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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Gilet noir</title>
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		<dc:date>2020-05-01T06:46:52Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Denis Escobar</dc:creator>



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&lt;p&gt;Je n'ai jamais bien su ce que je voulais faire dans la vie. Les profs au coll&#232;ge voulaient que j'aille en g&#233;n&#233;ral, et mes parents voulaient aussi que j'aille en g&#233;n&#233;ral, mon p&#232;re surtout qui a commenc&#233; &#224; travailler &#224; douze ans, &#224; Oran, du temps o&#249; l'Alg&#233;rie &#233;tait fran&#231;aise. C'est peut-&#234;tre pour &#231;a que je suis parti en apprentissage, dans la ma&#231;onnerie, pour faire comme papa, alors que j'avais treize de moyenne g&#233;n&#233;rale en troisi&#232;me. J'ai deux gosses, une fille et un gar&#231;on, le choix du roi comme on dit. J'y suis (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1059.jpg?1588061903' width='149' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_403 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L480xH484/gilet_noir-4b303.jpg?1639932365' width='480' height='484' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais bien su ce que je voulais faire dans la vie. Les profs au coll&#232;ge voulaient que j'aille en g&#233;n&#233;ral, et mes parents voulaient aussi que j'aille en g&#233;n&#233;ral, mon p&#232;re surtout qui a commenc&#233; &#224; travailler &#224; douze ans, &#224; Oran, du temps o&#249; l'Alg&#233;rie &#233;tait fran&#231;aise. C'est peut-&#234;tre pour &#231;a que je suis parti en apprentissage, dans la ma&#231;onnerie, pour faire comme papa, alors que j'avais treize de moyenne g&#233;n&#233;rale en troisi&#232;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai deux gosses, une fille et un gar&#231;on, le choix du roi comme on dit. J'y suis pour rien, m&#234;me si on affirme comme &#231;a que c'est le p&#232;re qui est responsable du sexe du b&#233;b&#233;. C'est Lorie qui m'a dit qu'il fallait attendre plusieurs jours avant de faire l'amour pour que les chances que ce soit une fille augmentent. Elle avait lu &#231;a sur Doctissimo. Lorie est aide-soignante &#224; Dreux. Elle r&#233;vise comme elle peut, elle voudrait devenir infirmi&#232;re. Ce qui est bien, c'est que l'h&#244;pital dans lequel elle travaille lui verse son salaire pendant sa formation, pas grand-chose, 1250 euros net avec l'anciennet&#233;. Dans deux ans, il y aura cent euros de plus sur sa fiche de paie, c'est d&#233;j&#224; pas mal. De mon c&#244;t&#233;, je me d&#233;brouille plut&#244;t bien. Mon entreprise de construction &#8211; moi, mon fr&#232;re et deux apprentis &#8211; s'occupe de trois chantiers dans le d&#233;partement. J'adore sillonner les routes d'Eure-et-Loir au volant de mon camion-benne Peugeot tout neuf. Un investissement certes, mais que j'amortirai dans un an et demi. Les paysages tranquillement vallonn&#233;s, rapi&#233;c&#233;s de vert et d'ocre d&#233;filent devant moi. Je roule toujours la fen&#234;tre passager ouverte car je fume et je pense &#224; la revente : une odeur de tabac froid, et c'est des centaines d'euros que tu peux perdre. M&#234;me les artisans tiennent &#224; leur confort maintenant. Apr&#232;s va leur expliquer qu'ils ne risquent pas d'attraper le cancer &#224; cause de cigarettes que tu as consum&#233;es depuis belle lurette. M&#234;me les artisans ont peur du cancer maintenant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas d'opinion politique, et je m'explique tr&#232;s mal. J'ai toujours peur d'&#234;tre mal compris. Alors je n'envoie jamais de sms, et je fais attention avec les mails. Je ne peux pas y couper, &#224; cause des clients qui veulent de moins en moins te voir ou te parler mais de plus en plus communiquer avec toi. Je me souviens, au CFA Centre, les copains avaient fait un sit-in &#224; cause d'une loi sur je sais plus trop quoi, m&#234;me si je suis s&#251;r qu'ils ne savaient pas de quoi il retournait. Avec un pote, on en avait profit&#233; pour s&#233;cher et aller boire une bi&#232;re chez Ginette, la patronne du bar qui faisait face &#224; l'&#233;cole, et qui vendait de l'alcool et des cigarettes aux mineurs. Elle nous disait tout le temps : &#171; Vous &#234;tes assez grands pour construire des maisons pour les bobos qui s'installent ici, alors vous avez l'&#226;ge pour vous bousiller les poumons et le foie &#187;. Pareil le jour o&#249; Le Pen s'est retrouv&#233; au second tour contre Chirac. Les amis de Lorie, que je fr&#233;quentais depuis quelques mois, avaient organis&#233; une marche r&#233;publicaine pour protester contre la pr&#233;sence de l'extr&#234;me droite dans un scrutin aussi important. Ce ne sont pas mes mots. C'est ceux de Bob, notre ami journaliste. Enfin, &#224; l'&#233;poque il n'&#233;tait pas encore journaliste mais c'est avec lui que Lorie a perdu sa virginit&#233; et ils sont rest&#233;s amis. J'imagine que ce genre de chose cr&#233;e des liens. Moi, j'ai couch&#233; avec deux autres femmes &#224; part Lorie, et la premi&#232;re avait perdu sa virginit&#233; depuis au moins trente ans. Qu'est-ce que tu veux faire de ton argent de poche &#224; seize ans, quand tu es dans l'Eure-et-Loir et que les copains d'apprentissage organisent des s&#233;ances de branlette collective devant le dernier Dorcel pirat&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai particip&#233; &#224; la marche r&#233;publicaine, main dans la main avec Lorie et Bob &#8211; que je pr&#233;f&#232;re appeler Robert &#224; partir de maintenant. J'ai cri&#233; : &#171; Le Pen pas la peine &#187; et &#171; Touche pas &#224; ma R&#233;publique &#187;. Mais ce que Lorie et Robert ignoraient, c'est que j'avais vot&#233; pour Jean-Marie Le Pen au premier tour, comme mon p&#232;re, qui votait m&#233;thodiquement Front National apr&#232;s avoir soutenu le Parti Communiste toute sa vie de salari&#233;. Je n'ai plus jamais vot&#233; depuis. Pour &#233;viter les conflits. Pendant les repas de famille, ou m&#234;me entre amis, si on te pose la question : &#171; Pour qui tu as vot&#233; ? &#187;, et que tu r&#233;ponds : &#171; Personne &#187;, on te sermonne gentiment, ou parfois avec indignation, mais &#231;a finit toujours par des arguments pour te convaincre de voter du bon c&#244;t&#233;, avec cette esp&#232;ce de p&#233;dagogie condescendante que je d&#233;teste. Par contre si tu dis : &#171; J'ai vot&#233; pour Marine, pour Fran&#231;ois, pour Jean-Luc ou pour Emmanuel &#187;, alors l&#224; c'est parti pour un d&#233;bat interminable sur le clivage gauche/droite, la mont&#233;e des extr&#234;mes ou le r&#232;gne du lib&#233;ralisme. Je n'&#233;coute pas France Inter, je ne vais pas reproduire les d&#233;bats du dimanche soir pendant mes seuls moments de repos.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis, il y a eu cette d&#233;cision du gouvernement, celle d'augmenter le prix du gasoil. J'&#233;tais content, le prix du baril n'avait jamais &#233;t&#233; aussi bas depuis des ann&#233;es, et on tapait surtout sur les constructeurs automobiles qui fraudaient avec leurs contr&#244;les anti-pollution. Mais nous sortir que le diesel est un pourvoyeur de la Grande Faucheuse apr&#232;s m'avoir donn&#233; une prime pour acheter ma Golf TDI, alors l&#224;, j'ai cru que j'allais d&#233;molir la premi&#232;re Renault Zo&#233; qui me passerait sous le nez, rien que pour le plaisir. Lorie, bien s&#251;r, a particip&#233; au blocage du rond-point des Fenots. Des Gilets jaunes y ont construit une esp&#232;ce de cabane, une cahute en mat&#233;riaux de r&#233;cup. Elle me parlait tous les soirs de Fredo, leur leader embl&#233;matique : &#171; Tu te rends compte, il fait sa journ&#233;e &#224; Leroy Merlin et ensuite il se rend aux Fenots, et c'est lui qui parle aux flics. Des petits malins se sont amus&#233;s &#224; mettre le feu &#224; la cahute il y a trois jours, il a &#233;teint l'incendie tout seul &#187;. Elle me parlait aussi de Carine, d'Ingrid ou de Loris. Je hochais la t&#234;te en buvant ma soupe, j'esp&#233;rais qu'elle ne me demanderait pas de jeter un coup d'&#339;il &#224; leur cahute, histoire de la consolider ou de lui mettre un toit &#224; quatre pentes. De toute fa&#231;on, le jaune ne me va pas tr&#232;s bien au teint.&lt;br class='autobr' /&gt;
Robert est venu de Paris couvrir ce qui se passait &#224; Dreux. Il travaille pour Aujourd'hui en France et son patron a pens&#233; qu'il pourrait faire un reportage plus immersif et pertinent en retournant sur les lieux de sa jeunesse. Effectivement son approche a &#233;t&#233; tr&#232;s immersive, surtout avec Lorie, avec laquelle il a pass&#233; de nombreuses soir&#233;es et quelques week-end sur le rond-point des Fenots ou au p&#233;age de Saint-Arnoult pendant que je m'occupais des enfants. Lorie m'avait pr&#233;venu : &#171; Tu me g&#226;cheras pas mon engagement contre ces champions du monde de la taxe. Vu que tu es une couille molle, et pas le philosophe que tu pr&#233;tends &#234;tre, tu t'occuperas des enfants pendant que je d&#233;fendrai notre pouvoir d'achat &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est Robert qui a &#233;mis l'id&#233;e le premier d'aller manifester &#224; Paris, sur les Champs-&#201;lys&#233;es. L'acte 4 risquait de marquer l'histoire. Je le soup&#231;onne d'avoir organis&#233; ce petit voyage pour se retrouver en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec Lorie. J'ai donc pris la seule d&#233;cision qui s'imposait : j'ai dit &#224; Lorie que je l'accompagnerais.
&lt;br /&gt;&#8212; Et les enfants ?
&lt;br /&gt;&#8212; On n'aura qu'&#224; les refiler &#224; mes parents.&lt;br class='autobr' /&gt; Bien s&#251;r j'ai dit tout &#231;a devant Robert. &#199;a ressemblait &#224; une esp&#232;ce de concours de m&#226;les alpha, ou b&#234;ta, ou plut&#244;t om&#233;ga. Je l'ai vu tiquer. Son regard trahissait une &#233;norme d&#233;ception. Et moi je jubilais int&#233;rieurement. Lorie ne comprenait pas mon soudain revirement :
&lt;br /&gt;&#8212; Tu te vantes d'&#234;tre le seul type &#224; n'avoir d'avis sur rien. Tu es m&#234;me incapable de voter pour un candidat &#224; &lt;i&gt;The Voice&lt;/i&gt; et tu vas monter sur Paris avec nous, pour manifester ? Tu sais que &#231;a peut d&#233;g&#233;n&#233;rer ?
&lt;br /&gt;&#8212; C'est pas si alarmant que &#231;a. J'ai lu quelque part que les chaines d'infos continues noircissaient beaucoup le tableau.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu comptes mettre un gilet jaune ?&lt;br class='autobr' /&gt; Je n'y avais pas pens&#233;. Il me faudrait sans doute chercher dans la boite &#224; gants du camion un de ces affreux maillots fluorescents. &lt;br /&gt;&#8212; Bien s&#251;r.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu t'identifierais &#224; un Gilet jaune ?
