &#233;nerv&#233;s et b&#234;tes. Et le tout bavant, chiens, enfants, et aussi les ma&#238;tres, des deux. Tous autant b&#234;tes qu'arthritiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les pauvres fleurs, elles aimeraient se retrouver sur un bout de champ arros&#233; par la pisse d'un chien d'arr&#234;t &#233;coutant le son des alouettes, mais &#231;a n'arrive jamais. Et puis elles n'ont pas d'oreilles, et puis c'est peut-&#234;tre tant mieux. Alors elles attendent lasses, seulement bouscul&#233;es par les ailes malhabiles d'un pigeon. Un petit pigeon gris, effiloch&#233; sur les bords, tout pareil &#224; elles-m&#234;mes. Un pigeon aga&#231;ant, comme tous ces pigeons qui agacent. C'est p&#233;nible les pigeons.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et lui attendait patiemment &#224; c&#244;t&#233; sur un banc. Son dos se tenait &#233;trangement droit comme une statue mal con&#231;ue. Comme si le sculpteur, &#224; l'inverse d'Ingres, avait burin&#233; un dos rectiligne et implacable. Une colonne vert&#233;brale model&#233;e sur une colonne de place publique d'une ville quelconque. Comme &#224; Lans. Dr&#244;le d'erreur. Mais &#231;a lui donnait quelque chose, un genre prestant qu'il n'avait pas. Parce que le reste du corps restait plut&#244;t banal, des jambes fines, mais pas trop, des bras insipides, pas de ventre pro&#233;minent, sans &#234;tre maigre. La t&#234;te de m&#234;me, si on peut dire, jaunie de cheveux et trou&#233;e d'yeux bleus. Un quidam aryen en vagabondage. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais une chose, moins commune, des petites lettres se plaisaient sur la peau de ses phalanges. Des petits traits noirs : des lignes et des courbes. Dans un petit vent ou sans, comme les coquelicots, mais &#224; l'inverse d'eux, inflexible, il restait assis bien droit, toujours, et il patientait, toujours aussi, en se passant sa main tatou&#233;e sur le visage pour se gratter une barbe imaginaire. Il avait constamment cette m&#234;me d&#233;gaine et les m&#234;mes mimiques. C'&#233;tait certainement un homme d'habitude. Mais qui ne l'est pas ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait aussi pr&#233;sent, et r&#233;gulier que les coquelicots &#8212; au d&#233;but du moins. Pourtant il semblait autant vouloir partir qu'eux, mais, comme les petites fleurs, il restait l&#224; avec son dos de statue mal faite. Et finalement, comme eux, il ne semblait pas tant vouloir partir que d'&#234;tre ailleurs. Vouloir partir, &#231;a envisage le mouvement, tout le trajet &#233;reintant avant de finalement poser ses fesses dans un endroit plus fleuri. Il ne semblait absolument pas poss&#233;der toute cette volont&#233;, ni tout le courage n&#233;cessaire. Alors, il se r&#233;signait &#224; tenir son poste sur ce banc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parce que sa rectitude cachait mal le petit d&#233;sespoir de l'attitude g&#233;n&#233;rale. Une dualit&#233; &#233;trange. Parce que c'est bizarre une attitude, &#231;a se voit, mais &#231;a se d&#233;crit mal. Des petits gestes un peu trop concentr&#233;s et d&#233;licats qui transpirent toute la lassitude qu'il y a &#224; les faire. Tout l'embarras ambiant. Des regards pas tellement francs sans &#234;tre fourbes qui se baladent sur des bouts de paysages que personne ne regarde. Un d&#233;sespoir qui se contient dans un corps qu'on n'aime pas vraiment mais qu'on supporte avec le temps. Comme si la peau, le contour, repr&#233;sentait mal l'int&#233;rieur, se moulait mal sur ce corps tendu et rigide. Comme si la peau &#233;tait un manteau trop petit qui d&#233;range et qui remonte les &#233;paules. Et alors avec une peau &#224; la mauvaise taille, les gens se baladent dr&#244;lement, mais toujours un peu de la m&#234;me fa&#231;on quand m&#234;me. Avec cette attitude engonc&#233;e et rigide, pas &#224; l'aise et pourtant en essayant de ne pas le montrer. Comme eux, il avait cette attitude, mais il n'essayait plus de le cacher. Il tol&#233;rait sa peau avec un visage fataliste et des petits yeux bleus coinc&#233;s sur une plate-bande. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai mis un certain temps &#224; lire les quatre lettres gribouill&#233;es sur ses doigts. J'essayais bien du banc d'en face, mais je devinais mal. Alors un jour, les pieds tra&#238;nant dans les graviers &#8212; tra&#238;nant expr&#232;s, et davantage &#224; sa hauteur &#8212; je suis pass&#233; et j'ai lu &#224; l'envers sur sa main qui tenait une fin de clope au bord de ses l&#232;vres : ELSA. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les lettres &#233;taient mal assur&#233;es, bancales et refaites, ratur&#233;es. Trac&#233;es de la main gauche peut-&#234;tre, dans un moment d'errements, de solitude pour montrer qu'on a quelque chose dans le bide. Pour que les petites lettres sachent, et la peau aussi. Cette foutue peau qui ne comprend rien, aussi raide qu'une b&#226;che ou qu'un boubou &#233;pais.&lt;br class='autobr' /&gt; Il regardait souvent ses phalanges encr&#233;es. Il posait sa main sur son genou et il observait avec une petite moue. Il les touchait aussi. Il prenait alors un de ses doigts entre son pouce et son index, et de l'autre main &#233;videmment il caressait doucement la petite lettre avant de passer &#224; la suivante. Un peu comme s'il tournait une alliance imaginaire, un petit bout de m&#233;tal g&#234;nant, indolore mais p&#233;nible. Ses sourcils se fron&#231;aient toujours un peu en le faisant, l'affaire &#233;tait s&#233;rieuse. Les filles c'est toujours plus s&#233;rieux qu'on ne croit. Ensuite ses sourcils reprenaient leur place, au-dessus des yeux comme tout le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis un jour, il est venu en retard, apr&#232;s moi. Je n'avais encore jamais vu le parc sans lui. C'&#233;tait un midi, comme &#224; chaque fois, et le soleil attendait au-dessus du saule pleureur que le temps passe. C'est un routinier aussi le soleil. Je me suis donc install&#233; sur mon banc, le m&#234;me encore, chacun le sien &#8212; en tout cas avant &#8212; j'ai sorti mon sandwich et j'ai observ&#233; l'autre banc vide. &#199;a changeait tout le paysage. Les petits coquelicots se morfondaient encore plus que d'habitude, et le banc s'affaissait avec ses lattes en vrac salies de merde de pigeons. Un chien passa et s'arr&#234;ta renifler la queue en m&#233;tronome, puis repartit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, apr&#232;s un petit moment, il arriva du bout de l'all&#233;e de gravier, les pieds tra&#238;nants. Je ne l'avais jamais vu marcher. Il &#233;tait plus petit que son dos rigide le laissait penser. Les jambes n'&#233;taient pas de la m&#234;me trempe. Il laissa ses pieds racler sur les petits cailloux blancs pendant que ses mains s'enfon&#231;aient et d&#233;formaient ses poches de veste. &#199;a lui remontait les &#233;paules comme un militaire. Il avait l'allure d'un troufion qui s'angoisse de se faire secouer les puces &#224; la revue parce qu'il sait tr&#232;s bien que son uniforme il en prend autant soin que ses nippes de civil. Malgr&#233; &#231;a, il n'arrive pas &#224; faire autrement, alors il laisse faire, et il remonte bien les &#233;paules en attendant la gueulante. &lt;br class='autobr' /&gt;
Encore plus ce jour-l&#224;, la r&#233;signation se baladait sur tout son corps. C'en &#233;tait quelque chose. Pourtant il avait de la tenue dans son genre. Une bataille s'op&#233;rait entre la tenue et l'affaissement g&#233;n&#233;ral, c'&#233;tait hors du commun. Mais finalement, il s'assit sur le banc &#224; la m&#234;me place en reprenant sa droiture inimitable. Les &#233;paules s'affaiss&#232;rent un peu cependant et il attendit comme toujours, avec ses petites triturations de mains et ses clopes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parce qu'il avait sa fa&#231;on &#224; lui de fumer, et toujours la m&#234;me. &#199;a, c'est les gens droits et qui ont des principes. Il sortait un paquet souple de la poche-poitrine de sa veste. Il le penchait et lui chiquenaudait le cul pour qu'une clope pointe son m&#233;got. Il l'attrapait alors directement avec ses l&#232;vres, rangeait le paquet et sortait un briquet de son pantalon, ce qui l'obligeait &#224; tendre sa jambe. Il allumait sa petite Gauloise, alors toujours la fum&#233;e lui clignotait la paupi&#232;re, puis il retendait la jambe pour ranger le briquet. Et ensuite il fumait en se mimant lui-m&#234;me chaque fois.