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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Un, deux, trois &#8230; dix mille</title>
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		<dc:date>2019-10-14T14:20:26Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;oise Baltes</dc:creator>



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&lt;p&gt;Comme tous les soirs apr&#232;s le travail, Martial rentra chez lui &#224; pied, avalant &#224; grandes enjamb&#233;es les kilom&#232;tres qui le s&#233;paraient de son nid protecteur. Il &#233;tait grand, Martial, et beau, pour tout arranger, et puis jeune avec &#231;a, et bien proportionn&#233; pour ne rien g&#226;cher. Statisticien assis toute la journ&#233;e devant son ordinateur, oblig&#233; de rester &#224; moiti&#233; allong&#233; sur sa chaise pour faire rentrer ses genoux sous son bureau, il ressentait les premi&#232;res crampes d&#232;s 10h du matin. Il n'avait alors qu'une (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton980.jpg?1571062796' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_365 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/un_deux_trois._dix_mille.jpg?1571062836' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tous les soirs apr&#232;s le travail, Martial rentra chez lui &#224; pied, avalant &#224; grandes enjamb&#233;es les kilom&#232;tres qui le s&#233;paraient de son nid protecteur. Il &#233;tait grand, Martial, et beau, pour tout arranger, et puis jeune avec &#231;a, et bien proportionn&#233; pour ne rien g&#226;cher. Statisticien assis toute la journ&#233;e devant son ordinateur, oblig&#233; de rester &#224; moiti&#233; allong&#233; sur sa chaise pour faire rentrer ses genoux sous son bureau, il ressentait les premi&#232;res crampes d&#232;s 10h du matin. Il n'avait alors qu'une pens&#233;e en t&#234;te : parcourir les dix mille pas recommand&#233;s par l'I.P.R.C., l'Institut de Pr&#233;vention des Risques Cardiaques. Mais il ne pouvait r&#233;ussir son challenge durant sa pr&#233;sence au bureau, tout obnubil&#233; qu'il &#233;tait &#224; faire parler ses programmes informatiques. Il s'&#233;tait donc donn&#233; pour r&#232;gle de faire ses dix mille pas d'un coup, chaque soir, en parcourant les 10 kilom&#232;tres 357 m&#232;tres exactement qui lui permettaient de rejoindre son domicile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait tout pr&#233;vu depuis les deux ans, trois mois, cinq heures et six minutes qu'il travaillait &#224; Levallois : il prenait le bus le matin pour pr&#233;server son capital &#171; pas &#187; et, ne pouvant prendre le risque, sans perdre le fil de ses pens&#233;es, de r&#233;pondre &#224; des questions ing&#233;nues telles que &#171; Pardon M'ssieur, pour aller &#224; la station Pont de Levallois, c'est quelle ligne s'il vous plait ? &#187;, il partait de chez lui bien avant le lever du jour. Car il avait bien vite compris que les passagers du premier bus de 5h18 &#233;taient des habitu&#233;s trop endormis pour avoir envie d'engager la conversation. Il avait adopt&#233; une strat&#233;gie bas&#233;e sur les m&#234;mes pr&#233;cautions le soir : il ne partait que bien apr&#232;s la tomb&#233;e de la nuit, quand les passants se font rares et pressent le pas pour ne pas rater le dernier car. Sauf que lui, Martial, il ne le prenait pas, ce dernier car, au contraire il contournait largement la station au cas o&#249; un &#171; incident voyageur &#187; en aurait perturb&#233; les horaires. Puis il remontait le col de sa veste, enfournait les mains dans ses poches, et s'&#233;lan&#231;ait dans son semi-marathon solitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, &#231;a, il avait fallu qu'il en fasse, des tours et des d&#233;tours, pour arriver &#224; ses 10 000 pas pr&#233;cis. Et aussi qu'il apprenne &#224; g&#233;rer les al&#233;as : une voiture qui ne respecte pas un Stop, et hop, un pas de c&#244;t&#233; pour l'&#233;viter, &#231;a vaut plus un qu'il faut rattraper en faisant un jump de 2 m&#232;tres. Deux d&#233;jections canines cons&#233;cutives qu'il faut sauter, &#231;a fait moins un, et alors il faisait un pas en arri&#232;re pour compenser. Un des passages &#233;tait heureusement de toute tranquillit&#233;, m&#234;me