&lt;br /&gt;&#8212; Pourquoi &#231;a te semble tellement incroyable ? Moi aussi j'en ai marre de me faire entuber par Macron et l'autre&#8230; G&#233;rard Philippe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Robert m'a repris :
&lt;br /&gt;&#8212; Edouard Philippe. G&#233;rard Philippe est un acteur du si&#232;cle dernier. &lt;br /&gt;&#8212; Je sais qui est G&#233;rard Philippe.
&lt;br /&gt;&#8212; Si tu le dis.&lt;br class='autobr' /&gt; Et nous sommes mont&#233;s &#224; Paris. Nous avons pris l'autoroute. Lorie et moi. La voiture &#233;tait &#233;trangement calme. J'entendais la respiration de Lorie, je regardais sa gorge monter et descendre doucement au rythme des bandes blanches que nous longions, une respiration tous les quatorze m&#232;tres. De temps en temps je regardais dans le r&#233;tro les rehausseurs vides. J'aurais mieux fait de rester avec les enfants. Je me la joue myst&#233;rieux, discret pour &#233;viter qu'on me demande mon avis ou qu'on exige de moi une sociabilit&#233; marquante. Les gens s'habituent &#224; vous oublier, parfois &#224; vous m&#233;priser. Je ne peux pas leur en vouloir, c'est avec mon consentement. Je porte d&#233;j&#224; mon gilet jaune. Cette escapade pourrait &#234;tre amusante.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le cort&#232;ge, &#231;a crie, &#231;a saute, &#231;a tr&#233;pigne. Les hommes tout particuli&#232;rement ont retrouv&#233; des r&#233;flexes d'enfants, enfin de sales gosses. Ils courent en rond, se tirent les cheveux, se frappent les fesses et les &#233;paules. J'essaie de rester en dehors de la cohue, je marche sur les trottoirs. Lorie est toujours quinze ou vingt m&#232;tres devant moi, bras dessus bras dessous avec une autre drouaise rencontr&#233;e il y a &#224; peine une heure &#224; la station de covoiturage. Je m'attarde devant une vitrine, le nouvel IPhone me fait de l'&#339;il. Je rejoins le cort&#232;ge mais j'ai perdu de vue Lorie et ses amies. Plusieurs gars ont pris des barri&#232;res de chantier et des panneaux routiers pour faire des barricades. L'un d'entre eux me jette un plot :
&lt;br /&gt;&#8212; H&#233; mec ! Mets &#231;a en haut de la barricade.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je l'ai regard&#233; sans comprendre. Il m'a bouscul&#233; et m'a dit :
&lt;br /&gt;&#8212; T'as peur ou quoi ? Rends-moi ce gilet jaune. Tu fais honte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il a voulu m'enlever mon gilet. Je me suis d&#233;fendu comme j'ai pu et, dans la m&#234;l&#233;e, j'ai donn&#233; un m&#233;chant coup de coude dans le visage du type. Il &#233;tait un peu sonn&#233; et j'en ai profit&#233; pour m'enfuir. Je me suis retrouv&#233; sur une place, la place de la R&#233;publique je crois. J'ai reconnu l'immense statue que j'avais vue dans des reportages &#224; la t&#233;l&#233; apr&#232;s les attentats contre Charlie Hebdo. &lt;br class='autobr' /&gt; Et puis les choses ont d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;. Autour de moi, nez cass&#233;s, plaies ouvertes. Les CRS ont charg&#233;. Des gilets jaunes ont ramass&#233; des pav&#233;s, des tuyaux, tout ce qu'ils trouvaient &#224; port&#233;e de main et ils les ont lanc&#233;s sur les flics. J'ai vu un CRS tomber &#224; c&#244;t&#233; de moi. Et il y avait de la musique, une musique de fanfare qui venait de je ne sais o&#249; et qui faisait une harmonie digne de l'Enfer. Un homme m'a pris par le bras et on s'est dirig&#233;s vers une petite rue. La rue n'&#233;tait pas plus large que ma pauvre envergure. De gros blocs de pierre apparaissaient &#224; la surface d'un des murs, celui de gauche, et suintaient. Le mur de l'autre c&#244;t&#233; ne semblait pas d'aplomb et il &#233;tait parcouru par tout un tas de tuyaux rouill&#233;s comme dans un mauvais &#233;pisode de &lt;i&gt;Mario Bros&lt;/i&gt;. L'homme m'a enlev&#233; mon gilet jaune avec la m&#234;me dext&#233;rit&#233; que Lorie quand elle d&#233;grafe et &#244;te son soutien-gorge en me tournant le dos pour que je ne profite pas du spectacle. Il s'est pr&#233;sent&#233;, je n'ai pas &#233;cout&#233; son pr&#233;nom puis il m'a mis en garde :
&lt;br /&gt;&#8212; Il faut rester ici au moins une demi-heure. Les flics sont plut&#244;t mobiles, on aura bient&#244;t une porte de sortie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai rien dit, je pensais &#224; Lorie, &#224; son dos harmonieux, aux fossettes de ses lombes aguichantes, &#224; sa fa&#231;on de s'automasser le bas du dos et de refuser mon aide superflue. Et j'ai pens&#233; &#224; Lorie prise dans la cohue, &#233;cras&#233;e par ses compagnons bilieux. J'ai pens&#233; qu'elle pourrait perdre un &#339;il et son joli minois &#224; cause d'un tir de Flash-Ball. Et je n'ai pas boug&#233;. L'homme &#224; l'identit&#233; ind&#233;termin&#233;e avait commenc&#233; &#224; fumer une cigarette brune qui ressemblait &#224; une pine minuscule au milieu de sa barbe jaunie. Je me suis dit que j'&#233;tais au bout de ma vie, que cette rue secr&#232;te de Paris allait m'avaler et recracher mon cadavre au pied du corps mutil&#233; de Lorie. L'homme parlait, d&#233;blat&#233;rait sur les taxes et sur le gouvernement, je n'entendais rien. J'&#233;tais un l&#226;che, un planqu&#233;, j'avais laiss&#233; Lorie et ses amis d&#233;fendre mon fragile confort et c'est sur un malentendu que je me retrouvais l&#224;. &lt;br /&gt;&#8212; Apr&#232;s je dis pas que Macron est pas un type tr&#232;s intelligent mais son intelligence est aveugle, tu comprends. Il est pris dans une forme de dogmatisme, une sorte de bonne volont&#233; m&#233;prisante et on doit lui donner une bonne racl&#233;e pour le r&#233;veiller. J'avais un pote en licence de droit qui &#233;tait comme &#231;a. Il savait tout mieux que tout le monde. Un jour il a voulu m'expliquer comment faire mon n&#339;ud de cravate et je lui ai foutu un coup de boule. Il a eu le nez cass&#233; en trois endroits diff&#233;rents. Maintenant il travaille pour une ONG au Sahel&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; Pendant qu'il parle, un autre type se r&#233;fugie dans notre rue. Au d&#233;but il ne nous a pas vus. Il semble apeur&#233;. Il s'adosse au mur &#224; tuyaux. Il ne porte pas de gilet jaune mais une esp&#232;ce de doudoune noire sans manche tr&#232;s bizarre, exag&#233;r&#233;ment boursoufl&#233;e. Il est pli&#233; en deux, mains sur les genoux. Il reprend son souffle. Mon nouvel ami Gilet jaune lui demande comment il va :
&lt;br /&gt;&#8212; Toi aussi tu te caches des poulets ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le type a lev&#233; son visage vers nous. Il nous regarde avec de grands yeux hagards, bouche ouverte, haletant.
