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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Le barrage</title>
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		<dc:date>2023-10-31T09:53:26Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Dominique Berberian</dc:creator>



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&lt;p&gt;Pour Martine &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Un bonheur math&#233;matiquement parfait &#187;, Victoire utilisait souvent ces mots pour se d&#233;crire l'&#233;tat de pl&#233;nitude auquel elle &#233;tait parvenue. Seule depuis deux ans, elle venait de tourner la page sur un &#233;pisode sombre de sa vie sentimentale, un d&#233;sastre auquel elle avait &#233;chapp&#233; de justesse, et d&#233;sormais, elle avan&#231;ait droit devant elle, en &#233;quilibre sur un seul rail d'acier. Elle ne r&#234;vait plus, ou elle avait perdu la conscience de ses r&#234;ves. Le soir, elle s'endormait d'un bloc, et le temps (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Pour Martine&lt;/h3&gt;&lt;dl class='spip_document_584 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/lb.jpg?1698331771' width='500' height='437' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-584 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2023
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un bonheur math&#233;matiquement parfait &#187;, Victoire utilisait souvent ces mots pour se d&#233;crire l'&#233;tat de pl&#233;nitude auquel elle &#233;tait parvenue. Seule depuis deux ans, elle venait de tourner la page sur un &#233;pisode sombre de sa vie sentimentale, un d&#233;sastre auquel elle avait &#233;chapp&#233; de justesse, et d&#233;sormais, elle avan&#231;ait droit devant elle, en &#233;quilibre sur un seul rail d'acier. Elle ne r&#234;vait plus, ou elle avait perdu la conscience de ses r&#234;ves. Le soir, elle s'endormait d'un bloc, et le temps que durait la nuit, elle &#233;chappait &#224; elle-m&#234;me, aux n&#339;uds d'angoisse qui l'avaient tortur&#233;e jadis. Quand elle se r&#233;veillait, il suffisait d'un claquement de paupi&#232;re et elle &#233;tait tout enti&#232;re &#224; sa vie, disponible. Pourtant ce matin-l&#224;, en ouvrant les yeux juste avant le bip de son r&#233;veil, elle avait la naus&#233;e et flottait dans les reflux d'un r&#234;ve lugubre et concret : deux personnages secondaires d'une histoire se rencontrent trop t&#244;t dans le r&#233;cit. Ils devisent longuement. Que faire ? Apr&#232;s d'interminables d&#233;bats, ils r&#233;alisent que le personnage principal sera tr&#232;s en retard, ou peut-&#234;tre ne viendra pas. &#192; cet instant pr&#233;cis, le r&#233;cit change de cap pour devenir leur propre histoire, et le troisi&#232;me dispara&#238;t. Victoire se r&#233;veille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce r&#234;ve, d'o&#249; lui venait-il ? Que voulait-il lui dire ? J&#233;r&#244;me l'avait sentie ind&#233;cise ce jour-l&#224;. Il posa la cam&#233;ra dans le coffre de la voiture et s'immobilisa dans le flash d'une photographie en noir et blanc pour lui demander si elle se sentait bien. Elle &#233;tait tr&#232;s fatigu&#233;e, elle avait perdu l'habitude de se lever avant l'aube. Il incrusta la r&#233;ponse, mais sans s'en satisfaire. Il &#233;tait press&#233; de partir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il pleuvait &#224; verse, les gouttes du r&#234;ve s'accrochaient aux pens&#233;es de Victoire et sur l'&#233;cran sans fond de sa m&#233;moire, elles se m&#233;langeaient aux bribes de la soir&#233;e qu'elle avait pass&#233;e en compagnie de cet homme dans un club de jazz. Elle avait fini par accepter de rencontrer Hugues. Elle pensait d&#233;j&#224; tout savoir de lui. Ils avaient longtemps &#233;chang&#233; sur un site de rencontre avant de se r&#233;soudre &#224; ce premier rendez-vous. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les essuie-glaces firent un long cri aigu sur le pare-brise et J&#233;r&#244;me voulut mettre de la musique. &#171; Non, s'il te pla&#238;t&#8230; &#187; Non, elle n'aurait pas d&#251; accepter de rencontrer Hugues, mais plut&#244;t rester perch&#233;e sur son rail d'acier. Pourtant, et pour la premi&#232;re fois depuis si longtemps, elle avait ressenti une &#233;motion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui a donn&#233; rendez-vous dans un bar de jazz. Il a r&#233;serv&#233; la table num&#233;ro quatre, juste &#224; c&#244;t&#233; de la sc&#232;ne. Elle l'attend. Elle a choisi une robe de couleurs vives, rouge, jaune, qui brillent sur l'or sombre de sa peau m&#233;tiss&#233;e. Dans la salle, des conversations en sourdine, et une poign&#233;e d'ombres grises pench&#233;es sur leurs verres. Elle ne reconna&#238;t personne. Le murmure des voix s'amplifie, des rires tombent de la mezzanine, les reflets de la nuit se regardent dans le vernis noir du piano. Il appara&#238;t avec sa gueule volontaire de champion cycliste. Il s'installe au piano. Elle l'a reconnu. Il semble plus maigre que sur ses photos de profil. Il baisse la t&#234;te en direction du contrebassiste, et d'un coup, la musique prend toute la place. Elle le regarde caresser le piano. Il lui sourit, puis bascule en arri&#232;re et serre les yeux comme un homme qui jouit. Elle l'&#233;coute et c'est la musique qui lui parle. Il l'appelle de ses yeux, tout s'efface autour d'elle et elle se sent pi&#233;g&#233;e dans l'immensit&#233; de son regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde autour d'elle avait pratiquement disparu. La nuit d&#233;filait derri&#232;re la vitre en courant vers sa fin. Au-del&#224; de la ligne d'horizon chiffonn&#233;e, une aube incertaine tirait le noir vers le gris, et des lueurs orange se poursuivaient jusqu'au bout du ciel. Elle &#233;tait sur le point de se rendormir lorsqu'un shoot d'adr&#233;naline lui perfora les veines et sa t&#234;te ondula un peu sur un morceau de ce r&#234;ve. Le visage de J&#233;r&#244;me apparut dans un brouillon de r&#233;alit&#233;, fig&#233; droit devant lui. Qui &#233;tait-il vraiment, Hugues, le pianiste d'hier soir ? Pour penser &#224; autre chose, elle ouvrit sa tablette et lan&#231;a son dernier reportage derri&#232;re le barrage, pendant les inondations. Dix, douze, quinze ? Dans la vall&#233;e, plus personne ne savait combien de fois la rivi&#232;re avait d&#233;bord&#233;. La pluie se mettait &#224; tomber, deux semaines d'affil&#233;e, trois, et l'eau recouvrait tout, et la ville devenait un labyrinthe de boue. &#171; D&#233;r&#232;glements climatiques &#187;, disait-on. J&#233;r&#244;me avait fix&#233; sa cam&#233;ra &#224; l'avant d'une barque. Ils avaient remont&#233; le courant sur trois kilom&#232;tres jusqu'&#224; l'entr&#233;e de l'ancienne centrale &#233;lectrique. Ils avaient gliss&#233; par-dessus un pont englouti &#8212; celui qu'elle empruntait enfant pour aller &#224; ses cours de danse classique &#8212;, puis long&#233; les hautes fa&#231;ades de l'ath&#233;n&#233;e, des cahiers flottaient dans les classes du premier &#233;tage. Un long travelling de plus de vingt minutes dans les ruines d'une cit&#233; lacustre. Au montage, elle avait fait ins&#233;rer des images de visages grelottants, les derniers habitants, &#224; bout de souffle, hurlaient leur d&#233;sespoir. On les avait abandonn&#233;s. Aucune compagnie d'assurance ne paierait pour les d&#233;g&#226;ts. La zone avait &#233;t&#233; d&#233;clar&#233;e sinistr&#233;e, inhabitable, ils auraient d&#251; partir depuis longtemps d&#233;j&#224;, pour aller vivre dans un de ces villages de containers construits sur les hauteurs, et attendre. Attendre quoi ? Que la pluie cesse ? Que la rivi&#232;re retrouve son lit ? Il aurait fallu qu'ils se r&#233;signent &#224; aller s'entasser dans ces parall&#233;l&#233;pip&#232;des align&#233;s dans l'herbe sur les collines de la rive droite, au sud, sur la rive gauche, la construction de la base de loisirs nautiques avait d&#233;j&#224; commenc&#233;. Ils &#233;taient perdus, r&#233;duits au rang de zombies obstin&#233;s, et bient&#244;t les images que J&#233;r&#244;me avait film&#233;es seraient les ultimes reflets visibles de leurs vies englouties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier set est termin&#233;. Applaudissements. Elle vibre d'impatience, elle sait qu'il viendra s'asseoir pr&#232;s d'elle. Il se l&#232;ve, salue et pr&#233;sente ses musiciens. &#192; la basse&#8230; &#224; la batterie&#8230; Il s'installe face &#224; elle. Il a de longues mains mobiles, fr&#233;n&#233;tiques. Il lui parle en tra&#231;ant des lignes invisibles du bout des doigts sur la table. Une main vient poser une bi&#232;re au centre du dernier cercle, mais sans estomper le trait de fusain qui enfume leurs yeux. Il a deux fils, il leur apprend &#224; s'occuper des abeilles. Il a install&#233; quelques ruches sur le toit de son immeuble. Il voudrait lui faire go&#251;ter son miel, mais pas ici, elle rit, une autre fois certainement. La gamme des &#233;motions que la musique peut contenir est infinie, des milliers d'instants arrach&#233;s aux milliers de vies de ceux qui l'&#233;coutent quand il joue, un immense jet d'eau argent&#233;, des millions de reflets qui cr&#233;pitent dans l'iris du ciel, un vertige. Un autre musicien qui le conna&#238;t pose une main sur son &#233;paule et lui glisse un compliment. Il prend un air embarrass&#233; de modestie, mais sans le regarder, ses yeux restent tout &#224; Victoire. C'est pour &#231;a qu'il est musicien, il le sait, pour absorber les &#233;motions des gens jusqu'&#224; s'y perdre lui-m&#234;me, c'est son m&#233;tier, &#233;trange, non ? Elle ne r&#233;pond pas. Dans l'acier chrom&#233; d'une colonne, elle observe le reflet de son propre corps, de son existence &#224; cet instant pr&#233;cis, une lame verticale multicolore, flamboyante, rouge et jaune. Elle l'&#233;blouit. Il lui parle aussi de l'imperfection math&#233;matique de la musique, de l'anomalie des commas sur la roue des quintes. Elle ne comprend pas bien, mais elle ne l'interrompt pas. Sur un piano, aucune note n'est juste, pourtant, c&#244;te &#224; c&#244;te, noires et blanches r&#233;sonnent en parfaite harmonie. Elle lui sourit en comprenant l'allusion &#224; sa chanson pr&#233;f&#233;r&#233;e, Stevie Wonder, Paul McCartney, elle le lui a &#233;crit dans un message sur le site de rencontre. Il fredonne, &lt;i&gt;ebony&#8230; ivory&#8230;&lt;/i&gt; Elle sent le souffle ti&#232;de de sa voix dans le d&#233;collet&#233; de sa robe, un picotement au bout des doigts. Elle fait glisser sa main