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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Gregor</title>
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		<dc:date>2025-12-01T10:46:36Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu &lt;br class='autobr' /&gt;
Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1465.jpg?1764586003' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=uQER_obdeNE&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_611 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/gregor1.jpg?1764585952' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-611 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une barri&#232;re couch&#233;e sur son berceau de fer, un simple tube peint de rouge et de blanc, comme un jouet d'enfant, une aire de stationnement, une tour de guet, &#233;chafaudage de troncs et de planches coiff&#233; d'une batterie de projecteurs qui fouillent les &#233;boulis et le ciel. Plus loin, des baraquements sans &#233;tage aux toits de t&#244;les ondul&#233;es entourent une placette o&#249; se dresse un m&#226;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des bouff&#233;es de musique syncop&#233;e s'&#233;chappent par une porte qui bat en faisant tanguer un petit pannonceau accroch&#233; dessus &#034; Chef de camp. Frapper avant d'entrer&#034;. Le chef du camp, c'est Gr&#233;gor. Frapper avant d'entrer, c'est lui qui l'a fait ajouter. &#199;a lui laisse le temps de d&#233;crocher son k&#233;pi, d'enfiler sa vareuse, de se donner l'aspect qu'il faut, de l'autorit&#233; qu'il repr&#233;sente dans ce coin perdu de roches &#233;boul&#233;es et de flancs de montagnes tourment&#233;s qui le prot&#232;gent des ennemis. Un jour, il le sait, ils viendront. Il apercevra au bout de la route la poussi&#232;re soulev&#233;e par les chenilles des tanks et puis la longue file de monstres d'acier indiff&#233;rents s'avancera vers lui, le char de t&#234;te s'arr&#234;tera, la gueule du canon cherchera son regard et il sera mort, pulv&#233;ris&#233;. S'il a le temps, il donnera l'alerte &#224; ceux de la caserne en bas, dans la plaine&#8230; S'il a le temps, avant d'&#234;tre &#233;cras&#233; par les bombes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#233;gor se chauffe les mains sur le petit po&#234;le qui ronfle pendant que la musique d'Am&#233;rique, les chants rauques des noirs des plantations de coton, des esclaves comme lui, s'envolent du vieux tourne-disque. Il passe des heures dans son bureau, devant le registre. Sa mission, c'est de faire le tri parmi tous ceux qui se pr&#233;sentent au poste fronti&#232;re. Ils ont l'aspect rassurant de voyageurs, de repr&#233;sentants de commerce, d'immigrants sans probl&#232;me, mais des espions se cachent parmi eux. Il doit tout noter, nationalit&#233;, provenance, destination, copie des pi&#232;ces d'identit&#233;, date d'arriv&#233;e. Un travail m&#233;ticuleux, fastidieux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dieu merci, il y a Anna. Le lundi, Anton monte de la caserne pour le controle et les transmissions. Et dans sa voiture, il y a Anna. Une prostitu&#233;e. Anna sent la marjolaine, les fleurs s&#233;ch&#233;es, le tilleul, &#231;a d&#233;pend. Au milieu des airs d'Am&#233;rique, Gregor oublie tout, c'est comme s'il l'aimait ; elle, elle s'en fout, il lui parle, elle un peu. Il essuie d'un revers de main la bu&#233;e des vitres, les cr&#234;tes des montagnes flottent dans le ciel bleu, les merles picorent les miettes de pain qu'il jette le matin devant sa porte. Il se dit que le printemps arrive, des petites fleurs vont bient&#244;t &#233;clore, tous les ans c'est pareil, des p&#226;querettes, presque aussit&#244;t dess&#233;ch&#233;es, arrach&#233;es par le vent&#8230; Anna, je t'en supplie, parle-moi. Ce salaud d'Anton a gar&#233; son auto devant la porte, il laisse tourner le moteur, il le fait expr&#232;s et quand il klaxonne, elle prend son petit sac et se sauve. Alors, Gegor relit une fois encore la liste des voyageurs qui attendent, l&#224; bas, dans le baraquement de transit et qui veulent partir loin du col, loin de lui, vers la vie, vers toutes les Anna du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jours que je suis l&#224;, arr&#234;t&#233;, comme paralys&#233; sur cette limite, cette bande d'espace bleu et froid que le soleil du matin fait vibrer, qui s&#233;pare les rochers ins&#233;parables, les hommes identiques, qui change le nom de la m&#234;me rivi&#232;re. Je partage un baraquement avec d'autres voyageurs, des gens r&#233;sign&#233;s, silencieux, je ne sais ni d'o&#249; ils viennent ni o&#249; ils vont, pourquoi ils sont l&#224;. Ils attendent, comme moi, l'autorisation de poursuivre leur route sur la terre du pays de Gregor. Assis sur des bancs contre la paroi de bois, nous &#233;coutons le vent. Parfois, quelque part tinte une clochette, parfois une d&#233;flagration claque dans la montagne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas de bagages et mon d&#233;nuement a &#233;veill&#233; les soup&#231;ons de Gregor. Il a confisqu&#233; mes papiers, mon passeport et les quelques dollars qui me restent. Quand je marche dans la cour, il observe mes gestes, grogne quand je m'&#233;loigne, et quand je reviens vers lui, il hausse les &#233;paules et se tourne vers le sommet des montagnes. Demain, j'essaierai de franchir la fronti&#232;re. J'attends.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui aussi, il attend. Tous les matins, il sort en tra&#238;nant les pieds au son de l'hymne national que crachote le vieux tourne-disque. Il d&#233;plie lentement le drapeau, le hisse en silence jusqu'en haut du m&#226;t et moi je lance de loin un grand bonjour et je lui demande comment va le ciel, pour plaisanter. Il attache lentement la corde du drapeau, il ne r&#233;pond pas. Le ciel lui fait peur. Hier, il m'a dit que l&#224;-haut un satellite filme en permanence le mouvement des visages, des yeux, des l&#232;vres, que la moindre expression est mise en archive, &#233;tiquet&#233;e et ajout&#233;e au dossier de chacun. Je me demande s'il se fout de moi. Non, il y croit vraiment &#224; cette histoire. D'apr&#232;s lui, la fronti&#232;re monte tout droit dans le ciel, une muraille de verre infranchissable o&#249; s'&#233;crasent les oiseaux de passage, une barri&#232;re invisible plus haute que les sommets des monts Drietz. Le matin, il cherche avec ses jumelles les &#233;claboussures de sang sur le miroir. Ce sont les &#233;boulis de roches rouges sur les pentes glac&#233;es de la montagne, mais il a perdu la raison. Quelles taches de sang cherche-t-il ? De son &#233;criture fine aux hampes arrondies, il note sur les pages du registre tout ce qu'il a vu. Un coup de tampon, il pose son stylo, un soupir, il ferme le registre, il regarde par la fen&#234;tre... Un jour, peut-&#234;tre, si ses rapports donnent satisfaction &#224; la hi&#233;rarchie, il sera mut&#233; dans une garnison des plaines, loin des fronti&#232;res et le grand miroir ne se dressera plus dans son ciel. Gregor attend depuis si longtemps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne doit pas savoir ce qui est arriv&#233; hier. J'ai trouv&#233; un passeport, dans la cour, sur la terre battue. Au nom de Antoine Giltras. C'est le mien, avec le cachet du poste fronti&#232;re. Que fait-il l&#224; ? Qui l'a d&#233;pos&#233; au milieu de la cour, au pied du mat ? Pourquoi ? Gregor s'approche de moi. M'a-t-il vu ramasser le passeport ? Dans ses yeux je vois passer comme une supplique, une incompr&#233;hension, un regret. Quelle d&#233;gaine il a, ce pauvre Gr&#233;gor, les bottes mal lac&#233;es, la vareuse froiss&#233;e, le k&#233;pi pos&#233; en haut de la t&#234;te comme une couronne. Son regard me dit ne t'en vas pas, reste un peu... Ailleurs, dans un autre temps, nous aurions pu &#234;tre amis. Quelque chose nous rapproche, mais je ne sais quoi. Il vit dans ce hameau de t&#244;les et de vent depuis si longtemps&#8230; Bient&#244;t je franchirai la fronti&#232;re, je m'en irai, loin de ces baraquements, de Gregor, de sa folie et du vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il dort, c'est le moment. J'ai franchi la barri&#232;re, simplement. Pas question de m'attarder. Le vent de la montagne me pousse. Je marche le long des pentes bleues des monts Drietz, je grimpe le sentier &#224; l'odeur de menthe et de crottin. Maintenant, le soleil s'est lev&#233;, j'atteins la premi&#232;re cr&#234;te. Je pense &#224; Gregor, tout seul au poste fronti&#232;re. Peut-&#234;tre a-t-il pos&#233; mon passeport sur le sol de la cour pour que je puisse m'enfuir, passer la fronti&#232;re. Des tranch&#233;es profondes remplies de neige g&#234;nent ma marche. Le soleil br&#251;le mon dos, une douleur me transperce, je vacille, je tombe. Mon sang coule sur les mottes de terre, sur la neige. Pourquoi ? J'ai chaud, le froid qui vient me para&#238;t d&#233;livrance...&lt;br class='autobr' /&gt;
