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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>VENDREDI SOIR</title>
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		<dc:date>2020-01-01T17:18:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Casset</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Maintenant, pensant &#224; autre chose, une femme habill&#233;e s'est d&#233;shabill&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt; Elle a fait un brin de toilette Mis un d&#233;shabill&#233; Ses dessous au linge sale Et sa robe &#224; la garde-robe &lt;br class='autobr' /&gt;
La maison est vide, les volets sont clos. Dans la salle de bains, elle s'est pench&#233;e vers la grande glace qui couvre le mur, derri&#232;re les vasques, pour voir de pr&#232;s ses yeux. Redress&#233;e, elle a encore regrett&#233; cette image d'elle, nue et crue, trop vaste (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1016.jpg?1577899042' width='131' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_383 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L400xH460/vendredi_soir-65061.jpg?1639933179' width='400' height='460' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, pensant &#224; autre chose, une femme habill&#233;e s'est d&#233;shabill&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a fait un brin de toilette&lt;br class='autobr' /&gt; Mis un d&#233;shabill&#233;&lt;br class='autobr' /&gt; Ses dessous au linge sale &lt;br class='autobr' /&gt; Et sa robe &#224; la garde-robe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maison est vide, les volets sont clos. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la salle de bains, elle s'est pench&#233;e vers la grande glace qui couvre le mur, derri&#232;re les vasques, pour voir de pr&#232;s ses yeux. Redress&#233;e, elle a encore regrett&#233; cette image d'elle, nue et crue, trop vaste et r&#233;v&#233;latrice de ses imperfections mais son mari avait insist&#233; : &#171; il ne faut pas voir les choses en petit, avait-il dit quand il a fallu am&#233;nager la pi&#232;ce, petite terrasse, petite glace, petite voiture&#8230; &#187;, ce qui fait qu'elle se voyait tous les jours, maintenant, nue, de la t&#234;te au pubis. Elle se dit qu'elle se serait bien pass&#233;e de cette image d'elle mais les femmes ne sont jamais satisfaites de leur physique : la plus belle femme du monde se trouvera encore des disgr&#226;ces. Elle s'est &#233;loign&#233;e un peu pour regarder ses fesses en se dressant sur la pointe des pieds et se contorsionnant et cela la fait sourire : elle aime bien ses fesses. Elle les trouve parfaites. Mais c'est surtout la position adopt&#233;e et l'id&#233;e de son regard qui l'ont amus&#233;e ; &#171; allons ! &#224; quarante ans j'ai encore quelques ann&#233;es devant moi &#187; s'est-elle dit sans autre appesantissement, comme son mari aurait dit : &#171; y-a pas trop de d&#233;g&#226;ts &#187;. Message cod&#233;. Elle s'est tr&#232;s bien comprise. D'ailleurs elle n'a pas quarante ans mais quarante et un ans et trois mois. Elle n'arrive pas &#224; passer le cap de la quarantaine, qui ouvre dans son esprit un boulevard &#224; la cinquantaine, en route vers le pays triste &#224; ses yeux et redout&#233; des quinquag&#233;naires. L'antichambre de la mort quoi. Le pied dans la tombe. Qu'on est b&#234;te &#224; quarante ans ! (&#171; On n'est pas s&#233;rieux, quand on a quarante ans, et que des c&#339;urs seuls vont sur les promenades&#8230; &#187;). Cependant, elle ne s'appesantit pas sur Rimbaud, ce soir, sur le temps qui passe ni sur l'avenir. Ce soir, il rentre. Il rentre et tout en elle est tourn&#233; vers lui, et donc, par lui, vers elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Vivons l'instant pr&#233;sent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle pense &#224; son corps, &#224; son ventre vacant depuis tant de jours, depuis le d&#233;but de la semaine, et &#224; son mari, &#224; son corps, &#224; lui, qui revient dans la nuit. Elle le voit, ce corps, nu sous ses v&#234;tements et assis, tenant le volant par son bas, comme &#224; son habitude, pensant &#224; quoi, lui ? pensant &#224; qui ? &#224; elle bien s&#251;r, il ne peut penser qu'&#224; elle, il ne pense plus &#224; son travail, se dit-elle, un vendredi soir. Il ne pense pas &#224; la marche du monde quand m&#234;me, alors qu'il vient vers elle ?&lt;br class='autobr' /&gt;
