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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nomen omen</title>
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		<dc:creator>Laure Pelbois</dc:creator>



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&lt;p&gt;Nomen omen. Le nom comme un pr&#233;sage, le nom, peut-&#234;tre, comme un destin. Le vieil adage latin avait guid&#233; leur qu&#234;te de la perle rare. Arm&#233;s du Grand guide des pr&#233;noms, &#233;pais ouvrage r&#233;pertoriant plus de quinze mille sp&#233;cimens dont il d&#233;taillait l'&#233;tymologie, les variantes, la connotation sociologique et la cote de popularit&#233;, ils s'&#233;taient lanc&#233; le d&#233;fi de trouver le vocable parfait, celui dont la signification et les sonorit&#233;s sublimeraient la quintessence de son &#234;tre, lui ouvriraient les plus f&#233;condes (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1267.jpg?1654117936' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_566 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/nomen_omen-definitif4.jpg?1654117849' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-566 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Nomen omen. Le nom comme un pr&#233;sage, le nom, peut-&#234;tre, comme un destin. Le vieil adage latin avait guid&#233; leur qu&#234;te de la perle rare. Arm&#233;s du Grand guide des pr&#233;noms, &#233;pais ouvrage r&#233;pertoriant plus de quinze mille sp&#233;cimens dont il d&#233;taillait l'&#233;tymologie, les variantes, la connotation sociologique et la cote de popularit&#233;, ils s'&#233;taient lanc&#233; le d&#233;fi de trouver le vocable parfait, celui dont la signification et les sonorit&#233;s sublimeraient la quintessence de son &#234;tre, lui ouvriraient les plus f&#233;condes perspectives et offriraient &#224; sa vie une profondeur in&#233;gal&#233;e. Un dictionnaire des symboles et un manuel de num&#233;rologie compl&#233;taient leur arsenal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fallait-il d&#233;terminer d'embl&#233;e un terrain particulier d'investigation, par exemple, les pr&#233;noms bibliques ou bien issus de la mythologie gr&#233;co-romaine ? Ce fut la premi&#232;re question m&#233;thodologique qu'envisagea Aur&#232;le au petit-d&#233;jeuner alors qu'il achevait ses &#339;ufs brouill&#233;s. Laura ne pensait pas qu'il fall&#251;t restreindre trop vite le champ des possibles au risque de passer &#224; c&#244;t&#233; d'une splendide p&#233;pite. Tous les domaines devraient au contraire se voir minutieusement ratisser. Elle avait achet&#233; deux carnets &#8211; l'un de moleskine tr&#232;s sobre, l'autre dont la couverture fantaisie arborait une ribambelle de chatons dansant la farandole autour d'un arbre &#8211; o&#249; ils pourraient noter leurs trouvailles, les relire, les admirer, les savourer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crit&#232;re sur lequel ils tomb&#232;rent imm&#233;diatement d'accord &#233;tait celui de l'originalit&#233;, valeur embl&#233;matique de notre temps : un pr&#233;nom original pouvait seul fournir un digne &#233;crin &#224; un &#234;tre dans son unicit&#233; absolue. Et elle m&#233;ritait bien qu'on lui offr&#238;t un pr&#233;nom rare, taill&#233; &#224; la mesure de sa pr&#233;cieuse idiosyncrasie. Cependant, briguer la raret&#233; pour la raret&#233; pr&#233;sentait quelques risques dont ils se rendirent rapidement compte. Car si les saints Radegonde et Polycarpe baptisaient communes et &#233;glises, leurs petits noms n'en demeuraient pas moins quelque peu rudes &#224; porter, de m&#234;me que ceux des anachor&#232;tes Syncl&#233;tique, Euloge, Nymphodore, S&#233;rapion ou M&#233;trodonne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laura, fron&#231;ant les