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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Pince-moi</title>
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		<dc:date>2021-03-15T19:01:10Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lilian Devigne</dc:creator>



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&lt;p&gt;Robinson venait de remettre une pi&#232;ce &#224; son filet. Seul sur son &#238;le depuis des ann&#233;es, faute d'humains &#224; quereller et &#224; maudire, il en &#233;tait venu &#224; d&#233;tester ces gros crabes noirs et velus qui semblaient prendre un malin plaisir &#224; d&#233;truire les mailles de son filet ; pr&#233;cieux filet, en lianes tress&#233;es et en crin de ch&#232;vres sauvages, qu'il s'&#233;tait fabriqu&#233; au prix d'une infinie patience, la nature ne lui ayant pas accord&#233; les doigts agiles d'une couturi&#232;re. Enfin, apr&#232;s cette derni&#232;re retouche, il put mettre le (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1159.jpg?1615834868' width='150' height='83' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_460 spip_documents spip_documents_center'&gt;
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&lt;p&gt; Robinson venait de remettre une pi&#232;ce &#224; son filet. Seul sur son &#238;le depuis des ann&#233;es, faute d'humains &#224; quereller et &#224; maudire, il en &#233;tait venu &#224; d&#233;tester ces gros crabes noirs et velus qui semblaient prendre un malin plaisir &#224; d&#233;truire les mailles de son filet ; pr&#233;cieux filet, en lianes tress&#233;es et en crin de ch&#232;vres sauvages, qu'il s'&#233;tait fabriqu&#233; au prix d'une infinie patience, la nature ne lui ayant pas accord&#233; les doigts agiles d'une couturi&#232;re. Enfin, apr&#232;s cette derni&#232;re retouche, il put mettre le cap vers la plage qui se situait sur le versant sud de l'&#238;le, pr&#233;serv&#233;e des requins par une &#233;paisse barri&#232;re de corail.&lt;br class='autobr' /&gt; Lorsqu'il d&#233;couvrit l'empreinte, Robinson ne parvint pas &#224; s'emp&#234;cher de d&#233;verser un torrent de larmes. Il s'&#233;tait jur&#233; pourtant, depuis la mort de son vieux chien Toby, qu'il ne se laisserait plus aller aux &#233;panchements trop ostentatoires. Il avait fini par se dire que Dieu le jugerait comme tous les hommes, et pour cela, il avait d&#233;cid&#233; d'affronter les &#233;preuves avec sto&#239;cisme et r&#233;signation. Mais le choc fut trop rude.&lt;br class='autobr' /&gt; Apr&#232;s s'&#234;tre essuy&#233; les yeux qui ne lui laissaient plus voir qu'une silhouette brumeuse sur le sable, Robinson se rendit &#224; l'&#233;vidence : il n'&#233;tait plus seul sur son &#238;le. Cette empreinte parfaite sur le sable mouill&#233; ne permettait pas le doute. Ce n'&#233;tait pas une empreinte de pied que l'on aurait pu confondre avec le renfoncement provoqu&#233; par le poids d'une mouette ou d'un autre oiseau, ni cette marque impr&#233;cise, mille fois rencontr&#233;e, o&#249; l'on croit deviner la trace d'un post&#233;rieur. Le vestige cette fois &#233;tait net et pr&#233;cis comme les lignes du Christ sur le Saint Suaire. &#192; l'&#233;vidence, une femme s'&#233;tait couch&#233;e l&#224;, sur la plage, et s'&#233;tait appuy&#233;e sur le sol si fort et si longtemps que le sable mou en avait gard&#233; l'&#233;treinte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le souvenir de ce corps &#233;tait beau. On distinguait nettement la partie sup&#233;rieure du torse nu ainsi que les genoux qui s'&#233;taient enfonc&#233;s en profondeur, comme si la belle s'&#233;tait &#233;tendue sur le ventre pour lire ou profiter du soleil. Ce qui avait impressionn&#233; Robinson, on peut le comprendre apr&#232;s tant d'ann&#233;es de solitude, &#233;tait les sillons laiss&#233;s par les seins et le pubis. En examinant le buste, le naufrag&#233; avait m&#234;me pu apercevoir, au fond de l'une des deux excavations, le sommet d'un mamelon que le vent n'avait pas eu le temps de fl&#233;trir en y jetant du sable. Robinson se sentit revivre lorsqu'il fr&#244;la de la main le sillage ondul&#233;, la d&#233;licate empreinte laiss&#233;e par le mont de V&#233;nus. La gr&#232;ve &#224; cet endroit &#233;tait chaude et friable. Encore plus fragiles semblaient la tra&#238;n&#233;e de sable, les petites ar&#234;tes blondes qu'avait imprim&#233;es la toison. Il avait approch&#233; son visage de ce sexe et, les yeux ferm&#233;s, avait hum&#233; un d&#233;licieux parfum qui n'&#233;tait autre que l'haleine saline de la mer. Pour l'homme &#224; genoux, c'&#233;tait une odeur velout&#233;e et sal&#233;e, un bouquet charmant, enivrant, dont il ne voulait plus se s&#233;parer, tant chaque bouff&#233;e d&#233;clenchait en lui un sentiment de vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Longtemps Robinson resta sous l'emprise de l'empreinte. &#201;tourdi par l'apparition brusque et inesp&#233;r&#233;e, il se demanda, groggy, la signification de ce sceau. Par la force des &#233;v&#233;nements, il &#233;tait devenu pragmatique, cynique m&#234;me, rel&#233;guant les manifestations prodigieuses au rang de billeves&#233;es et de fadaises. Pour lui, ce n'&#233;tait donc pas &#224; une sir&#232;ne ou &#224; l'un de ces &#234;tres l&#233;gendaires venus des mers qu'il avait affaire mais bien &#224; un &#234;tre de chair et de sang ce qui tenait encore plus de la fantasmagorie. Comment une femme seule et nue de surcro&#238;t avait-elle pu s'&#233;chouer sur ce rivage ? O&#249; &#233;tait-elle ? Car il n'y avait aucun indice, traces de pas ou sillage de chaloupe sur le sable, qui permettait de savoir d'o&#249; elle &#233;tait venue et par o&#249; elle &#233;tait partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Robinson resta perplexe. Le filet qu'il avait mis des semaines &#224; &#233;laborer pi&#232;ce par pi&#232;ce tra&#238;nait &#224; ses pieds. &#192; coup s&#251;r, le naufrag&#233; pensait &#224; une autre p&#234;che, plus miraculeuse celle-ci, plus essentielle aussi puisqu'il s'agissait de trouver l'&#226;me s&#339;ur, celle qu'il avait fini par oublier dans son exil forc&#233; et dont le souvenir venait de rena&#238;tre &#224; la vue de l'empreinte. Plein d'espoir, &#224; l'abri des dunes, l'homme attendit jusqu'au coucher du soleil l'apparition de celle qui avait pos&#233; la poitrine sur le sable. Elle n'avait pu dispara&#238;tre par enchantement. Peut-&#234;tre &#233;tait-elle partie visiter l'&#238;le qu'elle ne connaissait pas ? Peut-&#234;tre qu'affam&#233;e, elle s'&#233;tait dirig&#233;e vers le bouquet de cocotiers que l'on apercevait &#224; quelques miles, en direction du nord ? Comment le savoir ? En tout cas, la belle devait repasser par-l&#224; : Robinson savait par exp&#233;rience qu'un naufrag&#233; revient toujours sur les lieux de son naufrage.