s'il lui valait &#224; lui seul 642 foul&#233;es qu'il avait d&#251; &#233;changer contre quelques raccourcis malfam&#233;s. C'&#233;tait le jardin d'enfants entretenu par la municipalit&#233;. Oh, ce havre de s&#233;r&#233;nit&#233; ! &#192; l'heure d&#233;raisonnable o&#249; il le traversait, nul gamin en vue qui aurait pu le faire tr&#233;bucher. Nulle Nounou qui l'aurait harponn&#233; pour lui demander l'heure. Nulle maman en retour de couche qui lui aurait fait perdre son rythme cadenc&#233;. Vraiment, une vraie b&#233;n&#233;diction que ce parc d&#233;sert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est 22h51. Martial entre par la porte Ouest et s'appr&#234;te &#224; traverser le jardin sans savoir qu'au 329&#232;me pas exactement se trouve un objet en plastique de couleur jaune flottant dans une flaque d'eau et illumin&#233; par le halo blafard de l'&#233;clairage public. Il s'agit d'un petit canard ; sa couleur criarde lui donne un air maladif, que son bec orange accentue ; quelqu'un lui a griffonn&#233; l'&#339;il droit &#224; grands coups de feutre noir et il ressemble &#224; un volatile borgne rescap&#233; d'un ball-trap ; son aile gauche a &#233;t&#233; partiellement cisaill&#233;e et pend mis&#233;rablement en un angle douloureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial est &#224; l'aff&#251;t, tous ses sens aiguis&#233;s, tellement habitu&#233; &#224; anticiper les dangers. D&#232;s le 288&#232;me pas il ralentit l'allure, au 301&#232;me il discerne l'obstacle, il se rapproche prudemment, et s'arr&#234;te, circonspect, &#224; deux m&#232;tres de la cible. Il est en &#233;quilibre sur son pied d'appui, et fixe l'objet dont la pr&#233;sence incongrue le captive. Il en reconna&#238;t chaque caract&#233;ristique, m&#234;me celles que les ombres lui cachent : la valve caoutchout&#233;e sous le ventre qui permet de le remplir d'eau. L'endroit pr&#233;cis de chaque flanc qu'il faut presser pour entendre le couinement familier. Le geste net par lequel il faut lui mouvoir la t&#234;te pour lui arracher un clignement des paupi&#232;res. La tache marron imperceptible sous la queue signe d'un d&#233;faut de fabrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial sort progressivement de sa l&#233;thargie. Imperceptiblement, d'abord : ce sont de l&#233;gers fourmillements qui lui titillent les orteils, puis c'est son estomac qui gargouille et reprend vie, et, enfin, de petits picotements &#224; la racine des cheveux qui lui font se masser son front migraineux. Il recule de quelques pas, sans quitter le palmip&#232;de des yeux, prend son &#233;lan et s'&#233;lance vers sa proie pour la saisir et l'emporter ; mais il se heurte violemment contre une paroi invisible qui le bloque instantan&#233;ment et le plonge dans ses souvenirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis un tout petit gar&#231;on et je vis avec ma maman dans la cit&#233; des Quatre Vents ; je ne me souviens pas &#224; quoi ressemblait ma vie avant que papa soit parti, mais ce n'est pas grave, parce que je ne suis jamais autant heureux que quand je suis avec ma maman ; et c'est tant mieux, parce que je suis tout le temps avec elle maintenant qu'elle n'a plus de travail. Et ma maman, moi, je l'aime, je l'adooore ! Dans notre appartement, il y a plein de place pour courir et faire des cascades depuis que maman a vendu les meubles pour pouvoir acheter &#224; manger, m&#234;me la cuisini&#232;re qui ne servait plus puisqu'on nous a coup&#233; l'&#233;lectricit&#233;. Alors on se fait des sandwichs, et j'arrive dr&#244;lement bien &#224; couper les tranches de jambon en quatre pour qu'il nous reste deux quarts pour le d&#238;ner. Maman, elle dit souvent &#171; c'est bien de savoir compter, &#231;a te servira dans la vie &#187; alors je m'applique quand elle m'apprend les chiffres puis les nombres. De toute fa&#231;on, j'ai tout mon temps, puisque on a vendu mes jouets aussi, sauf bien sur mon Coin Coin. Coin Coin, c'est mon petit canard, mon seul copain, parce que je ne vois plus trop les autres, depuis que je ne vais plus &#224; l'&#233;cole. Et mon petit canard, je peux tout faire avec lui : je lui raconte tous mes secrets, je le pose sur le rebord de la fen&#234;tre pour qu'il prenne l'air, je le lave quand je prends mon bain, et on fait dodo ensemble. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial ferme les yeux et sourit ; il pense &#224; ces jours heureux, o&#249; la tendresse de sa m&#232;re lui occultait la mis&#232;re. Elle avait r&#233;ussi &#224; d&#233;nicher une t&#233;l&#233; en noir et blanc, et ils restaient enlac&#233;s des heures devant les &#233;pisodes de Zorro avant d'en rejouer les sc&#232;nes avec des torchons en guise d'&#233;p&#233;e ; ils ne s'arr&#234;taient, essouffl&#233;s, que lorsque sa maman prenait de faux airs s&#233;v&#232;res en se pin&#231;ant le nez et en disant &#171; bouh, mais &#231;a sent la transpiration, ici, il est temps de se laver ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;D'ailleurs, c'est l'heure de la toilette ! Maman est partie puis revenue de chez la gentille dame du 1er &#233;tage qui lui a chauff&#233; deux casseroles d'eau. Elle m'a d&#233;shabill&#233; vite pour m'&#233;viter de grelotter trop fort, je suis entr&#233; dans la baignoire, elle a vers&#233; l'eau en la m&#233;langeant afin qu'elle ne soit pas trop chaude, et elle s'est pench&#233; pour me faire un bisou derri&#232;re l'oreille ; ses longs cheveux m'ont fait des chatouilles et j'ai mis mes mains autour de son cou pour la faire tomber et la faire rire, mais &#231;a n'a pas march&#233;, parce qu'elle est forte ma maman. Au contraire, elle a serr&#233; les l&#232;vres et elle m'a un peu repouss&#233; : &#171; Martial, je dois aller chercher du travail, alors toi tu vas rester ici, tu vas compter sur tes doigts jusqu'&#224; 10 000 comme je te l'ai appris, et quand tu y arriveras, je serai de retour &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une bise l&#233;g&#232;re s'est lev&#233;e, comme un courant d'air entre deux portes, et le grand jeune homme fr&#233;missant &#233;carquille les yeux, s'attendant &#224; la voir arriver ; il aper&#231;oit au loin, au-del&#224; du parc, une ombre mouvante, et se met en devoir d'ex&#233;cuter la consigne de sa maman pour se rapprocher aussi vite que possible des retrouvailles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a m'a fait un peu peur, vu que je n'ai jamais r&#233;ussi, je bloque toujours entre 7 000 quelque chose et 9 000 quelque chose, mais pour lui faire plaisir, j'ai d&#233;marr&#233; avant m&#234;me d'entendre la porte claquer. J'ai recommenc&#233;, recommenc&#233;, j'atteignais p&#233;niblement 7 999, et oups, je ne me souvenais plus de la suite. Alors j'ai demand&#233; &#224; Coin Coin de m'aider, il m'a montr&#233; le crayon qui trainait par terre, et j'ai griffonn&#233; son &#339;il d'un trait &#224; chaque fois que je me trompais ; je crois que c'est de l&#224; qu'est n&#233;e ma vocation de statisticien, car je marquais aussi sur le rebord de la baignoire le nombre de fois o&#249; j'arrivais &#224; d&#233;passer 9 000 sans m'arr&#234;ter. Mais ce n'&#233;tait pas tr&#232;s encourageant car &#231;a donnait &#224; peine du 1 sur 10, et 0 sur 10 pour 10 000. Je me suis endormi &#224; un moment je crois, et quand je me suis r&#233;veill&#233; il faisait nuit. J'en avais un peu marre de calculer, alors j'ai eu une autre id&#233;e : je suis all&#233; chercher la paire de ciseaux avant de me r&#233;fugier &#224; nouveau dans la baignoire, et j'ai coup&#233; une aile de Coin Coin en me disant que s'il ne pouvait plus partir, maman, elle, allait revenir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial jette un coup d'&#339;il complice au canard inanim&#233; ; avec son aile manquante, il ressemble plus &#224; un vaisseau &#233;chou&#233; qu'&#224; un oiseau sauvage, et il replonge dans ses pens&#233;es, &#233;mu de ses r&#233;surgences, attendri par ces pirates de bois faits avec des allumettes, qui coulaient &#224; chaque naufrage mais ressuscitaient &#224; chaque mar&#233;e, lorsqu'il bougeait une jambe ou un bras, et qu'il sauvait l'un apr&#232;s l'autre en prenant soin, d&#233;j&#224;, de les recenser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'ai continu&#233; &#224; compter longtemps, longtemps, mais les traits de crayon ont fini par d&#233;border, &#231;a lui faisait un &#339;il au beurre noir, &#224; Coin Coin, avec des