sourcils, rappelait Aur&#232;le &#224; la raison lorsque, entre deux gorg&#233;es de caf&#233; au lait, la passion de la singularit&#233; mena&#231;ait de les faire sombrer dans des exc&#232;s par trop baroques. Donner un pr&#233;nom &#233;tait un art subtil, disait-elle, et ils ne l'envisageaient manifestement pas de la m&#234;me fa&#231;on. Tandis qu'Aur&#232;le, en artiste fougueux, pr&#244;nait une libert&#233; absolue, Laura s'effor&#231;ait de louvoyer et de chercher une juste mesure entre le Charybde des pr&#233;noms galvaud&#233;s, trop plats et le Scylla des pr&#233;noms extravagants ou ridicules. Car le pr&#233;nom se devait d'&#234;tre distingu&#233; mais non point snob. Et tout faux pas serait d&#233;finitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jours. Trois jours qu'ils naviguaient d'une th&#233;matique &#224; l'autre : des neuf muses (Terpsichore avait s&#233;duit Aur&#232;le par la gr&#226;ce qu'elle sugg&#233;rait quand Laura penchait plut&#244;t pour les sonorit&#233;s moelleuses de la m&#233;lodieuse Melpom&#232;ne) aux pr&#233;noms floraux (Edelweiss, Pervenche, P&#233;tunia et Pimprenelle avaient suffi &#224; animer tout un d&#238;ner), des pr&#233;noms m&#233;di&#233;vaux aux pr&#233;noms r&#233;gionaux en passant par le r&#233;pertoire de la commedia dell'arte et celui des constellations et autres corps c&#233;lestes (des voisins n'avaient-il pas os&#233; d&#233;cliner le th&#232;me en appelant leur fille Cassiop&#233;e, son fr&#232;re Pers&#233;e, le chien P&#233;gase et le poisson rouge Orion ?) &#8211; trois jours et tout, vraiment tout, y passa. Trois jours, aussi, qu'ils ferraillaient car leurs points de vue &#233;taient souvent irr&#233;conciliables. Aur&#232;le trouvait rondes en bouche les diphtongues d'Agla&#233;, Mia, Oasis et autres Arsino&#233; quand Laura les jugeait mi&#232;vres et leur pr&#233;f&#233;rait les sonorit&#233;s plus nerveuses des consonnes qui claquent, les Sigrid, les Hector, les Palmyre, les Tomek, les Lutka. Trois jours, donc, qu'ils s'ab&#238;maient sans rep&#232;res dans le Guide labyrinthique d'o&#249; ils tiraient mille merveilles dont ils ne savaient finalement que faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dis-moi, ch&#233;rie. Si nous choisissions tout bonnement une lettre de l'alphabet, n'importe laquelle, et que nous tirions ensuite un pr&#233;nom &#224; la courte-paille parmi ceux qui commencent par elle ? &#187; Il allait bien falloir trancher t&#244;t ou tard et faire un choix ; on n'avait que trop tard&#233; et l'id&#233;e plut &#224; Laura, si ce n'est le principe de la courte-paille auquel elle substitua l'&#233;criture automatique parachev&#233;e par l'intuition &#233;nerg&#233;tique dont elle seule avait le secret &#8211; une esp&#232;ce de technique divinatoire, en somme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s les avoir toutes pes&#233;es et soupes&#233;es, ils jet&#232;rent finalement leur d&#233;volu sur la prometteuse lettre Z, aussi &#233;nigmatique que raffin&#233;e. A y r&#233;fl&#233;chir, elle recelait maint tr&#233;sor. Aussi, se mirent-ils &#224; jeter le plus vite qu'ils purent en l'air, en vrac et en une pittoresque litanie, tous les noms et pr&#233;noms possibles et imaginables commen&#231;ant par Z qui leur passaient par la t&#234;te, en esp&#233;rant que le charme op&#233;rerait : Z&#233;phyr, Zanzibar, Zeus, Zorro, Z&#233;bulon, Zohra, Zineb, Zeuxis, Zampano, Za&#239;re, Zoltan, Ziggi, Zak, Zoroastre et son double Zarathoustra, Zadig, Zahia, Zo&#233;, Z&#233;na&#239;de et sa jumelle Zina&#239;da, Zidane et Zinedine, Zdenka, Zlatko, Zabriskie, Zita, Zabou, Zulma, Zuleyka, Z&#233;nobie, Zorn et Zermelo, Zizi, Zazie, Zerbinette, Zazou, Zola, Z&#233;lie, Zelda, Zinnia, Z&#233;lina&#8230; A cet instant pr&#233;cis, Sa Majest&#233; des