&lt;br class='autobr' /&gt; La journ&#233;e n'avait pas &#233;t&#233; fructueuse. F&#233;brile, Robinson avait attendu jusqu'au cr&#233;puscule, pour rien. Il avait vu le soleil dispara&#238;tre sur l'eau, laissant la part belle aux ombres fallacieuses. Dans la p&#233;nombre, il avait cru entendre une respiration, celle d'une femme apeur&#233;e sans doute car le souffle &#233;tait court et saccad&#233;, mais il s'&#233;tait rendu compte au bout d'un moment que l'illusion &#233;tait produite par le reflux des vagues. Plusieurs fois il avait vu, pendant que la lune per&#231;ait les nuages, une silhouette arpenter la plage. Quand il avait voulu s'&#233;lancer vers elle, il ne savait plus o&#249; courir : l'ombre avait disparu. &#192; l'&#233;vidence, la lune et la nuit se jouaient de son impatience, alors il essaya de se d&#233;tendre. &#192; la fin, il avait fini par somnoler puis par s'endormir &#224; m&#234;me le sable, d'un sommeil trouble, &#224; moiti&#233; d&#233;lirant, ses r&#234;ves brouillant son attente dans un carnaval d'impressions tumultueuses.&lt;br class='autobr' /&gt; Le lendemain, d&#232;s son r&#233;veil, Robinson alla voir si l'empreinte &#233;tait toujours l&#224;. Il craignait que le vent ait d&#233;j&#224; effac&#233; les pr&#233;cieux stigmates de celle qu'il avait guett&#233;e la nuit durant. Il ne voulait pas se l'avouer mais au fond, il craignait aussi d'avoir &#233;t&#233; le jouet d'une hallucination. Il n'ignorait pas &#224; quoi la vie d'ermite l'exposait : au travail, &#224; l'ennui et plus tard, &#224; la folie. C'est pourquoi il retrouva l'empreinte comme on retrouve une amie qu'on croit perdue &#224; jamais. Elle &#233;tait l&#224;, toujours aussi troublante. Elle n'avait pas boug&#233;, si ce n'est le sein gauche qui commen&#231;ait &#224; s'emplir de sable fin. Un d&#233;tail qu'il n'avait pas not&#233; la veille excita sa curiosit&#233; : ce mamelon gauche justement &#233;tait beaucoup plus d&#233;velopp&#233; que son voisin de droite. Cette anomalie fit sortir la belle de son anonymat. Gr&#226;ce &#224; cet indice, il allait p&#233;n&#233;trer dans son intimit&#233; et il avait l'impression qu'il pourrait la reconna&#238;tre n'importe o&#249; et entre toutes les autres, si bien s&#251;r le hasard lui donnait l'occasion de rencontrer plusieurs demoiselles nues. Il ne fallait pas pour autant vendre trop vite la peau de l'ours. Pour le moment, il n'avait que cette empreinte, ce qui n'&#233;tait pas rien car elle lui permettait de garder espoir, mais c'&#233;tait peu puisque, somme toute, il ne connaissait de sa dame que ce masque de sable, un mirage de creux et de bosses qui ne laissait entrevoir d'elle que ce qu'on voulait bien imaginer. Robinson avait besoin de concret, il r&#233;clamait une &#233;motion physique et intense. Trop longtemps, pour obtenir sa dose de tendresse, il avait d&#251; compter sur Toby qu'il couvrait de caresses. &#192; la mort du vieux basset, il s'&#233;tait referm&#233; comme une hu&#238;tre, en surface aussi dur qu'elle, mais au fond de lui crevant de solitude et oblig&#233; de compenser ce manque insoutenable par une imagination &#224; toute &#233;preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les jours suivants, Robinson ratissa l'&#238;le m&#233;thodiquement. Il avait tout entrepris pour entrer en contact avec celle qu'il avait surnomm&#233;e sa belle naufrag&#233;e. Aucune trace n'avait permis de penser qu'une autre personne avait hant&#233; les lieux. Pas la moindre foul&#233;e sur le sable ni le plus petit indice d'activit&#233; &#233;trang&#232;re sur l'&#238;le. Le drapeau qu'il avait r&#233;par&#233; en haut de la falaise flottait, bien visible, et n'importe qui, s'il se donnait la peine de tourner la t&#234;te vers le nord, pourrait l'apercevoir et signaler sa pr&#233;sence. Chaque matin, Robinson se dirigeait du c&#244;t&#233; de l'empreinte en chantant &#224; tue-t&#234;te, il esp&#233;rait ainsi que la belle l'entendrait et chercherait enfin le contact. Comme il l'avait suppos&#233;e timide ou apeur&#233;e, il avait choisi dans son r&#233;pertoire les deux ou trois chansons sentimentales qu'il connaissait et il les entonnait de sa plus belle voix. Rien n'y fit. Le seul t&#233;moignage de la belle restait cette empreinte qu'il allait visiter r&#233;guli&#232;rement. Pour qu'elle ne se d&#233;grade pas trop vite, pour la pr&#233;server du vent et des intemp&#233;ries, il lui avait fabriqu&#233; une petite cl&#244;ture en peau de ch&#232;vre et pour la prot&#233;ger des oiseaux, il avait plac&#233; en guise de toit le pr&#233;cieux filet de p&#234;che dont il ne se servait plus. Ainsi, par le haut, il pouvait contempler &#224; loisir les reliques de celle qu'il n'avait pas renonc&#233; &#224; trouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ses nuits, depuis la d&#233;couverte, &#233;taient ponctu&#233;es de r&#234;ves hallucinants entrecoup&#233;s de moments de pur d&#233;lire. Il ne r&#234;vait plus, comme auparavant, de cannibales &#224; t&#234;te de mort festoyant sous une lune de sabbat ni de p&#234;ches miraculeuses o&#249; son petit filet croulait sous le poisson. Il ne r&#234;vait plus non plus de caravelles blanches, battant pavillon anglais, accostant dans la baie aux crabes avec &#224; bord un d&#233;tachement de gentlemen venus le ramener &#224; la maison. Ses r&#234;ves &#224; pr&#233;sent, tous inspir&#233;s par la belle inconnue, &#233;taient beaucoup moins sages. Il y &#233;tait toujours question d'une femme des &#238;les, bronz&#233;e et nue, un sein plus bomb&#233; que l'autre, une femme complaisante enfin, pour lui tout seul, et qui ne demandait qu'&#224; assouvir ses moindres caprices. Dans ses visions les moins obscures, elle &#233;tait &#224; la fois la dame, l'&#233;pouse civilis&#233;e, d&#233;vou&#233;e et lascive, et en m&#234;me temps la sauvageonne, m&#233;fiante, d&#233;fiante, difficile &#224; apprivoiser, vivant par instinct comme une b&#234;te farouche. Il arrivait aussi, et c'est l&#224; l'un des aspects grotesques de l'imagination, que la belle arbore le faci&#232;s des animaux familiers de Robinson. C'est ainsi qu'elle se manifesta avec la t&#234;te de Coco, le toucan apprivois&#233;, avec le museau prognathe de Toby, son fid&#232;le compagnon d&#233;funt, avec de longues oreilles poilues comme celles de ses trois bonnes ch&#232;vres, et une fois, une seule, avec une t&#234;te aplatie et contrefaite, celle d'un crabe r&#233;pugnant d'o&#249; &#233;mergeaient deux grosses billes noires et molles qui &#233;taient des yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Durant ces deux derni&#232;res semaines, Robinson avait beaucoup maigri, et pour cause, il n&#233;gligeait son verger. Quant &#224; son potager, il n'y avait pas remis les pieds, obnubil&#233; qu'il &#233;tait par l'empreinte et par la qu&#234;te de la myst&#233;rieuse inconnue. Il s'&#233;tait nourri exclusivement de fruits sauvages et de lait de ch&#232;vre sans se rappeler que lesdites ch&#232;vres avaient elles aussi besoin de nourriture. Un jour, d'ailleurs, l'une d'elles qu'il avait nomm&#233;e Ad&#233;la&#239;de en souvenir d'une aventure galante, devenue trop faible, tomba d'inanition et procura &#224; Robinson de la