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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Le passage du Channel</title>
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		<dc:date>2024-05-02T20:13:01Z</dc:date>
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		<dc:creator>Siska Moffarts</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il y avait au moins trois semaines que je n'avais pas vu passer l'ombre d'un &#234;tre humain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Samedi 24 ao&#251;t &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;t&#233; est malade. Il pleut depuis quatorze jours. Sur ce versant battu des vents et mang&#233; par les rafales, on se croirait dans un autre monde. Peu de touristes s'aventurent ici en dehors des beaux jours, ce qui n'est pas pour me d&#233;plaire. J'aime &#233;couter les voix de ma maison agripp&#233;e au Petit Drag, le rocher qui surplombe le ru. Ma maison... c'est une vieille dame du si&#232;cle dernier. Ses planchers et (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1404.jpg?1714680772' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y avait au moins trois semaines que je n'avais pas vu passer l'ombre d'un &#234;tre humain.&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_590 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/arton1404.jpg?1714752901' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-590 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2024
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Samedi 24 ao&#251;t&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; est malade. Il pleut depuis quatorze jours. Sur ce versant battu des vents et mang&#233; par les rafales, on se croirait dans un autre monde. Peu de touristes s'aventurent ici en dehors des beaux jours, ce qui n'est pas pour me d&#233;plaire. J'aime &#233;couter les voix de ma maison agripp&#233;e au Petit Drag, le rocher qui surplombe le ru. Ma maison... c'est une vieille dame du si&#232;cle dernier. Ses planchers et ses escaliers geignent. Ses volets maugr&#233;ent, sa chemin&#233;e tousse. Les rosiers grimpants qui ont fil&#233; dans tous les sens masquent &#224; demi la porte et les fen&#234;tres de fa&#231;ade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la grosse voix de mon chien Filou qui m'a alert&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils sont deux... soixante, soixante-cinq ans, gris de la t&#234;te &#224; leurs souliers de ville, d&#233;goulinants d'eau dans des imperm&#233;ables trop l&#233;gers ; l'un tout tordu avec une t&#234;te de navet et des yeux de myope, l'autre pas beaucoup plus joli. Transis et l'air ext&#233;nu&#233;. Genre intellectuel pas d&#233;brouillard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Have you an accommodation for this night ?&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Ils ont sans doute manqu&#233; la petite route qui m&#232;ne &#224; l'h&#244;tel des Sources. A moins que tout ne soit complet &#224; des kilom&#232;tres &#224; la ronde, pour cause de Grand Prix ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Si j'ai un logement pour cette nuit ! &#199;a fait belle lurette que j'ai ferm&#233; ma maison d'h&#244;tes mais l'enseigne &lt;i&gt;Les Pas Perdus&lt;/i&gt;, une ardoise peinte de callunes et de linaigrettes se balance toujours sous l'auvent. Filou n'aboie plus. Il nous regarde de ses bons yeux de bouvier. Qu'est-ce que j'ai &#224; perdre, apr&#232;s tout ? Personne ne pourra m'obliger &#224; bavarder, si je n'en ai pas envie. Je ferai celle qui ne comprend pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dimanche 25 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hier, je les ai install&#233;s dans la chambre aux Iris, celle qui donne sur la lande. Ils ont pos&#233; leur grosse valise d&#233;mod&#233;e et pouss&#233; un soupir de soulagement. Les meubles et le plancher cir&#233;s, le lit &#224; courtepointe festonn&#233;e, la table &#224; &#233;crire et les confortables fauteuils forment un d&#233;cor &#224; la fois surann&#233; et accueillant. Mon bureau est s&#233;par&#233; de leur logement par un couloir qui traverse tout le premier &#233;tage. Cette vaste maison baroque a &#233;t&#233; construite en plusieurs &#233;pisodes. Elle est pleine de coins et de recoins o&#249; j'aime imaginer que se tiennent mes f&#233;es tut&#233;laires. Mes h&#244;tes auront la paix et moi aussi.&lt;br class='autobr' /&gt;
