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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Faux d&#233;part	</title>
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		<dc:creator>Livia L&#233;ri</dc:creator>



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&lt;p&gt;Tu m'avais dit &#171; Partons &#187;. Nous avions fait nos bagages, malgr&#233; tout. J'avais enferm&#233; mon c&#339;ur au fond du sac, &#224; c&#244;t&#233; de l'appareil photo. Je t'avais dit : &#171; Partons, oui, malgr&#233; tout &#187;. Il fallait juste essayer de ne pas compter les kilom&#232;tres et les mois. Pourrions-nous encore nous entendre, apr&#232;s ce qui s'&#233;tait pass&#233; ? Surtout, ne pas anticiper. Se donner une seconde chance, comme on dit banalement. Bien entendu, notre histoire d'amour &#233;tait au-dessus de &#231;a, elle r&#233;sisterait aux bourrasques. Mais (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton723.jpg?1504468513' width='71' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_261 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/faux_depart-001-qualite5.jpg?1504468523' width='500' height='1065' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-261 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;	Tu m'avais dit &#171; Partons &#187;. Nous avions fait nos bagages, malgr&#233; tout. J'avais enferm&#233; mon c&#339;ur au fond du sac, &#224; c&#244;t&#233; de l'appareil photo.&lt;br class='autobr' /&gt; Je t'avais dit : &#171; Partons, oui, malgr&#233; tout &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Il fallait juste essayer de ne pas compter les kilom&#232;tres et les mois. &lt;br class='autobr' /&gt; Pourrions-nous encore nous entendre, apr&#232;s ce qui s'&#233;tait pass&#233; ? Surtout, ne pas anticiper. Se donner &lt;i&gt;une seconde chance&lt;/i&gt;, comme on dit banalement. Bien entendu, notre histoire d'amour &#233;tait au-dessus de &#231;a, elle r&#233;sisterait aux bourrasques.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais dans les circonstances qui &#233;taient d&#233;sormais les n&#244;tres, &#233;tait-ce possible ? Le voyage est toujours une &#233;preuve qui &#233;branle le couple. Que dire d'un p&#233;riple de six mois dans un pays difficile, dans des conditions pr&#233;caires ? Nous partions pour une bien longue travers&#233;e sur un navire &#224; la coque fendue. Le naufrage &#233;tait assur&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Et pourtant, renoncer paraissait impossible. Le monde &#224; deux que nous avions construit brique &#224; brique durant toutes ces ann&#233;es ne pouvait pas s'effondrer si brusquement.&lt;br class='autobr' /&gt; Puisqu'il &#233;tait pr&#233;vu de longue date que je te suive, je te suivrais. De toutes les fa&#231;ons, nous serions log&#233;s pr&#232;s de Phnom Penh par l'ONG qui t'avait engag&#233;e. Nous avions envoy&#233; notre pr&#233;avis pour l'appartement. J'avais quitt&#233; mon emploi. Rien ne m'attachait plus &#224; Paris. Tout m'attachait encore &#224; toi, malgr&#233; tout.&lt;br class='autobr' /&gt; Pourquoi avait-il donc fallu que tu te jettes dans les bras de l'ami de toujours juste avant notre grand d&#233;part, au seuil de notre grand projet ?&lt;br class='autobr' /&gt; Depuis que j'avais appris ta liaison avec Fabien, &#231;a tournait &#224; l'orage au fond de moi. Les coups de tonnerre grondaient, mena&#231;ants. Mais la temp&#234;te n'&#233;clatait pas. Je n'arrivais pas &#224; te dire mon amour et ma haine inextricablement m&#234;l&#233;s. Tu n'as pas su comme &#233;tait profond le pr&#233;cipice de ma souffrance. Je suis toujours rest&#233; comme &#224; distance de mes sentiments, incapable de dire mes joies comme mes col&#232;res. C'est d'ailleurs ce que tu me reprochais : &#171; Tu sembles si lisse, Beno&#238;t. Rien ne t'atteint jamais. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Tu &#233;tais ma pire ennemie, tu me faisais atrocement souffrir, et pourtant je ne pouvais pas imaginer ne pas te suivre au Cambodge. Je ne parvenais pas &#224; faire le deuil de nos projets. Nous avions planifi&#233; ce voyage ensemble. Je t'avais pouss&#233;e &#224; accepter cette mission humanitaire ; tu aimais tellement te d&#233;vouer aux d&#233;munis, aux opprim&#233;s. Je faisais en quelque sorte partie int&#233;grante de ta d&#233;cision.