viande pour une semaine. Si on consid&#232;re l'attachement que l'homme vouait &#224; ses b&#234;tes avant la d&#233;couverte, on peut &#234;tre &#233;tonn&#233; par un tel crime qui auparavant aurait pass&#233; pour du cannibalisme. &lt;br class='autobr' /&gt; Dans sa folie, Robinson, on l'a dit, ne mangeait presque plus, il ne se lavait plus non plus et ne pr&#234;tait plus attention &#224; sa tenue. Par un ph&#233;nom&#232;ne de vases communicants, toute son &#233;nergie &#233;tait partie ailleurs. Il ne faisait plus d'efforts pour rester le citoyen civilis&#233; qu'il aurait voulu &#234;tre jusqu'au bout. Il n'agissait plus en homme, n'ayant plus d'habitudes alimentaires ni de vie rythm&#233;e par les activit&#233;s routini&#232;res qui l'avaient maintenu au rang d'humain. La seule affaire qui occupait son esprit restait la femme, cette myst&#233;rieuse inconnue qui lui avait laiss&#233; son empreinte et qu'il ne savait comment trouver, ayant ratiss&#233; chaque recoin de l'&#238;le, inspect&#233; chaque caverne, visit&#233; chaque arbre, soulev&#233; chaque caillou sous lequel elle aurait pu se cacher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un matin brumeux, alors qu'il se dirigeait vers l'empreinte pour satisfaire &#224; son nouveau culte, Robinson aper&#231;ut au loin sur la plage une esp&#232;ce de gros galet noir. Il se rendit compte que ce qu'il avait pris pour un min&#233;ral &#233;tait vivant, car la pierre semblait bouger lentement sur elle-m&#234;me, comme anim&#233;e de l'int&#233;rieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
S'il chemina, r&#234;veur, en direction de ce rocher insolite qui e&#251;t attir&#233; l'attention de toute personne sens&#233;e, ce n'&#233;tait pas par curiosit&#233;, Robinson ayant depuis longtemps perdu toute soif de connaissance ; c'&#233;tait simplement parce qu'il s'&#233;tait dit que ce caillou avait peut-&#234;tre un rapport quelconque avec son amour introuvable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le choc fut immense. Robinson s'&#233;tait arr&#234;t&#233; sur des pens&#233;es agr&#233;ables mais resta clou&#233; sur place, tant le contraste lui parut saisissant. La &lt;i&gt;chose&lt;/i&gt;, mi-insecte mi-crustac&#233;, qui se tr&#233;moussait devant lui comme une araign&#233;e titubante, le d&#233;fiait, les pinces dress&#233;es dans sa direction, entamant une danse folle, la danse d'une cr&#233;ature claudicante et arachn&#233;enne, une cr&#233;ature aussi &#233;loign&#233;e de l'homme par sa nature que la fleur l'est du cactus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Non seulement le tourteau &#233;tait d'une taille effrayante, mais en plus, il semblait qu'un tel monstre, velu, noir comme du charbon, absolument repoussant, n'avait nul droit de le d&#233;ranger si pr&#232;s de l'objet de son culte. Robinson avait m&#234;me eu un frisson de r&#233;pulsion en consid&#233;rant ce monstre hideux : la b&#234;te ignoble jurait trop avec l'image de la belle naufrag&#233;e qui n'avait pas quitt&#233; ses pens&#233;es. Comment Dieu avait-il pu engendrer une cr&#233;ature aussi disgracieuse ? Quel d&#233;mon avait arr&#234;t&#233; le processus de la cr&#233;ation en marche ? La b&#234;te ne pouvait inspirer que r&#233;pugnance et m&#233;pris. Et comme par inclination, elle allongeait ses pattes en direction de l'homme rest&#233; fig&#233; devant elle, hypnotis&#233; sans doute par la danse bancale du crabe. La cr&#233;ature s'&#233;tait redress&#233;e, imitant la d&#233;marche humaine. Elle se tenait presque droite, et allongeait ses pattes noires et velues dans une parodie de gigue ou de menuet. Contrefaisant l'invitation galante, la pince gauche semblable &#224; une grosse tenaille qui s'ouvrait et se refermait &#224; deux pouces des mains de Robinson, paraissait offrir sa main gant&#233;e pour ouvrir le bal, tandis que l'autre, plus t&#233;nue, atrophi&#233;e, fulminante, battait la mesure &#224; une cadence infernale. Farandole impossible et fructueux vertige. Un instant, il sembla &#224; Robinson que le monde entier se mettait &#224; tourner autour de lui. Un instant seulement, car l'homme, qui s'&#233;tait ressaisi, entreprit de regarder le tourteau d'un &#339;il neuf, &#224; croire qu'un voile venait de tomber, mettant &#224; jour la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Qu'avait-il pu se passer sous ce cr&#226;ne ? Durant ce bref instant, Robinson n'avait plus boug&#233; comme s'il avait fourni l'un de ces efforts de r&#233;flexion exigeant, tant le cheminement des id&#233;es parait complexe ou incongru. Il avait d&#251; essayer de rapprocher dans sa m&#233;moire deux images trop &#233;loign&#233;es l'une de l'autre pour que la lumi&#232;re p&#233;n&#232;tre aussit&#244;t dans l'obscurit&#233; de son &#226;me. Alors, lentement, un profond d&#233;go&#251;t s'&#233;tait affich&#233; sur la figure de l'homme qui avait fini par recevoir l'illumination. Vite, Robinson qui s'&#233;tait perdu dans ses pens&#233;es se mit &#224; chercher le crabe pour v&#233;rifier si son raisonnement tenait debout. Il aurait voulu avoir tort et m&#234;me, il se disait encore que sa r&#233;v&#233;lation subite &#233;tait grotesque puisqu'elle remettait en cause l'existence de celle qui &#233;tait devenue sa raison de vivre. Seule la b&#234;te immonde pouvait lui apporter la r&#233;ponse qu'il redoutait. Mais o&#249; pouvait bien avoir d&#233;camp&#233; ce satan&#233; crabe qui, l'instant d'avant, se tenait juste devant lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La grimace de douleur qui froissa le visage du naufrag&#233; &#233;tait le signe de son &#233;veil. Robinson avait ressenti la morsure comme on re&#231;oit une claque en plein r&#234;ve. La grosse pince venait de le saisir au mollet, par derri&#232;re, et semblait ne plus vouloir l&#226;cher la chair qui n'avait pas daign&#233; r&#233;pondre &#224; ses assauts. Par r&#233;flexe, pour faire cesser son mal, l'homme lan&#231;a un coup de pied qui fit rouler le crabe &#224; quelques pas. Quand il se releva, hagard, plus titubant que jamais, l'animal tenta de relever les pinces pour repartir &#224; la charge. Ce fut un fiasco total. La grosse tenaille ne bougea pas d'un pouce, emp&#234;tr&#233;e qu'elle &#233;tait dans le sable mouill&#233;. Quant au petit crochet, il battait l'air en signe d'impuissance, et parfois s'acharnait sur le sable qu'il striait de sa col&#232;re st&#233;rile. C'est &#224; cet instant pr&#233;cis que, dans la t&#234;te du naufrag&#233;, le dernier voile tomba, mettant &#224; nu l'&lt;i&gt;horrible&lt;/i&gt; v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De sa lunette, un observateur ext&#233;rieur e&#251;t alors pris Robinson pour un de ces fous &#224; lier, bons pour l'asile. Apr&#232;s avoir r&#233;duit en bouilli le crabe en sautant dessus &#224; pieds joints, apr&#232;s l'avoir ratatin&#233;, mis en pi&#232;ces, ce qui n'&#233;tait pas sans risques vu la taille de la b&#234;te, le naufrag&#233; avait couru vers la relique &#224; laquelle il avait fait subir le m&#234;me sort. Les peaux de ch&#232;vres, cens&#233;es prot&#233;ger l'empreinte, avaient &#233;t&#233; dispers&#233;es aux quatre vents tandis qu'il pi&#233;tinait, labourait, retournait rageusement celle-ci comme si, soudain, il avait voulu an&#233;antir jusqu'&#224; la derni&#232;re trace de la d&#233;esse d'abord ador&#233;e. Dans la cur&#233;e, seul le filet de p&#234;che fut &#233;pargn&#233;, ce qui, de mani&#232;re optimiste, laissait esp&#233;rer que Robinson n'avait pas perdu toute sa raison. D'ailleurs, apr&#232;s cette crise de d&#233;mence, il l'avait pli&#233; avec soin et rejet&#233; sur l'&#233;paule comme il avait l'habitude de le faire quand il allait &#224; la p&#234;che.