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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title> La falaise</title>
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		<dc:date>2024-08-30T20:02:50Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lola Vendri&#232;s</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Mes pieds pendent dans le vide. Je suis assis sur le ponton au bord de la falaise. Il vente aujourd'hui. Mes cheveux trop longs s'emm&#234;lent dans les bourrasques. Eux sont assez l&#233;gers pour s'envoler. Pas moi. Demain, s&#251;rement. Demain, peut-&#234;tre. Demain, sans doute pas. Il n'y a qu'aujourd'hui avec la honte de ces ailes ternes et minuscules. Les autres ont pris leur envol depuis longtemps d&#233;j&#224;, et moi, je reste l&#224; &#224; les regarder danser entre les nuages. J'entends les cris extatiques des plus jeunes. (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1417.jpg?1725048087' width='107' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_593 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2015-10-la_falaise-713.jpg?1725048112' width='500' height='702' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-593 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2024
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Mes pieds pendent dans le vide. Je suis assis sur le ponton au bord de la falaise. Il vente aujourd'hui. Mes cheveux trop longs s'emm&#234;lent dans les bourrasques. Eux sont assez l&#233;gers pour s'envoler. Pas moi. Demain, s&#251;rement. Demain, peut-&#234;tre. Demain, sans doute pas. Il n'y a qu'aujourd'hui avec la honte de ces ailes ternes et minuscules.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les autres ont pris leur envol depuis longtemps d&#233;j&#224;, et moi, je reste l&#224; &#224; les regarder danser entre les nuages. J'entends les cris extatiques des plus jeunes. Certains s'amusent &#224; se laisser tomber comme des pierres et n'ouvrent leurs ailes qu'au dernier moment. La mer est mortelle aux Volants. S'ils tombent, l'eau sal&#233;e les avale. Parfois je me demande si je ne ferais pas mieux de tomber &#224; d&#233;faut de voler. Demain ne viendra pas. Mes ailes n'ont pas assez de force pour me faire d&#233;coller du sol et ne grandiront pas davantage. En plus de me river &#224; la pierre, elles m'ont condamn&#233; &#224; m'appeler Gris quand tous les autres s'appellent Saphir, &#201;carlate, Orange ou Vertendre. Gris, c'est comme Blanc et Noir, c'est tr&#232;s rare. Mais pas dans le bon sens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sanglante, Noisette, Roug&#233;rable, Palargent&#8230; Ceux qui sont n&#233;s en m&#234;me temps que moi sont li&#233;s par leur apprentissage du vol. D&#233;j&#224;, quand on &#233;tait trop petits pour s'envoler, ils trouvaient la couleur de mes ailes un peu bizarre. Ils m'aimaient bien, quand m&#234;me, parce que je savais imaginer comment &#231;a serait l&#224;-haut et l&#224;-bas. C'&#233;taient nos grands sujets de conversations : l&#224;-haut, l&#224;-bas et je n'avais pas mon pareil pour allumer dans leurs yeux le feu des &#233;toiles. L'ennui, c'est qu'apr&#232;s avoir d&#233;ploy&#233; leurs ailes, mes r&#233;cits perdaient &#224; leurs yeux tout attrait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les petits Volants sont enferm&#233;s dans la falaise. Ils y attendent de grandir. En moyenne, on commence &#224; pouvoir voler au bout d'une cinquantaine de saisons. Certains partent plus t&#244;t, d'autres plus tard. Personne ne reste. Sauf moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai eu un peu d'espoir quand j'ai constat&#233; que Cieldenuit ne volait toujours pas apr&#232;s soixante-deux saisons. Il pleurait beaucoup et j'essayais m&#233;chamment de le consoler. Je lui disais qu'il serait bon de compulser ensemble les ouvrages du peuple Volant. C'&#233;tait cruel de ma part. Qui voudrait rester clou&#233; au sol, enferm&#233; dans les profondeurs de la falaise au milieu du papier sec quand les autres fendent les airs et remplissent leurs yeux du monde ? Je lui disais, regarde, moi je suis l&#224;, tu ne seras pas tout seul&#8230; Alors que c'&#233;tait justement la perspective de me ressembler qui remplissait ses yeux de larmes. Pourtant au fond de moi, je savais qu'il