&lt;br class='autobr' /&gt; En d&#233;pit de la douleur accablante, une vie sans toi &#233;tait inimaginable. Tu ne pouvais pas partir sans moi, malgr&#233; tout.&lt;br class='autobr' /&gt; Une semaine avant le d&#233;part, nous avons fait cette petite r&#233;ception. Au menu : poisson amok et riz au gingembre, pour mettre nos invit&#233;s dans l'ambiance. Les senteurs d'Asie envahissaient la cuisine. Nous avons fait comme si de rien n'&#233;tait. Il s'agissait de ne pas perdre la face. Mais la tension dans l'air &#233;tait plus que palpable. Fr&#233;d&#233;ric s'en est imm&#233;diatement rendu compte : &#171; Tout se passe bien, Beno&#238;t ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette &#187;. Un peu plus tard, il m'a demand&#233; : &#171; Et Fabien, il ne vient pas ? Il aurait quand m&#234;me pu vous saluer avant votre grand d&#233;part &#187;. L&#224;-dessus, j'ai fondu en larmes. Lamentable, un homme qui pleure dans la cuisine et se mouche avec du sopalin, pendant que les invit&#233;s plaisantent dans la pi&#232;ce d'&#224; c&#244;t&#233;. Leurs &#233;clats de rire me lac&#233;raient l'estomac. Les blagues se sont arr&#234;t&#233;es net lorsqu'ils m'ont vu revenir au salon avec ces yeux d'accabl&#233;. Ce soir-l&#224;, nos amis sont partis t&#244;t ; et pourtant, ils ne devaient plus nous revoir de plusieurs mois.&lt;br class='autobr' /&gt; La date du d&#233;part approchait comme le d&#233;nouement d'une trag&#233;die grecque. A l'appartement, nous vivions sous une ligne &#224; haute tension. Les quelques mots que nous &#233;changions gr&#233;sillaient dans l'atmosph&#232;re. Jusqu'alors, tu m'avais cont&#233; par le menu tous les d&#233;tails de ta mission sur le terrain aupr&#232;s des enfants handicap&#233;s, tes &#233;changes avec ton futur chef, les escapades que nous pourrions faire de temps &#224; autre dans l'int&#233;rieur du pays. D&#233;sormais, tu n'avais plus que quelques paroles efficaces : passeports, moustiquaires, nivaquine, livres &#224; emporter. Nous &#233;tions deux &#233;trangers bancalement unis dans un m&#234;me projet.&lt;br class='autobr' /&gt; La possibilit&#233; m&#234;me de ne pas partir n'avait jamais &#233;t&#233; &#233;voqu&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt; Et le matin du d&#233;part, nous sommes partis, effectivement. Dans le taxi qui nous menait &#224; l'a&#233;roport, nous avons observ&#233; en silence le d&#233;filement des bandes blanches sur le bitume, chacun d'un c&#244;t&#233; de la voiture. Le chauffeur n'a m&#234;me pas essay&#233; d'engager la conversation.&lt;br class='autobr' /&gt; Au comptoir, en revanche, l'h&#244;tesse se voulait aimable. Dans une esp&#232;ce de sourire, tu lui as tendu avec d&#233;termination nos deux billets et nos passeports. Tu t'affairais, ravalant tes interrogations.&lt;br class='autobr' /&gt; J'ai marqu&#233; un temps d'arr&#234;t. Pendant plusieurs minutes, j'ai fix&#233; mes pieds du regard.&lt;br class='autobr' /&gt; Et je n'ai pas r&#233;ussi &#224; d&#233;poser mon bagage sur le tapis roulant. Puis j'ai pris une grande inspiration :&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Va. Pars au Cambodge. Que la vie te prenne par la main &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Et je n'ai plus voulu te regarder. J'ai senti ton dos qui s'&#233;loignait vers la salle d'embarquement.&lt;br class='autobr' /&gt; Je n'ai jamais pu d&#233;faire mon sac. Mon c&#339;ur est toujours enferm&#233; dedans.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Moanaviri</title>
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		<dc:creator>Livia L&#233;ri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; C'est inconcevable, ces indig&#232;nes vont me faire perdre raison ! Sont-ils donc incapables de respecter les jours d'arriv&#233;e ?! &#187; Par r&#233;flexe, Hubert Legibelin jette un &#339;il au bracelet-montre inutile qu'il a gard&#233; au poignet. Cela fait neuf jours qu'il revient &#224; chaque lever de soleil sur la jet&#233;e du port de Rapa. Neuf jours que la surface du lagon est invariablement bleue, &#233;tale, et vide. Jamais un cargo en vue. D&#233;cid&#233;ment, il savait que six mois pour une telle mission, c'&#233;tait d&#233;raisonnablement court. (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton675.jpg?1493658037' width='150' height='102' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_255 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2017-moanaviri-001.jpg?1493658047' width='500' height='338' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-255 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est inconcevable, ces indig&#232;nes vont me faire perdre raison ! Sont-ils donc incapables de respecter les jours d'arriv&#233;e ?! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Par r&#233;flexe, Hubert Legibelin jette un &#339;il au bracelet-montre inutile qu'il a gard&#233; au poignet. Cela fait neuf jours qu'il revient &#224; chaque lever de soleil sur la jet&#233;e du port de Rapa. Neuf jours que la surface du lagon est invariablement bleue, &#233;tale, et vide. Jamais un cargo en vue. D&#233;cid&#233;ment, il savait que six mois pour une telle mission, c'&#233;tait d&#233;raisonnablement court.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son projet d&#233;pos&#233; aupr&#232;s de l'Institut Oc&#233;anographique, il avait d'ailleurs sollicit&#233; un financement pour une mission d'un an. Il savait que les d&#233;placements constitueraient son probl&#232;me principal. Peut-&#234;tre qu'un jour des lignes a&#233;riennes m&#232;neraient jusqu'&#224; ces confins du monde ? Pour l'heure, en sus des deux mois de travers&#233;e vers Tahiti, il fallait bien compter un mois suppl&#233;mentaire pour rejoindre l'atoll de Fa'avu et sa cinquantaine pr&#233;sum&#233;e d'habitants. Le cargo mensuel de Tahiti faisait un arr&#234;t de deux jours sur chacune des principales &#238;les des Australes. Rimatara, Rurutu, Tubuai, Raivavae. Une fois &#224; Raivavae, on d&#233;pendait du bon vouloir du capitaine du &lt;i&gt;Taara Nui&lt;/i&gt;, qui, environ tous les mois, transbordait quelques marchandises vers l'&#238;le haute de Rapa. Arriv&#233; l&#224;, il faudrait faire preuve d'imagination pour trouver un moyen de franchir les cinquante deux milles marins qui s&#233;paraient encore Rapa de sa toute petite s&#339;ur Fa'avu, qui enfin appara&#238;trait timidement &#224; fleur d'eau. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'escarcelle attribu&#233;e au scientifique ne pesait pas bien lourd. Il &#233;tait donc parti seul, et voyagerait au plus juste. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le temps aussi &#233;tait juste. A force de rogner sur le budget logistique, il risquait de faire chou blanc. Il fallait absolument arriver avant le 22 septembre, jour de l'&#233;quinoxe, o&#249; se produiraient les fameuses &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt; &#8211; terme qu'Hubert avait toujours trouv&#233; tr&#232;s approximatif de traduire par &lt;i&gt;tr&#232;s grandes mar&#233;es&lt;/i&gt;. Inimaginable de manquer cela. Les prochaines &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt; auraient lieu dans 52 ans ; Hubert n'y serait pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La peste soit de ce cargo ! Pourquoi diable une telle d&#233;veine ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il avait le sentiment d'attendre depuis plusieurs vies, et de passer &#224; c&#244;t&#233; de la sienne. Tout ce bleu lui brouillait la vue et l'entendement. Il &#233;tait &#224; deux doigts de fondre en larmes, ou de commettre quelque acte d&#233;sesp&#233;r&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pourquoi tu plantes ton couteau dans le temps, Fr&#232;re ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je vous demande pardon ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui, pourquoi tu veux la mort du temps ? Le temps, il vit, il meurt pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais le temps est bien capricieux. Je n'ai pas le temps, moi ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les hommes, ils peuvent pas abattre le temps. La science n'attend pas ! Je dois absolument arriver &#224; temps pour les &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; C'est pour &#231;a que tu es press&#233; ? Les &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt; elles t'attendront, t'inqui&#232;te pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Elles attendront ?! C'est dans moins de huit jours, et c'est moi qui suis toujours l&#224; &#224; attendre ce fichu cargo !&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ma pirogue &#224; balancier, elle t'attendait, justement. Viens, je t'emm&#232;ne &#224; Fa'avu.