&lt;br class='autobr' /&gt; Il revint ensuite sur ses pas &#224; l'endroit o&#249; gisaient les restes du crabe. D'un coup d'&#339;il, il parcourut la plage. Il y avait &#231;&#224; et l&#224;, autour de la d&#233;pouille &#233;ventr&#233;e, des empreintes similaires &#224; celle qu'il avait longtemps idol&#226;tr&#233;e. Il jeta un regard sur le crabe, il n'en restait rien. La carapace bris&#233;e &#233;tait en partie ensevelie sous le sable. Seules deux pinces noires &#233;mergeaient du monticule, comme une croix sur une tombe, deux pinces sinistres, toujours mena&#231;antes, dont la plus haute semblait l'ombre agrandie de la plus mince, deux pinces bien r&#233;elles d&#233;sormais inaptes &#224; jouer avec l'imaginaire du pauvre naufrag&#233;. Sous cette croix, dans cette fosse commune, indissociables, gisaient les restes de la b&#234;te et le fant&#244;me de la belle qu'il n'avait jamais connue qu'en r&#234;ve. Son fol espoir &#233;tait enseveli avec le monstre qui l'avait fait na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le lendemain, d&#232;s le lever du soleil, son filet sur l'&#233;paule, Robinson s'engagea sur la plage pour une de ces parties de p&#234;che dont il &#233;tait coutumier. Sa physionomie ne portait d&#233;j&#224; plus les vestiges des semaines de folie qu'il venait de vivre. Il s'&#233;tait ras&#233;, lav&#233; &#224; l'eau douce avec un m&#233;lange de graisse animale et de lait de coco. Il avait r&#233;par&#233; ses v&#234;tements en lambeaux, mang&#233; trois bananes et bu un grand bol de lait chaud avant de partir vers la mer, sous les rayons bienveillants du soleil. Une fois sur la plage, il ne jeta pas un &#339;il vers l'endroit o&#249; avait d&#251; se trouver l'empreinte longtemps r&#233;v&#233;r&#233;e. C'est tout juste s'il esquissa l'amorce d'un sourire quand il le d&#233;passa. Il marchait superbe et droit, reprenant en mains ses fonctions de gouverneur de l'&#238;le. Il avait aussi retrouv&#233; son grand sabre, abandonn&#233; au pied d'un arbre, qu'il arborait &#224; la ceinture et qui lui conf&#233;rait une autorit&#233; toute martiale. &#192; son cou pendait un collier rudimentaire compos&#233; d'une lani&#232;re de cuir o&#249; &#233;taient ench&#226;ss&#233;es les deux pinces du crabe. Celles-ci, la plus grosse sur le sein gauche et l'autre &#224; droite, recouvraient sa poitrine. Dor&#233;navant, il ne les quitterait plus, il les garderait nuit et jour &#224; son cou. Cet &#233;trange troph&#233;e &#233;tait cens&#233; le ramener &#224; la raison quand il n'aurait plus la t&#234;te sur les &#233;paules. Si le r&#234;ve prenait le pas sur son bon sens, si l'imagination l'entra&#238;nait malgr&#233; lui sur un terrain glissant, les deux pinces ne manqueraient pas de lui montrer le seul v&#233;ritable chemin, l'unique route &#224; suivre pour rester vivant. Certains &#233;rudits malicieux ont affirm&#233; que la long&#233;vit&#233; de Robinson ne tint qu'&#224; ce talisman.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les g&#233;nies</title>
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		<dc:creator>Lilian Devigne</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; La biographie de l'enfant prodige est moins nette et moins s&#251;re qu'on ne le croit. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Louis Forestier, professeur &#224; la Sorbonne &lt;br class='autobr' /&gt; Arthur Rimbaud s'en rend bien compte, il n'est plus un gamin. Il rentre de sa promenade courbatu, tremp&#233; de sueur. Quelle id&#233;e aussi de marcher sous ce soleil de plomb. Il n'a plus vingt ans, il en a cinquante de plus. Il faut reconna&#238;tre que c'est un bon marcheur, personne de sa connaissance n'irait dire le contraire. Pour passer le temps, il a calcul&#233; qu'&#224; raison de (...)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1042.jpg?1583059062' width='128' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_395 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L500xH588/les_ge_nies-aa333.jpg?1639943213' width='500' height='588' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &#171; La biographie de l'enfant prodige est moins nette et moins s&#251;re qu'on ne le croit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louis Forestier, professeur &#224; la Sorbonne&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Arthur Rimbaud s'en rend bien compte, il n'est plus un gamin. Il rentre de sa promenade courbatu, tremp&#233; de sueur. Quelle id&#233;e aussi de marcher sous ce soleil de plomb. Il n'a plus vingt ans, il en a cinquante de plus. Il faut reconna&#238;tre que c'est un bon marcheur, personne de sa connaissance n'irait dire le contraire. Pour passer le temps, il a calcul&#233; qu'&#224; raison de vingt kilom&#232;tres par jour pendant cinquante-cinq ans, ses pieds avaient d&#233;j&#224; parcouru plus de 400000 kilom&#232;tres. Il conna&#238;t Charleville et les environs comme sa poche. Il faut dire qu'il y a &#233;t&#233; facteur, un m&#233;tier qui demande de bonnes jambes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'heure de la retraite, ses jambes ne se sont pas senties concern&#233;es. Alors, comme il dit aux passants, il continue &#224; &lt;i&gt;faire sa tourn&#233;e&lt;/i&gt;. La sacoche en moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Assis sur un banc centenaire, en face de sa maison, le vieil Arthur se repose. Ou plut&#244;t non, il s'adonne &#224; sa nouvelle passion : la po&#233;sie. Apr&#232;s sa &lt;i&gt;tourn&#233;e&lt;/i&gt; durant laquelle il ne pense &#224; rien, le retrait&#233; a pris l'habitude de s'asseoir &#224; l'ombre d'un vieux ch&#234;ne. L&#224;, il r&#234;ve &#224; sa jeunesse, au plaisir qu'il &#233;prouvait &#224; vingt ans en enjambant cr&#226;nement des ruisseaux, &#224; l'odeur ent&#234;tante des bl&#233;s mouill&#233;s, &#224; son bonheur lorsqu'il tendait le courrier &#224; Louise, la jeune paysanne qui lui avait fait tourner la t&#234;te parce qu'un jour, sans le faire expr&#232;s, en saisissant ses lettres, elle lui avait fr&#244;l&#233; la main. Louise avait fini par se marier avec un autre que lui. Ironie du sort, les lettres qu'il lui tendait fi&#232;rement &#233;taient sans doute celles de son rival. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il avait ressass&#233; cela longtemps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cela maintenant, Arthur ne pense plus. Le temps a fait son &#339;uvre. Il lui reste le meilleur : des odeurs l&#233;g&#232;res, des souvenirs frivoles de chevauch&#233;es, le vent faible d'un amour de jeunesse : des sensations attendries.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Sensation&lt;/i&gt;, c'est justement le titre de son dernier po&#232;me. Dernier po&#232;me, c'est beaucoup dire, il n'en a &#233;crit que deux et &lt;i&gt;Sensation&lt;/i&gt; n'est pas encore tout &#224; fait termin&#233;. Il lui manque un petit morceau de vers. Il conna&#238;t par c&#339;ur le d&#233;but&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Sensation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Par les soirs bleus d'&#233;t&#233;, j'irai dans les sentiers,&lt;br class='autobr' /&gt; Picot&#233; par les bl&#233;s, fouler l'herbe menue :&lt;br class='autobr' /&gt; R&#234;veur, j'en sentirai la fra&#238;cheur &#224; mes pieds.&lt;br class='autobr' /&gt; Je laisserai le vent baigner ma t&#234;te nue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :&lt;br class='autobr' /&gt; Mais l'amour infini me montera dans l'&#226;me,&lt;br class='autobr' /&gt; Et j'irai loin, bien loin, comme un boh&#233;mien,&lt;br class='autobr' /&gt; Par la nature&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8230; Mon dieu, que c'est dur la po&#233;sie. Pour le premier quatrain, quelques heures avaient suffi. Et encore, il s'&#233;tait replong&#233; dans la lecture d'Hugo. Il s'&#233;tait inspir&#233; de son &lt;i&gt;Demain d&#232;s l'aube&#8230; J'irai par la for&#234;t&#8230;&lt;/i&gt;qu'il connaissait par c&#339;ur comme tout le monde. Pour le deuxi&#232;me quatrain, c'&#233;tait une autre paire de manche, surtout la fin. &#199;a ne venait pas. Enfin, qu'importe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le vieux Rimbaud aime son banc. En plein &#233;t&#233;, l'ombre du grand ch&#234;ne est une b&#233;n&#233;diction pour lui. Le fond de l'air est doux mais pas &#233;touffant. Il est temps de s'allumer une bonne pipe. M&#234;me s'il s'est mis &#224; composer, il a bien tout son temps. Il regarde en fumant les gens qui s'affairent, les enfants qui rient, les couples qui se prom&#232;nent. Quand parfois il aper&#231;oit des amoureux, il lui arrive de se sentir tout chose. Il n'a jamais eu la chance de tenir une femme par la main, lui. Il imagine avec quelques regrets ce qu'aurait pu &#234;tre sa vie avec Louise ou avec une autre femme&#8230; Tiens, quelqu'un a grav&#233; un c&#339;ur sur son banc et a laiss&#233; des initiales. Son visage s'&#233;claire d'un sourire indulgent. &#192; vingt ans, exactement &#224; l'endroit o&#249; il est assis, il avait fait pareil. Les traces avaient disparu, bien s&#251;r, mais lui, il s'en souvenait comme si c'&#233;tait hier. Ah, la jeunesse, c'&#233;tait le bon temps, il &#233;tait bienheureux, ma foi&#8230; Bienheureux comme avec une femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et j'irai loin, bien loin, comme un boh&#233;mien,&lt;br class='autobr' /&gt; Par la nature bienheureux heureux comme avec une femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas si mal&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ombre a tourn&#233;. Le soleil gagne du terrain. Il est l'heure de la sieste, ma foi.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; Charleville, Le 28 Juillet 1871&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ch&#232;re (sic) Monsieur Paul Verlaine,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'ai lu avec grand plaisir vos &lt;i&gt;Po&#232;mes saturniens&lt;/i&gt; et vos &lt;i&gt;F&#234;tes galantes&lt;/i&gt;. M&#234;me si j'ai trouv&#233; certains de vos po&#232;mes un peu os&#233;s (je mets cela sur le compte de votre jeunesse), d'autres ont retenu mon attention parce qu'ils &#233;taient bien tourn&#233;s je crois. Je me permets de vous &#233;crire pour vous envoyer mes deux po&#232;mes, &lt;i&gt;Le buffet&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Sensation&lt;/i&gt; qui auront peut-&#234;tre la chance de vous plaire. Si je m'adresse &#224; vous, c'est parce qu'un voisin m'a laiss&#233; entendre que vous connaissiez les gens du &lt;i&gt;Parnasse contemporain&lt;/i&gt;, une gazette &#224; Paris qui, para&#238;t-il, n'h&#233;site pas &#224; publier des beaux vers. Je suis retrait&#233;, je vais sur mes soixante et onze ans. Pour passer le temps, je m'adonne &#224; la po&#233;sie depuis quelques mois. Ce n'est pas un travail facile mais c'est une occupation comme une autre ma foi. Si par hasard mes vers avaient la fortune d'attirer votre attention, pourriez-vous les recommander au directeur du &lt;i&gt;Parnasse&lt;/i&gt; ? Je n'ignore pas le caract&#232;re cavalier de ma requ&#234;te mais je crains que, sans l'appui de votre part, mes po&#232;mes ne soient n&#233;glig&#233;s ou mal lus.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans l'espoir que mes vers ne vous laissent pas indiff&#233;rents, je vous prie d'agr&#233;er, Monsieur Verlaine, l'expression de mon profond respect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Arthur Rimbaud&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; A Paris, en plein Quartier latin, dans une chambre de l'H&#244;tel des Etrangers, des artistes refont le monde &#224; leur mani&#232;re. Les r&#233;sidents ont d&#233;j&#224; r&#233;dig&#233; des p&#233;titions. Si le tapage ne cesse pas, si ces ivrognes claquent encore la porte &#224; quatre heures du matin en sortant ivres morts du meubl&#233;, ils donneront un cong&#233; d&#233;finitif. Il faut dire que les jeunes po&#232;tes n'y vont pas de main morte. Il s'agit du &lt;i&gt;Cercle Zutiste&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Zut ! dit Charles Cros, si on ne peut plus faire la bamboche en France, on va devoir s'exiler &#224; l'&#233;tranger. On ne boit pas pour rien, on boit pour l'inspiration, pas vrai ?
&lt;br /&gt;&#8212; Hier soir en sortant, t'aurais pas d&#251; t'oublier sur la porte du g&#233;rant, r&#233;pond Germain Nouveau, l'&#339;il vitreux, c'est pas la premi&#232;re fois, il va finir par nous causer des ennuis.
&lt;br /&gt;&#8212; J'y peux rien, il me fait penser &#224; Musset, et sa femme &#224; George Sand. Tu sais bien que les romantiques attard&#233;s ou les gros bourgeois, je peux pas les sentir. Ils me donnent envie de vomir.
&lt;br /&gt;&#8212; Si &#231;a peut te rassurer, t'as vomi aussi sur son mur, ajoute Paul Verlaine de mauvais poil. Va falloir mettre de l'eau dans notre vin. Et puis, je te ferais remarquer qu'&#224; ton &#226;ge, Musset il avait d&#233;j&#224; &#233;crit toute son &#339;uvre. Toi, Charles, t'as &#233;crit quoi ? Et toi Germain ? A ce rythme-l&#224;, on va finir comme Armand Colin.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est qui Armand Colin ? &lt;br /&gt;&#8212; Normal que tu ne connaisses pas son nom, il &#233;tait toujours comme nous. Il pensait plus &#224; boire ou &#224; rigoler qu'&#224; produire quelque chose.