&lt;br /&gt;&#8212; Ou alors tu cherches une michtonneuse ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La doudoune noire s'ouvre tandis qu'il se redresse. Je vois des fils rouges, des esp&#232;ces de petits boudins blancs attach&#233;s &#224; une ceinture avec du gros scotch gris. Peut-&#234;tre une protection perso en cas d'attaque des forces de l'ordre. Mais ce n'est pas &#231;a, et je le sais bien. J'ai vu la s&#233;rie Bodyguard, et les s&#233;ries aujourd'hui sont vachement r&#233;alistes. Il sort un couteau d'une des poches int&#233;rieures de sa doudoune et il le plante dans le cou du barbu. Une gerbe de sang gicle sur mon visage. Le barbu se tient le cou &#224; deux mains, le sang jaillit entre ses doigts et se r&#233;pand sur ses v&#234;tements comme sur un papier buvard. Il fait des gargouillis pitoyables et finit par s'effondrer. L'homme &#224; la doudoune a l'air plus paniqu&#233; que moi. A croire qu'il a &#233;t&#233; surpris par la violence de sa propre attaque. Il se ressaisit vite, c'est moi &#224; pr&#233;sent qu'il toise avec un regard fou. Je suis face &#224; un terroriste, dans une rue inconnue, un terroriste qui pr&#233;pare sans doute un attentat meurtrier en profitant de la mobilisation des Gilets jaunes. Et je vais crever l&#224;. Ma vie ne d&#233;file pas devant mes yeux, je ne me pisse m&#234;me pas dessus, c'est assez d&#233;cevant. &lt;br class='autobr' /&gt; Le terroriste se jette donc sur moi, bras tendu vers mon cou, son couteau luisant de sang et d'acier. Il doit se dire qu'il n'a qu'&#224; r&#233;it&#233;rer son premier geste, celui qui a &#233;t&#233; fatal au barbu. Mais il tr&#233;buche avant de m'atteindre, il est parti trop t&#244;t, mauvais timing. En plus, il se prend les pieds dans un sac poubelle et tombe comme une merde. Son couteau glisse jusqu'&#224; mes pieds. Je ne sais pas trop ce que je dois faire. Il porte une bombe et le seul couteau dont je sais me servir a un bout rond et un manche en plastique vert pomme. Une fois qu'il m'aura &#233;gorg&#233;, il sortira de la rue, rejoindra le cort&#232;ge. Lorie sera avec ses potes en train de chanter des slogans ineptes. Et il appuiera sur son d&#233;tonateur. La bombe fera des ravages, d&#233;chiqu&#232;tera les honn&#234;tes hommes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Et nos enfants auront perdu leur p&#232;re et leur m&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt; Je ramasse le couteau. Il est lourd et gluant &#224; cause du sang du barbu. J'ai le droit &#224; une seule chance. Il ne doit pas avoir le temps d'appuyer sur un d&#233;tonateur ou de d&#233;clencher sa bombe je ne sais comment. Il faut qu'il meure sur le coup. Ma sueur d&#233;gouline dans mes yeux en se m&#233;langeant au sang du barbu qui m'a gicl&#233; au visage, je m'essuie d'un revers de la main. Je suis serein, contre toute attente. J'en suis le premier surpris mais je sais exactement ce que je dois faire. Je visualise &#224; peu pr&#232;s o&#249; se trouve son c&#339;ur. Le terroriste est &#224; genoux devant moi, il est facile &#224; attaquer. Mais au lieu du c&#339;ur, je devrais viser son aorte. Avec le c&#339;ur on ne sait jamais. Si je r&#233;ussis &#224; sectionner l'aorte ascendante, l'h&#233;morragie massive provoquera imm&#233;diatement un arr&#234;t cardiaque et il mourra sur le coup. &lt;i&gt;Netflix&lt;/i&gt; peut faire de n'importe qui un tueur aujourd'hui. Je le regarde dans les yeux, il ne dit rien. C'est comme s'il s'attendait &#224; cette mise &#224; mort. J'enfonce le couteau. Il meurt. &lt;br class='autobr' /&gt; J'ai remis mon gilet jaune. Je laisse les cadavres derri&#232;re moi. Il faut que je trouve un flic pour lui expliquer la situation. Je suis excit&#233; comme un gosse. Je viens de d&#233;jouer un attentat terroriste ! Lorie va &#234;tre fi&#232;re de moi. Plus jamais elle ne dira que je suis un planqu&#233;, un l&#226;che qui refuse d'avoir une opinion sur les choses. Je me vois d&#233;j&#224; passer en boucle sur CNews. Les affrontements n'ont pas l'air de s'&#234;tre calm&#233;s. Des Gilets jaunes essaient d'&#233;teindre un feu, d'autres rel&#232;vent des sapins couch&#233;s au sol. Des manifestants s'en prennent &#224; des vitrines. Je les regarde faire comme dans un film. Je cherche un policier. J'en trouve un assez rapidement, le contraire aurait &#233;t&#233; &#233;tonnant. Il sourit, derri&#232;re la visi&#232;re de son casque anti-&#233;meute. Il observe un groupe de Gilets jaunes qui ont entonn&#233; Bella Ciao devant l'affiche d'un concert de Ma&#238;tre Gims. Je tape sur son &#233;paule pour lui signaler ma pr&#233;sence. Il se retourne sur moi et recule de deux pas. Il braque le canon de son Flash-Ball sur mon visage. Il tremble comme une feuille. Je lui dis, tr&#232;s satisfait de moi-m&#234;me, je hurle m&#234;me :
&lt;br /&gt;&#8212; Vous n'allez pas me croire ! Je viens de tuer un terroriste, l&#224;-bas, dans une ruelle. Par contre, le barbu a &#233;t&#233; &#233;gorg&#233;, j'ai rien pu faire&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Votre visage&#8230; Ce sang&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Quoi mon visage ? Quel sang ?