ecchymoses tout autour. Surtout que j'avais si froid que j'avais du mal &#224; tenir le stylo immobile entre mes doigts. C'est &#224; ce moment-l&#224; que j'ai eu mes premi&#232;res crampes dans les jambes, et elles ne m'ont plus jamais quitt&#233;. D'ailleurs, quand les pompiers m'ont r&#233;cup&#233;r&#233; apr&#232;s avoir fracass&#233; la porte, j'&#233;tais tout recroquevill&#233; et ils ont eu un mal de chien &#224; me d&#233;plier. Il faut dire que je ne les ai pas aid&#233;s, je suis rest&#233; tout raidi accroch&#233; au mitigeur, j'ai hurl&#233;, temp&#234;t&#233;, griff&#233;, cogn&#233;, &#171; laissez-moi, au secours, ma maman va revenir, elle a besoin de moi, et elle va pleurer si elle ne me retrouve pas ! &#187;. Mais rien n'y a fait, ils m'ont emmitoufl&#233; dans une couverture de survie attach&#233;e avec des lani&#232;res, et mes larmes m'ont m&#234;me fait oublier Coin Coin, que j'ai abandonn&#233;, lui aussi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Songeur, Martial prend conscience qu'il n'a plus jamais sanglot&#233; depuis, et qu'il s'est mur&#233; dans une indiff&#233;rence qui l'a priv&#233; de toute insouciance ; il note dans un coin de son esprit qu'il lui faudrait peut-&#234;tre r&#233;fl&#233;chir &#224; rattraper le temps perdu, et que quelques pas de danse pourraient bien &#233;quivaloir &#224; quelques foul&#233;es bien balanc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis pass&#233; d'orphelinats en familles d'accueil, j'ai &#233;puis&#233; un bon nombre d'assistantes sociales, personne ne voulait s'occuper de l'enfant puis de l'adolescent mutique que j'&#233;tais. Personne n'a jamais compris que si je ne parle pas, c'est parce que je suis occup&#233; &#224; compter. Je recense les minutes dans une journ&#233;e puis dans une semaine, le nombre de jours dans une ann&#233;e, le temps &#233;coul&#233; depuis mes six ans, et j'ai d&#251; tout reprendre au d&#233;but lorsqu'une ann&#233;e bissextile a tout complexifi&#233;. J'aime bien les moyennes aussi, et les statistiques &#171; si un homme fran&#231;ais vit X ann&#233;es, et que X ann&#233;es sont pass&#233;es depuis que j'ai quitt&#233; maman, &#231;a me laisse X p&#233;riodes de X ann&#233;es pour la retrouver &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se demande de fa&#231;on saugrenue quelle heure il peut bien &#234;tre, car il ne d&#233;roge jamais &#224; la r&#232;gle de d&#238;ner devant le Soir 3 les jours impairs, et devant l'&#233;mission culturelle de 2nde partie de soir&#233;e France 2 les autres jours. Puis il se dit que ce n'est pas bien grave &#8211; 2&#232;me indice inattendu que la r&#233;silience est en marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je m&#226;tine mes espoirs d'un peu de mysticisme, aussi, pour me donner plus de chances : si je retombe sur ce nombre de 10 000, je la reverrai. Je me suis attel&#233; &#224; la t&#226;che d&#232;s mon transport dans le camion de pompier, et, miracle, j'y suis arriv&#233; du premier coup. Mais c'&#233;tait trop tard, j'avais fait d&#233;fection au moment o&#249; maman avait eu besoin de moi. Depuis j'essaie de me racheter. J'ai trouv&#233; ce parcours bureau / domicile auquel je me raccroche ; j'ai align&#233; des grains de sable et r&#233;it&#233;r&#233; &#224; chaque reflux ; j'ai recens&#233; le nombre d'&#233;toiles, mais il en na&#238;t et dispara&#238;t chaque nuit ; j'ai &#233;pargn&#233; sur mon salaire puis tout d&#233;pens&#233; ; j'ai mis&#233; aux paris sportifs, perdu, gagn&#233;, et toujours esp&#233;r&#233;. J'ai laiss&#233; cro&#238;tre ma barbe pour en d&#233;nombrer les poils, les r&#233;sultats &#233;voluaient chaque ann&#233;e. La saison que je pr&#233;f&#232;re est l'automne : le WE, je m'assois sur un banc public, je compte et recompte les feuilles mordor&#233;es sur les arbres. J'attends qu'elles tombent, persuad&#233; d'atteindre mon nombre f&#233;tiche, mais, les garces, elles me provoquent en chutant par deux quand il n'en fallait qu'une &#8211; ou alors elles s'accrochent pendant des heures &#224; leur support solidaire jusqu'&#224; ce qu'une bourrasque f&#233;roce les fasse s'envoler par poign&#233;es, faisant dispara&#238;tre avec elles mes esp&#233;rances insens&#233;es.