&lt;br /&gt;&#8212; Arr&#234;te de jouer les rabat-joie, dit Germain, t'&#233;tais loin d'&#234;tre le dernier hier. Nous au moins, on n'a pas montr&#233; notre c&#8230; &#224; la boulang&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai fait &#231;a ? dit Verlaine penaud.
&lt;br /&gt;&#8212; Quand tu as bu de l'absinthe, tu es capable du pire, affirme Charles. En m&#234;me temps, avant que l'on s'endorme sur le banc &#224; la belle &#233;toile, tu as &#233;t&#233; tr&#232;s po&#233;tique. Je ne sais pas o&#249; tu vas chercher tout &#231;a. Tu as r&#233;cit&#233; des vers comme un somnambule. Je me souviens de quelques-uns. C'&#233;tait pas mal du tout. Ecoute : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Mon unique culotte avait un large trou.&lt;br class='autobr' /&gt;
Petit-Poucet r&#234;veur, j'&#233;grenais dans ma course&lt;br class='autobr' /&gt;
Des rimes. Mon auberge &#233;tait &#224; la Grande-Ourse,&lt;br class='autobr' /&gt;
Mes &#233;toiles au ciel avaient&#8230; &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s, je ne me souviens plus, j'ai d&#251; m'endormir aussi. Crois-moi, quand tu bois, ce n'est pas la premi&#232;re fois que tu d&#233;clames ce genre de vers. Ce qui est surprenant, c'est qu'ils ne ressemblent pas du tout &#224; ton style. C'est de qui ?
&lt;br /&gt;&#8212; J'en sais rien, r&#233;pond Verlaine en se passant la main dans les cheveux, j'en sais rien du tout, &#231;a doit &#234;tre l'absinthe. Il m'arrive d'avoir des images dans la t&#234;te mais j'oublie tout le lendemain.
&lt;br /&gt;&#8212; C'&#233;tait tr&#232;s original. Tu devrais les mettre sur le papier. Personne n'a jamais fait ce genre de vers.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu crois ? dit Verlaine pensif. C'est bizarre, cette po&#233;sie ne me ressemble pas. Tu n'as retenu que ces quatre vers ?
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai une assez bonne m&#233;moire, dit Charles, mais je ne me souviens pas de tout. Quand tu es dans cet &#233;tat-l&#224;, tu n'es plus le m&#234;me. Un vrai gamin. Tu es r&#233;volt&#233;, survolt&#233;, tu parles comme un illumin&#233;, un voyant&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Alors, on ne peut rien en tirer, dit Verlaine en hochant la t&#234;te, mes lecteurs me prendraient pour un fou.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai peut-&#234;tre une id&#233;e, dit Germain dans l'&#339;il vitreux duquel est apparu un &#233;clair de malice. On est l&#224; pour prendre du bon temps pas vrai ? Et pour &#233;crire aussi ? Depuis un moment, on s'amuse &#224; consigner les vers qui nous passent par la t&#234;te dans notre &lt;i&gt;Album Zutiste&lt;/i&gt;. On parodie Copp&#233;e, on pastiche Hugo&#8230; C'est un peu barbant &#224; la longue, vous ne trouvez pas ? Moi, je vous propose de monter d'un cran. &#199;a vous dirait de cr&#233;er un po&#232;te ?&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; Arthur est assis sur un banc. Un autre banc. Pas seul. A Charleville, tous les jeudis soirs, au square, on donne un concert en plein air. Il y est venu accompagn&#233; d'une amie, une vieille dame. Elle s'appelle Henriette. Elle est presque invalide. Elle est veuve. Ils se sont rencontr&#233;s lors de sa tourn&#233;e. Il avait soif, elle lui a propos&#233; un verre d'eau. Depuis un mois, il passe chez elle &lt;i&gt;&#224; l'improviste&lt;/i&gt;. Quand il traverse un ruisseau, lors de sa promenade, c'est avec plus de l&#233;g&#232;ret&#233;. Les bl&#233;s ont une odeur de pain chaud.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils sont assis main dans la main. Pour la premi&#232;re fois. Pour venir, elle s'est appuy&#233;e sur son &#233;paule. Elle aime bien la musique.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est une id&#233;e de g&#233;nie ! r&#233;p&#232;te Verlaine enthousiaste. Quand j'aurai un peu trop bu, il faudra prendre des notes. Vous devrez participer aussi.
&lt;br /&gt;&#8212; On pourrait peut-&#234;tre commencer maintenant ?
&lt;br /&gt;&#8212; Il faudra que &lt;i&gt;notre&lt;/i&gt; po&#232;te ait l'air vrai. Il nous enverrait des lettres qu'on &#233;crirait.
&lt;br /&gt;&#8212; Ce serait un provincial qu'on inviterait &#224; Paris.
&lt;br /&gt;&#8212; Il faudra mettre tout le monde au courant !
&lt;br /&gt;&#8212; Calme-toi Paul, pas trop de monde, objecte Germain, sinon &#231;a va se savoir. Une dizaine d'amis, pas plus. Ils devront jurer de garder le secret. Plus tard, si notre po&#232;te est connu, ils t&#233;moigneront l'avoir fr&#233;quent&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu as raison. Aujourd'hui, on pourrait peut-&#234;tre commencer par faire son portrait dans les grandes lignes. On leur en parlera apr&#232;s. Je suis s&#251;r que notre id&#233;e va les &#233;blouir. Je vois d&#233;j&#224; leurs t&#234;tes !
&lt;br /&gt;&#8212; Quand tu as trop bu Paul, dit Charles, je te le r&#233;p&#232;te, tu parles comme un gamin r&#233;volt&#233;. C'est un peu d&#233;cousu mais crois-moi, on n'aura jamais vu &#231;a.
&lt;br /&gt;&#8212; Un gamin, dit Paul de plus en plus mordu, un gamin, voil&#224; ce qu'il nous faut&#8230; Avec notre exp&#233;rience, on en fera un g&#233;nie !
&lt;br /&gt;&#8212; Pas qu'un g&#233;nie, dit Germain sentencieux, pas qu'un g&#233;nie&#8230; Un homme.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; Pour la premi&#232;re fois, v&#233;ritablement, Arthur se sent un homme. Henriette a des mains menues et sa robe &#224; fleurs, quand elle marche en s'appuyant sur son &#233;paule, fait des petits frous-frous. Le concert est termin&#233;. Le chemin du retour baigne dans la lueur du couchant. Arthur &#233;vite les grandes enjamb&#233;es. Henriette, de son c&#244;t&#233;, fait des efforts pour allonger le pas. La musique les habite encore. A l'heure de se quitter, les &#233;toiles ont remplac&#233; le soleil. La lune fait des sourires complices. Arthur prolonge les adieux en lui montrant timidement ses deux po&#232;mes. Elle aime bien &#231;a. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il a l'air d'un grand gamin.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bon, r&#233;capitulons, dit Verlaine, Ce sera un gamin r&#233;volt&#233; de seize ans. Je l'aurais invit&#233; &#224; venir chez moi. Il aura d&#233;j&#224; &#233;crit une partie de son &#339;uvre avant de monter &#224; Paris. Il aura r&#233;cit&#233; ses vers un peu partout devant t&#233;moins. On fera publier quelques-uns de ses po&#232;mes dans des revues&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Ce sera un tr&#232;s mauvais gar&#231;on, ajoute Charles, un buveur, un d&#233;bauch&#233;, un extravagant. &lt;br /&gt;&#8212; Oui, c'est plus pratique. Plus personne ne voudra de lui &#224; cause de son caract&#232;re. Comme il n'a pas le sou, il retournera souvent chez sa m&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; Il faudra qu'il disparaisse assez vite. On en fera rapidement un voyageur.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais il nous enverra quand m&#234;me des lettres, dit Germain.