(Qu'en sait-elle ? &#224; quoi pensent les hommes, tout seuls dans leurs pens&#233;es ?).&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle descend au s&#233;jour. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a regard&#233; la t&#233;l&#233;vision, ne l'a pas allum&#233;e, a appuy&#233; sur une touche de la cha&#238;ne, toujours point&#233;e sur France Musique, puis a appuy&#233; &#224; nouveau d&#232;s qu'une musique douce, trop douce, pas celle qu'elle esp&#233;rait, a envahi la pi&#232;ce. Elle n'a manifestement envie de rien. Elle regarde l'heure. Elle n'a pas enlev&#233; sa montre, ou, plus exactement, elle l'a remise apr&#232;s sa toilette, car tous les vendredis soir elle est en attente, elle regardera l'heure dix fois, vingt fois, ce geste lui a fait penser &#224; son bracelet, dont elle a entour&#233; son poignet droit, tout &#224; l'heure, et qu'elle regarde tomber sur sa main en &#233;pousant son contour. Elle aime tout ce qui est colliers, cha&#238;nes l&#233;g&#232;res en or ou bracelets quelque peu larges et lourds, pour bien les sentir, les hommes les regardent, cela occupe leur regard, cr&#233;e une diversion, cela rajoute &#224; sa beaut&#233;, pense-t-elle aussi, cela la rassure en tout cas. L'&#233;t&#233;, elle met une cha&#238;ne &#224; sa cheville, bien que &#231;a ne se fasse plus beaucoup. &#192; vingt-cinq / trente ans, quand elle avait la taille fine, une cha&#238;ne pos&#233;e sur ses hanches &#233;tait au soleil son seul &#171; v&#234;tement &#187;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a beaucoup aim&#233; son corps.&lt;br class='autobr' /&gt;
De moins en moins, depuis qu'elle vieillit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle aurait m&#234;me plut&#244;t tendance &#224; le voiler maintenant, pour mieux, s'imagine-t-elle, le d&#233;voiler ensuite aux regards d'amants &#233;bahis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais tout cela n'est que doux fantasmes : elle n'a pas d'amant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par fulgurance, des images d'&#233;t&#233;, d'amours, de corps bronz&#233;s, de sable blanc et de pins &#233;rig&#233;s au ciel bleu lui sont apparus, alors qu'elle se dirige maintenant vers la cuisine, vers le r&#233;frig&#233;rateur d'o&#249; elle extrait une bouteille en verre carr&#233; de jus d'orange. Il fait chaud mais le froid du r&#233;cipient lui d&#233;pla&#238;t ; elle verse dans un verre et boit par petites gorg&#233;es, les fesses appuy&#233;es &#224; la table, une main sur sa cuisse.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sucr&#233;, pense-t-elle, c'est pas bien, pas le soir&#8230; ni avant de manger.&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'est-ce que &#231;a fait tout &#231;a ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle regarde l'heure &#224; la pendule, va &#224; la porte d'entr&#233;e pour l'ouvrir. Pour tourner la cl&#233;. Il va laisser la voiture dehors sans doute. Il aura la flemme de la rentrer. Sera impatient. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne va plus tarder.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comment fait-il pour sentir encore bon &#224; dix-neuf ou vingt heures apr&#232;s une journ&#233;e de travail ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est vraiment parfait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne pense qu'&#224; l'amour, il ne pense qu'&#224; l'aimer. Bien s&#251;r il y a le travail, l'argent, la maison, les tenues une semaine sur deux et les agapes qui s'ensuivent (heureusement, pas ce soir), les enfants, mais tout cela, pour lui, ne le d&#233;tourne de l'essentiel : vivre. Il aime la vie, il aime l'amour, rien pour lui n'est un probl&#232;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est vraiment parfait.&lt;br class='autobr' /&gt;
