<?xml
version="1.0" encoding="utf-8"?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Nouvelle Donne</title>
	<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
	
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?id_auteur=48&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Nouvelle Donne</title>
		<url>https://www.nouvelle-donne.net/IMG/siteon0.png?1606645713</url>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
		<height>101</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title> ELSA VALSE ET VALSERA </title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/elsa-valse-et-valsera-merci-a-louis-aragon-pour-le-titre-cantique-a-elsa</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/elsa-valse-et-valsera-merci-a-louis-aragon-pour-le-titre-cantique-a-elsa</guid>
		<dc:date>2017-03-05T18:03:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Villandry</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Elsa B., 15 ans, &#233;l&#232;ve de 3e au coll&#232;ge Saint-Exup&#233;ry, marche droit devant elle dans les rues de Paris. Comme d'habitude, sa silhouette &#224; la fois longiligne et d&#233;j&#224; f&#233;minine, son teint ensoleill&#233; piquet&#233; de taches de rousseur, ses longs cheveux bruns qui flottent au vent lui attirent les regards masculins, mais aujourd'hui, elle n'en a cure. Les yeux brouill&#233;s de larmes, elle traverse sans le voir un des plus beaux printemps de la d&#233;cennie et se heurte aux passants qui ne s'&#233;cartent pas assez vite. &#8211; &#199;a (...)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton656.jpg?1488737072' width='150' height='106' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='appendix' title='Merci &#224; Louis Aragon pour le titre (Cantique &#224; Elsa).' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_253 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2016-elsa-005-dia.jpg?1488737128' width='500' height='354' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-253 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Elsa B., 15 ans, &#233;l&#232;ve de 3e au coll&#232;ge Saint-Exup&#233;ry, marche droit devant elle dans les rues de Paris.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme d'habitude, sa silhouette &#224; la fois longiligne et d&#233;j&#224; f&#233;minine, son teint ensoleill&#233; piquet&#233; de taches de rousseur, ses longs cheveux bruns qui flottent au vent lui attirent les regards masculins, mais aujourd'hui, elle n'en a cure. Les yeux brouill&#233;s de larmes, elle traverse sans le voir un des plus beaux printemps de la d&#233;cennie et se heurte aux passants qui ne s'&#233;cartent pas assez vite.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#199;a ne va pas, mademoiselle ? &#187; demande une voix qu'elle n'entend pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle est d&#233;j&#224; loin, bouscule une m&#232;re de famille encombr&#233;e de paquets et d'enfants, qui s'indigne en vain : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ces jeunes, &#231;a ne respecte plus rien !&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette fois, elle a entendu et ricane :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; D&#233;cid&#233;ment, c'est le jour !&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle court maintenant, zigzague entre les promeneurs, r&#233;colte insultes et quolibets et finit par se jeter dans un square o&#249; elle se laisse tomber sur un banc, se d&#233;lestant du cartable dont les bretelles lui scient les &#233;paules. Elle pleure, pleure comme seuls savent pleurer les enfants, &#233;touff&#233;e par un chagrin d&#233;mesur&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autour d'elle, le printemps bourdonne d'all&#233;gresse. Des oiseaux ivres de soleil p&#233;pient &#224; tue-t&#234;te, des parfums sucr&#233;s port&#233;s par la brise viennent lui caresser les narines, des p&#233;tales jaunes et roses pleuvent sur ses cheveux. Couleurs, odeurs et rumeurs se m&#234;lent en une f&#234;te d'autant plus exaltante qu'elle est inhabituelle. C'est si rare, un vrai printemps &#224; Paris ! &lt;br class='autobr' /&gt;