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Sur le champ ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le temps est press&#233;, il attend pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Hubert n'aurait pas imagin&#233; la travers&#233;e si longue. Il n'&#233;tait plus en mesure de d&#233;compter pr&#233;cis&#233;ment les heures ni les jours ; sa montre s'&#233;tait arr&#234;t&#233;e, et il ne savait plus combien il avait dormi. &#192; l'heure qu'il &#233;tait &#8211; qu'il &lt;i&gt;devait&lt;/i&gt; &#234;tre &#8211; n'aurait-il pas &#233;t&#233; logique qu'ils aient au moins franchi le rocher Temarai ? Pourtant, le p&#234;cheur ramait vigoureusement, de jour comme de nuit. Il ne prenait aucun repos. Au lieu de quoi, il prof&#233;rait de temps &#224; autre quelque proverbe inqui&#233;tant, qui lui insufflait comme une &#233;nergie nouvelle : &#171; Le corail cro&#238;t, le palmier pousse, mais l'homme dispara&#238;t &#187; ; ou encore &#171; Le mort va compter les &#233;toiles et il reviendra quand il les aura toutes compt&#233;es &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans une semi-inconscience, Hubert avait retourn&#233; dans sa t&#234;te ces chiffres improbables, qui &#233;taient comme ballot&#233;s par les flots. Un coefficient de mar&#233;e de 130, avait-on jamais entendu cela ? Et surtout dans ce coin du monde o&#249; le ph&#233;nom&#232;ne des mar&#233;es &#233;tait habituellement quasi imperceptible&#8230; Cette donn&#233;e contredisait toutes les &#233;quations pos&#233;es par les oc&#233;anographes. Pourtant, quel autre chiffre pouvait justifier le marnage exceptionnel enregistr&#233; par Eug&#232;ne-Marie Blaise au cours de son exp&#233;dition de 1896, lors des derni&#232;res &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt; ? Hubert devait absolument observer cela de ses propres yeux. L'oc&#233;an qui viendrait gonfler le lagon, le lagon qui p&#233;n&#233;trerait jusqu'aux entrailles de l'&#238;le. Hubert voulait voir la mer se retirer et laisser derri&#232;re elle le platier d&#233;couvert, et, prises au pi&#232;ge des basses-eaux du lagon, les incroyables esp&#232;ces de requins de haute mer qu'on ne voit jamais sur les c&#244;tes, requin-p&#232;lerin, requin-renard, requin-baleine, requin-marteau &#224; la gueule &#233;trange, requin-tigre terrifiant... Il voulait voir le gouffre qui s'ouvre derri&#232;re la barri&#232;re de corail quand la mer se retire. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Rame, p&#234;cheur, rame ! La Science est suspendue au tranchant de ta pagaie ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Et manquer les c&#233;r&#233;monies du &lt;i&gt;Moana'poe&lt;/i&gt; ? Voil&#224; qui porterait un coup fatal &#224; la Th&#233;orie Syst&#233;mique des Climats et Mar&#233;es. La communaut&#233; scientifique attendait avec impatience les argumentations qui r&#233;futeraient d&#233;finitivement ces contes absurdes colport&#233;s par les voyageurs du si&#232;cle pass&#233;. Ceux-l&#224; avaient pris pour argent comptant les explications indig&#232;nes, les pseudo-cosmogonies selon lesquelles, lors des tr&#232;s grandes mar&#233;es, le ma&#238;tre-oc&#233;an Moana Nui effondre les eaux pour envoyer aux hommes ses messagers des profondeurs. La m&#233;taphore &#233;tait certes pittoresque, mais quelles fadaises ! Hubert croyait avoir vaguement compris que, lors de ces &#233;pisodes, les requins de haute mer s'approchant des c&#244;tes &#233;taient cens&#233;s &#234;tre des sortes de &#171; r&#233;gisseurs &#187; du cycle des mar&#233;es, de l'espace et du temps. Mais le principe explicatif &#233;tait pour le moins sibyllin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dire que la toute naissante ethno-oc&#233;anographie pr&#233;tendait en revenir &#224; une interpr&#233;tation contextuelle des ph&#233;nom&#232;nes tidaux, s'appuyant sur la prise en compte des repr&#233;sentations indig&#232;nes ! Il fallait qu'un scientifique, un vrai, coupe court &#224; de telles &#233;lucubrations. Hubert Legibelin serait celui-l&#224;. Nonobstant quelques divergences th&#233;oriques minimes, il abondait dans le sens des hypoth&#232;ses d'E.-M. Blaise, qui attribuait la na&#239;vet&#233; de cette vision du monde indig&#232;ne au manque de contact des Fa'avu avec le progr&#232;s scientifique et technique, et &#224; la m&#233;connaissance la plus &#233;l&#233;mentaire des m&#233;canismes astronomiques r&#233;gissant les mar&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le lit de l'oc&#233;an, le temps s'&#233;tirait encore et encore, se riant des ratiocinations et des impatiences de l'homme de science. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; P&#234;cheur, est-ce la bonne route ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; La route est trac&#233;e d'avance, elle se change pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais aucune des coordonn&#233;es ne concordait. La boussole devait avoir perdu le nord ; le sextant mentait, sans aucun doute. Le soleil s'&#233;tait &#233;gar&#233; dans sa course.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais que me racontes-tu ? Il faudrait filer droit au sud-sud-est ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; La route prend son temps et son chemin. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais je n'ai pas le temps, moi ! File au plus vite sur Fa'avu. Tu vas faire &#233;chouer ma mission, c'est criminel !&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu dois faire confiance, fr&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
La pagaie trancha l'eau encore des milliers et des milliers de fois, avant que le p&#234;cheur ne se redresse et pointe l'horizon.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Regarde l'atoll en face ; c'est l&#224; nous allons.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Est-ce bien Fa'avu ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Il est plus temps. As-tu remarqu&#233;, les nuits maintenant plus longues que les jours ? C'est l&#224; notre course s'arr&#234;te. Bienvenue &#224; Moanapiti. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tueur d'exp&#233;dition ! Obscurantiste ! Je te maudis d'avoir entrav&#233; les progr&#232;s de la science. Que ton &#226;me porte &#233;ternellement le rocher pesant de ton m&#233;fait !&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Descends, et tu attendras.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec rage, Hubert bondit sur le sable. Quoi de plus d&#233;sesp&#233;rant que de se retrouver pieds et poings li&#233;s, retenu de force sur un &#238;lot pel&#233; et d&#233;peupl&#233;, &#224; la merci d'un p&#234;cheur fruste, malhonn&#234;te et anthropophage, sans aucun doute ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant que le savant hors de raison prof&#233;rait son chapelet d'anath&#232;mes contre les pirogues &#224; balancier, Fa'avu, l'immangeable rago&#251;t de ch&#232;vre au lait de coco, les idoles de Rapa Nui, tous les totems d'Afrique, les bonzes d'Angkor Vat, le p&#234;cheur mit pied &#224; terre avec la plus grande dignit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il pointa son doigt en direction du soleil ; et imm&#233;diatement la mer monta, immense, &#233;nergique, charriant avec elle tous les poissons et mammif&#232;res marins de la cr&#233;ation. Une seconde fois, le p&#234;cheur pointa son doigt vers le ciel, et la mer redescendit, immense, &#233;nergique, charriant avec elle tous les v&#233;g&#233;taux et coraux de la cr&#233;ation. On entendit comme un grondement montant du lagon. La t&#234;te d'Hubert bourdonna de messages aux syllabes distinctes mais ind&#233;chiffrables, prononc&#233;s de la voix du requin-tigre, du requin-marteau, ou peut-&#234;tre m&#234;me du requin-baleine. Les digues de la raison rompaient. Les raisonnements se fracturaient. Les &#233;quations larguaient les amarres. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des profondeurs de l'&#238;le d&#233;ferl&#232;rent des flots d'hommes, de femmes, d'enfants, qui vinrent se ranger en cercles concentriques autour du p&#234;cheur. De cette mar&#233;e humaine s'&#233;levait la clameur continue &#171; Ha&#233;, ha&#233;, Moana Nui, ha&#233; ! Ha&#233;, ha&#233;, Moana Nui ! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Alors le p&#234;cheur se retourna vers Hubert Legibelin, qui n'avait trouv&#233; d'autre recours que d'invoquer les puissances sup&#233;rieures de l'Institut : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le temps, l'oc&#233;an, Moana Nui, c'est moi. Les &lt;i&gt;moanaviri&lt;/i&gt;, c'est moi. Je d&#233;cide. Maintenant tu sais. Tu peux r&#233;&#233;crire tous les grands parchemins chez toi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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