En bas, au pied de la montagne, Gregor, songeur, abaisse son fusil &#224; lunette qui fume dans l'air frais du matin. Antoine Giltras dort dans un sillon de neige et les taches de son sang &#233;claboussent les pentes glac&#233;es des monts Drietz.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> La petite sorci&#232;re et Albert le revenant</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/la-petite-sorciere-et-albert-le-revenant</link>
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		<dc:date>2023-10-06T17:58:35Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois une penderie ferm&#233;e &#224; cl&#233; depuis de longues ann&#233;es. Cinquante, soixante, quatre-vingts ans, peut &#234;tre&#8230; Une penderie remplie &#224; ras bord des v&#234;tements d'une vieille grand-m&#232;re disparue depuis longtemps en laissant derri&#232;re elle le silence du temps et une petite sorci&#232;re au corps souple, habill&#233;e de drapages l&#233;gers, de dentelles et de lin blanc. Elle l'avait appel&#233;e Courant d'air. Courant d'air &#233;tait son esclave et avait une mission : la venger, en faisant le malheur des gens, de la vie (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1370.jpg?1696615062' width='150' height='143' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_583 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/la_petite_sorciere.jpg?1696615069' width='500' height='475' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-583 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2023
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois une penderie ferm&#233;e &#224; cl&#233; depuis de longues ann&#233;es. Cinquante, soixante, quatre-vingts ans, peut &#234;tre&#8230; Une penderie remplie &#224; ras bord des v&#234;tements d'une vieille grand-m&#232;re disparue depuis longtemps en laissant derri&#232;re elle le silence du temps et une petite sorci&#232;re au corps souple, habill&#233;e de drapages l&#233;gers, de dentelles et de lin blanc. Elle l'avait appel&#233;e Courant d'air. &lt;br class='autobr' /&gt;
Courant d'air &#233;tait son esclave et avait une mission : la venger, en faisant le malheur des gens, de la vie mauvaise qu'elle-m&#234;me avait eue sur la terre. Et pendant toutes ces ann&#233;es, la voix de la vieille grand-m&#232;re avait appris &#224; sa petite sorci&#232;re toute une gamme de m&#233;chancet&#233;s. Courant d'air savait faire disparaitre d'un coup de baguette magique un chien qui aboie, un chat qui miaule, un b&#233;b&#233; qui crie et m&#234;me un passant qui se tait mais dont la t&#234;te ne revenait pas &#224; sa maitresse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour o&#249; un enfant curieux avait trouv&#233; la cl&#233; et ouvert la penderie endormie derri&#232;re ses grandes portes ferm&#233;es depuis si longtemps qu'elles semblaient des peintures en trompe l'&#339;il, Courant d'air &#233;tait aussit&#244;t sortie en bousculant les boites &#224; chapeaux, les robes, les manteaux, les jupes &#224; fleurs qui sentaient la moisissure et le vieux printemps. Elle avait respir&#233; avec d&#233;lice l'air frais de la chambre, la t&#234;te lui tournait.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; Reviens imm&#233;diatement, avait ordonn&#233; la voix de la grand-m&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Courant d'air &#233;tait retourn&#233;e dans la penderie, au milieu du capharna&#252;m de vieilles chaussures embauch&#233;es au vernis &#233;caill&#233;, de porte manteaux, de boites &#224; chapeaux, de robes et de dentelles. &lt;br /&gt;&#8212; &#201;coute-moi bien, petite &#233;cervel&#233;e, je ne le dirai pas deux fois, ton r&#244;le est simple, ta mission claire. Fais ce que je t'ai ordonn&#233; et n'attends pas. Tu as bien compris ? &lt;br /&gt;&#8212; Oui, maitresse, je me d&#233;p&#234;che, j'ob&#233;irai&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Allez, va, maintenant tu peux sortir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nuit et jour, la voix lointaine r&#233;p&#233;tait sa vieille rengaine et Courant d'air tremblait comme un vieux rideau que le vent agitait. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et tous les jours que Dieu faisait, elle alignait les m&#233;chancet&#233;s. Quand le temps &#233;tait glac&#233;, elle &#233;teignait les chemin&#233;es, quand la tristesse vous prenait, elle faisait passer &#224; la t&#233;l&#233; des films tristes pour vous faire pleurer, quand vous marchiez sous la pluie, elle faisait s'envoler les parapluies, elle d&#233;traquait les pendules pour que les gens ratent les trains et quand ils se sentaient bien, elle envoyait trente-six douleurs pour qu'ils aient mal et peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Courant d'air avait un secret. Tout au fond de la penderie, entre des brins de lavande dess&#233;ch&#233;s par les ans, accroch&#233; entre les robes et les manteaux, pendait un costume. Un splendide costume d'homme. Et la petite sorci&#232;re &#233;tait tomb&#233;e amoureuse de cet habit perdu au milieu des v&#234;tements de la vieille grand-m&#232;re. Courant d'air fr&#244;lait, caressait, fr&#244;lait encore ce costume dont l'odeur d&#233;licate, fraiche, ent&#234;tante, douce, un peu poivr&#233;e ne pouvait &#234;tre que celle d'un beau jeune homme. Qu'&#233;tait-il devenu et pourquoi ce costume tout seul au milieu des robes, manteaux, capuches de la vieille grand-m&#232;re ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant les longues nuits o&#249; elle entendait au loin, &#233;touff&#233; par les tissus et les portes, les cloches de l'&#233;glise sonner les interminables heures de sa prison, elle s'&#233;tait blottie dans la veste &#224; la doublure douce et moir&#233;e. Dans une poche, elle avait trouv&#233; le billet d'entr&#233;e d'un th&#233;&#226;tre. Courant d'air se voyait, assise &#224; c&#244;t&#233; de son amour, regardant les plafonds aux fresques pastel, les loges o&#249; de belles dames rang&#233;es derri&#232;re des balustrades dor&#233;es se laissaient admirer&#8230; Dans une autre poche elle avait trouv&#233; une carte de visite. Il s'appelait Albert Delarivi&#232;re et il &#233;tait g&#233;ographe. Avec une plume d'oie tremp&#233;e dans un fond de boite de cirage presque sec, elle avait &#233;crit un petit message au dos de la carte : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Albert mon amour, je r&#234;ve de toi depuis si longtemps. Reviens, emm&#232;ne-moi dans tes voyages, je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette penderie o&#249; il ne reste de toi qu'un costume &#187;
&lt;br /&gt;&#8212; Petite d&#233;vergond&#233;e, je t'interdis absolument de t'approcher de ce costume.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais pourquoi ? Qui &#233;tait cet homme ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La voix de la grand-m&#232;re hurlait au fond de la penderie et Courant d'air n'en &#233;tait que plus int&#233;ress&#233;e par celui qui avait port&#233; le costume. Et tous les soirs elle se r&#233;fugiait dedans en r&#234;vant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faudra bien qu'un jour il se manifeste, au moins son fant&#244;me, son &#226;me&#8230; murmurait-elle en caressant le costume et en respirant son odeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albert &#233;tait un revenant comme il y en a tant dans le monde. Des passe-murailles silencieux, omnipr&#233;sents et invisibles qui vont et viennent, entrent dans les maisons, les lits, les autos. Albert voulait retrouver son costume, celui qu'il portait le jour de son mariage avec une jeune fille toute petite, mince, habill&#233;e de drapages l&#233;gers, de dentelles, de voilettes et de lin blanc. Une jeune fille adorable qui avec le temps &#233;tait devenue une harpie autoritaire, vindicative, une grand-m&#232;re m&#233;chante et dissimul&#233;e. Et il l'avait quitt&#233;e un beau matin en ne laissant que ce costume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le petit enfant curieux avait ouvert la penderie, Albert avait tout de suite aper&#231;u son costume et le corps l&#233;ger habill&#233; de dentelles, de voilettes, de lin blanc qui tourbillonnait entre les cintres et les manteaux. Une jeune fille qui ressemblait tant &#224; celle qu'il avait &#233;pous&#233;e qu'il s'&#233;tait gliss&#233; dans son costume en se disant que dans la vie d'un revenant le pass&#233; pouvait revenir&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