En attendant que le radiateur r&#233;chauffe l'air humide, je leur ai pr&#233;par&#233; une tisane &#224; ma fa&#231;on. Il restait du g&#226;teau de Verviers. &#199;a doit &#234;tre bon pour des Anglais en d&#233;route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils viennent de se lever. Les planchers ont craqu&#233; par habitude. Je suis descendue silencieusement pr&#233;parer des &#339;ufs &#224; la coque et de grosses tartines de confiture de myrtilles.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pluie s'arr&#234;te. Tout l'est de la maison s'&#233;claire de merveilleux rayons de soleil. Je sais qu'&#224; cet instant, la fagne est d'une beaut&#233; irr&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont deux fr&#232;res. Plus &lt;i&gt;vieux gar&#231;ons&lt;/i&gt; qu'eux, il n'y a pas. De leur coupe de cheveux en passant par les lunettes d'&#233;caille, leurs chemises pur fil et leurs pulls en V, tout est d&#233;mod&#233;. Ils ont l'air de sortir d'un film r&#233;tro. M&#234;me accoutrement, m&#234;me allure d&#233;gingand&#233;e o&#249; perce le mim&#233;tisme d'une longue fr&#233;quentation famili&#232;re. Ils viennent d'une petite ville du Yorkshire, Hugh &#233;tait professeur de litt&#233;rature anglaise et Colin travaillait pour le Gouvernement. Ils n'ont jamais entendu parler du Grand Prix ! Depuis un voyage de fin d'&#233;tudes, il y a quarante-cinq ans, ils n'ont plus mis le pied sur le continent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hugh et Colin cherchent le monument anglais de la R.A.F. &#233;rig&#233; &#224; la m&#233;moire des sept aviateurs abattus dans la Fagne de Malchamps le 23 avril 1944, &#171; &lt;i&gt;for God and Country&lt;/i&gt; &#187; !&lt;br class='autobr' /&gt;
Je leur griffonne le trac&#233; de l'endroit. Ils disent avoir l'intention d'&#233;crire la chronique de cet &#233;pisode lointain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lundi 26 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les balades matinales mettent un peu de couleur aux joues blafardes de mes h&#244;tes. Aujourd'hui, ils ont d&#233;jeun&#233; &#224; l'auberge de la G&#233;ronst&#232;re. Colin, qui para&#238;t le moins &#226;g&#233;, a un air... ind&#233;finissable. Je n'ai pratiquement pas crois&#233; son regard. Ils sont rest&#233;s dans leur chambre le reste de la journ&#233;e. J'ai pass&#233; l'apr&#232;s-midi &#224; d&#233;sherber le potager. Mes grosses laitues blondes sont en forme malgr&#233; les longues pluies mais les carottes sont maigrelettes, plusieurs plants de tomates cass&#233;s et les premi&#232;res courges ont bien du mal &#224; prendre des rondeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils m'ont demand&#233; si je pouvais les h&#233;berger une dizaine de jours. Pourquoi pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai cueilli un gros bouquet de &lt;i&gt;Madame Isaac Pereire&lt;/i&gt; pour le salon, un autre de &lt;i&gt;Belle Isis&lt;/i&gt; pour l'opaline de leur chambre. L'odeur des roses embaume toute la maison... Ils ont sorti un tas de livres du coffre de leur Rover.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mercredi 28 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se prom&#232;nent la matin&#233;e, d&#233;jeunent &#224; Spa et passent l'apr&#232;s-midi et la soir&#233;e dans leur chambre. A dix-neuf heures, je leur sers le repas sur le gu&#233;ridon du salon. Ils se contentent de salades du jardin, de jambon et fromages du pays. Puis je leur offre un petit verre de mon alcool de prunelle. J'ai sorti la vaisselle &#224; liser&#233; carmin : elle fait honneur aux roses. Mozart joue sa petite musique de nuit. Ils parlent peu. Je bois un verre &#224; la table de cuisine. Filou sommeille &#224; c&#244;t&#233; de moi et la nuit entre &#224; pas de loup par les fen&#234;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, j'aime travailler dans le calme de mon bureau. Je termine un livret de po&#233;sies sur nos fagnes. Il sera illustr&#233; des photos de mon ami Marcel G&#233;lis. Ses &#171; &lt;i&gt;Fagne Br&#251;l&#233;e&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;Mardelle sous la neige&lt;/i&gt; &#187; ou &#171; &lt;i&gt;Brouillard&lt;/i&gt; &#187; se m&#234;lent harmonieusement aux textes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bruit de violon arrive en sourdine de la chambre de Hugh et Colin. Il est presque minuit. Je ne savais pas que Musiq3 &#233;mettait si tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jeudi 29 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, ils ont visit&#233; Stavelot. Apr&#232;s le petit verre d'alcool de prunelle du soir, Colin, le plus silencieux a murmur&#233;, comme &#224; part soi, en regardant par la grande baie le brouillard qui envahissait la lande :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'ai cueilli ce brin de bruy&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
L'automne est morte souviens-t'en&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne nous verrons plus sur terre&lt;br class='autobr' /&gt;
Odeur du temps brin de bruy&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
Et souviens-toi que je t'attends...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils connaissent Apollinaire ! Ils parlent un fran&#231;ais parfait !&lt;br class='autobr' /&gt;
