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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Rendez-vous place Stanislas</title>
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		<dc:date>2023-06-02T10:31:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>St&#233;phane Rosi&#232;re</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Fra&#238;chement nomm&#233; ma&#238;tre de conf&#233;rences &#224; l'universit&#233; de Nancy, je fis, en 1994, la d&#233;couverte de cette ville. Durant l'automne de ma prise de fonctions, je tra&#238;nais ma solitude d'h&#244;tel en h&#244;tel, tuant le temps en attendant le week-end, synonyme de retour chez moi, &#224; Paris, o&#249; j'avais construit ma vie et que, malgr&#233; mon nouveau poste, je n'entendais pas abandonner. Convaincu que l'existence ne pouvait se r&#233;sumer au travail, dans les caf&#233;s de la vieille ville, et notamment au Pinocchio qui devint vite mon (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1344.jpg?1685476415' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_579 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/at619-rendez-vous_place_stanislas.jpg?1685476436' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-579 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2023
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Fra&#238;chement nomm&#233; ma&#238;tre de conf&#233;rences &#224; l'universit&#233; de Nancy, je fis, en 1994, la d&#233;couverte de cette ville. Durant l'automne de ma prise de fonctions, je tra&#238;nais ma solitude d'h&#244;tel en h&#244;tel, tuant le temps en attendant le week-end, synonyme de retour chez moi, &#224; Paris, o&#249; j'avais construit ma vie et que, malgr&#233; mon nouveau poste, je n'entendais pas abandonner. Convaincu que l'existence ne pouvait se r&#233;sumer au travail, dans les caf&#233;s de la vieille ville, et notamment au Pinocchio qui devint vite mon quartier g&#233;n&#233;ral, je recherchais de la compagnie, le sel de la vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sur le campus que je fis la rencontre d&#233;cisive d'une bande d'&#233;tudiants en lettres qui organisaient des lectures, des d&#233;bats et autres &#233;v&#233;nements litt&#233;raires autour de Nicole Granger, leur enseignante charismatique. Parmi eux, il y avait Christian, tignasse brune &#224; la Jim Morrison, perp&#233;tuellement &#233;bouriff&#233;, rire per&#231;ant audible &#224; des kilom&#232;tres, amateur de jeux de mots et de contrep&#232;teries, un joyeux drille et un gar&#231;on attachant. Avec ses amis de la fac, Christian fr&#233;quentait aussi le Pinocchio, j'avais dix ans de plus qu'eux, mais malgr&#233; tout, nous sommes devenus amis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour d'hiver, alors que sans arri&#232;re-pens&#233;e j'avais &#233;voqu&#233; le spleen des chambres d'h&#244;tels et la m&#233;lancolie du turbo-prof, Christian me proposa de dormir chez lui lorsque j'&#233;tais Lorrain. Il m'expliqua qu'il vivait avec une femme qui s'appelait Melle, plus &#226;g&#233;e que lui &#8212; elle avait mon &#226;ge, en fait &#8212; qui n'aimait pas le Pinocchio mais &#233;tait accueillante. Christian m'invita &#224; d&#238;ner chez eux pour faire sa connaissance me promettant que sa compagne serait d'accord et que, les deux ou trois nuits par semaine o&#249; j'en aurais besoin, je pourrais occuper leur chambre d'amis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Melle et Christian habitaient rue de Mon D&#233;sert, une maison en retrait des petits immeubles qui bordent cette art&#232;re. On acc&#233;dait chez eux par une porte d'entr&#233;e banale derri&#232;re laquelle, d&#233;laissant l'escalier desservant les deux &#233;tages, il fallait poursuivre jusqu'au fond du couloir et franchir une autre porte qui ouvrait sur un jardin inattendu au bout duquel s'&#233;levait une maisonnette qui, comme j'allais le d&#233;couvrir, &#233;tait constitu&#233;e en tout et pour tout d'une pi&#232;ce de vie en bas, mais aussi d'une terrasse de b&#233;ton brut, de deux chambres et d'une salle de bains formant l'&#233;tage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contournant le bosquet masquant la maison, je traversai le jardin charm&#233; par ce d&#233;cor bucolique et grimpai les quelques marches qui menaient &#224; la terrasse. Par la baie vitr&#233;e, j'aper&#231;us une femme qui me tournait le dos, occup&#233;e &#224; la cuisine et Christian de profil (portant son &#233;ternel pull marin bleu marine breton &#224; boutons sur l'&#233;paule), un verre &#224; la main. Je toquai &#224; la vitre, faisant un signe de connivence. Christian ouvrit et me salua d'un tonitruant : &lt;i&gt;Tudieu, voil&#224; le Yves ! Entre donc mon ami !&lt;/i&gt; Il me parlait comme si j'&#233;tais &#224; l'autre bout d'une for&#234;t. Pour lui, le cr&#233;pitement de l'amiti&#233; m&#233;ritait mieux que des braises ti&#232;des, il allumait de grands feux. Nous nous sommes embrass&#233;s &#8212; il &#233;tait charnel, go&#251;tant le contact physique, il vous prenait dans les bras et vous malaxait avec force d&#233;bordements d'affection. Quand on se sent seul, c'est un bain de jouvence. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; p&#233;tri comme une p&#226;te &#224; pain, j'entrai dans cette maison o&#249; je pensais passer une soir&#233;e mais o&#249; j'allais rester un an et demi.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;laissant la cuisine encastr&#233;e o&#249; elle &#233;tait affair&#233;e, la femme dont je n'avais pu voir le visage se retourna et s'avan&#231;a vers moi. Bonsoir, me dit-elle avec un sourire craquant, &lt;i&gt;je suis Melle. Bienvenue, &#224; la maison.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Melle &#233;tait belle et me subjugua d'embl&#233;e. Sa chevelure abondante et boucl&#233;e &#233;voquait une effigie de maison de champagne de la Belle &#201;poque, grande et naturellement &#233;l&#233;gante, elle en jetait. Quand elle vous regardait, br&#251;lait comme chez Christian la braise dans ses yeux, mais en m&#234;me temps, on devinait qu'elle fouillait votre &#226;me avec une acuit&#233; presque g&#234;nante. Devant son visage, glissait r&#233;guli&#232;rement une longue m&#232;che rebelle qui, &#224; chaque fois, m'accrochait le c&#339;ur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme j'allais le d&#233;couvrir, Melle irradiait. Pleine de r&#233;partie, joyeuse et m&#234;me volontiers moqueuse, elle &#233;tait appr&#233;ci&#233;e pour sa joie de vivre et son accueil proverbial. Ouverte d'esprit et avide d'exp&#233;riences nouvelles, elle m'ouvrit grand les bras de sa maison et je lui en sus gr&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s le premier soir, il devint &#233;vident que je reviendrai chaque semaine. Effectivement, d&#232;s le mardi suivant, je pris mes quartiers &#224; Mon D&#233;sert apportant un drap, une housse de couette et une brosse &#224; dents qui rest&#232;rent &#224; demeure. &#192; partir de l&#224;, ma vie sociale devint d'une grande intensit&#233;. Je d&#233;sertais quelque peu le Pinocchio pour me recentrer sur mon nouveau logement o&#249;, presque tous les jours, de retour du boulot, il y avait du monde pour l'ap&#233;ro. Quand on a la chance de trouver un foyer qui r&#233;pand sa chaleur b&#233;n&#233;fique, pourquoi courir par les rues froides ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Parmi les habitu&#233;s formant un ar&#233;opage aux contours variables, Nathan &#233;tait une figure centrale. Ami de longue date de Melle, il &#233;tait le fid&#232;le parmi les fid&#232;les, celui avec qui la complicit&#233; &#233;tait totale. S'il ne sortait pas avec Melle c'est qu'il ne couchait qu'avec des hommes mais, &#224; la sexualit&#233; pr&#232;s, tous les deux formaient quasiment un couple &#8212; dans lequel Christian semblait parfois s'&#234;tre enfonc&#233; comme un coin. Melle et Nathan avaient fait leurs &#233;tudes ensemble, depuis le lyc&#233;e o&#249; ils s'&#233;taient connus jusqu'&#224; l'&#201;cole normale, tous les deux, enfin, &#233;taient devenus enseignants au coll&#232;ge. Nathan, hypermn&#233;sique agit&#233;, sp&#233;cialiste de musique de cabaret, de nanars improbables et de litt&#233;rature underground, &#233;tait assur&#233;ment, lui aussi, une personnalit&#233; qui savait ambiancer et d&#233;tendre l'atmosph&#232;re, m&#234;me si, on le devinait, couvait en lui un d&#233;senchantement qui s'exprimait parfois de fa&#231;on plus ou moins grin&#231;ante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le soir, apr&#232;s un d&#238;ner auquel chacun contribuait selon les envies et les opportunit&#233;s (Christian pr&#233;parait de succulents r&#226;p&#233;s de pomme de terre, moi des galettes bretonnes), on se vautrait dans le salon pour, verre en main, se donner la r&#233;plique avec un brio tout dada&#239;ste. Dans ces divagations, leur trio partait tr&#232;s haut, tr&#232;s loin. Et que dire, lorsque, de passage, j'ajoutais ma touche &#224; leurs invraisemblables empilements de jeux de mots. Il arrivait fr&#233;quemment que nous ne puissions plus respirer tant nous &#233;tions tordus de rire &#8212; tous, baign&#233;s dans le bonheur de l'insouciance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques ombres ternissaient pourtant ce tableau presque idyllique. J'&#233;tais vaguement jaloux de Christian, alors que ma vie sentimentale battait de l'aile (d'ailleurs, battre d'une seule aile, pour un couple, c'est vraiment peu puisqu'il devrait y en avoir quatre). Assister chaque semaine au bonheur d'un couple quand on est c&#233;libataire a quelque chose de masochiste. Les tourtereaux semblaient filer le grand amour, se regardant avec des yeux de braise. Parfois durant la nuit, &#224; l'&#233;tage, je les entendais qui s'en donnaient &#224; c&#339;ur joie dans leur chambre. Clou&#233; sur mon lit, h&#233;sitant &#224; me masturber ou &#224; me boucher les oreilles, j'endurais ce supplice avec une force in&#233;gale. Si je ne fuyais pas, c'est que leur amiti&#233;, au moins, m'&#233;tait indispensable. Suivant les horaires des uns et des autres, il m'arrivait parfois de passer quelques heures seul en compagnie de Melle avec qui je me d&#233;couvris une passion commune pour les musiques de film. Christian s'absentait parfois. Conservant une forme d'autonomie, il aimait retrouver sa bande au Pinocchio. Comme je finis par le r&#233;aliser, les amis de Christian et ceux de Melle se m&#233;langeaient rarement. Je fr&#233;quentais d&#233;sormais plus souvent la bande de Melle. &#201;tait-ce une question d'&#226;ge ou s'agissait-il simplement de profiter de sa pr&#233;sence ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Nathan manifestait lui aussi parfois de la jalousie vis-&#224;-vis de Christian, et m&#234;me doublement puisqu'il accaparait Melle et la soustrayait &#224; sa pr&#233;sence, mais aussi parce qu'il &#233;tait secr&#232;tement amoureux de Christian qui ne le lui rendait pas. Nathan noyait sa frustration dans l'alcool.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malgr&#233; ces tensions (somme toute in&#233;vitables dans un trio engendrant une dynamique en &#233;volution constante), cette ann&#233;e au D&#233;sert fut un moment de bonheur. D&#233;sormais, c'&#233;tait avec joie que je prenais le train gare de l'Est. Signe qui ne trompe pas, nous avons m&#234;me pass&#233; des week-ends durant lesquels, au lieu de rentrer &#224; Paris, je me suis enfonc&#233; plus profond&#233;ment vers l'Est, d&#233;couvrant les montagnes vosgiennes avec mes nouveaux amis. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je prenais racine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, &#224; Paris, &#224; la fin de l'hiver, cela faisait d&#233;j&#224; un an que je m'&#233;tais &#233;tabli &#224; Mon D&#233;sert, je re&#231;us un coup de fil de Christian, ce qui &#233;tait rare. &lt;br class='autobr' /&gt;
S'excusant, il me demanda de ne pas venir la semaine suivante. Il avait l'air sinc&#232;rement ennuy&#233;, mais il &#233;tait chez lui, c'&#233;tait la moindre des choses. Ainsi, et sans chercher &#224; savoir quelle &#233;tait la cause de sa requ&#234;te, je lui assurai que j'irais &#224; l'h&#244;tel. &lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Reviens dans quinze jours, &#231;a ira&lt;/i&gt;, avait-il ajout&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Tu es s&#251;r ?&lt;/i&gt; avais-je insist&#233;. &lt;i&gt;Je peux me mettre en veilleuse plus longtemps si &#231;a vous arrange. &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
A priori, je ne pensais pas &#234;tre la source du probl&#232;me, mais j'avais beau r&#233;fl&#233;chir, je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je passai donc ma semaine &#224; l'h&#244;tel de la Croix-de-Bourgogne, reprenant illico mon poste nocturne au Pinocchio o&#249; je ne vis pas Christian, mais certains de ses amis avec qui je bus des coups. Parmi eux, La&#235;titia, fut en mesure de me donner, enfin, des &#233;l&#233;ments d'explication.
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Il y a de l'eau dans le gaz entre Melle et Christian&lt;/i&gt;, m'expliqua-t-elle sans d&#233;tour. &lt;i&gt;Tu sais comment il est avec les filles, tr&#232;s c&#339;ur d'artichaut&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'appr&#233;ciai le tact de cet euph&#233;misme. J'avais effectivement vu Christian alpaguer des filles dans la rue pour leur d&#233;rouler des tresses de compliments &#224; l'imparfait du subjonctif (qu'il maniait parfaitement, tout comme les anciens francs alors que le passage &#224; l'euro se profilait au loin). On pouvait le consid&#233;rer comme un charmeur ou un dragueur imp&#233;nitent. Il est vrai que son sourire ang&#233;lique faisait des ravages et plus d'une demoiselle perdant soudain la raison avait plong&#233; dans ses bras.