La nuit venue, comme tous les soirs, Courant d'air, en catimini, s'&#233;tait gliss&#233;e dans le costume o&#249; Albert lisait et relisait le message. &#171; Cette fois, pensa-t-il, j'ai l'&#233;ternit&#233; et mon exp&#233;rience de revenant pour recommencer ma vie&#8230; &#187; Et il prit dans ses bras Courant d'air, si heureuse et &#233;mue qu'elle &#233;tait devenue molle et blanche comme un grand morceau de coton&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Aux premi&#232;res lueurs de l'aube, les araign&#233;es &#233;tonn&#233;es ont vu un costume se d&#233;crocher de son cintre et se glisser sans bruit hors de la penderie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand elles discutent maintenant entre elles, longtemps apr&#232;s, de cette histoire &#233;tonnante m&#234;me pour des araign&#233;es, elles se disent, mais elles ne sont s&#251;res de rien, que de l'int&#233;rieur du costume sortaient des rires, des gloussements et des mots d'amour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite sorci&#232;re s'appelle maintenant Madame Courant d'air Delarivi&#232;re et elle passe son temps, qui n'en finira jamais, &#224; faire le tour du monde avec Albert le revenant.&lt;br class='autobr' /&gt;
La penderie est silencieuse. Les robes et les manteaux, les capuches et les chapeaux dorment pour toujours. L'&#226;me de la grand-m&#232;re a coul&#233; dans le temps. Elle &#233;tait si m&#233;chante que m&#234;me les revenants n'ont pas voulu d'elle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Lettre d'un enfant autiste &#224; sa m&#232;re qui ne la recevra jamais.</title>
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		<dc:date>2021-11-01T13:45:22Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Silence et angoisse. Dehors, ciel bleu. Je suis assis &#224; c&#244;t&#233; d'elle, dans un fauteuil de ska&#239; noir trop grand pour moi. Mais peu importe le fauteuil. Et peu importe aussi le type en face, de l'autre c&#244;t&#233; du bureau, bien &#224; l'abri derri&#232;re cette grosse planche luisante de cire, recouverte de livres, de lettres, de crayons, et de ses mains. Des battoirs boudin&#233;s qu'il a laiss&#233;s l&#224;, endormis, comme ses yeux qui semblent &#233;teints. Son fauteuil grince d&#232;s qu'il bouge. Maman attend. Maman semble r&#234;ver. Moi non. (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_550 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/ldea.jpg?1635774138' width='500' height='501' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-550 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Corinne Sylvia Congiu 2021
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Silence et angoisse. Dehors, ciel bleu. Je suis assis &#224; c&#244;t&#233; d'elle, dans un fauteuil de ska&#239; noir trop grand pour moi. Mais peu importe le fauteuil. Et peu importe aussi le type en face, de l'autre c&#244;t&#233; du bureau, bien &#224; l'abri derri&#232;re cette grosse planche luisante de cire, recouverte de livres, de lettres, de crayons, et de ses mains. Des battoirs boudin&#233;s qu'il a laiss&#233;s l&#224;, endormis, comme ses yeux qui semblent &#233;teints. Son fauteuil grince d&#232;s qu'il bouge. Maman attend. Maman semble r&#234;ver. Moi non. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toussotement, bruit de papiers qu'on froisse, un vol d'hirondelles passe en sifflant. Le docteur s'adresse &#224; ma m&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; Madame, votre enfant a maintenant trois ans et nous avons pu pratiquer un bilan complet. Il montre qu'il s'agit bien d'un autisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ma m&#232;re ne bouge pas. Le monde s'&#233;croule. &lt;br /&gt;&#8212; Un autisme un peu particulier. Certains &#233;l&#233;ments nous font &#233;voquer un autisme de type Asperger. Mais il faudra v&#233;rifier cela un peu plus tard. Il s'agit d'un m&#233;lange d'asociabilit&#233; et d'acuit&#233; intellectuelle souvent &#233;tonnante&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je regarde ce perroquet qui r&#233;cite son petit cours de m&#233;decine pour les nuls. L'autisme, Asperger ou pas, il n'y comprend rien, alors il r&#233;cite. Plus tard, des chercheurs en d&#233;couvriront la cause, d'abord des bribes, et puis le reste. Alors, lui ou un autre, ils r&#233;citeront autre chose. Il pense que je suis ailleurs, dans le monde bizarre des autistes, que je ne comprends pas ce qu'il dit. &#199;a m'arrange, &#231;a me laisse le temps de l'&#233;tudier. Un mec &#224; bout de course, il p&#233;dale dans la choucroute du pouvoir m&#233;dical. J'ai compris que tout &#231;a, il le sait tr&#232;s bien. Il n'est pas idiot, simplement inutile, pos&#233; l&#224; comme un jalon pour baliser les limites de l'inconnu scientifique aux marches de cet empire qui vacille. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le vol d'hirondelles s'est &#233;vapor&#233; dans le bleu du ciel. Le monde de ma m&#232;re continue &#224; s'&#233;crouler. Le kal&#233;idoscope de sa vie avec moi d&#233;file dans sa t&#234;te&#8230; Que vais-je faire, que va-t-il devenir. Qui m'aidera, peut-on m'aider, quelle vie attend mon enfant au milieu de ma vie qui ne sera que pour lui, faut-il vivre, faut-il mourir, tout de suite, l&#224;, devant ce m&#233;decin, pour oublier, pour ne pas souffrir, pour flotter dans le ciel, mon fils blotti dans mes bras, tous les deux apais&#233;s, heureux, d&#233;charg&#233;s de tout ce qui va venir ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je comprends votre angoisse. Il est vrai que ce sont des enfants difficiles. Mais l'intelligence sup&#233;rieure qui les caract&#233;rise permettra &#224; la plupart d'avoir une autonomie d'adulte. Certes prot&#233;g&#233;e, mais une autonomie quand m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma m&#232;re va se calmer. Elle acceptera, tout doucement. Il faut que passe un peu de temps. J'en profiterai pour vous raconter ce que je suis, depuis le d&#233;but, au fond de son ventre. C'est comme un fil qui se d&#233;roule, c'est &#231;a, un fil, un cordon auquel je me suis accroch&#233; depuis le d&#233;but, pour ne pas me perdre, pour me rassurer.
&lt;br /&gt;&#8212; Bien, madame, je vais confier votre fils &#224; l'&#233;quipe pluridisciplinaire qui le prendra en charge. Nous nous reverrons tous les six mois pour le point sur son &#233;volution, voir les progr&#232;s qu'il aura faits pour accepter les autres, son comportement quand il sera scolaris&#233;, avec les &#233;l&#232;ves, avec les enseignants. Je ne vous cache pas les difficult&#233;s de socialiser ces enfants, de leur faire int&#233;grer les classes habituelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;quipe pluridisciplinaire, une esp&#232;ce de noria de femmes et d'hommes, de femmes surtout, qui me font jouer avec des bo&#206;tes, des couleurs, des ustensiles rudimentaires. Qui posent des questions si stupides que je ne r&#233;ponds pas. Personne ne sait que j'ai appris &#224; lire tout seul. Je me lis des histoires que je garde pour moi, comme un secret profond, inaccessible. Je pourrais &#233;crire, mais je ne le fais pas. Je serais d&#233;masqu&#233;, livr&#233; &#224; cette arm&#233;e de femmes en blanc&#8230; Elles se forcent &#224; montrer un aspect bienveillant. En r&#233;alit&#233;, elles sont exasp&#233;r&#233;es, elles attendent la fin de la journ&#233;e de travail en regardant leur montre. Il faut les comprendre, on ne peut rien pour moi. C'est ce que leur disent tous les docteurs qui ignorent tout de l'origine de mes troubles. Des troubles du comportement, ils appellent &#231;a. Je suis dans un centre de gardiennage, de dressage aussi, pour &#234;tre le plus ressemblant possible &#224; un enfant ordinaire. Normalement docile, normalement intelligent. Aucun int&#233;r&#234;t pour ma personne. Personne n'essaie de p&#233;n&#233;trer dans mon monde. Personne ne m'aime&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourtant le m&#234;me monde, mais comme modifi&#233; par une &#233;norme glace d&#233;formante qui le rend infini ou minuscule, &#233;blouissant ou invisible, tordu, &#233;norme, affreux. Tous les &#234;tres humains, petits ou grands me terrorisent. J'ai v&#233;cu une vie de craintes, d'angoisses et de terreurs avant cette vie, je ressemble aux autres enfants, mais je tra&#238;ne avec moi un pass&#233; de caverne ut&#233;rine dont les parois ont r&#233;sonn&#233; de tous les bruits du monde. J'ai &#233;t&#233; model&#233; dans l'oc&#233;an amniotique par l'angoisse de ma m&#232;re, irrigu&#233; neuf mois durant par tout ce que charriait son sang, l'adr&#233;naline, et toutes les hormones et corpuscules sanguins, reste de combats au grand jour qu'elle avait souvent perdus.