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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Les draps jaunes</title>
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		<dc:date>2019-07-02T20:35:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>Carole Paplorey</dc:creator>



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&lt;p&gt;Certains lecteurs attentifs auront peut-&#234;tre remarqu&#233; que ce texte figure &#233;galement dans le dernier num&#233;ro de la revue Br&#232;ves (chroniqu&#233; d'ailleurs dans nos pages). &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous l'avons re&#231;u en m&#234;me temps, et avons d&#233;cid&#233; en m&#234;me temps de le publier. C'est un petit hommage que nous rendons de temps &#224; autre aux auteurs assez talentueux pour &#234;tre remarqu&#233;s par deux revues &#224; la fois. Bravo &#224; Carole Paplorey, donc. &lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re fois que leurs regards s'&#233;taient crois&#233;s, c'&#233;tait &#224; la cantine. Ils &#233;taient assis de biais, (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton947.jpg?1562099713' width='102' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Certains lecteurs attentifs auront peut-&#234;tre remarqu&#233; que ce texte figure &#233;galement dans &lt;a href='https://www.nouvelle-donne.net/chroniques/critiques-de-recueils-de-nouvelles/article/instantanes-no114-de-la-revue-breves' class='spip_in'&gt;le dernier num&#233;ro de la revue Br&#232;ves (chroniqu&#233; d'ailleurs dans nos pages)&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous l'avons re&#231;u en m&#234;me temps, et avons d&#233;cid&#233; en m&#234;me temps de le publier. C'est un petit hommage que nous rendons de temps &#224; autre aux auteurs assez talentueux pour &#234;tre remarqu&#233;s par deux revues &#224; la fois. Bravo &#224; &lt;i&gt;Carole Paplorey&lt;/i&gt;, donc.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_349 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L216xH320/0000001b.les_draps_jaunes-fb8cb.jpg?1639933273' width='216' height='320' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois que leurs regards s'&#233;taient crois&#233;s, c'&#233;tait &#224; la cantine. Ils &#233;taient assis de biais, ce qui leur permettait d'entendre ce que l'autre disait sans franchement avoir &#224; affronter un face &#224; face qui les aurait intimid&#233;s. Un int&#233;r&#234;t r&#233;ciproque s'&#233;tait install&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lui ne disait pas grand-chose, elle le trouvait taciturne. Il avait un accent qu'elle n'identifia pas imm&#233;diatement. Elle &#233;tait plus bavarde. Arriv&#233;e r&#233;cemment dans le service, elle cherchait &#224; cerner les autres afin d'&#233;valuer les accointances possibles qu'elle aurait avec tel ou telle. Il avait suscit&#233; sa curiosit&#233; par un regard particuli&#232;rement expressif qui tranchait avec son quasi-mutisme et une aust&#233;rit&#233; alti&#232;re qui lui conf&#233;rait une allure de Don Quichotte. Il &#233;tait diff&#233;rent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les repas &#233;taient des moments attendus, o&#249; tous se retrouvaient pour &#233;changer sur les sujets les plus vari&#233;s. On parlait de tout ce qui fait les discussions entre des gens qui se c&#244;toient par n&#233;cessit&#233; : programmes t&#233;l&#233;, m&#233;t&#233;o, actualit&#233; et faits divers, &#233;v&#233;nements et potins du service. Petit &#224; petit, eux deux prirent l'habitude de se voir r&#233;guli&#232;rement en dehors de ces heures fixes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils se retrouvaient &#224; la caf&#233;t&#233;ria, et prenaient une boisson chaude et insipide &#224; la machine. Elle apprit qu'il &#233;tait russe. Bien qu'il lui parl&#226;t assez peu de son pays, cet exotisme accentua sensiblement l'attirance initiale qu'elle avait &#233;prouv&#233;e pour lui. Il maniait assez bien la langue fran&#231;aise, mais butait parfois sur un terme un peu plus complexe dont il ne connaissait pas la traduction, et c'&#233;tait un jeu entre eux de combler le trou afin qu'il se fasse comprendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils se mirent &#224; avoir de longues discussions dans les couloirs, sous le regard indiff&#233;rent, parfois surpris ou jaloux des autres. C'&#233;tait lui surtout qui s'exprimait d&#233;sormais, parlant de sa vie en dehors.