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Toujours est-il&lt;/i&gt;, poursuivit La&#235;titia en sirotant sa bi&#232;re, &lt;i&gt;qu'il est sorti avec une fille. Je ne sais pas qui. Melle l'a su et l'a mal pris. Christian a failli se faire jeter. &#199;a a chauff&#233;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je restai silencieux, d&#233;sar&#231;onn&#233;. Le Mon D&#233;sert que je connaissais allait-il s'&#233;crouler ? Je cogitai. J'en voulus d'abord &#224; Christian de casser le cocon dans lequel j'avais si naturellement et si agr&#233;ablement trouv&#233; ma place. Puis, une autre pens&#233;e me vint &#224; l'esprit, une pens&#233;e qui, je l'avoue, me fit honte, car c'&#233;tait une tra&#238;trise vis-&#224;-vis de celui qui m'avait si amicalement ouvert sa porte. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et si je prenais la place de Christian aux c&#244;t&#233;s de Melle ? Ne pouvait-elle pas devenir ma compagne ? La femme de ma vie ? N'allions-nous pas de pair ? Pour elle, je me sentais pr&#234;t &#224; l&#226;cher Paris, c'est dire. J'en eus des maux de t&#234;te. Le flash de sa rencontre, car c'en avait &#233;t&#233; un, remontait &#224; la surface de mon &#226;me. Ce que, jusque-l&#224;, et tant bien que mal, j'avais calfeutr&#233; au fond de moi, jaillissait comme de l'eau &#224; l'int&#233;rieur de la coque trou&#233;e d'un navire. Je l'aimais, depuis le d&#233;but, c'&#233;tait &#233;vident. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur le campus, je croisai Christian qui se fit joyeux comme si de rien n'&#233;tait. Je lui demandai s'il souhaitait que je poursuive ma mise &#224; l'&#233;cart ou si je pouvais revenir au D&#233;sert. Il m'assura tout de suite que, bien entendu, mardi prochain je pourrais reprendre mes habitudes. J'aurais pu &#234;tre plus d&#233;licat et demander &#224; Melle (apr&#232;s tout, c'&#233;tait sa maison), n&#233;anmoins, sans plus de formalit&#233;s, je d&#233;barquai chez eux la semaine suivante avec du vin et des fleurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
La soir&#233;e ne fut pas aussi endiabl&#233;e que d'habitude. Nathan &#233;tait absent. &#201;tait-ce pour manifester une forme de m&#233;contentement ? Surtout, j'&#233;piais les signes et les indices de la relation de mes amis tout en ravalant mes pens&#233;es honteuses. Je sentis bien que quelque chose s'&#233;tait alt&#233;r&#233;, mais tous les deux me firent &#233;l&#233;gamment gr&#226;ce de toute forme de r&#233;criminations mutuelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cahin-caha, le printemps passa. Les beaux jours firent leur retour, les martinets reprirent leur vol dans le ciel de la ville. De ma position ni r&#233;ellement distante ni totalement proche, il me sembla que, apr&#232;s l'alerte de la fin de l'hiver, leur couple se rabibochait. J'entendis plus souvent r&#233;sonner des rires chaleureux. Mais quelque chose se tramait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que nous &#233;tions tous dans le salon, un soir du mois de mai, &#224; la fa&#231;on d'un coup de tonnerre, Melle et Christian annonc&#232;rent qu'ils partaient s'installer en Guyane, pour un an ou deux. Melle demandait sa mutation au coll&#232;ge de Saint-Laurent-du-Maroni, &#224; la lisi&#232;re du Suriname. Christian, bient&#244;t titulaire de sa licence, allait la suivre en postulant comme Conseiller d'&#233;ducation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je tombai de ma chaise en apprenant la nouvelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nos amis s'expliqu&#232;rent. Christian le Vosgien se r&#233;jouissait de vivre dans un pays forestier, qui plus est sous l'&#233;quateur. De son c&#244;t&#233;, Melle, derri&#232;re sa bonne humeur, sentait que quelque chose n'allait pas et que sa vie tournait en rond. J'ai besoin de changer, expliqua-t-elle. Alors, oui, pourquoi pas ce projet fou ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Nathan &#233;tait le plus d&#233;sar&#231;onn&#233;. Pour lui, ce projet &#233;tait une aberration. Parmi les amis de Melle, rares &#233;taient ceux qui &#233;valu&#232;rent la chose diff&#233;remment. Malgr&#233; tout, l'appel des lointains poursuivit son &#339;uvre et leur maison se remplit de cartons. &#192; table, les conversations prirent un tour technique. Christian devint incollable sur les trajets des porte-conteneurs, ces cath&#233;drales qui traversent l'Atlantique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant le grand d&#233;part, en juin, une derni&#232;re soir&#233;e remplit les lieux. Il y eut foule. Tard la nuit, s'&#233;tir&#232;rent les au revoir. L'aventure durerait quelques mois et nous nous retrouverions tous, enrichis de nos nouvelles exp&#233;riences, tel &#233;tait le leitmotiv lors de cette s&#233;paration empreinte de tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la rentr&#233;e d'octobre, alors que Melle et Christian s'&#233;taient install&#233;s &#224; Saint-Laurent-du-Maroni, il n'&#233;tait plus question que je dorme dans la chambre d'amis d&#233;sormais occup&#233;e par le fils de Marianne et Jean-Philippe, le couple qui avait lou&#233; la maison de Melle. Je retrouvai mes h&#244;tels obscurs jetant mon d&#233;volu sur les vieilles chambres sous les combles de l'h&#244;tel de Guise aux poutres v&#233;n&#233;rables. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ann&#233;e s'&#233;coula avec une sensation de manque. &#192; la fin de l'automne, je fus invit&#233; &#224; d&#238;ner &#224; Mon D&#233;sert. H&#233;sitant, j'acceptai malgr&#233; tout. J'atteignis &#224; nouveau le jardin cach&#233; au bout du couloir et retrouvai la maison &#224; laquelle tant de souvenirs me liaient. Je cherchai sans doute une chim&#232;re car sans Melle ni Christian, sans Nathan non plus, (qui &#233;tait invit&#233; mais n'avait pu se lib&#233;rer), ce n'&#233;tait pas du tout pareil, et que dire de la conversation, si s&#233;rieuse ce soir-l&#224;, si loin des d&#233;lires d'autrefois. Des conversations s&#233;rieuses, j'en avais suffisamment, &#224; l'universit&#233; et n'avais aucune envie d'en rajouter. Je pr&#233;f&#233;rais la ga&#238;t&#233; et le rire. Ce soir-l&#224;, je quittai t&#244;t mes h&#244;tes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; cette p&#233;riode, je vis r&#233;guli&#232;rement Nathan, toujours amical, stimulant et libre. Nous nous retrouvions en ville ou chez lui. Dans ces cas-l&#224;, il m'h&#233;bergeait. Lui aussi avait une chambre d'amis, remplie jusqu'&#224; la gueule de livres et de magazines. J'aurais pu m'y installer mais je me contentais de visites au rythme irr&#233;gulier. Avec Nathan, on rigolait. Nous buvions comme des trous, trop sans doute. Les cadavres de bouteilles de whisky s'alignaient dans sa cuisine comme les quilles au bowling. Il y avait quelque chose d'autodestructeur dans ces soir&#233;es o&#249;, tous les deux ou avec d'autres, nous &#233;voquions aussi le devenir de Melle, le seul th&#232;me qui rendait Nathan grave. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il lui t&#233;l&#233;phonait r&#233;guli&#232;rement tentant d'&#233;valuer les &#233;tats d'&#226;me de sa grande amie. S'il semble que les premiers temps avaient &#233;t&#233; marqu&#233;s par une grande symbiose entre les deux tourtereaux, peu &#224; peu les nouvelles s'&#233;taient faites moins bonnes. Nathan se tourmentait de plus en plus de l'&#233;tat de Melle qui, selon lui, s'enfon&#231;ait dans la d&#233;pression. Acerbe, il rendait Christian responsable de cette situation. &lt;i&gt;Pour lui, tout va bien,&lt;/i&gt; enrageait-il les poings serr&#233;s, &lt;i&gt;Melle me raconte qu'il s'est acclimat&#233; au rhum local et court les gueuses aux peaux d'&#233;b&#232;ne. &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous nous lamentions de savoir le couple &#224; la fois &#224; la d&#233;rive et si inaccessible. D'ici l&#224;, Nathan s'employa semaine apr&#232;s semaine &#224; persuader Melle de mettre un terme &#224; cette exp&#233;rience p&#233;rilleuse que celle de vivre sur les rives du Maroni et de rompre avec Christian qui, s'il &#233;tait charmant, se r&#233;v&#233;lait toxique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je trouvais que Nathan y allait fort avec notre ami, mais je ne cherchais pas &#224; le contredire. Le temps arrondit les angles, pensai-je seulement alors. J'&#233;tais persuad&#233; qu'ils ne se s&#233;pareraient pas si facilement. Melle l'avait dans la peau, son Christian. Mais lui, apr&#232;s tout ? C'&#233;tait, je le croyais, la seule ombre qui planait sur eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e scolaire allait se terminer. Un midi que je passais pr&#232;s du march&#233; central bourdonnant d'activit&#233;, j'aper&#231;us Nathan au volant de sa voiture d&#233;glingu&#233;e, arr&#234;t&#233; &#224; un feu rouge de la rue Saint-Dizier. Je l'abordai &#224; travers sa vitre baiss&#233;e. Au lieu du grand sourire auquel je m'attendais, je le d&#233;couvris livide. Le feu allait passer au vert, nous n'avions que quelques secondes.
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Qu'est-ce qui se passe ?&lt;/i&gt; demandai-je, soudain inquiet.
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Retrouve-moi &#224; six heures, place Stan, au caf&#233; du Commerce. Je t'expliquerai. &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans ajouter un mot, il d&#233;marra. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi me donner rendez-vous au caf&#233; du Commerce, sur la place Stanislas, hors de nos rencarts habituels de la place Saint-Epvre ? Travers&#233; par des pens&#233;es contradictoires, je rongeai mon temps en attendant l'heure de nous retrouver. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'heure dite, j'entrai au Commerce, le premier caf&#233; que j'avais connu dans cette ville. J'y &#233;tais all&#233;, apr&#232;s avoir admir&#233; la statue du roi Stanislas, en attendant mon train apr&#232;s avoir &#233;t&#233; auditionn&#233; &#224; l'universit&#233;. J'aimais cet &#233;tablissement redessin&#233; par Philippe Starck qui avait un air de bar de capitale. Au Commerce, m'&#233;tais-je dit, on n'&#233;tait pas dans n'importe quelle province.&lt;br class='autobr' /&gt;
Suivant mon habitude, je pris place sur les c&#244;t&#233;s. Nathan arriva en retard, les traits tir&#233;s et les yeux rouges. Il s'assit lourdement et apr&#232;s avoir tent&#233; de reprendre son souffle, l&#226;cha sans autre forme de proc&#232;s :
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Melle est morte. &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
S'il m'avait envoy&#233; un coup de poing dans la figure, le r&#233;sultat aurait &#233;t&#233; le m&#234;me. T&#233;tanis&#233;, je restai p&#233;trifi&#233;, &#224; peine c&#339;ur battant.
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Elle s'est suicid&#233;e&lt;/i&gt;, acheva-t-il en sanglots. &lt;i&gt;L&#224;-bas, &#224; Saint-Laurent...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous command&#226;mes deux cognacs et nous e&#251;mes une tr&#232;s longue conversation qu'il serait difficile et sans doute inutile de r&#233;sumer. Je vous &#233;pargnerai aussi l'&#233;tat dans lequel me laissa cette nouvelle dont, finalement, je ne me suis jamais remis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nathan d&#233;sormais plein de haine d&#233;signait Christian comme l'unique responsable de cette catastrophe. Il n'&#233;tait pas le seul &#224; penser ainsi. Vou&#233; aux g&#233;monies, Christian trouva peu de d&#233;fenseurs. &#192; tel point que lorsqu'il rentra en m&#233;tropole, honteux car il avait, au minimum, laiss&#233; faire ce geste fatal, mais accabl&#233; aussi d'avoir perdu cette femme qui avait boulevers&#233; sa vie, il d&#233;laissa sa Lorraine natale et s'installa dans le Midi. De son c&#244;t&#233;, apr&#232;s des fun&#233;railles qui eurent lieu dans le village d'o&#249; Melle &#233;tait originaire, Nathan tomba en d&#233;pression et ne donna plus signe de vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avec ce drame, la bande de Mon D&#233;sert se trouva compl&#232;tement disloqu&#233;e. J'avais eu des amis, presque une famille, un lieu qui l'incarnait, un D&#233;sert o&#249; r&#233;gnait l'amiti&#233; et tout cela avait disparu. Pourquoi donc ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'heure de ces noces de cendres, une seule chose s'imposa, malgr&#233; mes r&#233;ticences initiales, j'&#233;tais devenu Nanc&#233;ien. Par le malheur. Et aujourd'hui, alors que j'ai quitt&#233; la ville, une partie de moi-m&#234;me erre encore du c&#244;t&#233; de la place Stan, &#224; la poursuite de Melle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Abbabahn</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>St&#233;phane Rosi&#232;re</dc:creator>



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&lt;p&gt;L'Audi de la famille Schlossmeier avan&#231;ait plein nord et plein gaz sur l'A7, l'&#233;pine dorsale du r&#233;seau autoroutier allemand qui relie sur six voies l'Autriche et le Danemark. Loin de l'impression de puissance et de fluidit&#233; que pouvait donner le v&#233;hicule roulant &#224; cent soixante sur la voie de gauche, l'ambiance &#233;tait tendue &#224; l'int&#233;rieur de l'habitacle. Je t'ai d&#233;j&#224; dit, ch&#233;rie, qu'on va &#224; Sylt parce qu'ils y sont tous : Volkenwydt, Schmittner, Herzog, sans parler de la Gelbmeister. Je ne peux pas ne pas en (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1237.jpg?1643568896' width='150' height='101' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_561 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/abba-ivresse-definitif.jpg?1643568907' width='500' height='336' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-561 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;L'Audi de la famille Schlossmeier avan&#231;ait plein nord et plein gaz sur l'A7, l'&#233;pine dorsale du r&#233;seau autoroutier allemand qui relie sur six voies l'Autriche et le Danemark. Loin de l'impression de puissance et de fluidit&#233; que pouvait donner le v&#233;hicule roulant &#224; cent soixante sur la voie de gauche, l'ambiance &#233;tait tendue &#224; l'int&#233;rieur de l'habitacle.