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ject&#233; sans l'avoir voulu dans le monde ext&#233;rieur, oblig&#233; de respirer pour ne pas mourir, s&#233;par&#233; d'elle, je suis perdu, assi&#233;g&#233;, incompris, r&#233;fugi&#233; dans la solitude. Une gangue de terreur m'entoure. Tout m'est danger et peur panique. J'ai si peur de tout que je n'arrive pas &#224; exprimer mes sentiments, mes envies &#224; ma m&#232;re autrement qu'en m'agitant, m'accrochant &#224; elle, la repoussant, refusant tout ce qu'elle me propose. Dans ma t&#234;te passent des phrases claires, simples, mais elles restent dedans, comme un secret d'&#233;tat inviolable et interdit. L'angoisse, la peur, l'amour me submergent. J'aimerais qu'elle comprenne les expressions de mon corps, mes gestes qui lui parlent&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma vie du d&#233;but, quand j'&#233;tais dans ton ventre, c'&#233;tait la tienne, maman. Comme le sang qui coulait dans mes veines et les &#233;motions qu'il charriait. Tes peurs, tes angoisses m'impr&#233;gnaient, imbibaient mon corps et mon cerveau, changeaient le go&#251;t du liquide o&#249; je flottais, que je buvais. Certains soirs d'&#233;t&#233;, je savais que tu &#233;tais d&#233;tendue, calme, heureuse, ton oc&#233;an avait un go&#251;t sucr&#233;, j'&#233;tais heureux, moi aussi. Quand une &#233;motion te submergeait, tu perdais toute objectivit&#233;, toute logique. Alors, sans que je ne vive rien de ta vie ext&#233;rieure, sans que je ne voie personne, sans que je ne comprenne le pourquoi des choses, aux aguets au fond de son ventre, &#224; l'aff&#251;t des agressions qui viendraient, je savais le monde ext&#233;rieur hostile. J'&#233;tais ton double greff&#233; dans ton corps et je ne pouvais que subir. Les bruits trop forts me faisaient peur, les discours de ceux qui n'&#233;taient pas toi me semblaient des menaces. Parfois, le son l&#233;ger d'une musique douce ou d'une petite m&#233;lodie que tu fredonnais me faisaient r&#234;ver, quand tu marchais dans la rue, le tressautement de ton ventre ber&#231;ait mon corps. Je flottais, je m'endormais. Des moments de bonheur si courts&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re la grande fen&#234;tre du bureau du m&#233;decin, c'est toujours le ciel bleu, infini, doux, des nuages blancs passent en silence, indiff&#233;rents au monde qu'ils survolent, aux oiseaux qui s'en vont je ne sais o&#249;, &#224; tous les petits personnages humains pos&#233;s sur la terre, dans l'herbe des pr&#233;s, sur les routes, les trottoirs, les cours d'&#233;cole&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; On peut savoir comment va &#233;voluer sa maladie, docteur ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma m&#232;re appelait maladie les habitudes prises dans son ventre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ma m&#232;re appelait maladie ce qui &#233;tait le fonctionnement m&#233;fiant, apeur&#233;, hostile de mon cerveau o&#249; s'&#233;taient imprim&#233;s comme au fer rouge, sur mes circuits en train de se mettre en place, tout ce qui agressait celle o&#249; je vivais. Elle, au cerveau fini et coh&#233;rent, pourvu de d&#233;fenses efficaces. Alors que le mien, sans aucune exp&#233;rience de la vie, sans aucun &#233;l&#233;ment de comparaison d&#233;couvrirait le monde avec des r&#233;flexes h&#233;rit&#233;s de tout ce qui l'avait agress&#233; et qu'elle avait surmont&#233; au moins en apparence. Elle pouvait faire comme si et moi non. Et toute la partie de mon cerveau qui traitait les relations humaines se replierait derri&#232;re des murailles dress&#233;es dans l'eau de son ventre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis un ramassis des peurs, des angoisses, des terreurs, de ma m&#232;re. C'est elle qui a fait de moi ce que je suis, son corps, son sang, ont filtr&#233; le monde que je percevais en l'affublant de ce qu'elle &#233;tait. Sans que je n'y puisse rien changer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est une partie de mon cerveau plus d&#233;velopp&#233;e que chez les enfants normaux. La partie vide du foisonnement habituel des connexions infinies que cr&#233;e chez eux la d&#233;couverte tranquille et appliqu&#233;e du monde, je l'ai remplie d'intuition, de m&#233;moire, de logique, d'imaginaire, d'innovation, de rythmes musicaux. Toutes ces choses qui font l'intelligence humaine ont pris chez moi une importance disproportionn&#233;e. Je comprends tout de suite les choses, j'entrevois les liens, les concordances, j'invente des &#233;quations, mon cerveau ne s'arr&#234;te jamais, sans fatigue. Je relie les sons et les mots, les chiffres et les couleurs dans des accords inconnus. Tout cela vient de ma vie oc&#233;anique amniotique, comme si j'avais un moment capt&#233; l'harmonie du monde quand j'entendais au loin ma m&#232;re chanter. Dans l'obscurit&#233; de &lt;br class='autobr' /&gt;
mes abysses, le flot rouge de son sang passait en mesure dans mon cordon ombilical au rythme des pulsations de son c&#339;ur pendant que le mien battait &#224; contre temps une pauvre chamade. J'&#233;tais au diapason de ma m&#232;re sur un autre tempo. Le d&#233;but de la vie qui m'attendait dehors serait souvenirs d'elle incrust&#233;s dans mes circuits c&#233;r&#233;braux. Comment dire l'attachement au corps qui m'a port&#233;, qui m'a nourri, caress&#233;, parl&#233; &#224; voix douce, chant&#233; des petites berceuses du temps o&#249; son corps et le mien ne faisaient qu'un, comment larguer les amarres de la chaude douceur de ses entrailles. Que devenir quand sera coup&#233; le cordon. Moi, loin, d&#233;tach&#233;, perdu, moi, incapable de vivre sans elle et oblig&#233; de le faire, moi, qui en veux &#224; l'univers entier de cette r&#233;pudiation, moi, avec mon pauvre sang priv&#233; du sien, moi, face &#224; l'adversit&#233; de la vie, moi, aux r&#233;flexes tout pr&#234;ts qui sont ceux de ses craintes, de ses peurs, de ses souffrances, moi, seul avec tout cela face au monde indiff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour chez le m&#233;decin. Toujours assis derri&#232;re sa planche cir&#233;e, le tas de livres n'a pas boug&#233;, un peu de poussi&#232;re dessus, il porte des lunettes, des loupes qui envoient de petits arcs en ciel quand il tourne la t&#234;te vers la fen&#234;tre, le ciel bleu et le soleil. Je me dis qu'avec les deux verres grossissants pos&#233;s sur le nez, il va pouvoir apercevoir mon monde d&#233;form&#233;. Mais non. Il est comme toujours. Ou presque. Des cheveux blancs tapissent ses tempes, il est un peu tass&#233; dans son fauteuil. Nous avons rendez-vous pour une mise au point. Un bilan d'&#233;tape, il appelle &#231;a. Sur quelle route, quel chemin ? Les ann&#233;es des autres sont lentes, ils grandissent, ils comprennent ou pas, peu &#224; peu le monde o&#249; ils sont. Ou plut&#244;t ils admettent l'explication besogneuse qu'on leur en donne. Le mien, c'est comme un &#233;clair qui m'a stri&#233; tout entier. Tout s'est pr&#233;cipit&#233; en m&#234;me temps. Et je trie sans cesse des choses que je sais d&#233;j&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi ? Je ne sais pas. Une voix, tout au fond de moi, comme une rengaine lointaine, un murmure qui ne s'arr&#234;te jamais me dit de mettre tout &#231;a en place. Pour m'accrocher aux autres.
&lt;br /&gt;&#8212; Bonjour, madame. Nous avons &#233;valu&#233; votre fils&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;valuer ! Donner une valeur &#224; quelque chose, objet inanim&#233; ou vivant, v&#233;g&#233;tal ou animal, b&#234;te ou homme. Voil&#224; la signification. Ce n'est pas de cette d&#233;marche froide, d&#233;sincarn&#233;e, math&#233;matique dont j'ai besoin. J'ai besoin qu'on me comprenne, qu'on se glisse au fond de moi, sans me faire peur, qu'on d&#233;couvre mon univers si vaste que je n'en per&#231;ois pas les limites. J'ai besoin de sourires calmes, de mots doux sans cesse r&#233;p&#233;t&#233;s pour me rassurer, m'emp&#234;cher de fuir dans mon ailleurs, derri&#232;re les murailles de maman. J'ai besoin qu'on remonte &#224; ma source, au temps de ma vie aquatique dans le ventre de maman, qu'on m'apprenne la vie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais repartir de z&#233;ro&#8230;Hol&#224;, aurait d&#251; dire un v&#233;ritable m&#233;decin en m'attrapant au vol quand j'ai jailli de ma m&#232;re. On repart &#224; z&#233;ro, mon bonhomme. Le monde o&#249; tu d&#233;barques n'a rien &#224; voir avec celui d'o&#249; tu viens. Il faut que tu sentes les autres, que tu partages leurs vies. Je vais te frotter doucement contre les petits corps qui eux aussi viennent de na&#238;tre, ce ne sont pas des ennemis, tu es pareil &#224; eux, tu les toucheras, tu les &#233;couteras, tu respireras leur odeur. Il faut que tu remplisses ton cerveau de ces impressions nouvelles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et alors, docteur, qu'en pensez-vous ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il tourne des pages, s'arr&#234;te, reprend, suit du regard des courbes. Ses yeux montent, descendent, il me poursuit, il me court apr&#232;s, mais il ne me rattrapera pas. Il tourne une autre page et un grand camembert aux tranches multicolores s'&#233;tale devant lui. Des fines et des grosses. Il ferme mon dossier. Une chemise cartonn&#233;e bleu nuit avec une &#233;tiquette et mon nom dessus.