vers la sienne en esp&#233;rant qu'il viendra l'effleurer, mais non, il doit remonter sur sc&#232;ne. Il tape sur la table, un coup sec du plat de la main. Il &#233;gr&#232;ne quelques notes, c'est Naima, une ballade de John Coltrane. Il joue un long trille sur la troisi&#232;me et la contrebasse le rejoint en vrombissant doucement. Elle a les yeux qui se ferment, mais du fond de sa solitude, elle voit encore son visage. Peut-&#234;tre sont-ils les deux personnages de son r&#234;ve ? Mais le troisi&#232;me alors, qui dispara&#238;t, qui est-il ? Ou elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est de ces lieux qui n'existent que pour qu'on les quitte, et la ville de (beep) est de ceux-l&#224;, il est d&#233;sormais interdit de prononcer ou d'&#233;crire son nom, elle est pile au milieu de la &#171; zone d'exclusion 48 &#187; et officiellement, elle a d&#233;j&#224; disparu, officiellement, plus personne ne vit ici&#8230;&lt;/i&gt; Elle avait d&#233;clam&#233; ces mots face cam&#233;ra &#224; la fin de son reportage. Assise &#224; l'avant de la barque, elle tenait le micro dress&#233; devant son gilet de sauvetage, le cr&#234;pe noir de ses cheveux ballottait dans une odeur de bois pourri et de cadavres en putr&#233;faction. J&#233;r&#244;me avait entrouvert la vitre lat&#233;rale de son c&#244;t&#233;, et la m&#234;me odeur emplissait l'habitacle. La route sinuait doucement sous une nappe de plomb, et sur la droite, courait une enfilade de rectangles aux couleurs famili&#232;res. Le &#171; F &#187; rassurant de &lt;i&gt;Facebook&lt;/i&gt; qui semble dire &#171; soyez heureux &#187; sur sa pastille bleue, CMYK, 84, 62, 0, 0 ; le sourire niais d'&lt;i&gt;Amazon.com&lt;/i&gt;, orange ; l'oiseau qui trille vers le ciel ; le petit chien roux, &lt;i&gt;Dogecoin&lt;/i&gt; ; et le sinistre &#8383;, &lt;i&gt;Bitcoin&lt;/i&gt;. Des grues en grappes brassaient le ciel par-dessus les data centres en construction. Bient&#244;t, les turbines du barrage y injecteront des millions de m&#233;gawattheures, et l'on viendra entasser ici tous les r&#234;ves de l'humanit&#233;, des r&#234;ves de pixels, toutes ces jolies images de f&#234;tes, de plages ensoleill&#233;es, de montagnes brillantes, de cartes postales d'un monde qui dispara&#238;t jour apr&#232;s jour. Le deal &#233;tait simple : la vall&#233;e est perdue, on l'a brad&#233;e &#224; un consortium charg&#233; de la construction du barrage et de grands entrep&#244;ts pour h&#233;berger nos belles images. Plus loin dans une puissante odeur de ciment frais, la route allait buter contre une montagne en construction, le barrage, une silhouette de ziggourat qui coupe la vall&#233;e en deux : l'aval pour les GAFAM, l'amont pour la zone d'exclusion sertie dans une cl&#244;ture &#233;lectrique. Un seul point de passage autoris&#233;. Au check-point, deux agents de s&#233;curit&#233; en salopettes orange remuaient des matraques clignotantes. Deux lampes torches braqu&#233;es sur les visages de Victoire et J&#233;r&#244;me, deux bips lugubres sur les QR codes de leurs autorisations de filmer. La barri&#232;re se leva, et il put lancer la voiture vers l'entr&#233;e du tunnel. Trois kilom&#232;tres dans un tube &#224; sens unique. &#192; l'autre bout, la m&#234;me lumi&#232;re grise sur des collines pel&#233;es, des damiers de souches parfaitement coup&#233;es, des affouillements chaotiques arrach&#233;s &#224; la douceur d'un vallon par les crues successives. Des premi&#232;res maisons, il ne subsistait plus qu'un &#233;parpillement de briques