&lt;br /&gt;&#8212; Si tu veux, dit Verlaine.
&lt;br /&gt;&#8212; En tout cas, &#224; vingt ans, il n'&#233;crira d&#233;j&#224; plus. Il partira loin, en Afrique ou ailleurs.
&lt;br /&gt;&#8212; J'aurais m&#234;me voyag&#233; un peu avec lui, dit Paul. &#199;a me permettra de me rendre &#224; la campagne pour me concentrer sur mon &#339;uvre personnelle. Je pr&#233;viendrai ma femme.
&lt;br /&gt;&#8212; On le fera mourir ? demande Germain avec une inflexion plus grave dans la voix.
&lt;br /&gt;&#8212; S'il commence &#224; devenir c&#233;l&#232;bre, il faudra bien mon petit, r&#233;pond Paul, mais ne prends pas cet air triste. Il n'y aura pas vraiment mort d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; L'air est si doux qu'Arthur ferme la paupi&#232;re. Il se laisse gagner par la r&#234;verie. Sur le chemin du retour, dans la nuit, il a demand&#233; du tabac &#224; un jeune vagabond. Ils ont fum&#233; la pipe ensemble. Ils se sont assis dans l'herbe en silence pour contempler l'azur. Ils ne se sont pas adress&#233; une parole. A chaque bouff&#233;e, l'air est si doux qu'Arthur ferme la paupi&#232;re. La lune a des yeux de Pierrot. Arthur aussi.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Eh les amis, vous ne trouvez pas qu'on a oubli&#233; le plus important ?
&lt;br /&gt;&#8212; &#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Son nom pardi ! On va l'appeler comment ?
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai d&#233;j&#224; ma petite id&#233;e, dit Verlaine en sortant lentement des papiers de sa poche pour faire durer le plaisir, regardez, il s'agit d'une lettre envoy&#233;e par un certain Rimbaud. Lisez aussi les deux po&#232;mes&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Amusant, dit Charles apr&#232;s quelques minutes de lecture, c'est tellement na&#239;f que &#231;a aurait pu &#234;tre &#233;crit par un enfant. Il doit &#234;tre sacr&#233;ment nostalgique l'anc&#234;tre. Et son sonnet &lt;i&gt;Le buffet&lt;/i&gt; montre qu'il aime bien ses vieux meubles. C'est terrible la vieillesse.
&lt;br /&gt;&#8212; Bizarre, dit Germain en laissant retomber la lettre, c'est surprenant de commencer quelque chose comme &#231;a &#224; son &#226;ge. A soixante et onze ans, la vie est derri&#232;re soi.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'importe, dit Verlaine, pour moi, ce serait le sujet id&#233;al. Notre jeune g&#233;nie vient de Charleville. Il s'appelle Arthur Rimbaud et il n'a que seize ans.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais on n'a pas le droit de faire &#231;a, objecte Germain, on ne peut tout de m&#234;me pas lui voler son identit&#233; !
&lt;br /&gt;&#8212; On publiera ses deux po&#232;mes sous son nom, au moins c'est honn&#234;te, dit Verlaine, on se contentera d'en ajouter d'autres. Et puis, transformer un vieillard en enfant, ce n'est plus de la magie, c'est tout simplement du g&#233;nie&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Tu as remarqu&#233;, dit Charles espi&#232;gle, il a &#233;crit &lt;i&gt;cher&lt;/i&gt; avec un &#171; e &#187;&#8230; Et il a &#233;t&#233; facteur&#8230; Pour un homme de lettres, il n'est pas bien dou&#233; en orthographe.
&lt;br /&gt;&#8212; On pourra peut-&#234;tre tirer quelque chose de ce petit &#171; e &#187;, r&#233;pond Verlaine les yeux luisants de malice, l&#224;-dessus aussi j'ai quelques petites id&#233;es&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
**
&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt; Charleville, le 30 septembre 1871&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ch&#232;re Monsieur Paul Verlaine,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je vous remercie chaleureusement d'avoir appuy&#233; ma demande aupr&#232;s de la gazette que je vous avais indiqu&#233;e. Mes deux po&#232;mes &#233;taient en bonne page. C'est une grande fiert&#233; pour moi. Gr&#226;ce &#224; vous, j'ai le sentiment de retrouver une seconde jeunesse. Malheureusement pour vous, je crains de ne plus pouvoir vous envoyer d'autres vers. Mes yeux sont devenus mauvais et ma foi, je ne ressens plus le besoin d'&#233;crire de la po&#233;sie. Je vais bient&#244;t me marier. Si je vous confie mon petit secret, c'est que je me doute qu'un homme tel que vous comprendra qu'&#224; mon &#226;ge, il devient inutile de peindre des sentiments sur du papier. Elle s'appelle Henriette. C'est une toute petite femme. Quand elle marche en s'appuyant sur mon &#233;paule, sa robe fait des doux frous-frous. Excusez-moi de vous ennuyer avec mes balivernes, j'ai ressenti comme une illumination. &lt;i&gt;Illumination&lt;/i&gt; : voil&#224; qui pourrait &#234;tre le titre du recueil que je n'&#233;crirai jamais.&lt;br class='autobr' /&gt; Encore merci pour votre geste. Peut-&#234;tre que gr&#226;ce &#224; vous, des gens se souviendront de mon nom. Qui sait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Arthur Rimbaud&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title> Marie VS Henri</title>
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		<dc:creator>Lilian Devigne</dc:creator>



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&lt;p&gt;Au printemps de 1918, le canton de Houdan, situ&#233;e &#224; une trentaine de kilom&#232;tres de la capitale, reste un petit paradis. Pas de couvre-feu comme &#224; Paris, pas d'anxi&#233;t&#233;, pas de risques de se prendre un obus sur la t&#234;te tir&#233; par la Grosse Bertha. Henri vient d'avouer &#224; Marie qu'il a choisi d'y louer une villa &#224; cause de ses nerfs. Unanimes, les docteurs ont pr&#233;conis&#233; l'air de la campagne. Alors &#224; la h&#226;te, il a jet&#233; son d&#233;volu sur cette r&#233;sidence secondaire, un peu &#224; l'&#233;cart d'un village, non loin de la for&#234;t de (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton965.jpg?1568656888' width='141' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_361 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L480xH514/marie_vs_henri-26352.jpg?1639943213' width='480' height='514' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au printemps de 1918, le canton de Houdan, situ&#233;e &#224; une trentaine de kilom&#232;tres de la capitale, reste un petit paradis. Pas de couvre-feu comme &#224; Paris, pas d'anxi&#233;t&#233;, pas de risques de se prendre un obus sur la t&#234;te tir&#233; par la Grosse Bertha. Henri vient d'avouer &#224; Marie qu'il a choisi d'y louer une villa &#224; cause de ses nerfs. Unanimes, les docteurs ont pr&#233;conis&#233; l'air de la campagne. Alors &#224; la h&#226;te, il a jet&#233; son d&#233;volu sur cette r&#233;sidence secondaire, un peu &#224; l'&#233;cart d'un village, non loin de la for&#234;t de Rambouillet.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le jardin, assise sous une tonnelle, Marie se frotte les mains. Non pas qu'il commence &#224; fra&#238;chir en cette fin de journ&#233;e ensoleill&#233;e. Disons que la perspective de voir cet homme si fragile &#224; sa merci lui donne d'agr&#233;ables frissons.