&lt;br /&gt;&#8212; Il &#233;volue, il &#233;volue&#8230;Il a maintenant six ans&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
J'&#233;volue, tu &#233;volues, il &#233;volue, nous &#233;voluons... Lui, non&#8230; Le perroquet est de retour. Tiens, &#231;a pourrait &#234;tre le titre de quelque chose, une histoire, un livre, un film, il faut que j'y r&#233;fl&#233;chisse.
&lt;br /&gt;&#8212; Il y a des &#233;l&#233;ments favorables qui montrent qu'il commence &#224; admettre le contact avec les autres enfants. Un d&#233;but, bien s&#251;r, mais tout cela va dans le bon sens&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les yeux de maman il y a comme une clart&#233;. Les yeux de maman, je les connais, je les regarde souvent, en cachette. On dirait deux lacs de montagne aux eaux bleut&#233;es couleur du ciel au-dessus, mais un bleu plus clair, plus doux, un bleu maman. Un bleu t&#234;tu. Pour me sauver, maman ferait n'importe quoi. Un soir je l'ai entendu dire &#224; papa : et si on allait en Am&#233;rique ? Pour le moment on est ici...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me rassure ce sont les habitudes. L&#224;, au moins je sais o&#249; je vais, ce qui va venir. Une routine, comme le bercement des pas de ma m&#232;re dans la rue quand j'&#233;tais dans son ventre et l&#224;, je r&#234;ve, je n'ai pas peur, je pense, je r&#233;fl&#233;chis, dans ma t&#234;te tourne la lettre que je dois lui envoyer. Pour qu'elle sache, qu'elle comprenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maman,&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu vas &#234;tre &#233;tonn&#233;e. Mais je te jure que c'est moi, ton fils, qui &#233;cris cette lettre. Je t'aime sans jamais avoir pu te le dire. Je t'aime parce que je suis la suite de toi dans le corps d'un autre, si proche. Au temps de ma vie avant ma vie, dans ton ventre, quand mon cerveau se constituait peu &#224; peu, que s'articulaient les r&#233;flexes, les habitudes, les priorit&#233;s, je ne vivais que par toi, dans la brume de ton anxi&#233;t&#233;. Je ne savais pas qu'il &#233;tait possible d'&#233;viter les trop grandes peurs, de passer &#224; c&#244;t&#233; des ab&#238;mes, je ne pouvais savoir que des parades, des rem&#232;des existaient. Un bloc d'angoisse &#224; l'&#233;tat pur, voil&#224; ce que j'&#233;tais &#224; ma &#171; naissance &#187;. Mes yeux se sont ouverts sur un monde hostile qui &#233;tait la suite de celui d'avant. Un monde fait d'enfants et d'adultes dont je ne comprends pas le comportement. J'ai peur. Je me d&#233;bats, je crie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Toi seule peux m'aider. Je t'en supplie, maman, ne perds pas courage, aide-moi &#224; remonter le temps. Aide-moi &#224; me s&#233;parer de toi. Aide-moi &#224; exister.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ton fils&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma m&#232;re ne recevra jamais cette lettre. Comment aurais-je pu l'envoyer ? Et si elle l'avait re&#231;ue, comment aurait-elle pu croire qu'elle venait de moi ? Moi, Asperger, demeur&#233;, solitaire, caract&#233;riel, asocial. &#192; moins qu'un jour, dans son regard, j'aper&#231;oive celui d'une chatte qui rejette ses petits apr&#232;s leur avoir appris la vie sur la terre. Mais d'abord, maman, tu m'auras dit : viens, mon petit, on refait le chemin&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Circuit</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Circuit &lt;br class='autobr' /&gt;
La route d&#233;vale le flanc des montagnes, serpente au fond des vall&#233;es. Sur les bas-c&#244;t&#233;s, des bouquets de p&#226;querettes aux p&#233;tales &#233;cartel&#233;s offrent leurs c&#339;urs jaunes au soleil, des traces de pattes de brebis luisent dans la boue des ruisseaux. Je roule, l'ombre des grands ch&#226;taigniers efface le paysage. Je vais vite, trop vite peut-&#234;tre, je change mes pneus us&#233;s tous les six mois, mais qu'est-ce que vous faites avec cette auto, dit le garagiste. Premier village, juste le temps de m'extraire de (...)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1031.jpg?1580417444' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_389 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/circuit.jpg?1580417485' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Circuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La route d&#233;vale le flanc des montagnes, serpente au fond des vall&#233;es. Sur les bas-c&#244;t&#233;s, des bouquets de p&#226;querettes aux p&#233;tales &#233;cartel&#233;s offrent leurs c&#339;urs jaunes au soleil, des traces de pattes de brebis luisent dans la boue des ruisseaux. Je roule, l'ombre des grands ch&#226;taigniers efface le paysage. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je vais vite, trop vite peut-&#234;tre, je change mes pneus us&#233;s tous les six mois, mais qu'est-ce que vous faites avec cette auto, dit le garagiste. &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Premier village, juste le temps de m'extraire de l'auto, je grimpe un sentier, j'escalade des marches entre des maisons vides et silencieuses. Un homme m'attend, &#034;Entrez, docteur&#034;, enfilade de pi&#232;ces obscures, plafonds bas, bois qui cr&#233;pite dans une chemin&#233;e, au fond une vieille femme couch&#233;e sur un petit lit, parfum&#233;e d'eau de Cologne, une veilleuse sur la table de nuit, elle regarde le plafond, une femme m'accueille, me parle doucement : &#034;Faites quelque chose, docteur &#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les autos, il faut les entretenir, sinon la panne survient dans des endroits impossibles. Depuis que je roule, les constructeurs ont fait des progr&#232;s, les moteurs sont plus solides...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La vieille femme a tourn&#233; la t&#234;te vers moi, elle doit peser trente kilos et ce qui va lui arriver elle le sait. Ses yeux sont malicieux, autour d'elle c'est la prosternation des filles, des femmes et des voisins. Qu'est-ce que je vais pouvoir dire...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Une nuit, j'ai crev&#233; en revenant d'un village, le cric &#233;tait une esp&#232;ce de cr&#233;maill&#232;re avec une vis sans fin pleine de graisse et une manivelle si compliqu&#233;e que j'ai eu du mal &#224; soulever l'auto...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La vieille femme me parle, plut&#244;t elle essaie, les gens autour reculent comme une vague lente... Par la fen&#234;tre, je contemple la route qui s'enlace avec les gros &#233;boulis et grimpe en haut des promontoires, &#224; leur pied les vagues de la mer en temp&#234;te s'&#233;crasent dans un fracas qui n'en finit pas, au loin sur l'horizon, on aper&#231;oit les &#238;les...&lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;Il fait beau, aujourd'hui ?&#034;, me demande doucement la vieille femme. Elle est arriv&#233;e &#224; parler, maintenant elle se tait en me regardant. Elle attend. Je tourne la t&#234;te, je la regarde, elle doit penser quelqu'un m'&#233;coute encore...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les proth&#232;ses auditives fonctionnent avec de minuscules piles rondes. On peut augmenter la puissance en faisant glisser un petit ergot. Souvent le r&#233;sultat est la survenue de sifflements aigus, mais ce dispositif est recommand&#233; pour &#233;viter l'isolement de la surdit&#233;...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je lui glisse &#224; l'oreille : &#034;Un temps splendide, le soleil est en haut du ciel, quelques nuages et c'est tout&#034;. Elle hoche la t&#234;te sans rien dire... &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Parfois, un petit &#226;ne, pos&#233; sur la plaquette arri&#232;re des autos qui me pr&#233;c&#232;dent, secoue la t&#234;te avec les cahots. Un jour j'en ai d&#233;mont&#233; un. Le cou et la t&#234;te sont deux pi&#232;ces s&#233;par&#233;es articul&#233;es autour d'un axe avec un petit contrepoids soud&#233; &#224; son extr&#233;mit&#233; qui &#233;quilibre la t&#234;te, au moindre soubresaut l'ensemble bouge...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je prends sa main, l&#233;g&#232;re, douce, ti&#232;de, un lambeau de nuage, un docteur &#231;a doit agir, tout le monde me regarde, j'appuie sur son poignet, je cherche les battements de son c&#339;ur, ils sont l&#224;, faibles, mais ils sont l&#224;, un petit flot de sang qui passe. Autour du lit, on me regarde, je hoche la t&#234;te, ils comprennent ce que je veux dire : oui elle vit et non je ne peux rien. Elle veut parler, tout le monde s'approche, elle ne dit rien...