lieux, la beaut&#233; en personne, bondit souplement sur la table, fi&#232;re dans son pelage blanc de Turque de Van chic, les oreilles adorablement tachet&#233;es de roux, la queue, fournie, ondoyant avec gr&#226;ce, la fourrure luisant dans la clart&#233; du matin. Z&#233;lina. Oui, c'&#233;tait cela qu'ils cherchaient ! Magique pr&#233;nom qui lui seyait &#224; merveille ! Z&#233;lina, c'&#233;tait tout elle : l'&#233;l&#233;gance de la princesse jointe au velout&#233; incomparable du poil. Laura souleva amoureusement la chatte et lui susurra : &#171; Z&#233;lina ch&#233;rie ! &#187; tandis qu'Aur&#232;le, attendri, lui chatouilla malicieusement le menton.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title> Rien &#224; voir</title>
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		<dc:creator>Laure Pelbois</dc:creator>



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&lt;p&gt;Herculine, la g&#233;ante &#224; barbe, r&#233;unit un matin Rosa la femme-&#233;l&#233;phant, Boniface le cul-de-jatte, Blanche et M&#233;lanie les s&#339;urs siamoises, et leur annon&#231;a de sa voix de stentor : &#171; J'en ai assez d'&#234;tre un ph&#233;nom&#232;ne de foire, une curiosit&#233; qu'on vient d&#233;visager les yeux &#233;carquill&#233;s, d'amuser les badauds du dimanche qui viennent glaner ici leur petite dose de frisson en admirant monstres et prodiges. La compagnie du montreur d'ours, des contorsionnistes, des ventriloques et cracheurs de feu me manquera sans doute, (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1072.jpg?1593547283' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_410 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L480xH480/rien_a_voir-31dde.jpg?1639932872' width='480' height='480' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Herculine, la g&#233;ante &#224; barbe, r&#233;unit un matin Rosa la femme-&#233;l&#233;phant, Boniface le cul-de-jatte, Blanche et M&#233;lanie les s&#339;urs siamoises, et leur annon&#231;a de sa voix de stentor : &#171; J'en ai assez d'&#234;tre un ph&#233;nom&#232;ne de foire, une curiosit&#233; qu'on vient d&#233;visager les yeux &#233;carquill&#233;s, d'amuser les badauds du dimanche qui viennent glaner ici leur petite dose de frisson en admirant monstres et prodiges. La compagnie du montreur d'ours, des contorsionnistes, des ventriloques et cracheurs de feu me manquera sans doute, mais j'aspire &#224; une retraite tranquille, loin des regards. Moi, Herculine Barbaud, je veux &#234;tre enfin quelqu'un &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle leur exposa une id&#233;e qui leur parut d'abord extravagante. Ils s'&#233;taient toujours demand&#233; d'o&#249; sortait cette originale qui avait des id&#233;es incroyables. Elle n'&#233;tait d&#233;cid&#233;ment pas comme tout le monde mais ils se gardaient bien de commenter le fait : c'e&#251;t &#233;t&#233; l'h&#244;pital se moquant de la charit&#233;. Elle s'exprimait bien et ils l'&#233;cout&#232;rent d&#233;rouler son id&#233;e jusqu'au bout. Elle comptait fonder une &lt;i&gt;Confr&#233;rie autonome des diff&#233;rents et des bizarres&lt;/i&gt; &#224; l'&#233;cart du village, loin dans la campagne, dans un corps de ferme abandonn&#233; ou dans un b&#226;timent construit pour les besoins de la cause. Ceux qui s'y installeraient vivraient de mara&#238;chage, &#233;l&#232;veraient des poules, trairaient leur vache. Ils mettraient en commun leurs talents pour subvenir &#224; leurs besoins et m&#232;neraient de la sorte une vie frugale en autarcie compl&#232;te. Ainsi, personne ne viendrait plus les ennuyer : ils auraient enfin la paix et vivraient heureux entre eux. L'id&#233;e, bien expliqu&#233;e, &#233;tait tout compte fait fort s&#233;duisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les