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il lui raconta par exemple comment un videur l'avait agress&#233; plusieurs ann&#233;es auparavant, alors qu'il essayait d'entrer dans un bar dans le quartier des Halles. Il en avait gard&#233; des s&#233;quelles physiques au bras. Ses multiples tentatives pour faire reconna&#238;tre les dommages et obtenir r&#233;paration &#233;taient rest&#233;es sans effet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il lui avoua finalement qu'il &#233;tait sans papiers. Il parlait toujours avec un air mi-figue mi-raisin &#233;voquant une forme d'autod&#233;rision qu'elle reliait &#224; la place de l'absurde dans la culture russe.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; Je squatte des locaux de bureaux vides, tu n'imagines pas, il para&#238;t qu'il y en a presque un million de m&#232;tres carr&#233;s en r&#233;gion parisienne. Ce n'est pas meubl&#233; comme un appartement et je n'ai pas le chauffage central l'hiver, mais je me d&#233;brouille. Je navigue principalement entre le 8&#232;me, le 16&#232;me et le 17&#232;me arrondissement, c'est pas mal, non, pour un immigr&#233; sans argent ? Tu ne trouves pas que je suis un dr&#244;le de Russe blanc fringu&#233; en noir ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la journ&#233;e, il portait effectivement du noir, un pantalon, un tee-shirt, des baskets de marques connues. Il les avait vol&#233;s, ainsi que l'ensemble de ce qu'il poss&#233;dait. Tout comme il volait sa nourriture, et tout ce qui assurait son quotidien, tout au moins avant d'arriver l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; mesure qu'ils se connurent mieux, ils sentirent qu'une forme de relation plus intime se d&#233;veloppait entre eux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils commenc&#232;rent &#224; sortir ensemble. Une fois, il l'emmena voir l'&#233;glise orthodoxe de la rue Daru. Elle y respira &#224; pleins poumons l'odeur pr&#233;gnante de l'encens, r&#233;sidu olfactif de l'office qui avait pr&#233;c&#233;d&#233; leur visite.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils assist&#232;rent &#233;galement aux obs&#232;ques d'une inconnue dans l'&#233;glise Saint Roch. L'endroit &#233;tait plein &#224; craquer, et ils demeur&#232;rent discr&#232;tement au dernier rang jusqu'&#224; la fin de la c&#233;r&#233;monie, &#233;coutant les uns apr&#232;s les autres les hommages rendus &#224; la d&#233;funte par ses proches.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils se promen&#232;rent vers le port de l'Arsenal qui n'&#233;tait pas tr&#232;s &#233;loign&#233; et y observ&#232;rent les mouettes, celles-l&#224; m&#234;me qu'ils entendaient souvent du cinqui&#232;me &#233;tage. De l&#224;-haut, ils avaient aussi souvent contempl&#233; le soir les vols group&#233;s des hirondelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Franchissant la Seine, ils arpent&#232;rent le Jardin des Plantes. Les all&#233;es de l'entr&#233;e embaumaient cette odeur m&#234;l&#233;e de r&#233;glisse et de curry provenant d'une plante au feuillage argent&#233; qu'on trouve &#224; foison &#224; cet endroit. On approchait de la fin de l'hiver, ils tomb&#232;rent sur le grand mimosa dont la floraison illumine les abords des grandes serres de ses pompons jaune d'or d&#233;licieusement odorants. Le long de la m&#233;nagerie, ils sentaient les odeurs lourdes et fauves, aper&#231;urent les wallabies l&#233;g&#232;rement pench&#233;s et immobiles sur leurs longs pieds. Parfois un curieux cri d'oiseau fendait le silence et ils se regardaient alors en &#233;clatant de rire. Elle lui parla de Kiki la tortue qui avait cent quarante ans et devait dormir au chaud quelque part dans le Palais des reptiles. Kiki aurait pu conna&#238;tre Napol&#233;on III et Alexandre III, on avait consacr&#233; l'&#233;glise de la rue Daru deux ans apr&#232;s sa naissance. Ils s'amusaient de leurs fac&#233;ties et des lignes impalpables qu'ils pensaient tracer entre leurs deux destins.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s le diner, il fallait se s&#233;parer, ce qui les attristait &#224; chaque fois. Ils rejoignaient alors leur chambre et devaient attendre le petit d&#233;jeuner du lendemain matin pour se retrouver enfin. Les nuits &#233;taient pour les uns courtes et hach&#233;es, pour les autres longues et sans r&#234;ve, et toutes largement suppl&#233;ment&#233;es de mol&#233;cules chimiques. Les insomniaques faisaient la queue devant le poste de garde pour recevoir la dose suppl&#233;mentaire qui les assommerait jusqu'au petit d&#233;jeuner.