&lt;br class='autobr' /&gt; Marie Pascal est une empoisonneuse. C'est pour ainsi dire son gagne-pain. Elle a commenc&#233; d&#232;s l'entr&#233;e en guerre. Tous les enqu&#234;teurs et tous les gendarmes &#233;tant occup&#233;s sur le front ou ailleurs, elle a su tirer parti de la situation. Un homme de plus ou de moins dans la grande h&#233;catombe, qui irait tenir les comptes ? Pratiquement aucun risque. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sa technique pour rabattre le gibier ? Rien de plus banal : l'annonce matrimoniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Jeune femme, jolie, s&#233;rieuse, d&#233;sire &#233;pouser c&#233;libataire ou veuf entre cinquante et soixante ans.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas un mot de plus. Tout dans la sobri&#233;t&#233;. Les jeunes m&#226;les ayant pr&#233;f&#233;r&#233; s'entretuer aux quatre coins du monde, sa client&#232;le semblait toute d&#233;sign&#233;e : des messieurs d'un certain &#226;ge, d&#233;j&#224; souffreteux, affriol&#233;s par la gent f&#233;minine, tr&#232;s fortun&#233;s de surcroit. Du pain b&#233;nit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sa technique pour rabattre le gibier ? Rien de plus foudroyant : le cyanure de potassium.&lt;br class='autobr' /&gt; Pendant qu'Henri pr&#233;pare un bon repas &#224; l'int&#233;rieur, entonnant le grand air de &lt;i&gt;Manon&lt;/i&gt; de sa voix de baryton, Marie vide un petit sachet de poudre blanche dans le verre de son h&#244;te. Bient&#244;t, en lui faisant un clin d'&#339;il prometteur, elle lancera avec un air de malice : &#171; &#192; votre sant&#233; ! &#187; C'est vraiment son moment pr&#233;f&#233;r&#233;, son rituel en quelque sorte, un peu comme un mot d'esprit.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est presque chaud Mademoiselle Marie ! En attendant n'h&#233;sitez-pas &#224; vous resservir un petit verre !&lt;br class='autobr' /&gt; Quelle galanterie&#8230; La semaine derni&#232;re, elle n'aurait jamais imagin&#233; que cet homme d'apparence si fruste puisse &#234;tre un tant soit peu pr&#233;cieux. Doux comme un agneau. &#192; croire que sa barbe noire dissimulait une sensibilit&#233; toute f&#233;minine. C'est son premier barbu. Elle en est presque d&#233;&#231;ue. Un agneau ? Disons plut&#244;t une ch&#232;vre avec son bouc de pacotille et sa joie aga&#231;ante. Elle l'entend qui chantonne gaiement dans sa cuisine tandis que dehors elle ne distingue que des b&#234;lements lamentables. Elle l'imagine derri&#232;re ses fourneaux, tout petit, tout fier, tout maigre avec son tablier &#224; carreaux qui lui enserre la taille. Une proie d&#233;risoire&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Surtout, ne vous g&#234;nez pas pour moi, il reste encore de l'anisette&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; Non, elle ne va pas reprendre un autre verre. Bien s&#251;r que non. Surtout pas. Apr&#232;s, peut-&#234;tre. Disons que &#231;a sera le coup de l'&#233;trier. Pour fouiller la maison, elle aura besoin de toute sa t&#234;te. On ne boit pas pendant le travail. C'est un des rudiments du m&#233;tier. Elle l'avait appris &#224; ses d&#233;pens au d&#233;but de sa carri&#232;re. Ce jour-l&#224;, elle avait bu une coupe de trop qui lui &#233;tait rest&#233;e en travers de la gorge. Elle se souvient que sa victime &#233;tait allong&#233;e par terre la langue pendante, qu'elle avait retourn&#233; son logis de fond en comble et qu'elle &#233;tait repartie avec deux trois babioles insignifiantes. Quelle petite idiote&#8230; Elle n'avait m&#234;me pas pens&#233; &#224; examiner le corps ! Donc cette fois, pas de folies.
&lt;br /&gt;&#8212; Eh bien Mademoiselle Marie, j'esp&#232;re que je ne vous ai pas fait attendre&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Bigre, il a rev&#234;tu un costume flambant neuf. Ridicule. Marie note qu'il flotte litt&#233;ralement dedans. Elle estime que s'il p&#232;se une soixantaine de kilos, elle a peut-&#234;tre un peu forc&#233; sur la dose. Une gorg&#233;e et il va tomber raide. Elle n'aura m&#234;me pas le plaisir de voir son regard surpris et suppliant quand il entrera en convulsion. Tant pis. C'est comme &#224; la p&#234;che, se dit-elle avec philosophie, on prend ce qui vient.
&lt;br /&gt;&#8212; Si nous trinquions &#224; notre bonheur ? lance Marie, press&#233;e d'en finir, son train du retour &#233;tant pr&#233;vu pour vingt heures.
&lt;br /&gt;&#8212; Le froid commence &#224; tomber, balbutie Henri les joues en feu comme un premier communiant, je vous invite &#224; partager l'hospitalit&#233; de mon logis. Emmenons nos verres. Nous serons mieux &#224; l'int&#233;rieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bonne id&#233;e, ma foi. Pourquoi ne pas y avoir pens&#233; avant ? Comme &#231;a, elle n'aura pas &#224; s'inqui&#233;ter des voisins ou des badauds toujours trop curieux.
&lt;br /&gt;&#8212; Passez devant, Mademoiselle, vous serez la premi&#232;re &#224; profiter de la chaleur de ma demeure&#8230; Mais j'y pense, se risque-t-il &#224; badiner, Marie n'est-ce pas l'anagramme du verbe &lt;i&gt;Aimer&lt;/i&gt; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oh vous &#234;tes vraiment un galant homme, Henri&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est trop mignon. En plus, il lui a confi&#233; que sa maman avait ajout&#233; &lt;i&gt;D&#233;sir&#233;&lt;/i&gt; &#224; son pr&#233;nom parce qu'apr&#232;s avoir accouch&#233; malencontreusement d'une fille, elle d&#233;sirait de tout c&#339;ur la venue d'un petit gar&#231;on. Quel ben&#234;t ! Presque &#224; vous d&#233;go&#251;ter du m&#233;tier.
&lt;br /&gt;&#8212; Surtout, faites attention &#224; la marche&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se retourne d'un air mutin et constate avec un sourire diabolique qu'il a bien son verre &#224; la main. Au fond de la coupe, elle remarque quelques particules qui n'ont pas eu le temps de se diluer. Pour faire diversion, en se hissant sur la marche, elle retrousse habilement sa robe. Elle sait qu'elle a de belles jambes&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Si je puis me permettre cette galanterie, s'enflamme Henri avec une exaltation lyrique qu'il n'arrive d&#233;cid&#233;ment plus &#224; contenir, je vous certifie que vous serez l'&#226;me de cette maison.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes un gentilhomme achev&#233;, r&#233;pond Marie, plut&#244;t fi&#232;re de son nouveau trait d'esprit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ouvre la porte et constate en effet qu'il fait une chaleur du diable &#224; l'int&#233;rieur. Le petit coquin a tout pr&#233;vu. Tant mieux, &#231;a va lui donner soif.
&lt;br /&gt;&#8212; Il me faut convenir que vous savez comment vous y prendre avec les femmes, roucoule Marie en se nichant sur le sofa pr&#232;s du feu. Mais le moment n'est-il pas enfin venu de trinquer, Monsieur Landru ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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