En remontant vers leur chambre, les bras crois&#233;s et la t&#234;te baiss&#233;e, elle pense qu'il ne doit plus &#234;tre loin, peut-&#234;tre la voiture noire de la soci&#233;t&#233; glisse-t-elle en ce moment sous les lumi&#232;res orang&#233;es des boulevards de la ville. Il voit les derniers magasins s'&#233;teindre, peut-&#234;tre passe-t-il, l&#224;, sous les tamaris du boulevard Cl&#233;menceau, peut-&#234;tre a-t-il ouvert la vitre du c&#244;t&#233; passager pour respirer enfin l'air de notre ville, apr&#232;s celui de Pau, et celui de Toulouse, pour entendre, s'il se peut, le bruit du vent dans les arbres. Car il est en vacances, ici, toute l'ann&#233;e. &#171; Ne te presse plus, lui dit-elle, dans cinq minutes tu seras l&#224; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils ne s'appellent jamais, dans ces moments qui pr&#233;c&#232;dent le retour. &#192; quoi cela servirait-il ? &#192; fondre le myst&#232;re, &#224; diluer l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a tout fait, tout rang&#233;, la maison est impeccable, le repas est pr&#234;t. M&#234;me son ap&#233;ritif, avec le sien est dispos&#233;. Il ne manque que lui pour que la vie renaisse. Il va animer tout &#231;a lui, r&#233;veiller la maison, la remplir par sa pr&#233;sence de bruits, de vie, il va parler de son travail, de lui, de tout ce qu'il a fait durant la semaine et dont il l'a entretenue succinctement par quelques coups de fil ou par e-mail. Il va lui parler de ses confr&#232;res, ses compagnons de soir&#233;e, toujours les m&#234;mes &#8211; les hommes se groupent et se serrent par affinit&#233;s &#8211; lesquels, comme lui, &#233;loign&#233;s de chez eux, sont devenus sa seconde famille, parce qu'il passe plus de temps avec eux qu'avec elle et les enfants. Il va l'interroger sur sa semaine &#224; elle, sur son travail ; qu'a-t-elle fait d'important dont elle ne lui aurait pas parl&#233; ou qu'elle ne lui aurait pas envoy&#233; ? &#8211; elle lui envoie encore des photos des enfants, ou d'autres, plus intimes, pour le surprendre, ou pour l'exciter&#8230; pour s'amuser, le taquiner, se faire regretter. Comme s'il avait besoin de &#231;a ! Pour l'amuser aussi, lui faire passer le temps &#8211; et puis il va la serrer dans ses bras, la c&#226;liner comme un enfant, comme il y a quinze ans, seize ans maintenant. Et puis ils feront l'amour, comme il y a quinze ans, mieux qu'il y a quinze ans, comme tous les vendredis, comme presque tous les vendredis (ses fr&#232;res, son autre famille, l'accaparent trop). Mais ce n'est pas tr&#232;s important, en fait, &#171; faire l'amour &#187;. L'amour on le fait toujours, toujours, quand on s'aime. M&#234;me quand on ne le fait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et lui, il l'aime. &lt;br class='autobr' /&gt;
Du vendredi soir au lundi matin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais non, ce n'est pas comme &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il l'aime toujours.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce travail quand m&#234;me !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle voulait retourner &#224; la chambre, fait un d&#233;tour par la salle de bains, pour arranger sa frange, le gonflant des cheveux, pour voir de pr&#232;s sa peau : mais oui, l&#224;, c'est bien elle, qui veux-tu que ce soit ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu es dans de la soie mais c'&#233;tait bien ton choix, quand tu pris Jean-Fran&#231;ois plut&#244;t que Jean-Michel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme il m'aimait celui-l&#224;&lt;br class='autobr' /&gt; Que je n'ai pas revu&lt;br class='autobr' /&gt; Je sens toujours son poids&lt;br class='autobr' /&gt; Je sens toujours son souffle&lt;br class='autobr' /&gt; Je sens toujours son sexe&lt;br class='autobr' /&gt; Quand il rentrait chez moi&lt;br class='autobr' /&gt; Cela la fait sourire&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Quand