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pour rompre le silence, rien ne vaut une chanson douce, le silence et l'angoisse aussi. Dans mon auto, j'ai un poste de radio et un lecteur de cassettes. Souvent j'en mets une, de chanson douce...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La vieille sourit, personne ne bouge, il faudrait peut &#234;tre tirer les rideaux qui cachent le soleil, entrouvrir la fen&#234;tre. Autour de la maison, j'entends le bourdonnement des voisins, des amis qui attendent en bas...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;J'ai toujours r&#234;v&#233; d'avoir une ruche, il para&#238;t qu'il faut de la patience, de l'observation, ces petits insectes qui partent aux quatre coins chercher du pollen et reviennent sans se perdre jamais me fascinent, j'ai r&#233;fl&#233;chi &#224; l'endroit o&#249; je mettrai ma ruche...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La vieille femme sourit toujours. Elle a laiss&#233; le temps qu'on s'y fasse en souriant au soleil. Elle est morte...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les coups de soleil sur des peaux sensibles augmentent de trente-cinq pour cent le risque de cancer, le m&#233;lanome est une vari&#233;t&#233; de cancer tr&#232;s difficile &#224; gu&#233;rir, les coups de chaleur peuvent d&#233;shydrater un nourrisson ou un jeune enfant en quelques heures... Ils peuvent mourir tr&#232;s vite si on n'agit pas.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Autour de la vieille femme, c'est le silence. Tout le monde se retient de bouger, tout le monde attend le souffle qui va sortir de sa bouche, le temps passe, passe, elle va respirer, c'est s&#251;r. La vieille femme sourit toujours, je la regarde, ses yeux dor&#233;s fixent je ne sais quel point au plafond. Elle n'a pas respir&#233;, des sanglots un peu partout dans la chambre. Qu'est-ce que je fais l&#224; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les abeilles hivernent au fond des clayettes des ruches, pas le moindre bruit, une reine tout au fond attend le soleil sans bouger...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je vais m'en aller, je ne sais comment le dire, j'&#233;carte doucement les proches, j'embrasse la fille, les enfants, je marmonne des mots incompr&#233;hensibles, un dernier regard sur la vieille, on lui a ferm&#233; les yeux. Cette fois elle est partie, et moi aussi je m'en vais, la mort a gagn&#233;, silencieuse et claire comme le soleil qui brille en haut du ciel...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Il y a plus de quinze ans maintenant, mais le temps passe si vite, Ayrton Senna s'est tu&#233; au volant de sa formule 1, dans le virage d'une course folle. Les moteurs et tout ce qu'il y a dedans, il faut les avoir &#224; l'&#339;il si on doit traverser les vall&#233;es et les montagnes, survoler la vie qui passe, s'incruste dans les mottes de terre gorg&#233;es d'eau de pluie, luit dans les &#233;cailles du granit des montagnes et s'en va, Dieu seul sait o&#249;, dans le grondement des torrents...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre village, un autre malade, il s'&#233;touffe, piq&#251;re, lasilix, t&#233;l&#233;phone h&#244;pital, la famille autour, le temps s'&#233;coule comme des gouttes des perfusions, tic, toc tac, toc, l'ambulance n'arrive pas. La voil&#224;, enfin. Le brancard glisse dans l'ambulance, je les suis jusqu'&#224; l'h&#244;pital. Un chariot attend, un lit sur des tubes de fer et des roues.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dans une gare de triage, des trains de petits chariots tournent nuit et jour, quelqu'un tape avec un maillet de fer sur les roues, les essieux, des bouff&#233;es de vapeur passent au plafond des couloirs...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Laissez passer, mais laissez donc passer, vous voyez bien la vie qui s'en va, au secours, urgences, &#231;a y est le malade est dans une alc&#244;ve, il repose entour&#233; de tuyaux, de fils, de capteurs...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;La reine des abeilles ne se pose aucune question, elle est allong&#233;e dans son alv&#233;ole, gav&#233;e de gel&#233;e royale, elle grandit, elle grossit...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au-dessus du malade endormi, des &#233;crans avec des courbes qui montent et descendent, une machine le fait respirer...&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pour attiser les braises d'une chemin&#233;e, il existe plusieurs dispositifs, le simple soufflet, le long tube o&#249; l'on souffle et les turbines &#233;lectriques, ils r&#233;veillent les feux endormis, quand j'aurai ma ruche, j'enfumerai l'essaim, les abeilles me laisseront passer, j'irai voir la reine dans son alc&#244;ve, la gel&#233;e royale c'est comme les perfusions, il y a tout dedans...&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne sais pas si le malade va revenir &#224; la vie. Le m&#233;decin r&#233;animateur s'affaire autour de son lit. Je ne peux plus rien pour lui. Je me retire. Je repars dans mon auto.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;En ce moment j'&#233;coute une cassette, je suis &#233;nerv&#233;, je l'arr&#234;te, je mets la radio, France culture me parle d'ailleurs, c'est &#231;a qu'il me faut, me parler des mondes d'ailleurs, penser &#224; autre chose, mais &#224; quoi, je m'enfonce dans la souffrance des gens comme un laboureur qui retourne la terre, je vais o&#249; ? Je sers &#224; quoi ? &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Demain on va enterrer la vieille femme parfum&#233;e, une de plus. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;J'acc&#233;l&#232;re, je vais encore user mes pneus. Je cours apr&#232;s la vie, le long des routes, j'acc&#233;l&#232;re, comme Ayrton Senna.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> Repas paradiso</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/repas-paradiso</link>
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		<dc:date>2019-03-29T12:47:04Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



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&lt;p&gt;C'est la m&#234;me odeur, la m&#234;me lumi&#232;re d'apr&#232;s-midi qui inonde la pi&#232;ce, je suis assis &#224; la grande table, les mains pos&#233;es sur la nappe de lin des jours de f&#234;te, r&#234;che, presque cartonn&#233;e. La derni&#232;re fois que maman l'avait sortie de l'empilement de linges blancs de l'armoire du couloir, c'&#233;tait quand le cousin Jean, de Paris, nous avait fait l'honneur de faire une halte chez nous, l'espace d'une nuit, dans sa remont&#233;e vers la capitale en traction avant noire verniss&#233;e qui sentait bon le cuir. Un homme important (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton915.jpg?1553863578' width='150' height='141' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_333 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/repas_paradiso_version1.jpg?1553863587' width='500' height='468' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;C'est la m&#234;me odeur, la m&#234;me lumi&#232;re d'apr&#232;s-midi qui inonde la pi&#232;ce, je suis assis &#224; la grande table, les mains pos&#233;es sur la nappe de lin des jours de f&#234;te, r&#234;che, presque cartonn&#233;e. La derni&#232;re fois que maman l'avait sortie de l'empilement de linges blancs de l'armoire du couloir, c'&#233;tait quand le cousin Jean, de Paris, nous avait fait l'honneur de faire une halte chez nous, l'espace d'une nuit, dans sa remont&#233;e vers la capitale en traction avant noire verniss&#233;e qui sentait bon le cuir. Un homme important qui savait des tas de choses que nous ignorions... Alors, maman avait d&#233;ploy&#233; la nappe, un cache mis&#232;re du pauvre monde o&#249; nous &#233;tions bien&lt;br class='autobr' /&gt;
Les initiales brod&#233;es de la grand-m&#232;re que je n'ai pas connue, VJ, &#233;talent les fils serr&#233;s de leurs lettres gothiques entre les assiettes ; des petits boudins ajour&#233;s de trous par o&#249; j'aper&#231;ois dans le bois encaustiqu&#233; d'autres trous, tout petits, ronds, les trous parfaits des vers de bois, ils &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224;, il y a si longtemps, ils dorment probablement, d'un long sommeil&#8230; Ma jambe cherche les pieds jumel&#233;s des rallonges de la table, ceux qui grin&#231;aient, semblaient des patineuses &#233;tir&#233;es au-dessus de leurs roulettes, ils sont toujours l&#224;, eux aussi&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