&lt;br /&gt;&#8212; N'approchez-pas !&lt;br class='autobr' /&gt;
Le coup est parti. Mon &#339;il droit aussi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Je crois &#224; la nuit</title>
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		<dc:date>2019-01-17T08:19:48Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Denis Escobar</dc:creator>



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&lt;p&gt;Jos&#233; est sourd-muet. Il est par ailleurs atteint de c&#233;cit&#233;. J'aurais pu &#233;crire : Jos&#233; est aveugle. Il est aussi sourd-muet. On appelle &#231;a la surdicit&#233; ; dans le cas de Jos&#233;, ces deux d&#233;ficiences sont cong&#233;nitales. Il ne s'agit pas d'une simple addition de handicaps, ce serait trop r&#233;ducteur ; c'est une multiplication ou, si l'on veut, le summum de l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233;. Enferm&#233; en lui, &#224; triple tour. Il n'a aucun moyen de communiquer avec les autres. Son horizon est bouch&#233;, d&#233;finitivement. Jos&#233; vit dans un patelin (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton889.jpg?1547713186' width='150' height='119' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_320 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/je_crois_a_la_nuit2qual5.jpg?1547713092' width='500' height='394' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-320 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Jos&#233; est sourd-muet. Il est par ailleurs atteint de c&#233;cit&#233;. J'aurais pu &#233;crire : Jos&#233; est aveugle. Il est aussi sourd-muet. On appelle &#231;a la surdicit&#233; ; dans le cas de Jos&#233;, ces deux d&#233;ficiences sont cong&#233;nitales. Il ne s'agit pas d'une simple addition de handicaps, ce serait trop r&#233;ducteur ; c'est une multiplication ou, si l'on veut, le summum de l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233;. Enferm&#233; en lui, &#224; triple tour. Il n'a aucun moyen de communiquer avec les autres. Son horizon est bouch&#233;, d&#233;finitivement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jos&#233; vit dans un patelin perdu de l'Aveyron. Question ouverture sur le monde, il est &#224; l'abri ; Salles-Curan n'est jumel&#233; avec aucun autre village europ&#233;en, pas que je sache en tout cas. Le matin, d&#232;s sept heures, il entoure le bras maigrelet de sa pauvre m&#232;re et la suit comme son ombre, une ombre gigantesque qui embo&#238;te maladroitement le pas de l'octog&#233;naire rachitique ; Jos&#233; est tr&#232;s grand, il mesure deux m&#232;tres cinq. Il ne passe pas inaper&#231;u, mais &#231;a, il l'ignore. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est &#231;a de faire des enfants pass&#233; cinquante ans. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les comm&#232;res du village&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais voil&#224;, maman est morte. Et Jos&#233; a &#233;t&#233; plac&#233; dans un institut sp&#233;cialis&#233; de Rodez. Aveugle, sourd-muet, une &#233;nigme pour la plupart du personnel soignant. Jos&#233; ne dort plus ; il patiente jusqu'&#224; ce qu'une infirmi&#232;re vienne le chercher et l'emm&#232;ne dans la salle commune, o&#249; il attendra la fin de journ&#233;e, qu'une autre infirmi&#232;re le reconduise dans sa chambre. Jos&#233; n'a aucune notion du temps qui passe, il ne sait ni quand il fait jour ni quand il fait nuit. &#192; vrai dire, il est dans un noir perp&#233;tuel, comme s'il flottait dans l'espace, dans un lieu infini o&#249; les sons ne se propagent pas, o&#249; son poids ne compte pas. Dans ce n&#233;ant qui le cl&#244;t, Jos&#233; per&#231;oit parfois des supernovas aux couleurs improbables, des explosions grandioses et inoffensives, des formes invent&#233;es, des visages model&#233;s par sa conscience &#233;teinte ; il ne conna&#238;t pas les couleurs, il n'a jamais contempl&#233; la moindre trombine. Un champ immense et fertile s'ouvre devant les yeux de son &#226;me, mais le plus souvent, la fatigue l'emporte et il abandonne l'id&#233;e de cr&#233;er son monde &#224; partir de rien ; il attend dans sa boite noire de cerveau, et dans la chambre que l'&#233;tat lui a allou&#233;e, que quelqu'un le touche pour lui signifier qu'il est temps de se lever et de marcher. &#202;tre touch&#233;, c'est si merveilleux, c'est une des seules sensations physiques qui lui est permise. Il ne sursaute jamais, ne pousse pas de cri indistinct quand une paume, un doigt, un poing le prennent par surprise. Il vit dans la perspective que quelqu'un le touche ; les l&#232;vres s&#232;ches et r&#226;peuses de sa m&#232;re lui manquent, les coups de poing des gar&#231;ons railleurs lui manquent, le contact des chandails en soie d'Ida, l'aide-m&#233;nag&#232;re, lui manque. Jos&#233; a domestiqu&#233; la surprise, son c&#339;ur ne s'emballe plus. Il sent venir les choses, comme un ast&#233;ro&#239;de qui traverse sa galaxie et dont il admire la tra&#238;n&#233;e de bonheur. Rares sont les personnes qui le touchent, on le fr&#244;le dans l'indiff&#233;rence la plupart du temps. On plaisante beaucoup &#224; son sujet, aussi.