il rentrait chez moi &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Que je faisais rentrer&lt;br class='autobr' /&gt; Comme c'est loin tout &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que fait-il, Fran&#231;ois ? Elle regarde l'heure. Elle soupire enfin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Retourne dans la chambre o&#249; tout est bien rang&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, elle s'affale &#224; plat-dos sur le couvre-lit qui recouvre le lit. Elle y est en travers, en croix de Saint-Andr&#233;, bien, les yeux au plafond. Elle atteint, en se contorsionnant et &#233;tirant le bras, sa table de nuit (on a tous notre c&#244;t&#233; de lit, et donc notre table de nuit, priv&#233;e et tr&#232;s personnelle, dans nos pays privil&#233;gi&#233;s) pour saisir son paquet de cigarettes et son briquet en plaqu&#233; jaune qui est de forme oblongue. Apr&#232;s sa toilette elle ne voulait plus fumer, puisqu'il ne fume pas, mais tant pis : elle a&#232;rera, se re-brossera les dents. Mais qu'est-ce qu'il fait enfin ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle regarde l'heure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le cendrier s'est enfonc&#233; dans le lit, large et lourd, &#224; son c&#244;t&#233;. Elle y met les premi&#232;res cendres, pr&#233;cautionneusement. Sans sourire elle a repris sa position initiale, ce qui lui fait appr&#233;hender son corps comme une &#171; &#226;me physique &#187;, se dit-elle (&#171; habiter son corps &#187; sans doute, s'en saisir, par l'horizontalit&#233;, subjectivement). Il n'y a pas de bruit. Les enfants dorment. Il est inutile d'aller les voir sans cesse. Ils ne l'attendent plus quand il y a &#233;cole. Il ira leur poser un baiser sur le front, un baiser sur la joue. Il a leur photo. Il a leur amour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle repense &#224; lui.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son mari.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son mari, puisqu'ainsi on l'appelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cadre commercial. Directeur-adjoint m&#234;me. Jamais l&#224;. &#171; Je l'aime &#187;, se dit-elle. Elle n'a que l'amour. Elle n'est rien sans lui. Elle n'est rien sans l'amour ou sans son mari ? Elle se le demande. Et si c'&#233;tait un autre ? Non, c'est invraisemblable. Et inenvisageable. &#192; cause des enfants, &#224; cause de la maison. &#192; cause des voisins et du qu'en-dira-t-on. &#192; cause de la famille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ne veut pas penser que ce qu'elle aime surtout c'est &#234;tre aim&#233;e. Elle occulte cela. Le repousse &#224; plus tard.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme elle a toujours fait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais son corps, souvent, la saisit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lui aussi l'aime. &lt;br class='autobr' /&gt;
Du vendredi soir au lundi matin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais non&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle regarde l'heure, il est vendredi soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que serait sa vie si elle avait choisi Jean-Michel ? Femme d'ouvrier. 1200 euros par mois. Habitant la banlieue. La banlieue de Bordeaux certes, mais la banlieue quand m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme elle l'aimait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il l'emmenait sur sa mobylette aux alentours d'Eysines, dans des bois si profonds que personne n'allait l&#224; les d&#233;ranger. Comme elle aimait ses mains, noires et ravin&#233;es d&#233;j&#224; par son travail quotidien ; il &#233;tait m&#233;canicien ; il ne pouvait pas les ravoir, ses mains, m&#234;me en frottant comme un perdu avec la lessive la plus abrasive, le meilleur savon se r&#233;v&#233;lant inefficace. Il avait m&#234;me essay&#233; la javel. Il en avait honte, de ses mains, et elle, elle les aimait par-dessus tout. Elle cherchait toujours leur contact. C'est ainsi qu'il l'avait