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il gardait sa cigarette bien enfonc&#233;e entre les premi&#232;res phalanges de l'index et du majeur. Bien coinc&#233;e &#224; la base des deux doigts tendus. Puis, il amenait le tout devant sa bouche et il aspirait lentement avec une esp&#232;ce de pr&#233;ciosit&#233; &#233;trange. Apr&#232;s, il posait sa main sur son genou et regardait ses lettres ou des coins de paysage vide. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au d&#233;but, je croyais qu'il observait sa cigarette comme un poivrot qui regarde avec lassitude sa pinte descendre, et descendre inexorablement. Inlassablement, il se dit qu'il lui en reste un peu, mais qu'il lui en reste toujours moins que le petit espoir qu'il avait enfoui au fond de son bide. Mince ! ces espoirs toujours d&#233;&#231;us. Dans sa t&#234;te, il sait tr&#232;s bien, mais au fin fond de son bide il esp&#232;re tout de m&#234;me. C'est tout ce m&#233;lange de d&#233;ception qui lui fait recommander un verre avant d'avoir fini le pr&#233;c&#233;dent. Mais je me trompais absolument, c'&#233;tait bien Elsa qu'il regardait. Ses petits doigts peinturlur&#233;s et son nom &#224; elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sauf &#224; la fin, o&#249; il se reconcentrait sur sa cigarette avec la m&#234;me manie. Il la regarde dubitatif, et la tient entre son pouce et son index. C'est presque termin&#233;, l'incandescence s'approche de la marque, des petites lettres grises &#233;crites autour. Il h&#233;site, ne la quitte pas des yeux. Il aspire une petite bouff&#233;e de plus et il la repose et regarde encore. Les cendres descendent vers les lettres alors il h&#233;site une nouvelle fois, ses yeux immobiles, fixes, son dos droit. Il h&#233;site maintenant avec sa clope &#224; mi-hauteur entre son genou et sa bouche. Il ne sait pas s'il va prendre une derni&#232;re aspiration ou non alors que les lettres se consument, mais finalement il renonce et la jette d'une chiquenaude dans ses coquelicots. Et l'attente lasse se remet en route.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais finalement de jour en jour il n'&#233;tait plus si r&#233;gulier. Parfois pensif, j'imaginais sa t&#234;te venir, et ses yeux creus&#233;s comme ses joues, en m&#226;chonnant mon sandwich. Parfois j'essayais de me mettre droit comme lui. Je me relevais, je me tenais, et je regardais sa place vide et les coquelicots, puis je m'affalais de nouveau les coudes sur les genoux et le dos en vo&#251;te. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le grand-p&#232;re disait toujours, tiens-toi droit, tiens-toi droit. Comme si c'&#233;tait plus pratique de manger sa soupe le nez en l'air plut&#244;t que dans le bol. C'est &#233;trange parce que les gens ont toujours des remarques &#224; faire. Ils ne peuvent pas rester &#224; c&#244;t&#233; de toi sans te dire ce que tu devrais faire ; ou ne pas faire, la chose est la m&#234;me. Surtout si t'es sorti de leur bide, ou de plus bas, il faut toujours qu'ils se mettent &#224; ta place. Ils s'imaginent qu'ils peuvent comprendre ce que tu ressens. Comme elle, elle s'imagine, mais non. Comprendre ce que quelqu'un ressent, ce serait comme dire que tu peux ressentir la petite plume qui chatouille la peau de l'autre, les petites &#233;motions qui lui h&#233;rissent les poils au moment o&#249; il les ressent. Mais c'est impossible. C'est absolument impossible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au fil du temps, il venait de plus en plus en retard, avec une d&#233;marche de plus en plus tra&#238;nante. Mais son dos droit, son allure restait la m&#234;me. Et sa main, et sa mani&#232;re de fumer. Alors je le regardais attendri et un peu agac&#233; par cette d&#233;cr&#233;pitude. Et je le voyais reluquer son Elsa et je pensais, j'imaginais les lettres sur les phalanges. Parce que j'imaginais les d&#233;marches et les discussions. Elle pouvait bien dire, elle serait contente. Je le lui avais dit une fois en rigolant, en la regardant de biais, vers le fond du bar. Je pourrais le faire. Je pourrais le faire comme le copain des coquelicots, le vieux du parc. Elle avait ri. Je ne savais pas comment le prendre. Elle avait ri. J'avais continu&#233; de fixer le fond du bar.