&lt;br /&gt;&#8212; Je t'ai d&#233;j&#224; dit, ch&#233;rie, qu'on va &#224; Sylt parce qu'ils y sont tous : Volkenwydt, Schmittner, Herzog, sans parler de la Gelbmeister. Je ne peux pas ne pas en &#234;tre, Christina. C'est trop important.
&lt;br /&gt;&#8212; Trop important pour toi Philip, r&#233;pondit-telle, les yeux riv&#233;s sur le ruban de bitume qui d&#233;filait interminablement depuis leur d&#233;part de Francfort.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais, pas seulement ! R&#233;fl&#233;chis ! &#199;a aura des cons&#233;quences pour toi aussi. Et pour les enfants. Il d&#233;signa du pouce de sa main droite dirig&#233; vers l'arri&#232;re, leur fille Clara (quinze ans, cheveux courts &#224; la gar&#231;onne, teints en noir, habill&#233;e gothique soft) assise derri&#232;re sa m&#232;re, les yeux perdus dans le paysage, &#233;couteurs sur les oreilles, et leur fils Lukas, assis derri&#232;re son p&#232;re. &lt;br /&gt;&#8212; Imagine que j'obtienne ce poste au bureau du Conseil des gouverneurs, poursuivit-il, &#231;a voudrait dire que je passerai en cat&#233;gorie A2. A quarante-cinq ans, tu imagines ?
&lt;br /&gt;&#8212; C'est bien ce que je dis, Philip. Nous allons &#224; Sylt pour ta carri&#232;re et rien d'autre. Et on va s'emmerder comme des rats morts.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais non, ma ch&#233;rie. Il y a quantit&#233; d'activit&#233;s possibles sur cette &#238;le : char &#224; voile, tennis, &#233;quitation, natation, toutes les maisons ont des piscines. &lt;br /&gt;&#8212; Mais avec tous les boss de la Banque centrale europ&#233;enne dans les maisons voisines de la n&#244;tre, je vois le tableau d'ici. C'est pas des piscines dont on va profiter, c'est de vos conversations, boulot et encore boulot. Je n'en peux plus, moi ! Tu comprends &#231;a !? Tu bosses vingt heures par jour et quand on part en vacances, c'est encore pour voir tes coll&#232;gues.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu avais promis que, pour les vacances de P&#226;ques, on retournerait &#224; Majorque, Papa, ajouta une perfide voix de jeune fille venant de la banquette arri&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; &#201;coutez, ne voyez pas tout en noir, les filles.
&lt;br /&gt;&#8212; Je ne suis pas une fille, lan&#231;a une voix d'adolescent dans le dos de Philip. &lt;br /&gt;&#8212; Oh ! &#231;a va Lukas, ne t'en m&#234;le pas, toi aussi. Je t'en prie. Il soupira. &#201;coutez, si on s'arr&#234;tait ? Je crois que &#231;a nous ferait du bien. &#199;a va bient&#244;t faire quatre heures que je roule, c'est trop. On va faire une pause &#224; la prochaine aire annonc&#233;e sur le panneau, l&#224;-bas. Je n'arrive pas encore &#224; lire&#8230; Ah ! Voil&#224; : sortie n&#176;45, Aire de repos de SoltauS&#252;d, 5 km. C'est parfait.
&lt;br /&gt;&#8212; Non, c'est pas parfait, reprit Christina, je n'ai aucune envie d'aller sur l'&#238;le de Sylt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;daignant la remarque de sa femme et les pompes &#224; essence, Philip gara la berline devant le restaurant Mister Pepper. Il avait esp&#233;r&#233; s'arr&#234;ter &#224; Hambourg, &#231;a aurait eu plus de gueuleque cette station sans &#226;me. Pour autant, il n'&#233;tait pas m&#233;content de respirer le grand air. &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s qu'ils ouvrirent les portes de la voiture, ils entendirent de la musique. &lt;br /&gt;&#8212; On dirait qu'il y a un concert, dit Christina.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais oui ! C'est g&#233;nial, reprit Clara en marquant un int&#233;r&#234;t inhabituel pour son environnement. D&#233;p&#234;chons-nous. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un instant, Philip eut envie de rebrousser chemin pour se reposer plus au calme, mais sa femme et sa fille le pressaient de venir. Apr&#232;s tout, se dit-il, nous ne sommes pas en retard et l'objectif est de se changer les id&#233;es, alors, pourquoi pas un concert ?
&lt;br /&gt;&#8212; Tu viens Lukas, on va manger quelque chose.
&lt;br /&gt;&#8212; Manger ? Super. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le gar&#231;on quitta imm&#233;diatement son si&#232;ge. Sur la porte d'entr&#233;e du restaurant, les Schlossmeier d&#233;couvrirent une affiche en noir et blanc du groupe qui jouait, barr&#233;e par un bandeau sur lequel &#233;tait &#233;crit : 'Restaurant Mister Pepper, aire de SoltauS&#252;d / Samedi 4 avril 2015 / Abbabahn en concert / Le meilleur d'Abba en live&lt;/i&gt;.Christina laissa s'exprimer sa joie. &lt;br /&gt;&#8212; Cool ! J'adore Abba, mes parents &#233;coutaient &#231;a tout le temps. Je connais tous leurs morceaux par c&#339;ur.
&lt;br /&gt;&#8212; Pas moi, r&#233;torqua Philip qui pr&#233;f&#233;rait le smooth jazz, genre Michael Franks, ou la pop un peu trop lisse de Dire Straits, soulignant par-l&#224; que la musique n'&#233;tait pas d&#233;cisive dans son existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils pouss&#232;rent la double porte vitr&#233;e et furent accueillis par un flot d'accords de synth&#233;tiseur auquel se m&#234;laient, avec bonheur, les voix du groupe, pleines d'entrain et de ga&#238;t&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le restaurant &#233;tait une sorte de tipi de b&#233;ton form&#233; d'une seule grande salle circulaire &#224; la partie centrale plus &#233;lev&#233;e sous laquelle tr&#244;nait une batterie de grills et planchas br&#251;lantes g&#233;r&#233;e par un cuisinier &#224; la barbe soign&#233;e comme un gazon anglais. La salle sph&#233;rique &#233;tait dot&#233;e d'un renflement o&#249; le groupe se produisait &#224; hauteur du public, sur une modeste estrade.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est &lt;i&gt;Dancing Queen (&#171; See that Girl, watch that scene / Diggin' the dancing queen &#187;)&lt;/i&gt; s'&#233;cria Christina, ravie, enreconnaissant la musique. Son visage s'illumina d'un large sourire et elle commen&#231;a &#224; esquisser des pas de danse en marchant.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce que tu fais, Maman ? demanda Clara surprise par le comportement de sa m&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; Je danse, &#231;a ne se voit pas ?