s&#233;duite d'ailleurs, sans lui-m&#234;me s'en rendre compte, en lui prenant la main entre le palais Rohan et la place Gambetta ou l'entra&#238;nant sur les rives humides de la Gironde. Elle les aimait sur sa peau, sous sa jupe, fouillant sous sa culotte, montant vers sa poitrine. C'est son cal, justement, dont il avait si honte (car on lui avait vite fait sentir qu'il &#233;tait &#171; mauvais genre &#187; de faire partie de ceux qui doivent travailler de leurs mains pour vivre, cela suppose tant de choses&#8230; et lui, sa malchance, c'&#233;taient justement ses mains, qui s'affichaient au-devant de tout le monde, comme un bossu sa bosse), c'est son cal qu'elle aimait le plus dans le jeune homme. Il eut fait des &#233;tudes de m&#233;decine qu'elle se f&#251;t d&#233;tourn&#233;e de lui. Mais quand sa main caressait sa joue, elle s'appuyait &#224; elle en fermant les yeux, et elle aurait alors voulu que la caresse dure des jours, qu'elle dure des si&#232;cles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a &#233;cras&#233; la cigarette &#224; moiti&#233; fum&#233;e dans le cendrier. Il n'y a pas de rouge sur son filtre. Il n'y a pas de bruit dans la maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a mesur&#233; l'espace&lt;br class='autobr' /&gt;
L'espace du lit&lt;br class='autobr' /&gt;
De la chambre&lt;br class='autobr' /&gt;
De la maison dans le lotissement&lt;br class='autobr' /&gt;
Du lotissement dans la ville&lt;br class='autobr' /&gt;
De la place de sa ville dans la carte de son enfance&lt;br class='autobr' /&gt;
Du pays dans l'Europe&lt;br class='autobr' /&gt;
De l'Europe dans le monde&lt;br class='autobr' /&gt;
Et du monde dans l'univers&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet univers plein de vide et si noir &lt;br class='autobr' /&gt;
Et si froid&#8230; si froid&lt;br class='autobr' /&gt;
Et elle est revenue &#224; elle&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#224;&lt;br class='autobr' /&gt;
Boule&lt;br class='autobr' /&gt;
Car elle s'est tourn&#233;e vers son cendrier&lt;br class='autobr' /&gt;
Et regarde ses mains&lt;br class='autobr' /&gt;
Regarde ses poignets &lt;br class='autobr' /&gt;
Et les menottes que sont ses bijoux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence, dirait-on, s'est empar&#233; de la maison. Une main va vers ses cuisses mais ne les touche pas. Son corps est en attente. Elle est lasse soudain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sa main entre ses jambes, maintenant, tr&#232;s insensiblement se glisse.
&lt;br /&gt;&#8212; Ce n'&#233;tait pas ainsi que je voyais la vie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle n'a pas parl&#233; ; c'est ce qu'elle a pens&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle pense &#224; sa s&#339;ur, qui vit au Moyen-Orient. Elle a suivi un homme et s'&#233;clate au Liban. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je crois qu'elle est heureuse et, heureusement, elle n'est pas mari&#233;e, et elle n'a pas d'enfants &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a pens&#233; cela. Comme la phrase avant.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'autre de ses s&#339;urs, elles &#233;taient trois filles, est motarde et docteur. Elle est veuve, elle est libre, et elle a des enfants. Un homme mari&#233;, beau et irr&#233;solu, la tourmente, pourtant, elle s'en fiche : elle drague sur internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et elle, elle est clou&#233;e l&#224;, crucifi&#233;e sur son lit, &#224; attendre un mari qui tra&#238;ne et ne vient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand cela arrive (qu'il n'arrive pas) ou dans la semaine, quand elle est seule, elle h&#233;site &#224; appeler cet homme, qui lui a donn&#233; son portable, et qui est libre, lui a-t-il dit, qu'elle voit souvent, parce que si elle l'appelle&#8230; rien ne sera plus comme avant. Cela elle le suppose, elle en est presque s&#251;re, car elle est tr&#232;s honn&#234;te. Et elle ne voudrait pas&#8230; que tout f&#251;t chamboul&#233;, perdre