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Heureusement qu'il n'est pas t&#233;trapl&#233;gique en plus ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis Julie a &#233;t&#233; embauch&#233;e en tant qu'aide-soignante stagiaire. Jos&#233; ne sait pas que Julie est ravissante, toute menue, et blonde comme les bl&#233;s. Il a simplement not&#233; qu'une odeur sucr&#233;e de m&#251;re, &#224; moins que ce soit le parfum suave de la violette, concurren&#231;ait depuis peu celles habituelles de transpiration, d'aftershave bon march&#233; ou de fragrances commerciales. Qui plus est, ce ravissement olfactif lui parvient toujours comme dans un tourbillon, violent acc&#232;s qui s'estompe trop vite. Jos&#233; ne le voit pas mais Julie n'est pas du genre &#224; m&#233;nager ses efforts et elle ne se d&#233;place qu'en sautillant. Jos&#233; ne sait pas non plus que lui-m&#234;me est beau. La nature a fait preuve de beaucoup d'ironie en dotant Jos&#233; d'un visage particuli&#232;rement agr&#233;able, tr&#232;s &#171; hollywoodien &#187;, des traits r&#233;guliers et fins, des yeux clairs, translucides ; les gens sont irr&#233;sistiblement attir&#233;s vers lui, m&#234;me s'ils le d&#233;laissent tout aussi rapidement. Ses beaux yeux et sa bouche non moins belle sont s&#233;par&#233;s de neuf centim&#232;tres et demi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Julie a fini par arr&#234;ter de sautiller et s'est pench&#233;e sur le cas de Jos&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bonjour Monsieur&#8230; Monsieur&#8230; Vous avez besoin de quelque chose. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous les matins, Julie prend Jos&#233; par le bras et l'emm&#232;ne se balader dans le jardin arbor&#233; de la r&#233;sidence sp&#233;cialis&#233;e. C'est bizarre &#224; contempler, ce tableau vivant de deux &#234;tres disparates qui avancent du m&#234;me pas h&#233;sitant. Un grand &#233;chalas qui tient plus du loukoum que du rugbyman et une petite blonde tr&#232;s &#233;nergique. Au d&#233;but, il arrivait &#224; Julie de s'&#233;crouler sous le poids de son patient atteint de surdicit&#233; ou bien de d&#233;sesp&#233;rer quand ce dernier s'immobilisait pendant de longues minutes, comme si la pr&#233;sence f&#233;minine lui &#233;chappait totalement. Mais Julie a pers&#233;v&#233;r&#233; ; elle a re&#231;u des coups ; essuy&#233; des moqueries. &#192; pr&#233;sent, elle pose d&#233;licatement la paume de sa main manucur&#233;e dans le dos de Jos&#233; et le guide avec bienveillance, ainsi qu'un cornac le ferait avec un &#233;l&#233;phant farouche, aveugle et sourd. Ils commencent &#224; communiquer plut&#244;t efficacement. Si Julie gratte l'&#233;chine de Jos&#233; avec son petit doigt, c'est qu'ils doivent tourner &#224; gauche ; le m&#234;me gratouillement mais avec l'index, et ils tournent &#224; droite ; quand Julie met sa main sur l'&#233;paule de Jos&#233;, il est temps pour eux de s'arr&#234;ter. Ils partagent alors &#171; des petits moments de sapidit&#233; &#187;, comme aime &#224; le dire l'aide-soignante stagiaire. Julie lui fait sentir une jolie fleur, elle laisse Jos&#233; caresser un chien de passage, elle porte &#224; sa bouche un fruit m&#251;ri &#224; point. On a fini par les appeler les ins&#233;parables. Ce n'est pas la piti&#233; qui pousse Julie &#224; s'occuper de Jos&#233;. Elle n'est pas en mission non plus. Julie a toujours eu peur du noir, elle est achluophobe, et la simple id&#233;e que Jos&#233; soit plong&#233; dans des t&#233;n&#232;bres int&#233;rieures perp&#233;tuelles lui a sembl&#233; une raison suffisante de le prendre sous son aile. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jos&#233; aime Julie. Il conna&#238;t son pr&#233;nom bien &#233;videmment, elle en dessine les lettres limpides sur son avant-bras musculeux toutes les fois qu'ils sont seuls. Patiemment Julie et Jos&#233; ont appris &#224; lire. &#192; se lire. &#192; se comprendre. &#192; imbriquer leurs univers. Un apprentissage r&#233;ciproque et improbable o&#249; l'enseignant a autant &#224; perdre que son &#233;l&#232;ve. Cela a pris six mois, six mois d'alphabet en relief, &#233;crit &#224; m&#234;me la peau de Jos&#233;, associ&#233; &#224; des stimuli olfactifs, gustatifs ou tactiles, une sorte de braille sensible, humain, personnalis&#233;. Par exemple, au d&#233;but du printemps, Julie et Jos&#233; ont red&#233;couvert ensemble les fraises. Parfois, ce que l'on voit, ce que l'on go&#251;te n'est pas ce que l'on sait. Bien s&#251;r, Jos&#233; conna&#238;t la saveur des fraises, cette impression sucr&#233;e-acidul&#233;e qu'elles lui laissent, ce go&#251;t annonciateur des beaux jours ; maintenant il est capable de signer si c'est une gariguette, une ciflorette ou bien une charlotte. Vous les diff&#233;renciez si facilement que &#231;a, vous ? La charlotte est bien plus tendre et sucr&#233;e que la fraise ronde alors que la gariguette p&#233;tille presque sous la langue. Il a m&#233;moris&#233; leurs diff&#233;rentes formes, et si vous lui demandez de d&#233;finir la couleur rouge, c'est une image de fraise, telle qu'il la con&#231;oit, qui appara&#238;tra dans sa galaxie mentale. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pas mal pour un aveugle de naissance. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais au-del&#224; de cette nouvelle forme de savoir, il y a entre eux une communication toute personnelle, extraverbale &#224; bien des &#233;gards, ils se parlent sans cesse, ils voient les m&#234;mes choses, rient de concert sans un son. Ils ont invent&#233; un nouveau langage. De l'ext&#233;rieur, &#231;a ressemble beaucoup &#224; de la t&#233;l&#233;pathie. Finalement, c'est une association intuitive de la langue des signes et du braille le plus basique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Julie aime Jos&#233;. Elle a d&#233;couvert une personne sensible, courageuse, qui a beaucoup de choses &#224; dire en d&#233;pit de ses cruelles d&#233;ficiences. Il lui raconte souvent des &#233;pisodes de son enfance &#224; Salles-Curan. Le lac de Pareloup, des souvenirs de baignade en plein soleil, la caresse de son eau c&#226;line, alcaline. La soupe br&#251;lante qu'on mange lentement, l'odeur du bois qui se consume dans la chemin&#233;e. Jos&#233; a conscience que sa vie ressemble &#224; un puzzle, qu'il n'aura sans doute jamais de vue d'ensemble sur elle ; mais de tout petits plaisirs valent mieux que rien. &#199;a y est, il voit Julie.&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re fois qu'ils font l'amour, c'est pour Jos&#233; un v&#233;ritable big-bang ; son univers restreint explose, des corps c&#233;lestes font leur apparition, ses souvenirs sont catapult&#233;s aux confins de son esprit, de nouvelles &#233;toiles sont cr&#233;&#233;es, de nouvelles couleurs aussi, le corps de Julie fait de boules de gaz incandescentes lui semble, l'instant de leurs &#233;bats, une nouvelle plan&#232;te o&#249; il pourra enfin se r&#233;fugier. &lt;br class='autobr' /&gt;
La directrice de l'&#233;tablissement a vu ce rapprochement d'un tr&#232;s mauvais &#339;il et n'a pas souhait&#233; prolonger la p&#233;riode d'essai de Julie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Julie continue pourtant de rendre visite &#224; Jos&#233;, sur son temps libre, bien qu'il soit maintenant difficile pour eux d'entretenir une relation intime. Qu'importe, rien ne saurait les priver de leurs &#171; petits moments de sapidit&#233; &#187;. Les ragots vont bon train : Julie abuse de la fragilit&#233; d'un pauvre handicap&#233;, et il se trouve que la m&#232;re de Jos&#233; lui a l&#233;gu&#233; une coquette somme ainsi qu'un corps de ferme id&#233;alement plac&#233; et, partant, convoit&#233; par des promoteurs immobiliers. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; L'abus de faiblesse est puni par la loi, non !? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les comm&#232;res de la r&#233;sidence sp&#233;cialis&#233;e&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais Julie ne s'en est pas laiss&#233; conter. Elle ne veut plus laisser Jos&#233; ; elle voudrait l'enlever de cet endroit confin&#233;, d&#233;l&#233;t&#232;re. Le hic, c'est que Jos&#233; est sous tutelle. Et qu'il est incapable d'exprimer son avis, de crier au monde entier que Julie est son &#226;me s&#339;ur. Ce qui donne lieu &#224; la conversation suivante, plut&#244;t anim&#233;e, entre Madame Lepique, tutrice de Jos&#233;, et Julie :
&lt;br /&gt;&#8212; Jos&#233; est incapable de communiquer normalement avec nous. Vous &#234;tes en plein fantasme !
&lt;br /&gt;&#8212; Au contraire, Jos&#233; est parfaitement capable de communiquer, c'est une personne sensible, et il ne veut plus que vous le consid&#233;riez comme une &#233;nigme ! &lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; Vous avez perc&#233; son myst&#232;re, c'est &#231;a ? Alors que nous autres, nous sommes de m&#233;chantes personnes qui ne comprennent rien au handicap ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Du coup, l'&#233;tablissement d'accueil a pris une mesure d'&#233;loignement. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Carr&#233;ment ! &#199;a ne se passera pas comme &#231;a ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Julie a fait appel de cette d&#233;cision. Trois mois se sont &#233;coul&#233;s. Le juge a exig&#233; la pr&#233;sence de tout le monde : Jos&#233;, Julie, Madame Lepique et la directrice de l'&#233;tablissement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Madame Lepique a soign&#233; son entr&#233;e ; tr&#232;s th&#233;&#226;trale, elle pousse Jos&#233; dans un vieux fauteuil dont le roulis m&#233;tallique s'ent&#234;te dans le pass&#233; ; Jos&#233; est mal peign&#233;, fagot&#233; comme un gamin de deux m&#232;tres cinq qui rentre de r&#233;cr&#233; ; sa tutrice lui a mis sur le nez d'&#233;normes lunettes noires &#224; la forme r&#233;tro. Julie fulmine ; Jos&#233; ne porte jamais de lunettes, il a de si beaux yeux. La directrice, quant &#224; elle, appara&#238;t plus en retrait ; elle a l'air d'avoir compris quelque chose, mais l'orgueil lui barrera l'acc&#232;s &#224; toute empathie, comme c'est souvent le cas. &lt;br /&gt;&#8212; Bien, nous sommes r&#233;unis dans ce bureau &#224; la demande de Mademoiselle Julie Gontran. Elle r&#233;cuse l'accusation d'abus de faiblesse et souhaite faire annuler l'arr&#234;t&#233; d'&#233;loignement dont elle fait l'objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le vieil homme l&#232;ve les yeux sur son assistance. La mer est calme, mais qui sait ce qui se passe sous la surface ?