concass&#233;es et d'objets bris&#233;s le long des traces de chenilles grav&#233;es dans la boue par des bulldozers. Sur un replat &#224; mi-hauteur du coteau, des survivants s'acharnaient &#224; r&#233;colter de quoi survivre. J&#233;r&#244;me regarda Victoire, elle semblait presque pleurer. Elle n'avait plus pleur&#233; depuis si longtemps. &#201;tait-ce l'&#233;motion ? La musique surgie des doigts de Hugues hier soir ? Ou &#233;tait-ce la vision de ce cauchemar : tout ce qui restait des paysages de son enfance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Apr&#232;s le concert, apr&#232;s le dernier verre, sur le trottoir, il effleure ses mains et essaie de l'embrasser. Elle se d&#233;tourne en baissant doucement la t&#234;te, un pas en arri&#232;re, puis elle revient l'affronter, droite et fi&#232;re comme la proue d'un drakkar, elle a d&#233;cid&#233; que c'est elle qui doit prendre sa bouche. Elle lui donne un premier baiser comme on offre un pur bloc d'amour, sans trembler, et elle s'enfuit, sans se retourner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils remontent vers la gare. Elle emm&#232;ne J&#233;r&#244;me &#224; travers le parc. Ils s'avancent vers les restes du kiosque &#224; musique. Tordu par une force extravagante, il est presque couch&#233;, on dirait qu'il a voulu s'envoler. Au centre de la plateforme octogonale, ventre en l'air, tel un gros cafard &#233;chou&#233; auquel on aurait arrach&#233; les six pattes, une voiture, une coccinelle noire. Deux b&#251;cherons d&#233;bitent de grands arbres. Ils s'interrompent un instant, ils essuient la sueur de leurs fronts, et regardent ceux qui veulent les filmer. Ils refusent de faire face &#224; la cam&#233;ra, de leur parler. Ils font des gestes brusques pour qu'on les laisse tranquilles. Plus loin, derri&#232;re le th&#233;&#226;tre abandonn&#233;, par les fen&#234;tres &#233;gueul&#233;es des immeubles en d&#233;sordre, on entend le bruit des planches qu'on arrache, et soudain, au bout d'une rue encombr&#233;e de gravats, elle reconna&#238;t la maison &#224; son pignon peint : une publicit&#233; pour la source miraculeuse qui soigne les rhumatismes et le mal de vivre, ses couleurs sont intactes comme les souvenirs de Victoire. Au fond d'une for&#234;t, une tr&#232;s belle femme, pos&#233;e, style Belle &#201;poque, g&#233;n&#233;reuse, presque une d&#233;esse envelopp&#233;e dans une robe &#224; l'antique rouge et blanche. Elle incline une amphore, et l'eau de la source coule dans les mains de deux jeunes enfants nus, un bonheur math&#233;matiquement parfait, la pl&#233;nitude. Victoire conna&#238;t bien cet endroit. Enfant, avec sa m&#232;re, elle allait souvent s'y promener, autour du lac, une flaque d'eau noire, immobile, encercl&#233;e par un balustre en rondins. Elles tournaient dans un sens puis dans l'autre aux pieds des collines, le long d'un sentier de boue, dans une odeur de sapins mouill&#233;s, et &#224; chaque passage, elles plongeaient leurs mains dans l'eau rouill&#233;e de la source. Elle conna&#238;t bien cette maison. Lorsqu'elle &#233;tait toute petite, sa m&#232;re la lui d&#233;signait comme un endroit mal&#233;fique qu'elle devait contourner. Et puis elles sont parties, Victoire n'avait que huit ans, et le souvenir de cette maison s'est &#233;gar&#233; dans les replis de son enfance, jusqu'&#224; ce qu'elle la retrouve aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