En d'autres circonstances, Elsa s'en serait gris&#233;e, aurait chant&#233; avec les oiseaux, &#233;cras&#233; les fleurs dans ses paumes, l&#233;ch&#233; leur suc capiteux, hum&#233; passionn&#233;ment le vent charg&#233; de pollen. Ce matin-m&#234;me, elle dansait en partant au coll&#232;ge, l&#233;g&#232;re comme la saison, a&#233;rienne. Ce matin, elle &#233;tait encore Elsa B., adolescente sans histoire qui n'avait connu que deux drames affreux : le vilain bouton d'acn&#233; &#233;clos sur son front un soir de boum, justement un soir de boum, et le refus de sa m&#232;re de lui acheter les chaussures que tout le monde, oui, tout le monde avait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce matin, elle riait des blagues de ses copains et se pr&#233;parait &#224; jouer un tour pendable au prof d'Histoire-G&#233;o, un vieux grigou r&#226;leur et g&#226;teux qui perd les devoirs des &#233;l&#232;ves, les assomme de le&#231;ons qu'il oublie de faire r&#233;citer, dicte son cours pendant une heure sans lever le nez de ses papiers et subit en classe sans piper mot d'&#233;pouvantables sc&#232;nes de son &#233;pouse, enseignante dans le m&#234;me &#233;tablissement, qui vient lui reprocher publiquement son incurie et son ivrognerie. Excellente &#233;l&#232;ve, Elsa ne supporte pas d'avoir affaire &#224; un prof incapable et m&#232;ne campagne contre lui. Enfin, menait... Ce matin, elle avait encore quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ric D., 23 ans, surveillant au coll&#232;ge Saint-Exup&#233;ry, n'est pas tr&#232;s fier de lui. Les &#233;v&#233;nements de la journ&#233;e le tracassent, bien qu'il cherche &#224; se persuader du contraire.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la faute de cette pimb&#234;che d'Elsa, aussi. Lui n'&#233;tait anim&#233; que de bonnes intentions : quand il a voulu que les potaches l'appellent par son pr&#233;nom et le tutoient, c'&#233;tait pour cr&#233;er un courant de sympathie. &#199;a aurait sans doute march&#233; si Elsa n'avait pas dit de sa voix pointue :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais je ne vous connais pas, Monsieur. Je n'ai pas envie de vous dire &#034;tu&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle n'a pas ajout&#233; : &#171; On n'a pas gard&#233; les cochons ensemble &#187;, mais le ton y &#233;tait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vu l'ascendant qu'elle exerce sur son entourage, toute la classe l'a suivie comme un seul homme. &#201;ric en a &#233;t&#233; profond&#233;ment mortifi&#233;. Il a &#233;t&#233; tent&#233; un instant de discuter mais, peu s&#251;r de l'emporter, il a pr&#233;f&#233;r&#233; classer la jeune fille dans la cat&#233;gorie &#034;enfant g&#226;t&#233;e insupportable&#034; et l'accuser du malaise grandissant entre lui et les jeunes qu'il surveille. Il a d&#233;cid&#233; de la mettre au pas, cette petite snob un peu trop jolie, toujours attif&#233;e &#224; la derni&#232;re mode et qui toise les adultes avec arrogance, confort&#233;e encore dans son attitude sup&#233;rieure par ses brillants r&#233;sultats scolaires, les meilleurs de tout le coll&#232;ge, comme par hasard. Trop, c'est trop. Trop de charme, trop de fric, trop d'&#233;l&#233;gance, trop d'intelligence : Elsa est devenue sa b&#234;te noire et il n'attendait que l'occasion de la remettre &#224; sa place, de l'humilier. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi quand ce midi, &#224; la cantine, cette occasion s'est pr&#233;sent&#233;e, il n'a pas h&#233;sit&#233;. Il ne le regrette pas, mais tout de m&#234;me, il se demande s'il n'y a pas &#233;t&#233; un peu fort. Enfin, elle l'a bien cherch&#233;. &#201;ric impose silence &#224; ses remords et se met &#224; b&#251;cher ses cours de Sciences. Il ne s'agirait pas que ses fonctions de surveillant l'emp&#234;chent de r&#233;ussir ses examens et d'acc&#233;der au professorat, auquel il se juge destin&#233; de toute &#233;ternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elsa est toujours effondr&#233;e sur le banc du square. Un gardien est venu tourner autour d'elle mais a renonc&#233; &#224; l'importuner devant le regard furieux qu'elle lui a jet&#233;. Elle a &#233;puis&#233; toutes ses r&#233;serves de larmes mais ne peut se d&#233;cider &#224; rentrer chez elle o&#249;, pourtant, on doit commencer &#224; s'inqui&#233;ter de son retard. Oh ! ses parents ne sont pas particuli&#232;rement s&#233;v&#232;res, mais ils ne badinent pas avec la r&#233;gularit&#233; des horaires, ni d'ailleurs avec la discipline en g&#233;n&#233;ral. Ce n'est pas comme les parents de L&#233;a, qui ferment les yeux sur tout et laissent leur fille vagabonder &#224; sa guise pourvu qu'elle ne les encombre pas ! L&#233;a ne se fait pas faute d'en profiter et il est arriv&#233; &#224; Elsa de l'envier, tout en pensant honn&#234;tement que dans ce cas, laxisme et d&#233;sint&#233;r&#234;t se confondent cruellement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce soir, comme elle aimerait avoir des parents insouciants, oublieux m&#234;me, des parents qui ne se pr&#233;occupent pas de leur prog&#233;niture, des parents qui signent les carnets de correspondance sans les lire ! D'habitude, Elsa est si fi&#232;re de ses notes qu'elle choisit toujours le meilleur moment pour les pr&#233;senter &#224; son p&#232;re, le moment o&#249; il est install&#233; tranquillement dans son fauteuil, o&#249; il a le temps, o&#249; il peut appr&#233;cier &#224; leur juste valeur les performances de sa fille et les appr&#233;ciations dithyrambiques des professeurs. La derni&#232;re fois, le Principal avait ajout&#233;, apr&#232;s une s&#233;rie d'&#171; excellent, excellent, excellent... &#187; : &#171; Se compla&#238;t dans l'excellence et nul ne songe &#224; s'en plaindre &#187;. &#199;a avait fait rire son p&#232;re qui l'avait embrass&#233;e et f&#233;licit&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce soir, ce soir... Elsa est secou&#233;e de nouveau par des sanglots de d&#233;sespoir, le chagrin et l'angoisse la d&#233;figurent au point de la rendre presque laide, elle h&#233;site &#224; sortir de son cartable le fameux carnet sur lequel ce salaud de pion a &#233;crit, a &#233;crit... Elsa se souvient mot pour mot de ce billet, elle n'a pas besoin de le relire pour savoir que jamais, jamais elle n'osera le montrer &#224; son p&#232;re. Elle br&#251;le de honte et de d&#233;go&#251;t, d&#233;go&#251;t des adultes qui s'abaissent &#224; de telles vengeances (elle n'ignore pas que sa r&#233;flexion sur le tutoiement lui a attir&#233; la ranc&#339;ur du surveillant et qu'elle fait maintenant les frais de ce ressentiment), d&#233;go&#251;t de la vie qui pour la premi&#232;re fois cesse de lui sourire, d&#233;go&#251;t de tout. Elle sombre corps et biens dans la premi&#232;re mini-temp&#234;te qui vient rider la surface lisse de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ric constate avec d&#233;pit qu'il est incapable de se rappeler un mot de ce qu'il a lu et repousse avec humeur ses papiers et ses livres. L'image d'Elsa le poursuit, il n'a cess&#233; d'y penser pendant qu'il s'effor&#231;ait de s'int&#233;resser aux formules de Chimie, aux grimoires qui d'habitude le passionnent mais n'ont pas r&#233;ussi ce soir &#224; lui faire oublier le pauvre visage d'Elsa, son sourire encore cr&#226;neur mais d&#233;j&#224; proche des larmes quand il lui a remis sa diatribe en lui disant :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu feras signer &#231;a &#224; ton