Jean-Fran&#231;ois, cela serait avouer un &#233;chec, perdre&#8230; non pas sa respectabilit&#233;, elle ne se niche plus dans ce genre de chose maintenant, mais perdre sa s&#233;curit&#233;, la maison, les enfants peut-&#234;tre, d&#233;choir peut-&#234;tre aux yeux de ses parents&#8230; Alors, pour le moment, elle ne l'a pas appel&#233;. Mais ce n'est pas par timidit&#233;. Elle n'est pas timide. Elle saurait quoi faire, elle saurait quoi dire. Et elle n'en aurait aucune humiliation, mais c'est juste qu'elle ne veut pas commencer. Car, justement, si elle &#171; commence &#187;, apr&#232;s, elle ne pourra peut-&#234;tre plus s'arr&#234;ter. Apr&#232;s, se dira-t-elle : &#171; pourquoi s'arr&#234;ter ? &#187;, &#171; pourquoi pas cet autre ? &#187;. Son mari n'est pas l&#224; ; le monsieur est charmant ; le temps roule son eau ; personne ne saura ; tout nous pousse &#224; l'amour ; son corps, l&#224;, lui fait mal. Mais elle le trompe d&#233;j&#224;, son mari, seule au lit ou devant internet&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Une histoire d'amour&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Voil&#224; ce qu'il me faut &#187; se dit-elle soudain. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pour &#234;tre comme mes s&#339;urs &#187;. Libre. Pour faire comme toutes les femmes aussi. Pense-t-elle. Elle croit les magazines elle, elle suit les s&#233;ries. Elle croit ses coll&#232;gues qui ne parlent que d'amants et de ma&#238;tresses, et qui ne la croient pas quand elle dit sa fid&#233;lit&#233; &#224; son mari. Elle hume cet air du temps libertin et voudrait en &#234;tre aussi, pour ne pas &#234;tre largu&#233;e, pour &#234;tre conforme, &#171; int&#233;gr&#233;e &#187;. Pour exister aussi. Pour exister vraiment. Pour vibrer. Encore. Et pour mouiller surtout, n'ayons pas peur des mots, elle voudrait mouiller&#8230; d&#233;gouliner vraiment, que ses jambes s'inondent&#8230; Elle voudrait JOUIR, JOUIR, uniquement jouir. Mais elle ne peut pas l'appeler&#8230; il est tard&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Fran&#231;ois va rentrer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comment va-t-il la prendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a appris beaucoup de choses depuis son mariage&#8230; Pas avec lui, mais avec des lectures, avec ce qu'elle entend, ce qu'elle devine, ce qu'elle croit comprendre&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a connu l'amour, elle voudrait conna&#238;tre le plaisir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais on sonne &#224; la porte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a peur&lt;br class='autobr' /&gt;
Met un peignoir&lt;br class='autobr' /&gt;
N'importe lequel&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le sien
&lt;br /&gt;&#8212; Qui est-ce ? crie-t-elle.
&lt;br /&gt;&#8212; Gendarmerie nationale, madame, n'ayez pas peur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ouvre pr&#233;cipitamment&lt;br class='autobr' /&gt;
Dehors il fait noir&lt;br class='autobr' /&gt;
Son mari a eu un accident mais ce n'est pas grave&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est en route vers l'h&#244;pital, transport&#233; par le S.A.M.U., il s'en sortira.
&lt;br /&gt;&#8212; Un accident, fait-elle r&#233;p&#233;ter, mais o&#249; ?
&lt;br /&gt;&#8212; &#192; l'entr&#233;e d'Arcachon&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils allaient vite&lt;br class='autobr' /&gt; La personne qui &#233;tait avec lui est morte
&lt;br /&gt;&#8212; La personne ? Mais qui ?
&lt;br /&gt;&#8212; On ne sait pas encore, madame&lt;br class='autobr' /&gt;
On vous escorte jusqu'&#224; Jean Hameau si vous voulez
&lt;br /&gt;&#8212; Oui mais les enfants&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Une voisine ne peut pas s'en occuper ? &lt;br /&gt;&#8212; Si&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle part alors s'habiller, traversant une maison plus vide qu'avant&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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