finirait par s'envoler pour les rejoindre l&#224; o&#249; r&#232;gnent les vents. Ses pleurs, ses g&#233;missements, ses plaintes agissaient comme autant de soufflets sur ma col&#232;re larv&#233;e. J'ai souhait&#233; son an&#233;antissement total dans le d&#233;sespoir. Mes mots le coupaient comme du papier, &#233;corchures si fines qu'on ne les voit pas &#224; l'&#339;il nu. Cela aurait pu tr&#232;s mal finir, heureusement, il s'est envol&#233; &#224; temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, je paye ma cruaut&#233;. C'est de bonne guerre. Cieldenuit a d&#233;j&#224; demand&#233; trois fois que l'on me chasse. Je ne suis d'aucune utilit&#233; &#224; la communaut&#233;. Je refuse de m'occuper des petits en bas, je refuse d'apprendre la m&#233;decine ou la cuisine, je ne participe pas aux t&#226;ches d'entretien. Depuis que la vieille Argile m'a annonc&#233; de sa petite voix chevrotante que je suis un &#171; Gris &#187; sans nuance et que je ne volerai jamais, tout ce que je fais c'est rester assis au bord de la falaise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mes parents aimants m'apportent &#224; manger, mais quand ils s'absentent longtemps, je m'en remets &#224; la pluie pour la boisson et aux rares touffes d'herbes qui poussent entre les pierres. Au d&#233;but, ce r&#233;gime me rendait malade, mais j'ai surv&#233;cu. Quand Cieldenuit passe &#224; c&#244;t&#233; de moi, il a cette manie de d&#233;ployer ses ailes parfaites. En g&#233;n&#233;ral, je suis oblig&#233; de me pousser un peu pour me pas me faire gifler par ses belles plumes d'un bleu profond mouchet&#233; de blanc. Je me dis qu'il pourrait m'&#233;jecter de mon perchoir et que &#231;a ne donnerait m&#234;me pas lieu &#224; une r&#233;union du Conseil. Quel tragique accident, mais c'&#233;tait une sale manie que j'avais de m'asseoir comme &#231;a au bord de la falaise. Mes parents pleureraient sans doute. Ils m'aiment. Ils m'ont &#233;lev&#233; gentiment, m&#234;me apr&#232;s le diagnostic d'Argile. Ils disaient, on s'en fiche, tu seras quand m&#234;me un bon petit. Tu sauras faire d'autres choses. Et moi je r&#233;pondais, je suis d&#233;sol&#233;, mais non.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le vent se fait mordant. Bient&#244;t, la falaise se fermera. Ceux qui veulent partir doivent le faire dans les prochains jours et ceux qui rentrent ne partiront plus. Il n'y aura plus que les porteurs d'enfants, les petits et ceux qui cherchent le repos. Ils peuvent voler par temps froid, mais pas tr&#232;s longtemps. Je suis redescendu exceptionnellement pour aller chercher de quoi me couvrir un peu. Je mendie les couvertures us&#233;es, les vieux oreillers&#8230; P&#226;lerose, qui est un de mes parents, m'a propos&#233; tout doucement de me construire une petite tente, ouverte sur le rebord. Mais Cieldenuit s'y oppose violemment. C'est dangereux de placer une tente sur la piste d'atterrissage, m&#234;me si plus personne ne va la fouler avant un moment, on ne sait jamais&#8230; Je suis d&#233;j&#224; une g&#234;ne suffisante. Il parle comme si je n'&#233;tais pas l&#224;. P&#226;lerose est sur le point d'exploser. Je lui prends la main. Cela faisait longtemps que je n'avais pas touch&#233; quelqu'un. Souvent quand je regarde P&#226;lerose et Jaunardent, j'ai honte. J'ai cette impulsion : devenir &#224; tout prix quelqu'un d'utile en retournant &#233;tudier la m&#233;decine aupr&#232;s d'Argile, de Bleuglacier et tous les autres anciens dont les ailes s'affaiblissent. Mais sit&#244;t que je redescends, l'odeur de vieux papier me prend &#224; la gorge et ravive ma col&#232;re. On ne me laisse plus m'approcher de la biblioth&#232;que depuis le jour o&#249; j'ai dit que je voulais la voir br&#251;ler. Ce qui est &#233;trange, c'est que ce sont les vieux gardiens des savoirs Volants qui prennent ma d&#233;fense contre Cieldenuit. Je dis &#224; P&#226;lerose que ce n'est pas grave. Que j'ai d&#233;j&#224; pass&#233; plusieurs saisons froides sans tente. Que &#231;a ira. Il r&#233;pond que cette saison, c'est diff&#233;rent parce que lui et Jaunardent ont pr&#233;vu de partir. J'avais oubli&#233;. Je hausse les &#233;paules. Il dit qu'il pense que peut-&#234;tre, en se relayant, ils arriveraient &#224; m'emmener. J'&#233;clate de rire. Cela ne doit pas sonner agr&#233;ablement car je le vois qui grimace. Je suis beaucoup trop grand maintenant pour que vous puissiez me porter. Et quand bien m&#234;me, c'est non. Je reste. J'attends. Je pourris.