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, je jetais des fins de sandwich aux foutus pigeons pour qu'ils me laissent penser un peu, qu'ils me laissent tranquille. Je les jetais vers la mare et j'esp&#233;rais qu'ils plongent dedans. Mais ils n'approchaient pas de la mare, parce que les pigeons, &#231;a ne nage pas. Sur les autres bouts de pain, ceux au sec, ils s'abattaient comme des fous. Ils picoraient en cadence, des t&#234;tes de pendules &#233;pileptiques, et en un rien de temps, plus rien ne restait. Alors je devais en jeter encore et encore, mais &#224; la fin comme toujours il n'y en a plus. Du coup les pens&#233;es se m&#233;langeaient avec toutes ces plumes batifolantes et on ne s'y retrouvait plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parce qu'elle ne pouvait plus me laisser tranquille. Elle m'impr&#233;gnait par tous les pores de la peau. Elle s'immis&#231;ait comme une anguille &#8212; si les anguilles s'immiscent. Une aiguille peut-&#234;tre alors. Avec sa t&#234;te malicieuse et imperm&#233;able. Et cet air, cette prestance f&#233;minine. Cette prestance &#224; elle. Les petits yeux fins au-dessus d'une bouche fine. Le petit nez pataud. Cette peau douce et d&#233;sirable, avec un teint de coquelicot p&#226;le. Tr&#232;s p&#226;le, tournant diaphane. Et ces jambes petites et gentilles. Et cette peau, encore, du cou. Cette peau qui s'&#233;tale &#224; partir du menton et qui descend doucement, joliment, comme des petits bisous tendres. Cette peau qui moule la clavicule et qui entoure la gorge et qui descend toujours. Qui s'aplatit sur le sternum et qui, toute luisante, affriolante, se soul&#232;ve sur le d&#233;but des seins, puis s'enfonce ensuite dans cette vall&#233;e sombre qu'on aimerait tant d&#233;couvrir. On veut tant qu'on ne peut plus regarder que le fond du bar. Comme toujours. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, les venues n'&#233;taient m&#234;me plus syst&#233;matiques. Je passais parfois toute ma pause d&#233;jeuner &#224; regarder un banc vide. La premi&#232;re fois, je suis parti en me retournant trois, quatre fois pour &#234;tre s&#251;r, mais &#224; chaque fois il n'&#233;tait pas l&#224;. Je regardais l'all&#233;e, les graviers, et les enfants en attendant. Il venait encore parfois, mais c'&#233;tait &#224; l'improviste, sur un coup de t&#234;te. Les jambes chancelantes le portaient de plus en plus mal. Sinon, j'attendais m&#226;chonnant le sandwich lentement. Apr&#232;s le sandwich, je me sortais maintenant une cigarette que je fumais les yeux dans les coquelicots. Elle m'avait dit : tiens tu fumes maintenant ? Je n'avais pas r&#233;pondu grand-chose, comme &#224; chaque fois. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le vent s'engouffrait davantage dans le saule pleureur. Toutes ses petites branches tombantes tangouillaient au vent, et m&#234;me sans vent. Les petits nuages s'avan&#231;aient lentement au-dessus de la mare et je patientais jusqu'&#224; ce que les aiguilles arrivent enfin sur les bons num&#233;ros. En attendant, je me tenais droit, j'essayais. Je regardais mon ombre sur l'all&#233;e, et je la voyais se raidir et s'affaler, puis se raidir et s'affaler. Et les chiens me pi&#233;tinaient l'ombre sans vergogne. C'est dur la droiture. C'est toute une histoire la tenue. &lt;br class='autobr' /&gt; Et finalement, le d&#233;sespoir a d&#251; lui arracher la motivation de partir. Les graviers ne crissaient plus sous ses pieds tra&#238;nants. Les chiens ne venaient plus lui renifler