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un soir, la jeune femme et le Russe r&#233;ussirent &#224; &#233;chapper &#224; la surveillance des infirmiers de nuit et se promen&#232;rent, envelopp&#233;s dans leurs draps jaunes sigl&#233;s APHP, dans les coins d&#233;serts du b&#226;timent. &#201;tait-ce un surcro&#238;t d'&#233;nergie li&#233; &#224; leur traitement, l'excitation de l'interdit ? Ils se sentaient des ailes, alors qu'ils n'&#233;taient que deux patients errant dans un h&#244;pital la nuit. Les infirmiers les trouv&#232;rent, dans cet &#233;tat d'exaltation particulier &#224; la maladie dont ils souffraient par intermittence tous les deux, et parvinrent &#224; les calmer. Les deux fugitifs retrouv&#232;rent leur lit respectif, leur c&#339;ur battait la chamade.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bout de trois semaines, les m&#233;decins la jug&#232;rent stabilis&#233;e et capable d'affronter son quotidien. Elle fit le tour des chambres pour saluer les patients. En entrant dans la chambre de son compagnon de route, elle le trouva assis sur son lit. Les draps jaunes &#233;taient d&#233;faits. Elle chuchota quelques mots &#224; son oreille, le serra dans ses bras et lui donna son num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone. Puis elle quitta le cinqui&#232;me &#233;tage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle retrouva son mari, ses enfants, leur appartement et son travail. Elle repensait n&#233;anmoins souvent &#224; l'homme en noir avec lequel elle avait fait les quatre cents coups dans le service. Dans le d&#233;roulement de sa journ&#233;e, que ce soit au bureau, au moment d'&#233;plucher des l&#233;gumes, d'arroser ses plantes, de regarder ses enfants jouer ou faire leurs devoirs, et m&#234;me le soir, alors qu'elle regardait la t&#233;l&#233;vision avec son compagnon, des images de ce s&#233;jour et de la rencontre avec ce Russe revenaient en flashes, comme autant de bulles de libert&#233;. Elle &#233;tait heureuse d'avoir v&#233;cu cela. Elle n'avait pas pris ses coordonn&#233;es et s'inqui&#233;tait de savoir comment il se portait et s'il avait quitt&#233; l'h&#244;pital. Le reverrait-elle un jour ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques jours avant la fin de l'ann&#233;e, elle re&#231;ut un coup de fil dont le num&#233;ro &#233;tait masqu&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; Bonne ann&#233;e, bordel !&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle reconnut imm&#233;diatement l'accent et l'humour du Russe. Il y eut quelques mots et de nombreux blancs. Ils raccroch&#232;rent apr&#232;s s'&#234;tre gauchement souhait&#233; le meilleur pour les f&#234;tes. Il y a un moment o&#249; l'on ne peut plus rien faire l'un pour l'autre. Pourtant, elle avait ressenti quelque chose pour cet homme, il s'&#233;tait pass&#233; quelque chose entre eux. Mais cette histoire inaboutie appartenait &#224; un pass&#233; qui semblait r&#233;volu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques mois plus tard, elle se fit voler son t&#233;l&#233;phone portable dans la rue et on lui attribua un nouveau num&#233;ro. Le Russe n'avait plus aucun moyen de la joindre. De toute mani&#232;re, elle n'aurait pas su quoi lui dire. Elle ne voulait pas lui raconter sa vie en dehors de ce qu'ils avaient v&#233;cu ensemble pendant cette parenth&#232;se. &#199;a n'aurait eu aucun sens ni aucun int&#233;r&#234;t d'ailleurs. Leurs trajectoires, apr&#232;s s'&#234;tre crois&#233;es, avaient repris des cours trop &#233;loign&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une dizaine d'ann&#233;es plus tard, alors qu'elle marchait sur un quai de m&#233;tro &#224; la station Cluny, elle passa devant un homme recroquevill&#233; et visiblement sans abri. Ils se regard&#232;rent, elle crut retrouver l'homme des draps jaunes dans cette figure &#233;maci&#233;e comme un personnage du Greco et ces cheveux hirsutes. Le m&#233;tro approchait, elle se posta face aux rails sur le quai puis se ravisant, elle se pencha et lui demanda :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; C'est toi ? &lt;br class='autobr' /&gt; &#8212; Non, ce n'est pas moi, r&#233;pondit l'homme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle fit volte-face et monta dans la rame sans se retourner.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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