&lt;br /&gt;&#8212; Devant tout le monde ? Et toute seule ? &#199;a ne te g&#234;ne pas ?
&lt;br /&gt;&#8212; Pas du tout.
&lt;br /&gt;&#8212; Moi &#231;a me g&#234;ne. Arr&#234;te Maman, s'il te pla&#238;t.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce que vous pouvez &#234;tre coinc&#233;s dans cette famille, s'&#233;nerva Christina. C'est pas possible. Vous devriez plut&#244;t faire comme moi, danser un peu, parce que vraiment, vous &#234;tes trop coinc&#233;s.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu sais ch&#233;rie, danser, &#231;a n'a jamais &#233;t&#233; mon truc, dit Philip.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez tous un balai dans le cul, oui, r&#233;torqua-t-elle, f&#226;ch&#233;e.
&lt;br /&gt;&#8212; Oh ! Christina, je t'en prie, l&#226;cha son mari choqu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Philip entrevit les d&#233;g&#226;ts consid&#233;rables qu'occasionnerait une remarque de ce genre, l&#226;ch&#233;e par sa femme, &#224; Sylt, au mauvais endroit ou au mauvais moment. Elle pouvait tout faire capoter. Il en fr&#233;mit d'angoisse. Et puis, il n'aimait pas cette musique criarde et vulgaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Emmen&#233;s par Christina d'un pas d&#233;cid&#233;, ils s'assirent pr&#232;s de la sc&#232;ne, sur des banquettes en ska&#239; rouge entourant une table blanche fra&#238;chement d&#233;sinfect&#233;e. Christina n'avait d'yeux que pour le groupe, Clara et Lukas pour le menu et Philip pour son t&#233;l&#233;phone portable. &lt;br class='autobr' /&gt;
Andreas Schmittner, le directeur du bureau du Conseil des gouverneurs de la BCE, venait de lui envoyer un texto. La photo d'une femme nue sur les dunes de Sylt avec ce commentaire : &#171; Bienvenus les bleus, les sir&#232;nes de Sylt vous attendent &#187;. Le message &#233;tait suivi d'un smiley faisant un clin d'&#339;il. Schmittner avait beau &#234;tre l'un des plus hauts responsables de l'administration de la BCE, il gardait une &#226;me potache. Philip se garda de montrer ce message &#224; sa femme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ils mang&#232;rent en &#233;coutant la musique jusqu'&#224; ce que les musiciens s'accordent une pause sous les acclamations de la salle. Christina se leva pour les applaudir.
&lt;br /&gt;&#8212; Si quelqu'un veut jouer un morceau, &#224; la guitare ou au synth&#233;, signalez-vous, lan&#231;a le faux Benny &#224; l'assistance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Christina qui avait enfourn&#233; un sandwich &#224; l'avocat et aux crevettes, se tenait debout devant la sc&#232;ne le prit au mot. &lt;br /&gt;&#8212; Je veux bien essayer de jouer quelque chose &#224; la guitare, dit-elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le faux Benny (qui reconnut en Christina, d'un &#339;il de pro, une Frida parfaite avec ses boucles brunes), lui tendit la guitare, l'aida &#224; passer la lani&#232;re derri&#232;re sa t&#234;te et r&#233;gla le micro avant de s'&#233;carter. &lt;br class='autobr' /&gt;
Christina glissa quelques accords timides puis commen&#231;a &#224; jouer Summertime, le morceau de Janis Joplin, avec h&#233;sitation au d&#233;but, mais sa voix se renfor&#231;a et elle se lib&#233;ra. &#171; &lt;i&gt;One of these mornings you're gonna rise up singing / And you'll spread your wings and you'll take to the sky.&lt;/i&gt; &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Christina n'&#233;tait pas une guitariste chevronn&#233;e. Elle avait juste plaqu&#233; quelques accords. Avant tout, sa voix &#233;tait juste et elle avait sans doute quelque chose &#224; exprimer car son chant troubla la salle &#8212; m&#233;lange de routiers ext&#233;nu&#233;s, d'hommes d'affaires concentr&#233;s, de familles en transhumance et de retrait&#233;s en groupe. Lorsqu'elle termina son morceau, la salle l'applaudit chaleureusement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Clara et Lukas se pr&#233;cipit&#232;rent vers leur m&#232;re. &lt;br /&gt;&#8212; Bravo Maman, on ne savait pas que tu jouais comme &#231;a, dit Clara.
&lt;br /&gt;&#8212; Oh ! &#199;a fait longtemps. Je jouais beaucoup quand j'&#233;tais jeune mais&#8230; je joue parfois l'apr&#232;s-midi quand la maison est vide.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu recommenceras,juste pour nous ? demanda Lukas.
&lt;br /&gt;&#8212; Promis, mon ch&#233;ri.&lt;br class='autobr' /&gt;
Christina allait revenir s'asseoir avec son mari lorsqu'elle fut alpagu&#233;epar les Abbabahn.
&lt;br /&gt;&#8212; Bravo ! Venez boire un verre avec nous, l'invita le faux Benny.
&lt;br /&gt;&#8212; Avec plaisir, r&#233;pondit Christina snobant son mari rest&#233; &#224; sa place les yeux exorbit&#233;s. Philip ne contr&#244;lait plus rien. Il eut brusquement envie d'une tranche de For&#234;t Noire napp&#233;e d'une &#233;paisse couche de chantilly. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les faux Abba firent bon accueil &#224; Christina. Ils n'avaient qu'une vague ressemblance avec le quatuor original (Frida aux cheveux ch&#226;tains &#233;pais et boucl&#233;s, Agnetha la blonde aux longs et fins cheveux raides et les gar&#231;ons aux cheveux mi-longs, coupes sages : Benny le barbu et Bjorn le glabre). Pour le show, tout reposait sur la pilosit&#233; des gar&#231;ons, les coiffures contrast&#233;es des filles et les costumes &#224; paillettes. &lt;br /&gt;&#8212; Vous vous appelez comment ? demanda le faux Benny.
&lt;br /&gt;&#8212; Christina.
&lt;br /&gt;&#8212; Michael, mais appelez-moi, Benny, r&#233;pondit-il en lui faisant un clin d'&#339;il. J'adore votre style. Vous avez une sacr&#233;e voix, Christina.
&lt;br /&gt;&#8212; Merci. Et bravo &#224; vous ! Vos reprises sont superbes. On sent que vous &#234;tes bien rod&#233;s.