p&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourtant, elle ne l'avait pas vol&#233;, la petite garce, et il &#233;tait dans son droit, tout de m&#234;me, lorsqu'il l'a retenue apr&#232;s la cantine et lui a ordonn&#233; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu ramasseras les assiettes et les plats, tu les reporteras &#224; la cuisine et tu essuieras la table que vous avez laiss&#233;e dans un &#233;tat d&#233;go&#251;tant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;videmment, &#231;a ne s'&#233;tait jamais fait avant, le r&#232;glement ne stipulait pas que les &#233;l&#232;ves devaient d&#233;barrasser et nettoyer les tables. Mais il s'agissait l&#224;, &#224; son avis, d'une regrettable omission. &#201;pris de justice sociale, &#201;ric ne voyait pas pourquoi les femmes de service se coltineraient tout le sale boulot pendant que les jeunes, les mains dans les poches, iraient s'amuser en r&#233;cr&#233;ation. Et cette Elsa, avec ses airs de princesse, lui semblait toute d&#233;sign&#233;e pour accomplir les corv&#233;es que, sans doute, on avait le tort de ne pas lui demander chez elle. Il allait lui dresser le poil, &#224; cette aristocrate d&#233;daigneuse ! Et voil&#224; qu'elle lui avait r&#233;pondu :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ce n'est pas mon travail, Monsieur. Et puis, ce n'est pas moi qui ai sali la table. Vous avez bien vu, c'est les gar&#231;ons qui ont fait une bataille de petits pois. D'abord, moi, je ne les aime pas, les petits pois, je n'en ai m&#234;me pas pris. Vous n'avez qu'&#224; demander aux gar&#231;ons de venir les ramasser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et la belle de s'en aller, la t&#234;te haute, un petit sourire narquois au coin des l&#232;vres.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ric avait vu rouge. Il s'&#233;tait pr&#233;cipit&#233; aux trousses d'Elsa, avait exig&#233; qu'elle lui remette son carnet de correspondance, et &#233;crit tout d'une traite, sans r&#233;fl&#233;chir : &lt;i&gt;&#201;go&#239;ste, veule, orgueilleuse, vaniteuse, sournoise, imb&#233;cile, nombrylique et &#233;gocentrique. En un mot, une petite fille sans int&#233;r&#234;t qui ferait mieux de cesser de regarder la t&#233;l&#233; et de la remplacer par un miroir.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'&#233;tait demand&#233; tardivement si nombrilique prenait bien un y, mais il n'avait pas le temps de v&#233;rifier, trop press&#233; de jeter le carnet &#224; la figure d'Elsa et de lui intimer l'ordre de le rapporter sign&#233;, ce qu'il avait regrett&#233; quelques instants plus tard, trop tard. Pas question de se d&#233;juger devant cette mijaur&#233;e, d&#233;j&#224; trop s&#251;re d'elle et de ses pr&#233;rogatives. Qu'elle se fasse engueuler par ses parents, apr&#232;s tout. S'ils l'avaient mieux &#233;lev&#233;e, d'ailleurs, &#231;a ne serait pas arriv&#233;. &#201;ric se trouve toutes les justifications mais n'arrive pas &#224; se d&#233;barrasser du sentiment obs&#233;dant d'avoir commis une mauvaise action. Sans compter, il s'en aper&#231;oit maintenant, que les parents risquent de mal prendre cette attaque contre leur pr&#233;cieuse fille et de r&#233;agir violemment, ce qui lui causera des ennuis au coll&#232;ge. D&#233;cid&#233;ment, il s'est conduit comme un idiot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elsa a fini par sortir le carnet de son cartable et elle relit les mots corrosifs jusqu'&#224; ce que leur br&#251;lure devienne intol&#233;rable. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Et d'abord, je regarde jamais la t&#233;l&#233; &#187;, proteste-t-elle pu&#233;rilement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais elle sait bien que la question n'est pas l&#224;, ce dernier trait est trop stupide pour l'atteindre vraiment. &lt;i&gt;Veule, imb&#233;cile, sans int&#233;r&#234;t&lt;/i&gt;, voil&#224; l'inacceptable. Ce n'est pas tant la peur de la col&#232;re ou de la d&#233;ception paternelle qui la paralyse &#224; pr&#233;sent, mais l'insupportable confrontation avec cette image d'elle-m&#234;me qu'elle ne reconna&#238;t pas. Est-ce bien d'elle qu'il s'agit, d'elle, Elsa-la-belle, la vedette de la classe, l'idole de ses parents ? Elle oublie les incidents qui l'ont oppos&#233;e au surveillant et le contentieux qu'ils ont cr&#233;&#233;. Elle oublie que cette &#233;pigramme n'est qu'une vengeance, assortie de tout ce que la rancune peut entra&#238;ner d'excessif. Elle oublie qu'&#201;ric n'est qu'un jeune chien fou maladroit, &#224; peine plus adulte qu'elle, aussi sensible qu'elle au non-respect de sa personne et de ses id&#233;es. Elle n'est pas loin de penser qu'elle a peut-&#234;tre m&#233;rit&#233;, apr&#232;s tout, ce jugement destructeur dont elle se rend bien compte qu'il met en cause l'ensemble de sa personnalit&#233;. Elle a quinze ans et quand son univers s'effondre, il s'effondre d'un bloc. Le s&#233;isme qui le ravage ne laisse pas un pan de mur debout, pas une asp&#233;rit&#233; &#224; laquelle accrocher ses doigts pour ne pas glisser jusqu'au fond de l'ab&#238;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Que faire, que faire pour retrouver l'estime d'elle-m&#234;me, la joyeuse insouciance qui l'habitait il y a quelques heures encore, la certitude de plaire et d'&#234;tre aim&#233;e qui lui donnait des ailes et laissait aux passants qui la croisaient l'impression d'avoir rencontr&#233; un elfe, miraculeusement lib&#233;r&#233; des pesanteurs terrestres ? Elsa se sent lourde, lourde, elle sait que si elle se levait, elle tra&#238;nerait lamentablement les pieds comme un vieillard podagre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se l&#232;ve d'ailleurs, elle ne peut pas rester toute sa vie sur ce banc, elle se l&#232;ve mais pour aller o&#249; ? Elle vacille, ramasse machinalement son cartable dans un dernier r&#233;flexe de bonne &#233;l&#232;ve et reprend sa d&#233;ambulation aveugle. Elle enfile des rues qu'elle ne voit pas, ach&#232;ve de se perdre dans ce quartier inconnu et d&#233;bouche sur la Seine alors qu'elle s'en croyait loin. Elle h&#233;site, s'appr&#234;te &#224; rebrousser chemin, mais une force invincible la pousse &#224; descendre sur le quai, &#224; s'approcher du fleuve tentateur. Le prof de fran&#231;ais, qu'Elsa adore, a lu r&#233;cemment &#224; ses &#233;l&#232;ves un passage d'un tr&#232;s beau livre d'Aragon dont le titre lui &#233;chappe, mais dont les images lui reviennent maintenant avec une pr&#233;cision inqui&#233;tante. Il y &#233;tait question de l'Inconnue de la Seine, une noy&#233;e anonyme dont la tragique beaut&#233; s&#233;duisit un artiste au point qu'il prit un moulage de son visage fig&#233; par la mort et en r&#233;pandit les copies chez tous les marchands des quais, &#233;ternisant ainsi le souvenir de la malheureuse dont le nom resta toujours ignor&#233;. Le h&#233;ros du roman poss&#233;dait un exemplaire de ce masque, suspendu bien en vue chez lui, et le contemplait jour et nuit avec une sorte de fascination morbide, se repaissant de ce spectacle fun&#232;bre tandis que ses oreilles s'emplissaient de la rumeur du fleuve qui coulait sous ses fen&#234;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le romantisme macabre de la situation, joint au charisme du professeur, &#233;tait bien propre &#224; impressionner des adolescents en pleine crise existentielle, et si l'optimisme naturel d'Elsa lui avait jusque-l&#224; servi de garde-fou, cette barri&#232;re est en train de tomber, comme toutes celles qui prot&#233;geaient son univers bien clos des laideurs de la vie. &#550; cause, &#224; cause peut-&#234;tre de cette lecture, la noyade n'appara&#238;t pas aux yeux de la jeune fille dans sa sinistre r&#233;alit&#233;, elle ne pense ni &#224; l'atroce asphyxie, ni