Soir&#233;e irr&#233;elle. Nous sommes rest&#233;s &#224; &#233;voquer nos po&#232;tes aim&#233;s : Villon, Apollinaire, Aliette Audra, Chaucer, George Meredith, et tant d'autres. La conversation de ces deux Anglais bizarres que je connais &#224; peine s'accorde &#224; mes sentiments les plus enfouis. Il me semble que la vieille maison elle-m&#234;me et ses objets soupirent d'aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le niveau de la prunelle a beaucoup diminu&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus tard, le violon s'est remis &#224; jouer mais ce n'est pas Musiq3. J'entrouvre doucement la porte de mon bureau pour mieux entendre le lied de &lt;i&gt;Peer Gynt&lt;/i&gt;. Les notes sublimes s'envolent comme un souffle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Demain je leur pr&#234;terai mes cartes et documents sur la r&#233;gion. Je crois m&#234;me que je peux leur confier ceux annot&#233;s par mon p&#232;re. Il y a tant d'ann&#233;es...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vendredi 30 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un rituel s'est install&#233; : apr&#232;s le petit d&#233;jeuner Hugh et Colin disparaissent. Retour vers quinze heures et sans doute sieste et &#233;criture ou lecture. Souper l&#233;ger. Je prends maintenant le petit verre du soir avec eux : nous comparons le cassis &#224; la prunelle puis chacun rejoint ses appartements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le violon s'enhardit. Je n'ai pas envie de savoir... C'est nostalgique et myst&#233;rieux. Sibelius et Grieg sont de bonne compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Samedi 31 ao&#251;t.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin, ils auront trouv&#233; le petit d&#233;jeuner sur la table et le th&#233; dans une Thermos. J'avais envie de parcourir mes chemins favoris dans la lumi&#232;re ouat&#233;e de cette derni&#232;re matin&#233;e d'ao&#251;t. Vers onze heures, une seule fl&#232;che de soleil a doucement travers&#233; la brume et touch&#233; les haies de sorbier. Une grive est venue picorer les grains rouges. J'ai pens&#233; &#224; la cath&#233;drale flamboyante de York que Hugh et Colin m'ont d&#233;crite hier soir. Les derniers mots que je cherchais pour mon po&#232;me se sont impos&#233;s &#224; moi comme une &#233;vidence. Je vis un sentiment d'euphorie, de pl&#233;nitude, de libert&#233; : mes textes partiront cette semaine chez l'&#233;diteur, quand mon ami leur aura jet&#233; un dernier regard. Pendant plus d'une ann&#233;e, je les ai port&#233;s en moi, ils se sont nourris de ma substance. Ils m'ont caus&#233; peine et all&#233;gresse. Ils seront bient&#244;t couch&#233;s dans un petit paquet de feuilles, entrem&#234;l&#233;s de dessins et de photos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ferai des confitures de m&#251;res. Du c&#244;t&#233; de Bronromme, les ronces en sont couvertes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lundi serait un bon jour pour visiter la petite chapelle du Vieux Bondieu de Tancr&#233;mont. J'en parlerai ce soir &#224; mes h&#244;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mardi 3 septembre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis dans une peine et un d&#233;sarroi extr&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hier, lundi, ils sont descendus tard. Colin avait l'air &#233;puis&#233; et Hugh inquiet. Ils ont &#224; peine touch&#233; au petit d&#233;jeuner. Je sentais qu'ils avaient envie d'&#234;tre seuls. Il se pr&#233;parait une de ces journ&#233;es chaudes o&#249; la lumi&#232;re se refl&#232;te magnifiquement sur les collines : toutes les teintes de verts, des bruns virant au mauve. L'&#233;tang &#233;tait couvert d'une &#233;trange poussi&#232;re d'or bruni. Est-ce d&#233;j&#224; du pollen de bruy&#232;re apport&#233; par le vent ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai pr&#233;par&#233; douze pots de confitures de m&#251;res. L'ar&#244;me du fruit cuit et de la vanille a envahi la maison. De l'&#233;tage me parvenait faiblement, &#224; cette heure inusit&#233;e, les premiers arp&#232;ges du violon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vers trois heures, je suis partie &#224; Barisart. C'est un de mes endroits pr&#233;f&#233;r&#233;s, juste &#224; l'or&#233;e du bois de Mambaye. Marcel G&#233;lis m'y attendait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je suis rentr&#233;e, &#224; six heures, j'ai vu qu'on avait cueilli &#224; la h&#226;te les derni&#232;res roses jaunes. Il y avait des p&#233;tales et du feuillage &#233;pars sur le perron. La maison vibrait d'inqui&#233;tude. La bouteille d'alcool n'&#233;tait plus sur le buffet. A peine avais-je mis les pieds dans mon bureau que le violon s'est mis &#224; jouer follement : les czardas, tour &#224; tour pleurant ou &#233;clatant comme des folles, s'encha&#238;naient &#224; une vitesse fr&#233;n&#233;tique. Je ne savais que penser. Bien apr&#232;s l'heure du souper, soudain, le violon qui n'avait pas perdu le souffle s'arr&#234;ta net. Il y eut un grand silence, puis un cri, des bruits de chaises renvers&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me suis pr&#233;cipit&#233;e vers la chambre aux Iris. J'ai ouvert la porte et comme Alice, je suis tomb&#233;e dans le terrier du Lapin Blanc !&lt;br class='autobr' /&gt;