&lt;br /&gt;&#8212; Monsieur Jos&#233; Man&#339;uvre est atteint de&#8230; surdicit&#233;. Quel malheur ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Il l&#232;ve &#224; nouveau le nez de son dossier et contemple Jos&#233; avec commis&#233;ration, oubliant comme toutes les personnes qui voient pour la premi&#232;re fois le myst&#232;re Jos&#233; que celui-ci est incapable d'interpr&#233;ter ce regard valide et compatissant. Il poursuit sa lecture :
&lt;br /&gt;&#8212; Mademoiselle Julie Gontran soutient qu'elle et Monsieur Jos&#233; Man&#339;uvre entretiennent une relation amoureuse s&#233;rieuse bas&#233;e sur la confiance. Elle oppose &#233;galement que la tutelle de Monsieur Man&#339;uvre devrait &#234;tre chang&#233;e en simple curatelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Madame Lepique intervient intempestivement :
&lt;br /&gt;&#8212; Curatelle ! Et pourquoi pas l'abonner &#224; l'op&#233;ra ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge continue, impavide :
&lt;br /&gt;&#8212; La question est donc de savoir si le degr&#233; de contrainte appliqu&#233; aux actions du majeur Jos&#233; Man&#339;uvre peut &#234;tre modifi&#233; dans la mesure o&#249; celui-ci est atteint de surdicit&#233; depuis sa naissance. Autrement dit, peut-il vivre normalement moyennant un am&#233;nagement adapt&#233; de son cadre de vie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Madame Lepique fait un signe n&#233;gatif de la t&#234;te. Sans que personne ne s'en rende compte, Julie a pos&#233; sa main sur celle de Jos&#233;. Elle y signe quelque chose ; la main de Jos&#233; s'ouvre ; puis se l&#232;ve. Le juge est interdit quelques secondes ; il finit par demander &#224; la directrice de lui expliquer ce qui est en train de se passer.
&lt;br /&gt;&#8212; Je ne sais pas, il n'a jamais fait cela auparavant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Julie dit dans un sourire :
&lt;br /&gt;&#8212; Je crois que Jos&#233; veut vous parler.&lt;br class='autobr' /&gt;
Madame Lepique ouvre grand la bouche, mais le juge la fait taire d'un mouvement autoritaire de la main. Il s'int&#233;resse vivement au d&#233;nouement de cette affaire :
&lt;br /&gt;&#8212; Comment peut-il s'y prendre ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La directrice :
&lt;br /&gt;&#8212; Je n'en sais rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge :
&lt;br /&gt;&#8212; Ce n'est pas &#224; vous que je m'adresse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Julie :
&lt;br /&gt;&#8212; Je vais vous montrer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle pose sa jolie main manucur&#233;e sur l'&#233;paule de Jos&#233;, qui se l&#232;ve et se dirige tout seul vers un tableau blanc, dissimul&#233; en bonne partie derri&#232;re une pile de dossiers, un ficus en piteux &#233;tat et un v&#233;lo d'appartement vintage. Jos&#233;, comme dou&#233; de tous les sens dont M&#232;re Nature dote habituellement ses enfants, saisit un feutre velleda. Julie demande au juge :
&lt;br /&gt;&#8212; Que voulez-vous qu'il dessine ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Madame Lepique :
&lt;br /&gt;&#8212; C'est du grand n'importe quoi&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge :
&lt;br /&gt;&#8212; Il est aveugle de naissance si j'ai bien compris.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'il dessine&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge regarde autour de lui le savant d&#233;sordre qui r&#232;gne dans son bureau.
&lt;br /&gt;&#8212; Tenez ! Un escargot.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge poss&#232;de toute une collection d'escargots en porcelaine dans une vitrine pr&#232;s de la porte d'entr&#233;e. Julie a pris l'habitude de d&#233;crire &#224; Jos&#233; les lieux nouveaux o&#249; ils se rendent, une esp&#232;ce de description tactile tr&#232;s d&#233;taill&#233;e, pour qu'il appr&#233;hende plus facilement son environnement. Julie signe sur le bras de Jos&#233; &#224; nouveau. Jos&#233; dessine alors une spirale presque parfaite. A son tour il signe sur le bras de Julie, qui se fait son interpr&#232;te :
&lt;br /&gt;&#8212; C'est comme &#231;a qu'il imagine les escargots, mais le visqueux n'est pas une sensation facilement repr&#233;sentable. De toute fa&#231;on, il les pr&#233;f&#232;re en chocolat.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le juge se met &#224; rire. Madame Lepique n'a pas dit son dernier mot :
&lt;br /&gt;&#8212; Ne vous laissez pas abuser Monsieur le Juge. Ceci rel&#232;ve uniquement du num&#233;ro de cirque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jos&#233; a remarqu&#233; que l'odeur de Madame Lepique devient plus forte lorsqu'elle s'&#233;nerve ; les mol&#233;cules odorantes qu'elle produit dans cet &#233;tat sont plus &#226;cres, capryliques ; Jos&#233; aime toutes les odeurs, aucune n'est pour lui un facteur de r&#233;pulsion ; c'est notre culture qui nous commande de nous boucher le nez devant un vieux fromage ou un poisson pourri ; Madame Lepique vitup&#232;re ; il est temps pour lui de la faire taire. Jos&#233; recommence &#224; dessiner sur le tableau blanc ; &#224; vrai dire il ne dessine plus, il &#233;crit ; il &#233;crit d'une main ferme, et sous les regards m&#233;dus&#233;s du juge, de Madame Lepique et de la directrice :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Julie, je t'aime. Veux-tu m'&#233;pouser ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Julie sourit et murmure :
&lt;br /&gt;&#8212; Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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