aux poumons qui s'emplissent d'une eau &#226;cre et naus&#233;abonde, ni aux cadavres gonfl&#233;s, mutil&#233;s par les p&#233;niches, &#224; demi putr&#233;fi&#233;s, qu'on rep&#234;che apr&#232;s des jours et des jours de d&#233;rive, quand on les rep&#234;che... Elle s'imagine plut&#244;t telle Oph&#233;lie flottant dans ses cheveux, miraculeusement intacte, plus belle encore dans la mort que dans la vie. On n'est pas s&#233;rieux quand on a dix-sept ans et Elsa n'en a que quinze, l'&#226;ge o&#249; l'on se croit abandonn&#233; de tous parce qu'un seul &#234;tre vous a trahi, l'&#226;ge o&#249; l'on se dit sinc&#232;rement : &#171; Plut&#244;t la mort que la honte &#187;. Elle se penche sur l'eau grise dont la salet&#233; ne la rebute m&#234;me pas, elle se penche de plus en plus dangereusement, elle va se laisser glisser quand une main ferme la retient par le bras, quand une voix famili&#232;re l'interpelle : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Elsa, qu'est-ce que vous faites, vous &#234;tes folle !&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se retourne d'un bloc et reconna&#238;t avec stup&#233;faction le prof d'Histoire-G&#233;o, son souffre-douleur, le rat&#233;, le minable contre lequel, hier encore, elle &#233;tait occup&#233;e &#224; monter un chahut m&#233;morable.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; C'est pas vrai ! L&#226;chez-moi ! crie-t-elle en se d&#233;battant comme une furie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l'autre tient bon, c'est une poigne de fer qui lui emprisonne le bras, elle ne l'aurait pas cru capable d'une telle force, cet avorton. Elle hurle, elle griffe, elle donne des coups au hasard de sa main libre, mais il ne la l&#226;che pas avant qu'elle ne s'effondre, hoquetant de rage et de chagrin, enfin vaincue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, il s'assied pr&#232;s d'elle, par terre, il attend qu'elle se calme et que s'apaisent les soubresauts convulsifs qui secouent encore ses fr&#234;les &#233;paules. Il ne dit rien et c'est elle qui, du fond de sa d&#233;tresse, finit par balbutier :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais qu'est-ce que vous faites l&#224;, qu'est-ce que vous faites l&#224; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; J'habite tout pr&#232;s d'ici, je viens souvent le soir me promener sur les quais. Vous voyez, &#231;a n'a rien d'extraordinaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et comme elle se tait, il encha&#238;ne :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je vous avouerai d'ailleurs que moi aussi, parfois, j'ai &#233;t&#233; tent&#233; de... disons de faire la m&#234;me chose que vous. Vous vous demandez pourquoi, n'est-ce pas ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Non, Elsa ne se demande rien, ne lui demande rien, elle est bien trop abasourdie pour cela, mais son interlocuteur semble n'en pas tenir compte et commence &#224; raconter d'une voix monocorde sa vie g&#226;ch&#233;e, la mort de son fils unique tu&#233; dans un accident de voiture (&#171; C'est moi qui conduisais, Elsa, vous comprenez ? &#187;), la haine de sa femme qui depuis quinze ans ne cesse de lui reprocher ce qu'elle appelle un meurtre, son m&#233;nage d&#233;vast&#233;, les &#233;l&#232;ves odieux, l'alcool qui console de tout et de rien, l'envie d'en finir toujours pr&#233;sente mais jamais assez forte pour mener jusqu'au geste d&#233;cisif.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne sais pas si je le regrette &#187;, conclut-il sur le m&#234;me ton uniforme dont l'absence totale de grandiloquence a peut-&#234;tre plus impressionn&#233; Elsa que le contenu du discours.