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial commence &#224; s'ennuyer ; il r&#233;gurgite ses souvenirs par automatisme, mais il a un go&#251;t de d&#233;j&#224; vu dans la bouche ; il aimerait bien vomir, l&#224;, tout de suite, et passer &#224; autre chose, mais il comprend intuitivement qu'il doit aller jusqu'au bout de cette &#233;ni&#232;me introspective pour lui tordre le cou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et j'ai grandi, j'ai pouss&#233; avec l'irr&#233;pressible volont&#233; de m'&#233;chapper pour retrouver ma maman ; j'en profitais pour traduire mes mensurations en autant de centim&#232;tres et de grammes qui me rapprochaient des 10 000, et pour faire des moyennes, encore et toujours. Je ne me souviens plus du rythme de ma croissance, mais, &#224; la d&#233;charge de mes souvenirs flous, il faut dire que plus personne apr&#232;s ma maman n'a marqu&#233; sur un mur les rep&#232;res successifs de mon d&#233;veloppement. Bien s&#251;r, j'ai &#233;t&#233; re-scolaris&#233; ; je n'avais aucun int&#233;r&#234;t pour les lettres, vous avez compris que ma qu&#234;te est tout autre. Mais les Maths, ah, &#231;a, ce que j'ai pu m'impliquer ! Les Professeurs n'en revenaient pas d'ailleurs, ils voyaient en moi un g&#233;nie en devenir. Ils m'ont pouss&#233;, d&#233;fi&#233;, confi&#233; de multiples formules que seuls les initi&#233;s pouvaient d&#233;nouer. Ils s'extasiaient, me pr&#233;paraient pour les concours les plus cot&#233;s, les &#201;coles les plus renomm&#233;es. Moi, tout m'allait, du moment que je pouvais manier les nombres et les probabilit&#233;s. Il n'emp&#234;che que je me suis &#233;chapp&#233; de leurs d&#233;sirs refoul&#233;s. J'ai trouv&#233; ce job de charg&#233; d'&#233;tude qui me va bien. Il me permet de faire croire &#224; mon patron que je mets ma technicit&#233; &#224; sa disposition, quand ce sont les cas sur lesquels il me fait travailler qui alimentent mes recherches personnelles. Je suis arriv&#233; au stade ultime. J'ai quadrill&#233; le territoire de mes crit&#232;res de ciblage de plus en plus affin&#233;s : &#171; Secteurs sur-repr&#233;sent&#233;s en femmes de 50 ans et plus. Mouvements migratoires des femmes n&#233;es dans les ann&#233;es 1965 &#224; 1970 en Haute-Loire. Proportion de femmes divorc&#233;es et remari&#233;es issues du m&#234;me d&#233;partement. Probabilit&#233; de nouvelle maternit&#233;. Probabilit&#233; de d&#233;c&#232;s. &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martial est maintenant tout &#224; fait clairvoyant. Il s'&#233;broue, s'assoit sur les fesses, jambes &#233;cart&#233;es, et se frotte les yeux pour pleinement s'&#233;veiller ; il a appliqu&#233; une pression trop forte du coin de ses phalanges, et mille lucioles lui troublent la vue. Quand l'image se fait nette, Coin Coin a disparu, remplac&#233; par un bout de tissu macul&#233; de taches ; s'y distinguent entre autres le jus d'une mandarine essuy&#233; sur le menton d'un gamin, le gla&#231;age fig&#233; d'une sucrerie au chocolat, et des traits de crayon ayant d&#233;bord&#233; d'une d&#233;calcomanie. Martial reste &#233;bahi face &#224; cet objet qui lui donne un coup de poing au creux de l'estomac : il ramasse le doudou usag&#233;, sale et ab&#238;m&#233;, en respire longuement les odeurs d'enfant, et imagine la tristesse &#233;ph&#233;m&#232;re de son propri&#233;taire ; il comprend que le petit, lui, passera rapidement &#224; d'autres joies et &#224; d'autres chagrins, s'&#233;carte de quelques pas, et le jette sans regret dans la poubelle publique &#224; proximit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis il se l&#232;ve et s'&#233;tire, le regard fixe et lucide, il cesse &#224; jamais de s'apitoyer et de tergiverser, et part d'un pas d&#233;cid&#233; vers le Commissariat le plus proche. Il est temps pour lui en effet d'affronter la v&#233;rit&#233;, de d&#233;couvrir son dossier et de cesser d'idol&#226;trer celle qui l'a d&#233;laiss&#233;. Alors il se mettra en chasse, sans &#233;quations ni hypoth&#232;ses pour la jalonner, car il se sent enfin suffisamment arm&#233; pour affronter la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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