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a fait un certain temps qu'on tourne, pr&#233;cisa la pseudo Agnetha. A part Monika (la fausse Frida), nous avons mont&#233; notre groupe au lyc&#233;e de Kiel pour une soir&#233;e de reprises pop. Nous avions choisi Abba, bien entendu. Face au succ&#232;s de notre premier concert, nous avons remis &#231;a et, de fil en aiguille, c'est devenu notre m&#233;tier. &lt;br /&gt;&#8212; &#199;a fait des ann&#233;es, alors.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui et non. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, nous avions d'autres jobs, pr&#233;cisa Martin (le faux Bjorn), mais tout s'est acc&#233;l&#233;r&#233; avec la crise. D&#233;but 2009, nous &#233;tions deux au ch&#244;mage ; or, depuis les r&#233;formes Harz du gouvernement Schr&#246;der &#8211; merci Gerhard, sourit-il, narquois &#8211; l'indemnisation du ch&#244;mage a &#233;t&#233; salement r&#233;duite et les demandeurs d'emploi n'ont plus le droit de refuser les propositions qui leur sont faites. Donc, plut&#244;t que d'exercer des boulots &#224; la con, nous avons franchi le cap et fait d'Abba notre m&#233;tier.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous avons particip&#233; &#224; plusieurs concours de clones de la pop, pr&#233;cisa Agnetha, et m&#234;me &#224; un championnat du monde de clones d'Abba (l'&#233;v&#233;nement ne s'&#233;tait produit qu'une fois, en Su&#232;de comme il se devait, &#224; Malm&#246; en 2009). Nous avons eu le deuxi&#232;me prix &#8212; derri&#232;re un quatuor venu de Kiruna qui, il faut le dire, &#233;tait plus vrai que nature. &lt;br /&gt;&#8212; Mais pourquoi ce nom, Abbabahn ?
&lt;br /&gt;&#8212; Hommage &#224; &lt;i&gt;Autobahn&lt;/i&gt;, le morceau de Kraftwerk, expliqua Bjorn. En effet, nous jouons surtout sur les aires d'autoroutes. Un bon cr&#233;neau, analysa-t-il. Nous bossons sous contrat avec les soci&#233;t&#233;s autorouti&#232;res allemandes, c'est plus stable.
&lt;br /&gt;&#8212; Quel est le morceau que vous jouez le plus ? s'enquit Christina.
&lt;br /&gt;&#8212; Notre tube, notre hymne, sinon notre raison de vivre, c'est &lt;i&gt;Money, Money, Money&lt;/i&gt; r&#233;pondit Agnethadu tac au tac. &#171; &lt;i&gt;Money, money, money / It must be funny / In the Rich man's World.&lt;/i&gt; &#187; Avec ce morceau, en quelques accords et une ritournelle,Abba avait croqu&#233; la plus fondamentale de nos pr&#233;occupations. &lt;br /&gt;&#8212; Notre r&#233;pertoire ne s'arr&#234;te pas l&#224;, poursuivit la fausse Frida. On joue souvent &lt;i&gt;Gimme !Gimme !Gimme !&lt;/i&gt; que l'on peut envoyer avant &lt;i&gt;Money, Money, Money&lt;/i&gt; pour donner un &lt;i&gt;Gimme Money&lt;/i&gt; qui tombe toujours &#224; pic. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toute la tabl&#233;e se mit &#224; rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, Philip et les deux enfants se morfondaient sur leurs si&#232;ges. Lukas avait repris sa console, Clara remis ses &#233;couteurs et Philip command&#233; un caf&#233; et une part de For&#234;t Noire bien napp&#233;e de chantilly. Sentant que sa femme qui l'ignorait compl&#232;tement n'avait aucune envie de s'en aller, il se demandait s'il devait intervenir. Fumer une cigarette le titillait, &#231;a faisait longtemps. &lt;br class='autobr' /&gt;
Philip &#233;tait &#233;pat&#233; par la prestation de sa femme et se demandait comment, tout en ne jouant jamais (il ne l'avait pas vue prendre une guitare depuis des ann&#233;es), avait-elle fait pour chanter un morceau sur sc&#232;ne comme une pro ? Un instant, il s'en voulut de ne pas avoir accord&#233; plus d'importance &#224; (cette facette de) sa femme. Apr&#232;s tout, quand nous nous sommes rencontr&#233;s, pensa-t-il, elle avait une guitare et en jouait r&#233;guli&#232;rement &#8212; lors de nos vir&#233;es au bord de lacs perdus, dans les for&#234;ts. Puis, tout s'est &#233;vanoui. Depuis dix ans qu'il travaillait &#224; la BCE, la guitare n'avait jamais r&#233;apparu. De ce qu'il en savait.
&lt;br /&gt;&#8212; Pourquoi Maman ne vient-elle pas s'asseoir avec nous ? finit par demander Clara.
&lt;br /&gt;&#8212; Elle discute avec les musiciens, r&#233;pondit son fr&#232;re, les yeux sur son &#233;cran. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme le constatait Philip le courant avait l'air de bien passer entre elle et le groupe. C'&#233;tait bizarre, comme s'ils &#233;taient de vieux amis. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le smartphone de Philip se mit &#224; vibrer dans sa poche, il prit l'appareil. C'&#233;tait un message de Jaap Volkenwydt, le directeur des ressources humaines de la BCE, un N&#233;erlandais aux dents longues. Le texto comportait une pi&#232;ce jointe. &#171; &lt;i&gt;Bonjour Philip, il serait utile que vous potassiez le code des proc&#233;dures de r&#233;gulation inter-march&#233;s, au cas o&#249; nous tombions d'accord, cette semaine, sur votre futur poste. Autant que vous sachiez pr&#233;cis&#233;ment de quoi il en retourne. Bonne lecture et &#224; demain &#224; Kampen.&lt;/i&gt; &#187; Le pdf &#233;tait &#233;norme. Comment allait-il pouvoir lire ce pav&#233;, avec le char &#224; voile, l'&#233;quitation et la piscine ? Philip eut un moment de d&#233;prime. &lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsqu'il releva les yeux de son &#233;cran, Christina et Benny avaient disparu. Les trois autres discutaient ensemble &#224; voix basse. &lt;br /&gt;&#8212; On y va quand, Papa ? demanda Clara. Y'en a marre d'attendre ici.