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il neige. C'est un &#233;v&#232;nement rare sur la falaise. Sur mes couvertures, la substance blanche et poudreuse s'amoncelle doucement. &#201;trange sensation, comme l'&#233;treinte d'un cadavre. Le froid s'insinue en silence et la neige continue de tomber. J'ai les yeux qui papillonnent. La lumi&#232;re blanche me fait mal. Je laisse retomber mes paupi&#232;res. Il n'y a rien &#224; voir de toute fa&#231;on. Plus personne n'entre, plus personne ne sort, sauf la vieille Argile, de temps en temps. Elle m'apporte des restes et des couvertures, sa derni&#232;re visite remonte &#224; quelques jours. C'est une gentille vieille Volante, Argile. Elle agit en d&#233;pit de Cieldenuit qui est rest&#233; dans la falaise pour la saison. Il para&#238;t qu'il va bient&#244;t se lier avec une partenaire. J'aime &#233;couter les potins. &#199;a me distrait d'y penser quand il n'y a plus personne. Je suis si fatigu&#233;. Je ne sens m&#234;me plus le froid, mon corps est trop engourdi. Seules mes stupides petites ailes continuent de bouger. On dirait qu'elles tentent un ultime effort pour me faire d&#233;coller. Inutile. Elles n'en sont pas capables. J'ai pens&#233; plusieurs fois &#224; les couper, mais pourquoi souffrir encore par elles ? J'endure assez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait nuit, soudain. La lumi&#232;re ne perce plus mes paupi&#232;res closes. C'est curieux. Trop t&#244;t, trop brusque et trop noir, ce n'est pas la nuit. J'ouvre les yeux. Une aile immense est d&#233;ploy&#233;e au-dessus de ma t&#234;te. Une aile noire comme les t&#233;n&#232;bres dans les caves de la falaise, comme le charbon d'au-del&#224; de la mer, comme la plume des mangeurs de cadavres. Noir est revenu et il se tient debout &#224; c&#244;t&#233; de moi. Il a l'air perplexe. Il doit se demander ce que je fais l&#224;. Je retire les couvertures et j'exhibe mes moignons gris sale. Il hausse un sourcil, mais il ne dit rien. Je ne pense pas qu'il ait compris. Il reste &#224; c&#244;t&#233; de moi longtemps et je finis par regarder ailleurs, loin devant. J'ai envie de pleurer. Gris rencontre Noir. Gris ne volera jamais, Noir s'est envol&#233; avant tous les autres et n'est jamais revenu, jusqu'&#224; aujourd'hui. Noir est une l&#233;gende. Gris aussi, mais pas dans le bon sens. J'aimerais bien qu'il comprenne et qu'il s'en aille. Nous n'avons rien &#224; faire ensemble. Alors je dis :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je m'appelle Gris. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma voix est &#233;raill&#233;e, fluette, &#224; peine audible. Je ne m'en sers pas assez.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu ne rentres pas ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Demain peut-&#234;tre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; force de vivre seul, on finit par se lancer &#224; soi-m&#234;me des plaisanteries qui ne font rire personne. Noir hausse les &#233;paules et dispara&#238;t dans la falaise. C'est tout ce que &#231;a me fait de rencontrer un mythe. Noir a douze ou treize saisons de plus que moi et quand nous n'&#233;tions pas en train de jouer &#224; &#171; je volerai jusqu'&#224;&#8230; &#187;, nous, petits Volants, r&#233;clamions &#224; corps et &#224; cris les aventures de l'extraordinaire Noir, parti plus t&#244;t et plus loin que quiconque. Le r&#233;pertoire du genre me doit beaucoup d'ailleurs. Mes histoires circulent encore parmi les plus jeunes. Mais personne ne sait qu'elles sont de moi. Mes ailes ont cess&#233; leur sarabande. Est-ce que c'est &#224; cause de Noir qu'elles s'agitaient comme &#231;a ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est revenu plus tard, avec des provisions et de quoi se construire un abri. Qu'est-ce qu'il me veut &#224; la fin ?! Qu'il aille danser avec les bourrasques et les flocons ou qu'il disparaisse dans le ventre de la falaise, mais qu'il reste loin de moi ! Il ne dit rien. Il installe sa couche juste &#224; c&#244;t&#233; de moi, l&#233;g&#232;rement en retrait. Il balaie la neige, installe du petit bois et allume un feu. Je ne peux protester. Ce n'est pas chez moi, ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je croyais que les Gris pouvaient devenir m&#233;decin, ou cuisinier. Je ne savais pas qu'on les mettait dehors. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la premi&#232;re chose qu'il me dit, ce salopard avec ses ailes titanesques. Je ne r&#233;ponds pas. Je n'ai rien &#224; dire. Il continue &#224; parler tout seul :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les petits Volants racontent de dr&#244;les d'histoires &#224; mon sujet. C'est un peu normal, je suppose, vu que je ne suis jamais revenu. Les absents ont toujours tort. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne sais pas trop pourquoi, mais sa remarque me pique au vif. Il m'&#233;nerve. Presque autant que Cieldenuit quand il &#233;tait clou&#233; au sol. Cela faisait tellement longtemps qu'on ne m'avait pas mis en col&#232;re. C'est presque agr&#233;able, de ressentir quelque chose. Alors je continue, je m'&#233;chauffe et ma voix passe le barrage de mes l&#232;vres closes :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Qu'est-ce que tu me veux ? Qu'est-ce que tu fais l&#224; ? Tu vas mourir de froid ici. Rentre ! Va-t'en ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Silence. Et puis, finalement, avec une lenteur calcul&#233;e, il r&#233;pond :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est trop petit en bas. Elles ne passent pas. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors je le regarde mieux et je comprends. Ses ailes font deux voire trois fois la taille normale. Il doit avoir du mal &#224; se d&#233;placer sur le sol. Comme elles doivent &#234;tre lourdes ! Ceci dit, c'est grand en bas. D'accord, peut-&#234;tre que, dans les couloirs, c'est un peu &#233;troit, mais&#8230; Il continue :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Et puis, je n'ai plus l'habitude de vivre enferm&#233; avec autant de monde. Trop de bruit. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il pose une gamelle sur son petit feu. Bient&#244;t, une d&#233;licieuse odeur de rago&#251;t flotte dans l'air. Mon estomac imb&#233;cile r&#233;agit au quart de tour et donne de la voix. Il gargouille bruyamment sans g&#234;ne aucune. Pour le punir, je refuse l'&#233;cuelle que me tend Noir. Il l&#226;che un soupir.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu sais, Argile se fait du souci pour toi. Elle dit que si &#231;a continue, tu ne passeras pas le froid. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Oui, elle est gentille Argile. On reste plusieurs heures, moi &#224; gargouiller de moins en moins fort, lui &#224; se taire pendant que la neige tombe toujours. Lorsque le soleil descend et que les &#233;toiles s'allument, je me l&#232;ve, je fais quelques &#233;tirements, puis je pr&#233;pare ma couche. Aujourd'hui, comme je dois retirer la neige, &#231;a me prend un peu plus de temps. Noir me regarde faire. J'ai du mal &#224; ne pas grimacer lorsque je m'allonge. J'ai beau avoir l'habitude, m'&#233;tendre sur une surface humide et froide ne m'enchante pas. Je fixe le ciel et j'essaie d'oublier Noir mais ce n'est pas facile. Il s'est lev&#233; et il s'agite &#224; c&#244;t&#233; de moi. Je ne le regarde pas. Il n'a rien &#224; faire ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Maintenant, il est couch&#233; comme moi, les yeux riv&#233;s &#224; la vo&#251;te c&#233;leste. Quand je m'en aper&#231;ois, je bondis comme un ressort. C'est la premi&#232;re fois que mon corps fait une chose pareille. Mon sang circule beaucoup plus vite et vient battre dans mes tempes. Mes ailes remuent spasmodiquement. Ma voix, un peu exerc&#233;e par les quelques phrases prononc&#233;es au cours de la journ&#233;e, sort claire et tranchante :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Qu'est-ce que tu crois que tu fais ? Pourquoi tu m'imites ? Qu'est-ce que tu me veux ? Retourne en bas ! Il y a toujours de la place pour un Volant en bas ! Ici c'est pour moi, Gris sans aile ! Laisse-moi tranquille, je ne t'ai rien fait ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pour un type mort en dedans, je trouve que tu parles beaucoup. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sans doute ce qu'ils disent en bas. Je ne r&#233;ponds rien. Je me redresse et je d&#233;cale mon nid de quelques m&#232;tres. Il ne partira pas. J'enrage. Il me regarde faire. Ses yeux sont tristes. Tellement tristes que leur &#233;clat terne me frappe de plein fouet. Je recule encore. Il sourit.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu sais vraiment rien de rien, toi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est voulu. Je ne veux pas savoir. Je veux voler. &#202;tre pareil &#224; tous les autres. Je m'enroule dans mes couvertures miteuses et je lui tourne le dos. Je ne regarderai pas les &#233;toiles ce soir. Il fait semblant de ne pas comprendre que la discussion est close. Il parle plus fort, en d&#233;tachant bien les mots, comme s'il r&#233;citait.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Blanc, heureux avec les autres. Noir, chass&#233; loin des autres. Gris, seul au milieu des autres. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il raconte longtemps ce qu'il sait &#224; propos de nous, de nos couleurs. Au bout d'un moment, je cesse de faire semblant de dormir. Je me redresse et je l'&#233;coute. J'apprends. La couleur des ailes ne d&#233;termine rien. Il y a bien quelques th&#233;ories fumeuses qui pr&#233;tendent qu'elle d&#233;finit les caract&#232;res et les compatibilit&#233;s. Pures superstitions. Je me souviens du (ou je me rappelle le) ton cat&#233;gorique de Jaunardent lorsqu'il assenait cette sentence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il avait simplement oubli&#233; de pr&#233;ciser que j'&#233;tais une des exceptions. Blanc, Noir, Gris. Les Volants &#224; Destin. Il n'existe aucun Blanc tant qu'il y a un Noir et vice-versa. &#192; une &#233;poque, quand un Noir naissait, il &#233;tait tu&#233;. Aujourd'hui, on les bannit. Ils portent malheur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Qu'est-ce que tu fais ici alors ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je vais repartir bient&#244;t. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est pas une r&#233;ponse. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Et toi ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu te comportes en banni, mais c'est encore chez toi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le vent forcit et fait grossir les vagues en contre-bas. Noir a besoin de parler. Il a besoin qu'on l'&#233;coute. Il est rest&#233; tout seul trop longtemps. Alors je tends l'oreille. Je comprends les mots et ils produisent un dr&#244;le d'&#233;cho, quelque part au niveau de ma poitrine. C'est tr&#232;s faible, mais c'est l&#224;. Comme une vibration.&lt;br class='autobr' /&gt;
Noir est revenu pour voir le parent qui l'a port&#233; et &#233;lev&#233;. Personne n'a jamais cru bon de chercher &#224; lui apprendre qu'elle &#233;tait morte des ann&#233;es plus t&#244;t. Turquoise avait &#233;t&#233; aimante malgr&#233; tout. Elle avait accompagn&#233; son fils jusqu'&#224; la moiti&#233; de son exil et elle avait beaucoup pleur&#233;. L'autre parent ne l'avait jamais beaucoup aim&#233;. Il avait honte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Noir, tout seul, loin des autres. &#192; mesure que l'eau sal&#233;e et les mots coulent, roulent et s'&#233;crasent &#224; ses pieds, Noir ram&#232;ne ses grandes ailes autour de lui, manteau de t&#233;n&#232;bres qui ne cache rien mais qui apaise. Je suis partag&#233;. Noir est bon. Il est bon pour moi. Ses larmes me font de la peine. C'est un sentiment que je red&#233;couvre. Et puis en m&#234;me temps je suis jaloux. De quoi se plaint-il ? Ses ailes sont immenses, son histoire est belle &#224; pleurer. Si on ne le veut pas ici, qu'il aille voir ailleurs. Ailleurs, c'est toujours mieux qu'ici. C'est &#233;vident. Je m'approche et je caresse ses plumes noires qui tremblent sous les sanglots et je lui dis tout, comme &#224; un Ami.&lt;br class='autobr' /&gt;