La pi&#232;ce est plong&#233;e dans la p&#233;nombre. Partout des bougies et des roses mourantes. Les plis d'un voile orang&#233; que je ne connais pas fr&#233;missent sur la baie vitr&#233;e. A demi renvers&#233; sur le lit recouvert de la m&#234;me soie couleur flamme, Colin en robe de dentelles, une perruque sur ses cheveux roux, semble regarder le plafond. L'archet du violon &#224; la main, Hugh, plus tordu que jamais dans un frac noir, est &#233;croul&#233; au pied du lit. Un long gargouillement sort de sa bouche. Sur le plancher g&#238;t le violon et une paire d'escarpins rouges. Du rimmel noir et des larmes barbouillent grotesquement le visage de Colin. Alors seulement, je vois ses yeux vitreux et sa bouche grande ouverte. Je cogne un verre renvers&#233;. Il roule sur le sol avec un bruit terrible. Faiblement &#233;clair&#233;e par les bougies, la chambre semble tourner dans une lueur pourpre. Je vacille.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai ferm&#233; les yeux de Colin. J'ai fait ce geste comme pour un &#234;tre aim&#233;. Doucement, j'ai pos&#233; le violon sur la table. J'ai relev&#233; Hugh. J'ai pris ce vieil homme dans mes bras. Il tremblait. Je tremblais aussi. Je l'ai berc&#233;. Et pourquoi poser des questions ? Tout viendrait en son temps. Puis je l'ai aid&#233; &#224; enlever son costume d'apparat, &#224; rev&#234;tir son pantalon gris, sa veste de tous les jours. J'ai eu le c&#339;ur serr&#233; devant son corps maigre et tourment&#233;. Il sanglotait tellement, le malheureux. Quand il a repris son apparence de vieil anglais d&#233;suet, il &#233;tait un peu calm&#233;. Il m'a demand&#233; de sortir, il voulait d&#233;v&#234;tir lui-m&#234;me son ami.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus tard, j'ai appel&#233; mon m&#233;decin. Colin est mort d'une crise cardiaque. Son corps sera rapatri&#233; apr&#232;s-demain &#224; York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Derni&#232;re nuit.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hugh a veill&#233; Colin jusqu'au petit jour. Vers quatre heures, je lui ai port&#233; du caf&#233; et il a parl&#233; : de la rencontre, il y a quarante-sept ans, dans un coll&#232;ge hupp&#233; du nord-est de l'Angleterre ; de Colin, le plus intelligent, le plus sensible, le plus tortur&#233; aussi ; de leur attirance, de leur dissimulation. Ext&#233;rieurement, leur quotidien &#233;tait sans histoire : on les croyait fr&#232;res. Ils &#233;taient affables et fr&#233;quentaient peu de monde, seulement quelques amis m&#233;lomanes.&lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;alit&#233;, depuis quelques ann&#233;es, Colin &#233;tait de plus en plus en proie &#224; des crises de m&#233;lancolie profonde, suivies d'enthousiasme f&#233;brile. Sans cesse pris entre la glace et le feu des d&#233;lires de son ami, Hugh &#233;tait &#233;puis&#233;. Il voyait se perdre leur vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Il se rappelle alors ce lointain voyage de fin d'&#233;tudes en Belgique, se dit que le changement sera b&#233;n&#233;fique. Le passage du Channel est d'une facilit&#233; enfantine : Hugh r&#233;ussit &#224; persuader son ami. L'histoire des aviateurs de la R.A.F. &#233;veille m&#234;me l'int&#233;r&#234;t de Colin. En Belgique, tout sera neuf : le d&#233;cor, la langue, le paysage. Ils retrouveront leurs impressions de jeunesse, &#233;tudieront Apollinaire, feront rena&#238;tre le souvenir des aviateurs. En secret, Hugh esp&#232;re reprendre leur long conciliabule, retrouver la ferveur des premiers temps de leurs amours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais chercher la bouteille d'Elixir de Spa. C'est plus fort que la prunelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des lueurs ros&#226;tres annoncent l'aube mais le ciel est lourd, il va pleuvoir. Hugh a ferm&#233; les yeux. Je me retire sur la pointe des pieds. La voiture vient les chercher &#224; midi. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a y est, il pleut. J'enfile ma cape de marche. Je pense tout &#224; coup que, demain, mes textes seront sur la table de l'&#233;diteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; est vraiment malade cette ann&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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