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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title> Garonne, ou le jeu du poulet</title>
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		<dc:date>2022-12-04T22:00:58Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Liv Charbonnier</dc:creator>



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&lt;p&gt;Gris&#233;e par l'altitude, je regarde mon petit Luc &#8211; ma chair, mon sang &#8211; s'&#233;brouer joyeusement dans le ruisseau qui coule derri&#232;re la maison de vacances. Nous sommes dans les Pyr&#233;n&#233;es depuis trois jours, et tous ces torrents de montagne me font l'effet d'un coup de fouet au sang, que je sens s'aviver dans mes veines comme par imitation. Dans mon pays, au contraire, le fleuve ressemble &#224; une grosse art&#232;re coagul&#233;e, embourb&#233;e de limon. L'&#233;t&#233;, il tra&#238;ne ses corps impurs jusqu'aux confins de l'estuaire, passant (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1302.jpg?1670191237' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_573 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/jdp.jpg?1670191123' width='500' height='501' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-573 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;	Gris&#233;e par l'altitude, je regarde mon petit Luc &#8211; ma chair, mon sang &#8211; s'&#233;brouer joyeusement dans le ruisseau qui coule derri&#232;re la maison de vacances. Nous sommes dans les Pyr&#233;n&#233;es depuis trois jours, et tous ces torrents de montagne me font l'effet d'un coup de fouet au sang, que je sens s'aviver dans mes veines comme par imitation. Dans mon pays, au contraire, le fleuve ressemble &#224; une grosse art&#232;re coagul&#233;e, embourb&#233;e de limon. L'&#233;t&#233;, il tra&#238;ne ses corps impurs jusqu'aux confins de l'estuaire, passant entre les vignes et les saisonniers qui s'y affairent, &#233;cras&#233;s de soleil. Mon pays, c'est le M&#233;doc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le M&#233;doc, j'y suis n&#233;e, j'y ai grandi, j'y ai batifol&#233; dans les flaques et les mar&#233;cages lorsque j'&#233;tais enfant. J'y ai chass&#233; la palombe, une fois, avec mon oncle, et puis j'y ai trouv&#233; l'amour. Il se nommait Morgan, mais tout le monde l'appelait Mo. Il m'est apparu lorsque j'avais seize ans, au d&#233;tour du sentier qui reliait les villages d'A. et de M. par les vignes. Torse nu, ruisselant de sueur, il s'&#233;tait &#233;loign&#233; du ch&#226;teau voisin o&#249; il participait aux vendanges vertes. C'&#233;tait un beau jeune homme, bien form&#233; ; ni trop grand, ni trop petit, il arborait des bras dont la peau semblait douce, et les muscles, saillants. Ne m'ayant pas vue, il avait ouvert sa braguette et s'&#233;tait mis &#224; pisser. Imp&#233;tueuse, l'urine avait d&#233;crit une parabole depuis la hauteur de son entrejambe et &#233;tait retomb&#233;e sur le sol caillouteux. &#171; Encore un gamin blond promis &#224; la contrebande, m'&#233;tais-je dit. &#187; Je l'avais imagin&#233; plus vieux, chauss&#233; de grosses bottes, des cartouches de tabac et des hermines mortes autour du cou. Ses paupi&#232;res pliss&#233;es, quand la temp&#234;te se faisait moins rude, laissaient voir un iris Atlantique fix&#233; sur la fronti&#232;re. Malgr&#233; la neige, il n'avait pas perdu son teint h&#226;l&#233; de cueilleur de raisin. La fronti&#232;re approchait et, avec elle, l'&#233;tranger qui voulait traiter avec lui. Dans mon r&#234;ve &#233;veill&#233;, Mo s'arr&#234;ta, tourna la t&#234;te vers son &#233;paule droite ; d'un revers de la main, il balaya les flocons qui s'y &#233;taient d&#233;pos&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