voil&#224; sillonnant la campagne, Blanche et M&#233;lanie en t&#234;te, qui trottinaient avec d&#233;termination sur leurs trois jambes et deux cannes tandis que Boniface, tr&#244;nant sur une carriole tir&#233;e par l'&#226;ne Bobichon, fermait la marche. Une vieille b&#226;tisse et un puits abandonn&#233;s au milieu d'une prairie leur parurent faire l'affaire. Et les voici retroussant leurs manches. Ayant fait quelques sommaires am&#233;nagements, ils s'en retourn&#232;rent au village. Et les voil&#224; d&#233;ambulant sur les places, au march&#233;, &#224; la foire, arpentant rues et ruelles, accostant ceux qu'une particularit&#233; distinguait des autres, les &#233;tonnants, les &#233;tranges, les &#233;clop&#233;s, les ob&#232;ses, les b&#232;gues : ils leur parlaient de la &lt;i&gt;Confr&#233;rie&lt;/i&gt;, les invitaient &#224; en faire partie. Apr&#232;s Herculine, de loin la plus convaincante de tous, Rosa excellait &#233;galement dans l'art de persuader. &#171; Entre diff&#233;rents, on se comprend &#187;, &#171; Ils ne veulent pas de nous ? Faisons sans eux ! &#187; : &#224; coup de slogans bien sentis, ils r&#233;unirent une vingtaine de personnes en quelques jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les d&#233;parts concomitants de ces &lt;i&gt;diff&#233;rents&lt;/i&gt; furent remarqu&#233;s et amplement comment&#233;s. On jasa, on se gaussa. Piqu&#233;s par la curiosit&#233;, des villageois se rendirent sur les lieux pour &#233;pier de loin ce qui s'y passait. On rapporta que des &#233;chafaudages s'&#233;lan&#231;aient vers le ciel, que des rires fusaient, que des chants s'&#233;levaient dans l'air du soir. Certains pr&#233;tendirent avoir aper&#231;u des rondes, des danses, et la renomm&#233;e du lieu se r&#233;pandit comme une tra&#238;n&#233;e de poudre &#224; travers la contr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est ainsi qu'afflu&#232;rent rapidement toutes sortes de gens : des aveugles, des sourds, des muets qui furent re&#231;us &#224; bras ouverts et s'int&#233;gr&#232;rent ais&#233;ment &#224; cette communaut&#233; faite de singularit&#233;s toutes plus singuli&#232;res les unes que les autres. Une r&#233;flexion collective permit de fixer les r&#232;gles de vie : le premier pr&#233;cepte fut qu'on s'habillerait dans des tenues multicolores, promesses de vitalit&#233; et d'un pluralisme joyeux. On se donna le papillon pour mascotte et l'arc-en-ciel pour embl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bient&#244;t, de nouveaux arrivants vinrent corser la diversit&#233; des confr&#232;res : des vagabonds en qu&#234;te d'un abri, des marginaux, des &#233;nergum&#232;nes se disant en contact avec l'au-del&#224;, qui entendaient des voix ou se roulaient par terre entre d&#233;lire et transe, des sorci&#232;res voulant &#233;chapper au b&#251;cher. Toute une faune d'inclassables se mit &#224; solliciter le g&#238;te et le couvert. Blanche et M&#233;lanie, qui &#233;taient responsables du d&#238;ner et circulaient en cahotant dans le r&#233;fectoire, poussant devant elles un chariot de plats, tandis que le coquet Eustache, qui dissimulait sa calvitie sous un large chapeau de paille et arborait de copieuses moustaches en croc, aussi fournies que lustr&#233;es, posait sur les tables potages fumants, beignets et gratins, commen&#231;aient &#224; saisir au vol, ici et l&#224;, dans le brouhaha g&#233;n&#233;ralis&#233;, des bribes de conversations dans lesquelles certains exprimaient des doutes et des inqui&#233;tudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est qu'il commen&#231;ait &#224; y en avoir, du monde, &#224; la &lt;i&gt;Conf'&lt;/i&gt;, au point qu'il avait fallu construire un deuxi&#232;me b&#226;timent, puis un troisi&#232;me. Car des villageois s'&#233;taient avis&#233;s de placer