J&#233;r&#244;me d&#233;place sa cam&#233;ra pour filmer la publicit&#233; peinte sous un autre angle. Il la trouve belle. Victoire lui dit qu'elle aura bient&#244;t disparu. &#171; La maison ? &#8212; Oui, et la source aussi&#8230; &#187; Il ne comprend pas tout de suite ce qu'elle a voulu dire. Une voix les appelle, un homme est sorti de chez lui, de derri&#232;re la source miraculeuse, et elle l'a imm&#233;diatement reconnu, mais lui, non, il la voit pour ce qu'elle est : une journaliste en train de faire un reportage. Il les appelle. Elle ne l'a pas reconnu &#224; son visage, non, plut&#244;t &#224; son corps gigantesque, maigre, qui tangue sur ses deux jambes en fils de fer. Il s'approche, il veut bien leur parler, face &#224; la cam&#233;ra, mais pas du barrage, pas de la rivi&#232;re qui va tout engloutir, sa maison, ses derniers r&#234;ves. De cette &#233;poque, elle a gard&#233; tr&#232;s peu de souvenirs, un peu comme si chaque r&#234;ve dont elle ne se souvient pas en avait effac&#233; un. Elle revoit seulement la fa&#231;ade peinte, les promenades autour du lac, les journ&#233;es &#224; l'&#233;cole satur&#233;es d'ennui, ses cours de danse, et enfin le train qui les a emmen&#233;es vivre ailleurs, pour &#233;chapper &#224; ce lieu mal&#233;fique, elle n'a que huit ans.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le rez-de-chauss&#233;e est vide. De longues plaques du plafonnage sont tomb&#233;es et recouvrent le plancher d'une &#233;paisse couche de gravats qui craque sous les pas. Il vit au premier &#233;tage, dans une seule pi&#232;ce. Il s'installe sur une chaise rafistol&#233;e face &#224; J&#233;r&#244;me qui cadre, qui met au point et va clipser le micro-cravate sur la chemise de leur h&#244;te. Il est pr&#234;t. Au centre de la pi&#232;ce tr&#244;ne un po&#234;le &#224; bois rouill&#233;, reli&#233; au plafond par un long tuyau de travers. Il parle avec calme, sur le fond de sa voix, glisse un voile de tristesse. Il &#233;tait directeur de l'acad&#233;mie de musique. Bien s&#251;r, elle le savait, elle l'avait reconnu. Il ne partira pas, jamais. Il n'y a pas de place pour lui dans ces bo&#238;tes &#224; chaussures en haut du thier. Dans un coin, sous la fen&#234;tre, une couverture pel&#233;e, jet&#233;e en boule sur un matelas moisi, c'est l&#224; qu'il dort. Victoire tourne lentement sur elle-m&#234;me, elle s'impr&#232;gne de cette mis&#232;re qui suinte des murs dans une odeur de papier pourri. Elle s'attarde sur le piano &#224; queue. Dans ses souvenirs, il n'&#233;tait qu'une barre de nuages, la promesse d'un orage, et pour aller poser ses mains sur les touches, elle devait tendre ses bras vers le ciel, en se hissant sur la pointe de ses pieds, comme &#224; la danse. La voix de l'ogre r&#233;sonnait au loin. Maintenant, il est tout nu, une carcasse dress&#233;e sur ses trois pattes noires, tel un insecte cuivr&#233;. Il a br&#251;l&#233; toutes les planches pour se chauffer. Quels sons pourraient sortir d'un piano d&#233;piaut&#233; de la sorte ? Elle s'approche de l'instrument et fait ce geste, pr&#234;te &#224; enfoncer une touche au hasard. Il est foutu. Elle renonce et s'&#233;loigne. Enfant, elle a toujours refus&#233; d'apprendre &#224; en jouer. Il se l&#232;ve, sort du champ, J&#233;r&#244;me le recadre de dos face &#224; la carcasse du Steinway, et l&#224;, de ses deux mains crochues, il plaque ce qui devrait sonner comme un accord instable de septi&#232;me diminu&#233;e, trois tierces mineures empil&#233;es, mais seul un assemblage de cris dissonants retentit en sourdine, une seule note pure et propre parvient &#224; s'extraire