&lt;br /&gt;&#8212; Je suis d'accord avec toi, mais je ne sais pas o&#249; est ta m&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; Elle est aux toilettes, dit Lukas sans l&#226;cher sa console du regard.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, c'est s&#251;rement &#231;a, approuva son p&#232;re. D'ailleurs, je vais aller y faire un tour.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais tu ne peux pas, ce sont les toilettes des femmes, lui dit sa fille sur un ton sentencieux. &lt;br /&gt;&#8212; Pfff... Je ne vais &#233;videmment pas aller dans les toilettes des femmes. Je vais voir si je la trouve dans le secteur. Il sourit &#224; sa fille d'un air fatigu&#233;. Attendez-moi ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philip passa devant les trois Abbabahn sans leur adresser la parole. D'abord, ils ne s'&#233;taient pas pr&#233;sent&#233;s ; ensuite, il retrouverait son &#233;pouse tout seul. Il n'avait pas besoin d'eux. Il prit la direction des toilettes indiqu&#233;es par des pictogrammes et acc&#233;da &#224; un long couloir o&#249; de larges portes battantes aux couleurs criardes indiquaient &#171; WC femmes &#187; &#224; droite et un peu plus loin, de l'autre c&#244;t&#233; du couloir, &#171; WC hommes &#187;. Philip s'arr&#234;ta dans le couloir un peu avant les toilettes des femmes, faisant semblant de lire un texto, dans l'axe de l'ouverture des toilettes. Profitant des all&#233;es-et-venues, il jeta quelques coups d'&#339;il alors que les portes battaient, esp&#233;rant entrevoir sa femme. D&#233;&#231;u dans ses attentes et, alors que pointait l'inqui&#233;tude, il poussa jusqu'aux toilettes hommes. En ressortant, il v&#233;rifia l'extr&#233;mit&#233; du couloir qui faisait un coude un peu plus loin. Il d&#233;couvrit une chapelle de m&#233;ditation intercommunautaire d&#233;serte, puis une sortie d&#233;rob&#233;e qui donnait sur l'arri&#232;re du b&#226;timent et le fond du parking. Il ouvrit la porte et s'avan&#231;a d'un pas pour observer les lieux, il tomba sur un Van peint aux couleurs des Abbabahnet largement rempli de caisses, gar&#233; &#224; deux pas de la porte, mais n'aper&#231;ut pas sa femme. Pensif, il rebroussa chemin tout en l'appelant sur son smartphone. Elle ne r&#233;pondit pas. Elle est s&#251;rement retourn&#233;e &#224; table avec les enfants. Mais lorsqu'il revint, &#8212; non sans croiser les musiciens, du moins Agnetha et Benny qui d&#233;montaient leur mat&#233;riel &#8212; il n'y avait plus personne. La table &#233;tait d&#233;barrass&#233;e et nettoy&#233;e.
&lt;br /&gt;&#8212; Je deviens dingue ou quoi, dit-il &#224; voix haute. Cette fois, il se retourna vers les musiciens et leur demanda : &lt;br /&gt;&#8212; Excusez-moi, savez-vous o&#249; sont les enfants qui &#233;taient assis &#224; cette table ?
&lt;br /&gt;&#8212; Bien s&#251;r, monsieur, r&#233;pondit le faux Bjorn d'un ton poli. Ils sont sortis il y a quelques instants.
&lt;br /&gt;&#8212; Merci beaucoup. Et bravo encore pour le concert, ajouta Philip avec un sourire forc&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Pas de quoi. Bonne journ&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philip prit la direction de la sortie &#224; grands pas. Il aper&#231;ut tout de suite ses deux enfants qui marchaient le long du b&#226;timent en scrutant l'aire d'autoroute.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce que vous faites-l&#224; ?
&lt;br /&gt;&#8212; On cherchait Maman. Tu ne l'as pas trouv&#233;e ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non.&lt;br class='autobr' /&gt;
Impuissants, ils contempl&#232;rent en silence les v&#233;hicules stationn&#233;s sur le parking. Tout &#224; coup, une vieille Opel arriva vers eux en crissant des pneus. Par la fen&#234;tre ouverte de la voiture, ils reconnurent Christina assise aux c&#244;t&#233;s du faux Benny qui tenait le volant. Lorsque le v&#233;hicule passa &#224; leur hauteur, depuis la fen&#234;tre ouverte, Christina cria : &#171; Bonnes vacances mes ch&#233;ris, Philip salue tes coll&#232;gues de ma part ! Et &#224; la semaine prochaine. &#187; Elle disparut dans l'habitacle tandis que le v&#233;hicule repartait &#224; fond de train en klaxonnant joyeusement. Philip, sous le choc, resta les bras ballants avant de s'asseoir, incr&#233;dule, sur le bord du trottoir.
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a c'est la meilleure, dit Clara. La &lt;i&gt;mother&lt;/i&gt; se barre. J'ai le droit de me casser aussi ? Parce que ces vacances &#224; Sylt, &#231;a ne m'amuse pas non plus. &lt;br /&gt;&#8212; &#199;a suffit, vous &#234;tes mineurs, vous restez avec moi. Et votre m&#232;re va rappliquer et plus vite que &#231;a, vous verrez.
&lt;br /&gt;&#8212; Ben, qu'est-ce qu'on fait ? demanda Lukas ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je ne sais plus, les enfants. Philip se passa la main sur le visage. Je ne sais plus. Attendez une minute. Je voudrais fumer une cigarette.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est alors qu'apparut Monika, la fausse Frida, qui se dirigea vers eux d'un pas d&#233;cid&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes la famille de la fille qui a jou&#233; &lt;i&gt;Summertime&lt;/i&gt; tout &#224; l'heure ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oui.
&lt;br /&gt;&#8212; Eh bien, on peut dire qu'elle a fait fort, Martin vient de mettre les voiles avec elle. Il est con ! Il me largue, comme &#231;a ! Quel g&#226;chis. Elle fondit en larmes. Quelle humiliation, poursuivit-elle en reniflant. Mais l&#224;, c'est trop. Je viens de dire &#224; mes coll&#232;gues, ils sont mari&#233;s, eux, que je laissais tomber aussi. Il me plaque ? Eh bien, moi aussi je le plaque !
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez une cigarette ? demanda Philip.
&lt;br /&gt;&#8212; Je ne fume pas, d&#233;sol&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un ange passa.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez une place de libre dans votre voiture, je crois ? demanda-t-elle sur un ton &#233;plor&#233; et h&#233;sitant.
&lt;br /&gt;&#8212; Euh&#8230; oui, balbutia Philip &#224; son tour. &lt;br /&gt;&#8212; Emmenez-moi, s'il vous pla&#238;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philip fixa ses enfants qui semblaient anesth&#233;si&#233;s par les chocs &#233;motionnels successifs. Tout &#224; coup, les choses se cristallis&#232;rent dans son esprit. Apr&#232;s tout, pensa-t-il, si elle venait avec nous jusqu'&#224; Sylt, en se faisant passer pour ma femme ? Juste pour la semaine. Vis-&#224;-vis des huiles, &#231;a ferait plus s&#233;rieux. J'aurais l'air de quoi, sans femme, mais avec les enfants ? &#199;a ferait mauvais genre, surtout avec ces protestants. C'est une semaine cruciale.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est que... nous allons &#224; Sylt, r&#233;pondit Philip. &lt;br /&gt;&#8212; A Sylt !? Trop sympa. &lt;br /&gt;&#8212; Vous voulez nous accompagner ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oh oui !
&lt;br /&gt;&#8212; On pourrait m&#234;me vous h&#233;berger l&#224;-bas, mais il faudrait que vous acceptiez de jouer le jeu.
&lt;br /&gt;&#8212; Jouer le jeu ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, comme une com&#233;dienne, vous voyez ? Montez, je vous expliquerai.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous le regard sid&#233;r&#233; des enfants, la fausse Frida prit place dans l'Audi, sur le si&#232;ge qui &#233;tait encore celui de Christina une heure auparavant. Alors qu'elle attachait sa ceinture de s&#233;curit&#233;, Philip lui lan&#231;a, sur un ton chaleureux :
&lt;br /&gt;&#8212; Vous connaissez la Banque centrale europ&#233;enne ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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