Noir a dormi longtemps apr&#232;s m'avoir gentiment cass&#233; le nez. J'aurais bien fait pareil, mais je n'ai pas la force. Alors, je lui ai arrach&#233; des plumes. On est Amis. C'est lui qui me l'a murmur&#233; &#224; l'oreille en essuyant le sang qui me coulait sur le visage. C'est comme si j'avais aval&#233; une des torches qui br&#251;lent en bas. C'est d&#233;routant. Maintenant, quand je ne regarde pas l'horizon, je regarde Noir. C'est un grand changement. Il parle plus que moi. S&#251;rement pour rattraper le temps perdu. Moi je me tais. Je n'ai toujours rien &#224; dire. On partage l'abri et la nourriture qu'il descend chercher parfois. On dirait bien que finalement je passerai le froid.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des petits sont tomb&#233;s gravement malades, Orange s'est myst&#233;rieusement froiss&#233; une aile et un incendie s'est d&#233;clar&#233; aux cuisines. Tout &#231;a bien s&#251;r, c'est &#224; cause de Noir. Forc&#233;ment. Il porte malheur. Cieldenuit s'est trouv&#233; un nouveau cheval de bataille. Il veut chasser Noir. Je ne veux pas. Mais c'est quand m&#234;me lui qui gagne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Noir m'a propos&#233; de grimper sur son dos. C'&#233;tait tentant. C'&#233;tait peut-&#234;tre la solution. Mais j'ai eu trop peur. C'est maintenant que je r&#233;alise que j'ai toujours eu peur. Demain. Demain est un gouffre sans fond tout pr&#234;t &#224; m'avaler. Je pr&#233;f&#232;re rester sur le rebord en s&#233;curit&#233; et maudire l'ab&#238;me sous mes pieds. Il m'a regard&#233; avec des yeux pleins de col&#232;re et de reproches. Il ne voulait pas rester tout seul.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;sol&#233;. Je ne peux rien pour toi. Je le regarde plonger vers la mer, se redresser au tout dernier instant. Se redresser beaucoup trop tard. En fait. Noir tombe. L'eau sal&#233;e se referme sur lui. La mer est mortelle aux Volants. Un cri d&#233;chire le r&#233;el, il me faut un moment avant de comprendre que c'est le mien. Il me faut un moment pour r&#233;aliser que j'ai saut&#233; t&#234;te la premi&#232;re. Les Volants ne flottent pas. Le poids de leurs ailes les entra&#238;ne vers le fond. Noir coule &#224; pic &#224; quelques m&#232;tres. Et moi je flotte. Et je nage. Ce n'est pas tr&#232;s compliqu&#233;. J'ai pris le coup rapidement. Mes muscles crient, hurlent, temp&#234;tent. Je leur fais violence. Je cr&#232;ve la surface mouvante et je m'enfonce loin vers les abysses. Noir ne bouge pas. Il n'essaie pas de se d&#233;battre. Il ne lutte plus. J'ai du mal &#224; le remonter et mes poumons s'enflamment. Il est lourd. Tellement lourd. L'eau est glac&#233;e. Retour en surface. Je tousse et je crache, Noir est toujours immobile. Je fixe le ciel, par habitude. Et maintenant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais oubli&#233; &#231;a. C'&#233;tait pourtant important. &#192; regarder toujours droit devant depuis le rebord de la falaise, j'ai occult&#233; ce qu'il y avait derri&#232;re. De la terre, des arbres et en bas, une plage. Le courant n'est pas tr&#232;s fort et la mer ondule comme un animal joueur. Je nage pour ne pas mourir de froid. Je nage vers la plage, en bas de la falaise et je me demande comment j'ai pu effacer tout &#231;a si longtemps. N'ai-je jamais regard&#233; ailleurs que vers le ciel ? Je suis d&#233;goulinant, transi, mais bien vivant. Noir ne bouge toujours pas. Je frappe son dos &#224; plusieurs reprises pour qu'il r&#233;gurgite le bouillon sal&#233;. Il est froid et raide. Je le tra&#238;ne encore sur quelques m&#232;tres, pr&#232;s des arbres. Je d&#233;chire leurs grandes feuilles et je l'enveloppe. Il a recommenc&#233; &#224; respirer un peu. Je suis content. Je ne sais pas faire de feu. Noir, lui saurait. Il faut pourtant que j'en allume un. Sinon tout &#231;a n'aura servi &#224; rien. Je m'escrime, je lutte, je m'acharne et je me r&#233;chauffe tout seul de l'int&#233;rieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai mis Noir &#224; l'abri dans un creux, pr&#232;s des racines d'un arbre. Il aura plus chaud. Je l'ai laiss&#233; &#233;tendu dans ce trou vert, avec le tout petit feu qui br&#251;le &#224; c&#244;t&#233; de lui. Il vivra, s'il le veut.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; un moment donn&#233;, je me suis lev&#233; pour m'enfoncer entre les arbres endormis sans me retourner. Je suis devenu un Marchant, entre ciel et MerTerre. J'emprunte un autre chemin. Je suis celui de l'entre deux. Je suis Gris, comme la poussi&#232;re des chemins. Demain est enfin venu.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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