du chaos : &lt;i&gt;Sol#&lt;/i&gt;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est foutu. Il revient vers J&#233;r&#244;me et la note n'est bient&#244;t plus qu'un soupir. Il fixe longuement l'&#339;il de la cam&#233;ra, il cherche la r&#233;ponse &#224; une question qui l'obs&#232;de, mais qu'il n'ose pas poser. Elle re&#231;oit un texto de Hugues. Il lui demande quand il pourra la revoir. Elle lui r&#233;pond : ce soir, peut-&#234;tre, je t'appelle&#8230; Il est foutu. Il parle encore longuement en tournant autour du po&#234;le. Elle &#233;vite son regard. J&#233;r&#244;me filme, cam&#233;ra &#224; l'&#233;paule, &#224; reculons, il cadre serr&#233; sur le visage tendu du musicien. Il leur parle de ses meilleurs &#233;l&#232;ves. Une violoniste tr&#232;s dou&#233;e, une b&#234;te de concours, elle fait une belle carri&#232;re, il dit son nom, Victoire ne le conna&#238;t pas. Un autre, un pianiste de jazz, apiculteur amateur aussi, capable de faire na&#238;tre tant d'&#233;motions diff&#233;rentes dans une seule phrase de seize mesures&#8230; Il lui disait : &#171; Tu dois &#233;couter les gens qui sont assis l&#224;, &#224; t'entendre, tu dois d&#233;nouer les fils de leurs &#233;motions, les tisser, et les leur rendre, alors la musique deviendra le miroir de leurs &#226;mes, et ils t'&#233;couteront &#187;. Elle s'arr&#234;te, s'approche de lui et dit : &#171; Hugues ? &#8212; Oui, vous le connaissez ? &#8212; Un peu &#187;, et elle fuit son regard, elle redescend l'escalier, et s'en va revoir la publicit&#233; pour la source disparue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La route du retour fut silencieuse. &#192; l'autre bout du tunnel, il y avait encore ces deux pantins orange, arrogants. Ils avaient re&#231;u de nouvelles instructions, des ordres : plus d'images de la zone 48, ils ne voulaient pas discuter les ordres, certainement pas avec des journalistes. Ils firent mine d'expliquer. La mise sous eau devait d&#233;buter la semaine prochaine et tous les habitants qui tra&#238;naient encore l&#224; seraient &#171; relocalis&#233;s &#187; de force dans des villes nouvelles. &#171; Parqu&#233;s comme des sardines dans des bo&#238;tes de conserve&#8230; &#187; hurla J&#233;r&#244;me, r&#233;volt&#233; par ces euph&#233;mismes qui cachaient mal la r&#233;alit&#233;. Ils voulaient saisir la cam&#233;ra, ou au moins effacer les images. J&#233;r&#244;me protestait encore lorsqu'il vit le canon gris-bleu d'une arme &#233;merger d'un repli de l'uniforme orange. Ils lui firent ouvrir le coffre et ils arrach&#232;rent les cartes SD. &#171; Il n'y en a pas d'autres ? &#187; puis, avec une massette, ils les ont r&#233;duites en poussi&#232;re en les &#233;crasant sur la bordure du trottoir, comme &#231;a en rigolant, ils ex&#233;cutaient les ordres, point. Victoire se dit que les derni&#232;res images de la zone d'exclusion n'iraient jamais rejoindre les millions de t&#233;raoctets d&#233;j&#224; remplis des visions d'un monde disparu, gorg&#233;s des derniers r&#234;ves humains. Un h&#233;licopt&#232;re vrombit par-dessus leurs t&#234;tes. Elle n'entendra plus jamais la voix de l'ancien directeur de l'acad&#233;mie lui parler de Hugues. Un trait de lumi&#232;re glac&#233;e fendit le ciel dans l'axe du barrage en faisant cr&#233;piter les carcasses des pyl&#244;nes &#224; haute tension. Elle ne reverra plus jamais les derni&#232;res images de son p&#232;re.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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