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et vous, encha&#238;ne-t-il sans lui laisser le temps de r&#233;agir, et vous, qu'est-ce qui peut bien pousser une fille de votre &#226;ge &#224; vouloir mourir ? Un chagrin d'amour ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Non, murmure Elsa, c'est... c'est rien, rien du tout &#187;, ajoute-t-elle, soudain honteuse d'avoir accord&#233; tant d'importance &#224; une p&#233;rip&#233;tie anodine de l'existence, en face de l'ab&#238;me qu'elle d&#233;couvre devant elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Monsieur, Monsieur, qu&#233;mande-t-elle comme une petite fille qui a vol&#233; des pommes, vous ne direz rien, n'est-ce pas, vous n'en parlerez &#224; personne ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Bien s&#251;r que non. Il ne s'est rien pass&#233; d'ailleurs. Je vous ai rencontr&#233;e sur les quais de la Seine, nous avons bavard&#233;, c'est tout. Rentrez chez vous, Elsa, vos parents doivent &#234;tre fous d'inqui&#233;tude. Vous leur direz que je vous ai retenue apr&#232;s la classe, je confirmerai si n&#233;cessaire. &#550; demain. Et n'oubliez pas d'apprendre votre le&#231;on d'Histoire. C'est vous que j'enverrai au tableau et je ne vous ferai pas de cadeau.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui, Monsieur, merci Monsieur, au revoir, Monsieur, bredouille-t-elle mis&#233;rablement en se relevant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle h&#233;site, cherche quelque chose &#224; dire, ne trouve rien et s'enfuit en serrant son cartable sur son coeur. Elle court, les pieds ail&#233;s comme autrefois, comme hier, comme ce matin... &#201;tait-ce bien ce matin ? Que tout cela lui para&#238;t loin, englouti dans la nuit des temps avec tout ce qui a pr&#233;c&#233;d&#233; l'instant tragique de la noyade manqu&#233;e. Son enfance insouciante s'&#233;loigne d'elle &#224; toute vitesse, emport&#233;e par les flots boueux de la Seine, cadavre parmi les cadavres. Elle est entr&#233;e en quelques heures dans le monde des adultes, avec une brutalit&#233; qui la laisse pantelante, &#233;tourdie, mais vivante.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vivante !&lt;/i&gt; Elle se sent vivante, ressuscit&#233;e plut&#244;t, comme Lazare dont on lui a serin&#233; l'histoire au Cat&#233;chisme. Comme Lazare peut-&#234;tre, elle n'aura plus jamais le m&#234;me regard, mais comme Lazare aussi sans doute, elle red&#233;couvre la vie avec &#233;merveillement, moins belle que dans ses r&#234;ves de gamine, mais plus pr&#233;cieuse d'avoir &#233;t&#233; un moment menac&#233;e. Elle aspire goul&#251;ment une derni&#232;re bouff&#233;e d'air printanier et, apercevant une bouche de m&#233;tro, d&#233;gringole les escaliers, consulte rapidement le plan et saute par-dessus le portillon automatique : elle n'a ni ticket ni argent mais quand on revient de l'au-del&#224;, on ne s'attarde pas &#224; de semblables d&#233;tails. Quant &#224; la t&#234;te du contr&#244;leur &#233;ventuel si elle lui racontait son aventure... Serait-il aussi intraitable que le passeur Charon veillant sur la travers&#233;e du Styx ? (Le professeur de grec serait content de constater le succ&#232;s des l&#233;gendes mythologiques dans l'esprit de sa jeune &#233;l&#232;ve). &#171; Aujourd'hui, se dit-elle avec un humour retrouv&#233;, c'est en m&#233;tro qu'on revient du Royaume des Morts &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les voyageurs qui, eux, ne reviennent que de leur travail et ne se savent pas en si surprenante compagnie, d&#233;visagent avec &#233;tonnement cette jeune fille aux joues ravin&#233;es par le rimmel dilu&#233; dans les larmes et qui rit toute seule, les yeux ailleurs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id='nb1'&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href='#nh1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='appendix'&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Merci &#224; Louis Aragon pour le titre (&lt;i&gt;Cantique &#224; Elsa&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