La soupi&#232;re de porcelaine blanche fume, une louche s'appuie sur son bord, un ourlet retrouss&#233; comme une l&#232;vre, &#231;a sent chaud et fort, la carotte, le fenouil, le beurre, des couverts tintent, des mains que je ne reconnais pas vont et viennent comme des oiseaux, des lacis de veines bleues, des taches de vieillesse, des doigts blancs aux ongles pourpres, des bagues, des bracelets. Je l&#232;ve les yeux, ils sont l&#224;, immobiles, ils ressemblent aux statues de l'arm&#233;e chinoise ensevelie, leurs regards dirig&#233;s vers moi ou vers ailleurs, impossible de savoir, leurs visages parcourus de stries, de petits ruisseaux secs, ils ne bougent pas, j'ai compris, ce qu'ils regardent, c'est le temps pass&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vingt ans&#8230; C'est avec lui que je courais sur le sable ? Lui &#224; qui je confiais mes secrets ? Elle que j'ai embrass&#233;e un soir, l&#224;-bas, sous l'escalier ? Oui, c'est elle, c'est Julie, je lui parle, tout doucement, pour qu'elle n'entende pas, intimid&#233; par toutes ces ann&#233;es sans moi&#8230; Qu'es-tu devenue, Julie ? Oui, c'est bien lui, je vais lui dire que tout va bien, dipl&#244;mes, boulot, mariage, enfants, d'ailleurs, deux sont l&#224;, il ne les conna&#238;t pas&#8230; Mon mari ? Divorc&#233;e&#8230; C'est la vie&#8230; Tu te souviens, Julie, des r&#234;ves que nous faisions ? Bien s&#251;r, tu t'en souviens, mais c'est trop tard, alors on continue, toi aussi tu continues, tout &#224; l'heure, avant que tu partes, j'essaierai de te parler, mais j'ai peur que tout se brise. Tu t'en iras, une fois encore&#8230; Pour combien de temps ? Pour toujours ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Encore un peu de soupe ? Oui, encore un peu, merci, &#231;a r&#233;chauffe&#8230; Tout, l'int&#233;rieur, le corps et le c&#339;ur aussi. Comme avant, quand maman la versait doucement dans nos assiettes. Tante Marie l'a remplac&#233;e, elle fait ce qu'elle peut, notre vieille tante, mais c'est pas pareil&#8230; Et papa ? Il &#233;tait assis l&#224;-bas, en face d'o&#249; je suis, il se taisait, mais il &#233;tait l&#224;&#8230; Qui a pris sa place ? Ah ! oui, le vieil oncle Fernand. Il est venu montrer qu'il est toujours vivant, mais dans ses yeux flotte comme une supplique&#8230; L'oncle Fernand n'y croit plus, il a l'humilit&#233; des morts &#224; venir. C''&#233;tait pourtant un costaud, un volontaire, un homme d'affaires, j'&#233;tais s&#251;r qu'il r&#233;gnait sur le monde en dehors de la maison, il changeait d'auto comme de costume, il connaissait les gens importants, il se parfumait de senteurs inconnues, comme un explorateur qui aurait travers&#233; des jungles et des savanes tropicales en &#233;cartant d'un coup de main d&#233;cid&#233; les lianes, les palmes, les branches, les fleurs carnivores rouge sang, les iris flamboyants du bord des fleuves, emportant avec lui les odeurs chaudes, piquantes, poivr&#233;es de ces mondes lointains o&#249; je n'irai jamais&#8230; Personne ne peut plus rien pour toi, maintenant, tonton, tu ne sens plus l'Afrique, l'Asie ou l &#8216;Am&#233;rique, tu sens la vieillesse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les tranches de rosbif sont dispos&#233;es comme des p&#233;tales de fleur sur le grand plat d'argent de maman... Allez, servez-vous, avant que &#231;a refroidisse&#8230; Sourires, bruits de fourchettes, de couteaux, comme avant, mais c'est pas pareil, on ne peut pas recommencer les choses&#8230; Les enfants, pour eux, c'est nouveau, ils sont venus de loin, on leur a dit c'est important de conna&#238;tre la famille, une journ&#233;e, c'est rien, c'est vite pass&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lui, c'est l'oncle Joseph, avec sa femme H&#233;l&#232;ne. Quand j'&#233;tais petit, on ne l'aimait pas sans savoir pourquoi. H&#233;l&#232;ne, c'est une pi&#232;ce rapport&#233;e, disaient mes parents. J'imaginais qu'on essayait de la placer dans une esp&#232;ce de puzzle et qu'elle ne rentrait pas, m&#234;me si on appuyait dessus. La pauvre, elle ne fait rien pour s'int&#233;grer dans la famille, murmuraient les tantes&#8230; Qu'est-ce qu'elle pouvait faire ? On appuyait dessus, elle se laissait faire et elle ne rentrait pas. H&#233;l&#232;ne est toute droite, avec un chignon serr&#233; en haut de la t&#234;te, une petite robe &#224; fleurs, un col bien ferm&#233; pour se prot&#233;ger de nous, comme si elle avait rev&#234;tu une armure fleurie, elle sent l'eau de Cologne, elle regarde ses mains pos&#233;es sur ses genoux, on dirait qu'elle tricote quelque chose sous la table pour passer ce temps qui ne lui va pas. Elle conna&#238;t les bonnes mani&#232;res, elle a laiss&#233; un tout petit peu de soupe au fond de son assiette&#8230; L'oncle Joseph parle sans arr&#234;t, on dirait qu'il veut faire un barrage de mots autour d'elle, pour la prot&#233;ger. Il me regarde. Il m'a reconnu&#8230; Tu n'as pas chang&#233;&#8230; C'est pas vrai, mais c'est une bonne entr&#233;e en mati&#232;re&#8230; Comme je le disais &#224; la pauvre cousine Annie que nous venons d'enterrer, elle est morte si vite, mais Dieu merci, elle n'a pas souffert, paix &#224; son &#226;me, et qui me parlait de toi souvent, n'est-ce pas, H&#233;l&#232;ne ? H&#233;l&#232;ne hoche la t&#234;te, si faiblement que peut-&#234;tre elle ne l'a pas hoch&#233;e, d&#233;cid&#233;ment elle n'arrive pas &#224; entrer dans le puzzle&#8230; Nous habitons dans le Nord, j'ai un bon travail et deux enfants, tu ne les connais pas, regarde, ils sont au bout de la table&#8230; Une autre tranche de rosbif ? Non, merci&#8230; Je te donnerai notre adresse, tu viendras nous voir. N'est-ce pas, H&#233;l&#232;ne ? Elle me regarde, ses yeux me demandent de quel c&#244;t&#233; je suis. Tu vas me faire mal ou me comprendre ? Te comprendre, essayer, essayer encore de te trouver, dans ton armure parfum&#233;e d'eau de Cologne&#8230; Elle a arr&#234;t&#233; son tricot, elle sort ses mains, une petite bague, un bracelet de rien du tout, des crevasses au bout des doigts&#8230; Salaud de Joseph. Il continue&#8230; Promis ? Oui, promis&#8230;Apr&#232;s, on verra&#8230; Non vraiment merci, le rosbif &#233;tait tr&#232;s bon, mais non merci&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, qu'est-ce que tu deviens ? Cette fois, c'est l'autre oncle, Albert, le fr&#232;re de mon p&#232;re, Il est en forme, il en est &#224; son troisi&#232;me mariage, je l'ai perdu de vue depuis longtemps, il &#233;tait toujours &#224; la maison, il faisait partie de la famille&#8230; Parti comme il &#233;tait venu... Trois mariages, trois familles, des appartements, des enfants, des cr&#233;dits, des soucis&#8230; Allez, hop ! Changement de femme, de famille, d'enfants&#8230; Un acrobate, un clown de cirque, voil&#224; &#224; quoi il me fait penser, tonton Albert&#8230; Et maintenant, mesdames et messieurs, un num&#233;ro extraordinaire, une grande cabriole, un clown qui change de famille, totalement, brutalement, il repart de z&#233;ro, plus rien n'existe, regardez, un, deux, trois, il saute, il retombe sur ses pieds, dans la sciure, sans bruit&#8230; Quelle virtuosit&#233; ! Et son assistante, la jeune femme poudr&#233;e de lune qui vous salue&#8230; Quelle &#233;l&#233;gance ! Quelle jeunesse ! Dans les gradins, l&#224;-bas, regardez les deux femmes seules, entour&#233;es d'enfants, elles pleurent, elles disent au revoir de la main au clown acrobate. Applaudissez, mesdames et messieurs, applaudissez ! &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai un peu trop bu&#8230; Fromage ? Non, merci, Tante Marie. L'atmosph&#232;re s'est r&#233;chauff&#233;e, &#231;a bourdonne comme dans une voli&#232;re quand vient le soir, tout le monde se retient de parler fort, on pense &#224; Annie&#8230; Merci Anna, si tu vivais, nous serions par monts et par vaux, isol&#233;s, indiff&#233;rents, flairant le vent de la vie, des animaux dans leurs terriers&#8230; Le bourdonnement, c'est comme le gazouillis des moineaux dans le platane de la cour. Je regarde &#224; travers les vitres de la fen&#234;tre, pas de feuilles, pas de moineaux, pas d'enfance, pas de soleil. Rien, le froid de l'hiver&#8230; Le gazouillis, c'est les enfants, ils ont quitt&#233; la table, ils se racontent des histoires en pouffant sur le canap&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Caf&#233; ? Combien ?... Tante Marie sourit, elle a travers&#233; des temp&#234;tes, son visage est rid&#233;, &#233;toil&#233; comme une glace s&#233;curit qui aurait re&#231;u un pav&#233;, elle est calme, maigre. Je crois que tu t'en fous, Tante Marie, du temps qui passe. Tante Marie est un tor&#233;ador, sa robe est une muleta, le taureau noir la fr&#244;le, elle fait une pirouette, oll&#233; ! Un regard, comme si de rien n'&#233;tait, elle se cambre, applaudissements, elle c&#244;toie depuis si longtemps la mort qu'ils sont devenus copains. Bravo Tante Marie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les enfants me regardent&#8230; &#192; qui ils sont ? Deux sont &#224; Julie, ils lui ressemblent&#8230; La nouvelle &#233;pouse de tonton Albert, l'assistante du cirque, me sourit, pour faire connaissance, je vois o&#249; elle veut en venir&#8230; Si je suis bien avec elle, si je revois son mari, &#231;a le calmera peut &#234;tre&#8230; Les repas de famille, c'est fait pour laisser des traces, un sourire, une intonation, un frou-frou de robe, un parfum, c'est fait pour se saouler des autres, en passant, vite, remplir ses tiroirs &#224; souvenirs de visions fugaces, d'odeurs, de voix&#8230;Pour en faire quoi ? Le petit oiseau va sortir, clic, photo de famille, clich&#233; instamatic qu'effacera le temps, sc&#232;ne fig&#233;e, les yeux de Julie me regardent... Julie d&#233;color&#233;e, Julie s&#233;pia, Julie perdue dans les brumes du temps, ne t'en va pas&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Tour de table du regard, effleurement des visages ; des beaux, des pas beaux, bizarrement les pas beaux ont fait des enfants beaux et les beaux l'inverse. Les enfants du cousin Vincent, laid comme un pou, deux gaillards aux traits r&#233;guliers, &#231;a vient de Livia, sa femme, s&#251;rement&#8230; Myst&#232;re de la g&#233;n&#233;tique ou secrets de famille, loterie, trois piques, trois c&#339;urs, apparence, vertu, blablabla, messes du dimanche, amants de passage pour oublier le temps qui passe&#8230; Elle n'est pas l&#224;, Livia ? Pas pu venir, retenue par son travail, elle regrette, beaucoup, elle vous embrasse, tous&#8230; Pauvre Livia, tu le rattraperas pas, le temps&#8230; Et toi ? me dit Vincent&#8230; Moi ? Je suis toujours l&#224;, pour le moment j'essaie de m'en sortir, du point de vue professionnel c'est dur&#8230; Viens nous voir quand tu veux, je te donnerai mon adresse&#8230; C'est vrai, il faut resserrer les liens, les fils, oui, comme les initiales de la grand-m&#232;re que je n'ai jamais connue, les fils serr&#233;s, comme des petits boudins&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le soleil descend derri&#232;re le platane, l'air est l&#233;ger, la lumi&#232;re du soir douce et silencieuse, comme celle de la chambre de grand-m&#232;re, une odeur monte doucement dans la salle &#224; manger, je la connais, un m&#233;lange de vieux bois br&#251;l&#233; de la cuisini&#232;re, de tabac mouill&#233;, de soupe et de vapeurs chaudes de la lessiveuse. Autour de la table, il y a comme une h&#233;sitation, ils ont tous senti l'odeur du pass&#233;, ils sont inquiets.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tante Marie a compris&#8230; Elle allume le lustre, les visages ont chang&#233;, des ombres, des lueurs lointaines dans les regards&#8230; Une eau de vie pour le voyage ? Tante tor&#233;ador a les mots qu'il faut. Oui, une eau-de-vie contre la mort qui passe, une eau-de-vie pour le retour chez nous. Chez nous ? C'est o&#249;, chez nous ? Les phares s'allument, les moteurs ronronnent, les porti&#232;res claquent, silence&#8230; Tante Marie tend les bras, elle brille de tous ses feux dans le pinceau des phares, c'est Broadway, c'est sa derni&#232;re, elle le sait&#8230; Elle agite sa muleta, les enfants applaudissent, elle est seule dans l'ar&#232;ne, elle salue, la bouteille d'eau de vie &#224; la main&#8230; Viva la muerte&#8230; Adieu Tante Marie, adieu maman bis, adieu vestale d'un monde perdu&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Belz&#233;buth</title>
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		<dc:date>2018-09-29T13:17:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le r&#233;veil sonne. Je me l&#232;ve, je m'habille, ma tenue de diable, une combinaison noir geai, fermeture &#233;clair de bas en haut, deux morceaux de d&#233;mon reli&#233;s par un zip. Hop ! Me voil&#224; pr&#234;t, je fonce, je passe devant l'armoire &#224; glace, un coup d'&#339;il, r&#233;ajuster les cornes, d&#233;plisser les jambes, je tire dessus, voil&#224;, c'est bon, allez, je file, l'auto, j'ouvre la porte, une Mercedes int&#233;rieur cuir. Pourquoi pas ? Confort, confort&#8230; Garage, la lumi&#232;re du jour m'&#233;blouit, le soleil, le soleil&#8230; Mon calepin : Marie, 154, (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L350xH494/0000000e.belzebuth-39ae1.jpg?1639927010' width='350' height='494' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-304 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;veil sonne. Je me l&#232;ve, je m'habille, ma tenue de diable, une combinaison noir geai, fermeture &#233;clair de bas en haut, deux morceaux de d&#233;mon reli&#233;s par un zip. Hop ! Me voil&#224; pr&#234;t, je fonce, je passe devant l'armoire &#224; glace, un coup d'&#339;il, r&#233;ajuster les cornes, d&#233;plisser les jambes, je tire dessus, voil&#224;, c'est bon, allez, je file, l'auto, j'ouvre la porte, une Mercedes int&#233;rieur cuir. Pourquoi pas ? Confort, confort&#8230; Garage, la lumi&#232;re du jour m'&#233;blouit, le soleil, le soleil&#8230; Mon calepin : Marie, 154, boulevard de Turin, prostitu&#233;e, appartement de luxe, 200 m&#232;tres carr&#233;s, vue sur mer, r&#233;ussite sociale, exemple catastrophique, &#224; punir au plus vite&#8230; Destination l'enfer&#8230; En avant&#8230; La Mercedes ronronne, moi aussi, &#233;claboussures de lumi&#232;re sur le pare-brise, boulevard de Turin, les num&#233;ros d&#233;filent comme une loterie&#8230; Un tram passe en grin&#231;ant, derri&#232;re les vitres une grappe humaine au regard &#233;teint&#8230; J'acc&#233;l&#232;re, num&#233;ro 80, 90 110, j'arrive, Marie&#8230; j'arrive&#8230; 120, 140, 150... Un chat traverse la rue, une femme tire un caddie, des poireaux d&#233;passent comme un bouquet, elle marche en regardant le fond du ciel, vide, l'infini ou les poireaux, vinaigrette ou ciel bleu, au choix, pas de choix, pas une vie.&#8230; Je klaxonne, je ne sais pas pourquoi, peut-&#234;tre pour qu'elle pense &#224; autre chose, oui, qu'elle oublie&#8230; Je ralentis&#8230; num&#233;ro 151, 152, 153&#8230; 154&#8230; c'est l&#224;, stop&#8230; Silence&#8230; Un petit vent parfum&#233; agite les branches des tilleuls&#8230; Je descends, je d&#233;plisse ma tenue, des enfants passent, ils me regardent, ils rient, les enfants n'ont pas peur du diable... La porte&#8230; Verre fum&#233;&#8230; Plaque de cuivre, plaque miroir, plaque soleil, ombres moir&#233;es, scintillements, un nom qui danse : Marie&#8230; Je sonne. C'est qui ? Une voix de miel. C'est moi ! Qui, moi ? Le diable ! Tu d&#233;connes ? Je te reconnais, c'est Marcel. Oui, c'est Marcel, alors, tu ouvres ? Ascenseur, troisi&#232;me &#233;tage, la porte est ouverte, j'entre, elle regarde la mer, elle se retourne. Mon dieu ! C'est qui, c'est quoi ? Tu le vois bien, c'est moi !&#8230; J'aurai tout vu ! Allez entre&#8230;Un whisky ? Mets-toi &#224; l'aise&#8230; Elle s'approche, elle caresse mes petites cornes, je la laisse faire. Alors ce whisky ? Tu le veux ou non ? Je le veux, apr&#232;s on verra. Qu'est-ce qu'elle croit ? Qu'on attrape un diable avec un verre ? Comme c'est bizarre, tes pieds de bouc, tu fais comment pour marcher, je me tais, je la regarde, elle s'accroche &#224; ma fermeture &#233;clair&#8230; Allez, mets-toi &#224; l'aise. Pas question, non&#8230; Mais si, non&#8230; mais si&#8230; Mais laisse-toi faire ! Je la laisse faire, elle m'enl&#232;ve ma tenue de travail&#8230; ! Elle me pousse sur son lit, elle tire le zip, elle m'&#233;pluche, les deux morceaux de diable se s&#233;parent, moi je suis dedans, un poussin, une chrysalide de je ne sais quoi, elle tire, elle tire, elle m'&#233;pluche encore, Marie, laisse-moi&#8230;Voil&#224;&#8230; Ma tenue de diable est au pied du lit, roul&#233;e en boule, mes pieds de bouc tra&#238;nent par terre, mes cornes blanches dorment sur le plancher, comme de petits boudins d&#233;gonfl&#233;s, elle rit, elle rit, dehors le soleil, le soleil, nom de dieu, elle est nue, elle rit encore, les 100 euros froiss&#233;s dans sa main, elle dit avec toi c'est un enfer, et moi affal&#233; en pleine lumi&#232;re, corps photomaton noir et blanc, pas diable pour deux sous, couch&#233; sur le lit pos&#233; sur le plancher, moi, en suspens, enfer, paradis, purgatoire, casino, jeux de hasard, machine &#224; sous, moi, j'ai pay&#233;, je joue, trois tr&#232;fles, trois c&#339;urs, elle d&#233;roule son corps en cin&#233;mascope, trois c&#339;urs, jackpot, j'entends tomber les pi&#232;ces, &#231;a ne s'arr&#234;te pas, jackpot, je vous salue, Marie pleine de gr&#226;ce, le diable est avec vous sur la terre et dans le ciel&#8230; Maintenant, elle se blottit contre moi, comme d'habitude, num&#233;ro rod&#233;, rod&#233;o, 100 euros, Marie de boulevard, Marie de Turin, Marie je t'aime&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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