A l'&#233;poque, j'avais d&#233;j&#224; l'imagination romanesque. Limon du fleuve, muscles saillants &#8211; je saisissais tout cela au vol et, imm&#233;diatement, inventais des personnages et des r&#233;cits. Cependant, on me trouvait rarement perdue dans mes songes : j'avais la t&#234;te froide, ce qui faisait de moi une assez bonne strat&#232;ge. Si bien qu'au d&#233;but de mon idylle avec Mo &#8211; ce jour-l&#224;, frissonnante au milieu des vignes, caressant enfin ses bras qui m'avaient intrigu&#233;e &#8211; et m&#234;me longtemps apr&#232;s, alors que nous nous fr&#233;quentions depuis d&#233;j&#224; deux ans, mon p&#232;re ne cessait de me r&#233;p&#233;ter : &#171; Pourquoi donc sors-tu avec un gar&#231;on pareil ? Toi qui es si maligne, si maligne ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mo n'&#233;tait pas inintelligent ; mais ce n'&#233;tait pas non plus un g&#233;nie. Je suppose que, pour mon p&#232;re, qui &#233;tait issu d'un milieu modeste et m'avait fi&#232;rement vue int&#233;grer l'I.E.P. de Bordeaux, fr&#233;quenter ce travailleur des vignes relevait de l'absurde, voire, peut-&#234;tre, du suicide social. Pourtant, je ne voyais pas ce que j'aurais pu faire d'autre. J'&#233;tais trop impr&#233;gn&#233;e des senteurs de foug&#232;res et de mar&#233;cages, trop avide de raisin frais chapard&#233; au bord des vignes, pour ne pas sortir avec un homme de mon pays. Peut-&#234;tre &#233;tait-ce ce sang &#233;pais et gris du fleuve qui nous monte &#224; la t&#234;te et nous rend tous t&#234;tus comme des mules, ici, dans le M&#233;doc. Toujours est-il qu'aux airs guind&#233;s des jeunes hommes qui &#233;tudiaient avec moi &#224; Bordeaux, &#224; leurs manteaux de feutre, je pr&#233;f&#233;rais l'honn&#234;tet&#233; brute de Mo, sa force animale, son odeur de sueur et de vigne que je respirais lorsque mon nez reposait dans son cou.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis, d'une certaine mani&#232;re, j'avais besoin de me sentir sup&#233;rieure. Je voulais &#234;tre la strat&#232;ge, le cerveau, celle qui m&#232;ne la barque. Ainsi, j'allais tout pr&#233;voir, assurer l'avenir de ma famille &#8211; car Mo et moi songions d&#233;j&#224;, du haut de nos dix-huit ans, &#224; fonder une famille &#8211; rassembler le temps et l'argent n&#233;cessaires &#224; l'acquisition d'une jolie maison en bord de mer, avec piscine. Et Mo, cependant, n'aurait rien &#224; faire si ce n'est me nourrir de sa pr&#233;sence de beau gar&#231;on au corps parfait, et me combler chaque soir comme il le faisait toujours, lorsque je rentrais percluse de ces longues heures &#224; m'&#233;puiser le cerveau. Cela, aucun &#233;tudiant de Bordeaux n'aurait pu me le donner, car il aurait &#233;t&#233; trop cr&#226;ne, trop intrusif, et m'aurait fait me sentir fragile en comparaison. Du reste, pourquoi aurais-je eu besoin d'un d&#233;cideur, d'un protecteur ? J'avais d&#233;j&#224; un grand fr&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Julien, mon grand fr&#232;re, &#233;tait dr&#244;le, intr&#233;pide, et m'adorait. De trois ans mon a&#238;n&#233;, il m'embarquait dans ses escapades, me montrait la campagne depuis sa moto, et me pr&#233;sentait ses amis plus &#226;g&#233;s. Parfois, lorsque j'&#233;tais gamine, il m'attendait &#224; la sortie de l'&#233;cole et nous marchions jusqu'au bureau de tabac pour acheter des bonbons &#224; l'insu des parents. Aux sucreries, il ajoutait un paquet de cigarettes pour son propre usage, et il ne craignait pas de le faire sous mon nez car il savait d&#233;j&#224; que, lorsqu'il s'agissait de garder des secrets, l'on pouvait me faire confiance. Aussi &#233;tions-nous li&#233;s par le sang, la terre, et le silence. Seule la mort, m'&#233;tais-je dit bien longtemps, e&#251;t pu nous s&#233;parer.