les jambes. Le banc restait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment vide. Je l'imaginais sur un autre banc dans un autre parc. Il devait &#234;tre tout pareil comme un tableau qu'on d&#233;place, qu'on change de d&#233;cor. J'observais les lattes sales et les accoudoirs en fer forg&#233;, en circonvolution imp&#233;n&#233;trable. Et un jour, je me suis d&#233;cid&#233;. J'ai observ&#233; &#224; droite &#224; gauche, comme un enfant pr&#233;parant une b&#234;tise. J'avais une petite appr&#233;hension et je scrutais l'horizon pour &#234;tre bien s&#251;r. Puis je me suis lev&#233; lentement et je suis all&#233; m'asseoir tout penaud &#224; c&#244;t&#233; des coquelicots. Et j'ai continu&#233; de la m&#234;me fa&#231;on sans repasser par mon banc, j'allais directement au sien toujours un peu fautif. M&#234;me s'il n'est jamais revenu. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avec le temps, je me raidis, comme une statue d'une ville quelconque d'une place quelconque. Et lanc&#233; pour lanc&#233;, je me suis d&#233;cid&#233; aussi finalement, malgr&#233; ses rires. Avec les aiguilles et l'encre, j'ai tapot&#233; et tapot&#233; et le sang rouge se m&#233;langeait &#224; l'encre noire. &#199;a fait moins mal qu'on croit. Des petits points encore et encore qui forment une ligne et se suivent encore et encore. Des petites courbes pas tr&#232;s bien faites.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, je lui ai montr&#233; et elle a ri pour ne pas changer. Avec cette m&#234;me moue et ce m&#234;me visage mi-d&#233;sol&#233;, mi-amus&#233;. C'est quelque chose d'avoir quelqu'un dans la peau, &#231;a ne part pas comme &#231;a. Alors elle a ri encore avec ses petites dents blanches adorables. Et moi je ne savais plus trop quoi lui dire. Elle garda aussi ses jolies l&#232;vres closes, un peu pinc&#233;es cette fois.&lt;br class='autobr' /&gt;
En face il y en a un qui est arriv&#233;. Il m&#226;chonne son sandwich tout affal&#233; avec une petite impertinence dans le regard. Il passe son temps &#224; reluquer &#224; droite &#224; gauche les choses qui passent comme s'il n'avait que &#231;a &#224; faire. Je ne le regarde pas, je fixe un bout de paysage en pensant et en fumant une petite Gauloise qui me clignote la paupi&#232;re. Il avait raison, elles sont meilleures. Parfois, je pense &#224; lui et je me redemande o&#249; il peut bien &#234;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Maintenant, la droiture me vient naturellement. Avec ma peau trop petite, une taille en dessous de ce qui devrait. &#199;a aussi, &#231;a la faisait rire &#8212; au d&#233;but du moins. En revoyant son rire dans le fond de ma t&#234;te, je me triture les bouts de phalange avec des petits froncements de sourcils. Les filles c'est toujours plus s&#233;rieux qu'on ne croit. Apr&#232;s &#231;a, je me sors une clope. Et je la fume tranquillement et &#224; la fin j'h&#233;site. Parce que la fin c'est toujours quelque chose, &#231;a se termine pas si facilement. Quand il faut dire adieu, c'est difficile. Tr&#232;s difficile.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors je regarde son pr&#233;nom sur mes phalanges et je me rem&#233;more. Sara, sans H, jamais de H. Ensuite, j'h&#233;site, je ne la quitte pas des yeux. J'aspire une petite bouff&#233;e de plus et je regarde encore. Le noir commence &#224; toucher les lettres alors j'h&#233;site avec mes yeux immobiles et mon dos droit. J'h&#233;site avec ma clope &#224; mi-hauteur entre mon genou et ma bouche. Je ne sais pas si je vais prendre une derni&#232;re aspiration ou non, mais finalement, sans surprise, je renonce et je la jette d'une chiquenaude dans mes coquelicots. Des petits coquelicots rouges pas tr&#232;s fringants et en perdition au bout de tiges fines et chancelantes. Et l'attente lasse toujours se remet en route, les yeux fix&#233;s sur un bout de paysage, ou sur une peau grav&#233;e de lettres adorables et tremblantes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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