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est en &#233;t&#233; 2017 que la catastrophe arriva. Mo, Julien et moi nous &#233;tions rendus sur le terrain vague au bord du fleuve, lors d'une apr&#232;s-midi paresseuse de juillet. Alors que les deux jeunes hommes cabriolaient sur leur moto, j'offrais au soleil ma peau blanchie par les &#233;tudes. Et, tandis que je me pr&#233;lassais sur ma serviette &#233;lim&#233;e, j'implorais ses rayons de br&#251;ler mes neurones, d'emp&#234;cher mes pens&#233;es de tournoyer comme des vautours dans l'antre de mon cr&#226;ne. En v&#233;rit&#233;, j'&#233;tais une vip&#232;re aspic, faussement endormie, pr&#234;te &#224; jaillir de son trou &#224; tout instant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai jamais su exactement ce qui conduisit, ce jour-l&#224;, Mo et Julien &#224; jouer au jeu du poulet &#8211; ce jeu stupide o&#249; deux motards se font face, acc&#233;l&#232;rent, et le premier &#224; d&#233;vier se fait baptiser &#171; poule mouill&#233;e &#187;. Mo s'est toujours montr&#233; &#233;vasif &#224; ce sujet ; Julien, quant &#224; lui, ne pourra jamais me r&#233;pondre. Toujours est-il qu'au milieu du chant r&#233;p&#233;t&#233; des cigales, j'entendis soudain le bruit d'une collision. Alarm&#233;e, je me dressai sur ma serviette ; je vis les deux motos par terre, Julien &#233;tendu &#224; quelques m&#232;tres de la sienne, Mo qui, le casque sous le bras, accourait vers lui. Lorsque, le souffle court, j'arrivai &#224; sa hauteur, il avait eu le temps de constater que Julien ne respirait plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il ne respire plus !, me cria-t-il au visage, les yeux humides, comme si c'&#233;tait moi la fautive. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
D'un revers du coude, je l'&#233;cartai et me penchai au-dessus de Julien. Pas de cris, pas de larmes, juste ce souvenir fixe de mes ann&#233;es lyc&#233;e, au moment de passer le dipl&#244;me des premiers secours : comment faire un massage cardiaque, bouche-&#224;-bouche, massage cardiaque encore, les moues d&#233;go&#251;t&#233;es des camarades qui s'imaginent coller leurs l&#232;vres &#224; celles d'inconnus gisant dans la rue, mais je n'ai pas le temps ici, et puis il s'agit de mon fr&#232;re, j'effectue les gestes m&#233;caniquement, avec une pr&#233;cision m&#233;dicale, comme si je l'avais toujours fait. Massage cardiaque, bouche-&#224;-bouche, massage cardiaque encore. Dix minutes passent. Julien ne s'est toujours pas relev&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En mon for int&#233;rieur je sais qu'il est d&#233;j&#224; trop tard, mais Mo ne veut pas l'admettre.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il faut appeler les secours, dit-il. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je l'en emp&#234;che ; il ne sait pas ce qui l'attend. Il ne sait pas ce que, moi, vip&#232;re aspic en alerte constante, j'entrevois pour sa pomme. Je l'ai appris en cours de droit : homicide involontaire, circonstance aggravante, c'est jusqu'&#224; cinq ans de prison. Ces cinq ans me font face, me terrifient ; ils envahissent le champ de ma conscience telle une menace imm&#233;diate, un tigre &#224; dents de sabre qu'il faut fuir ou terrasser. Alors, sans une h&#233;sitation, je saisis les bras de Julien et tra&#238;ne son corps devenu lourd jusqu'au fleuve endormi. Anim&#233;e d'une force que je ne me connaissais pas, je l'y jette depuis la berge sans t&#233;moin. Pendant quelques instants, il flotte, ses mains gant&#233;es de noir s'agrippent &#224; la surface comme pour le prot&#233;ger ou pour me dire adieu, mais son visage ador&#233; par moi tant d'ann&#233;es a d&#233;j&#224; quitt&#233; le monde des vivants. Puis le fleuve l'engloutit comme il engloutit toute chose, branches, animaux morts, et certaines de nos &#226;mes, &#224; nous, les M&#233;docains. Quand, sous le choc, Mo me rejoint sur la berge, Julien a d&#233;j&#224; disparu sous des spirales de fange.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Toi, tu te tais, je lui dis avant m&#234;me qu'il n'ait pu ouvrir la bouche. C'est moi qui suis en charge, maintenant ; c'&#233;tait compl&#232;tement con de votre part de jouer au jeu du poulet. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la suite, la vie fut moins simple. Il y eut des enqu&#234;tes, puisque Julien avait disparu. Quelques semaines apr&#232;s l'incident, son corps et sa moto furent retrouv&#233;s dans le fleuve. Il e&#251;t pu s'agir d'un accident, et je priai pour qu'on ret&#238;nt cette hypoth&#232;se. N&#233;anmoins, Mo et moi devions r&#233;pondre aux questions des enqu&#234;teurs, car nous &#233;tions proches du d&#233;funt. Nous f&#251;mes interrog&#233;s la veille de son enterrement. J'avais fabriqu&#233; un alibi et brief&#233; Mo afin qu'il ne f&#238;t pas de gaffe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant l'interrogatoire, tout se passa comme pr&#233;vu. Nous racont&#226;mes que, lors de cette fatale apr&#232;s-midi d'&#233;t&#233;, nous nous trouvions chez nous, dans l'ignorance la plus totale des all&#233;es et venues de mon fr&#232;re. A mon grand soulagement, Mo ne laissa rien para&#238;tre. Cependant, il rentra chez nous pli&#233; en deux, pris de naus&#233;es et de spasmes incontr&#244;lables. Le lendemain, il ne put quitter le lit, si bien que je me rendis seule &#224; l'enterrement de Julien.&lt;br class='autobr' /&gt;
La c&#233;r&#233;monie eut lieu dans l'&#233;glise du village, un b&#226;timent aust&#232;re datant de l'&#233;poque romane. Lorsque je m'appr&#234;tai &#224; en franchir le seuil, le soleil &#233;tait encore bas dans le ciel et resplendissait doucement sur les vignes autour. Malgr&#233; la chaleur du mois d'ao&#251;t, on sentait les jours raccourcir et l'automne arriver. D&#233;j&#224;, entre les rangs serr&#233;s des vignes, des travailleurs s'affairaient. C'&#233;tait la saison des vendanges vertes.&lt;br class='autobr' /&gt;
A l'int&#233;rieur de l'&#233;glise, l'air &#233;tait frais et les gens v&#234;tus de noir. Je pris place aux c&#244;t&#233;s de mon p&#232;re, dont le corps maigre ne cessa de trembler durant la c&#233;r&#233;monie. Il &#233;tait effondr&#233;. Moi, je ne versai qu'une larme, une larme d'amertume ; les visages de Julien et de Mo tournoyaient dans ma t&#234;te et, entre les bouff&#233;es d'air charg&#233;es de sueur et d'encens, poignait la conscience vague d'un travail mal fait, l'impression d'avoir sacrifi&#233; l'un afin de sauver l'autre. Quand nous sort&#238;mes de l'&#233;glise, le soleil atteignait son z&#233;nith. J'inspirai, lan&#231;ai un regard en direction de la vigne ; celle-ci s'agitait mollement au rythme de l'eissaure. Les travailleurs avaient disparu ; il &#233;tait l'heure, sans doute, de la pause d&#233;jeuner. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette nuit-l&#224; &#8211; la nuit de l'enterrement de Julien &#8211; que nous nous d&#233;cid&#226;mes. Mo avait cess&#233; de trembler et de rendre ses tripes dans le seau que j'avais d&#233;pos&#233; au bord du lit. Incapable de dormir, je me tournais et me retournais dans les plis de mes draps. Quand il posa sa main sur ma hanche, je savais d&#233;j&#224; ce qui allait se passer. Je lui fis face et plongeai mon regard dans son &#339;il plus bleu que jamais : il savait aussi. Nous allions faire un pacte, &#233;changer une vie contre une autre. Neuf mois plus tard, Luc &#233;tait n&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Luc, mon petit Luc &#8211; ma chair, mon sang &#8211; qui n'a jamais connu son oncle. Luc, mon enfant qui sourit, s'extirpe du ruisseau et court &#224; moi ici, au milieu des Pyr&#233;n&#233;es &#8211; mon petit Luc qui ne conna&#238;t pas non plus son p&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car ton p&#232;re, mon petit &#8211; regarde-moi, c'est &#224; toi que je parle, maintenant &#8211; il est en vacances dans un &#233;trange ch&#226;teau. C'est un domaine o&#249; ne vivent ni rois, ni serviteurs, mais des personnes qui ont fait des erreurs et, dans certains cas, quelque-chose de mal. Je sais, tu la connais par c&#339;ur cette histoire, l'histoire du ch&#226;teau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors tu sais aussi que ton p&#232;re &#8211; viens-l&#224; que je t'essuie, tu es tout mouill&#233;, fripouille &#8211;, ton p&#232;re, je disais, ne fait pas partie de ceux qui ont fait du mal. Il a commis une erreur, certes, une assez grosse erreur, mais c'est quelqu'un de bien : sa faute, il l'a reconnue, et il n'a pas pu supporter ce poids sur ses &#233;paules, alors il en a parl&#233; aux juges, aux policiers (je m'en souviens encore : un beau matin, peu apr&#232;s ta naissance, les spasmes l'avaient repris). Puis il est all&#233; au tribunal et, ensuite, au ch&#226;teau. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l&#224; o&#249;, vraiment, ton p&#232;re a &#233;t&#233; quelqu'un de bien, c'est qu'il a laiss&#233; maman en-dehors de tout &#231;a, afin qu'on lui fiche la paix et qu'elle puisse s'occuper de toi. Au tribunal comme au commissariat, il a dit : &#171; J'&#233;tais seul, ce jour-l&#224; ; personne ne m'a aid&#233; &#224; commettre la faute, et personne ne m'a vu. &#187; Oui, c'est quelqu'un de bien, ton p&#232;re &#8211; et il est grand, et il est beau. Tu le verras, dans un an, quand il sortira du ch&#226;teau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu demandes si maman aussi, c'est quelqu'un de bien ? Je ne sais pas, mon petit ; je te l'ai dit, maman est en-dehors de tout &#231;a. Elle ne sait pas distinguer le bien du mal, seulement les gens qu'elle aime de ceux qu'elle abhorre. Maman, elle est comme le fleuve : crois-tu qu'il sache faire la diff&#233;rence entre le bien et le mal, le fleuve ? Non : il charrie indiff&#233;remment le limon nourricier et les cadavres de la veille. Souvent tranquille et plat, il peut soudain se mettre en col&#232;re et se fendre d'une grande vague qui parcourt son dos comme un frisson (&#231;a s'appelle un mascaret ; j'en ai vu deux ou trois depuis la berge, quand j'&#233;tais gosse). Et pourtant, il est toujours l&#224;, le fleuve ; l'as-tu d&#233;j&#224; vu sortir de son lit pour se balader ailleurs, dans une autre contr&#233;e ? Eh bien, voil&#224;, maman, c'est pareil : elle ne bouge pas, elle campe sur ses positions. Tu peux compter sur maman comme tu peux compter sur le fleuve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis que tu es n&#233;, maman s'est jur&#233; qu'elle te prot&#233;gerait toujours. Alors, tr&#232;s vite, elle a termin&#233; ses &#233;tudes et elle a commenc&#233; &#224; travailler au consulat. Pas un tr&#232;s haut poste, pas celui qu'elle esp&#233;rait. Mais, vu la situation, elle devait gagner son pain. Elle a trim&#233;, trim&#233; &#8211; assieds-toi, crevette, et arr&#234;te de bouger &#8211; et elle a &#233;conomis&#233; pour acheter une maison en bord de mer, avec piscine. &#199;a, ce n'est pas encore possible, &#231;a viendra plus tard. Pour l'instant, il faut se contenter de quelques semaines de vacances dans les Pyr&#233;n&#233;es. Mais tu verras, petit, quand ton p&#232;re reviendra : apr&#232;s quelques ann&#233;es, nous emm&#233;nagerons tous dans une jolie maison sur la C&#244;te d'Argent, loin du fleuve que j'ai trop vu, qui nous a tous rendus un peu malades. Et tu pourras faire ce que tu veux, gambader, b&#226;tir des ch&#226;teaux de sable, plonger sous les vagues. Maman te donnera la mer, le sable et le soleil, car tu les auras bien m&#233;rit&#233;s, apr&#232;s l'enfance que tu as eue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seulement, petit, &#233;coute-moi bien : il y a une chose que maman t'interdit de faire, et que tu ne feras jamais. Cette chose, elle a caus&#233; trop de mal, et elle s'agite encore dans ma m&#233;moire comme les remous gris&#226;tres qui se forment sans cesse &#224; la surface du fleuve. J'ai beau essayer de d&#233;tourner le regard, le souvenir de cette journ&#233;e d'&#233;t&#233; me revient toujours, aussi vif qu'avant, mascaret qui surgira tant qu'il y aura des mar&#233;es. Non, mon fils : jamais, au grand jamais, tu ne joueras au jeu du poulet.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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