l&#224; des membres de leur famille d&#233;rangeants, pas pr&#233;sentables, pas sortables : mythomanes, kleptomanes, nymphomanes, idiots &#224; peine capables de garder les ch&#232;vres, vieux s&#233;niles, ceux qui faisaient peur, ceux qui faisaient honte, ceux qu'on pr&#233;f&#233;rait cacher. Ils leur vantaient les m&#233;rites de ce lieu novateur, leur faisaient miroiter une f&#233;licit&#233; sans nuage ou bien les y emmenaient de force. &#171; Ce n'est ici ni un hospice, ni une prison, ni la cour des Miracles ! &#187; se r&#233;criaient de nombreux membres de la communaut&#233;, qui voyaient ces nouvelles arriv&#233;es d'un fort mauvais &#339;il. Ils voulaient des compagnons motiv&#233;s, ayant un authentique d&#233;sir d'apporter leur pierre &#224; l'&#233;difice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cependant, l'&#233;nergique Herculine insufflait inlassablement un fort esprit d'&#233;quipe, une ambiance conviviale et, malgr&#233; les difficult&#233;s croissantes, la majorit&#233; des confr&#232;res partageait la volont&#233; de faire de son mieux pour que puisse s'&#233;panouir la fraternit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; A mesure que ces derniers devenaient plus nombreux et divers, de nouveaux sujets de discussion anim&#232;rent les tabl&#233;es qui s'&#233;chauffaient d'autant plus ais&#233;ment qu'un vigneron du pays fournissait maintenant la joyeuse soci&#233;t&#233; en une petite piquette ros&#233;e, l&#233;g&#232;rement p&#233;tillante et pas d&#233;sagr&#233;able du tout. De mauvaises langues, des esprits mesquins &#8211; car n'allez pas croire que ces atypiques &#233;taient tous bons comme du bon pain &#8211; prenaient plaisir &#224; &#233;piloguer sur la paille dans l'&#339;il du voisin et se mirent &#224; r&#233;pandre des commentaires sur les uns et des autres, interrogeant la pr&#233;sence de certains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La petite Jeanneton, par exemple, une adolescente aussi ch&#233;tive que p&#226;le et boutonneuse, dont les yeux vairons louchaient et qui &#233;tait venue chercher en ces parages un peu de r&#233;pit et de r&#233;confort, n'en pouvant plus des moqueries dont elle &#233;tait la cible jusque dans sa propre maison, que faisait-elle donc ici ? Certes, elle louchait. Eh bien ! Y avait-il de quoi en faire un flan ? Si tous les bigleux boutonneux devaient s'installer c&#233;ans... Et ce Rodolphe alors, qui pr&#233;tendait tout voir en noir et blanc ? Les prenait-il pour des imb&#233;ciles ? &lt;br /&gt;&#8212; Qu'il nous le prouve, qu'il voit tout en noir et blanc ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Adh&#233;mar, sceptique, demandait &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Gisquette et Gervaise, deux rouquines des plus pulpeuses dont les charmes ne passaient pas inaper&#231;us, &#233;taient plus ou moins cousines, se connaissaient pour ainsi dire depuis le berceau et tenaient, disaient-elles, leur chatoyante chevelure d'une a&#239;eule commune. Elles &#233;taient ins&#233;parables et vaquaient toujours ensemble aux m&#234;mes t&#226;ches au m&#234;me moment. Elles aimaient &#224; se raconter sans cesse leurs souvenirs des premiers temps de cette soci&#233;t&#233; dont elles comptaient avec fiert&#233; parmi les pionniers. Tandis qu'elles cancanaient en construisant des pi&#232;ges &#224; limaces pr&#232;s des jeunes plants de scorson&#232;res, elles se rem&#233;moraient l'apr&#232;s-midi o&#249; un incompris s'&#233;tait pr&#233;sent&#233; &#224; l'accueil en disant qu'il &lt;i&gt;se sentait&lt;/i&gt; diff&#233;rent. Il fallait voir la t&#234;te du brave Lubin entendant cela ! Elle &#233;tait en effet bien bonne, celle-l&#224; ! Fallait-il donc prendre au s&#233;rieux m&#234;me les impressions ? Lubin, incr&#233;dule, lui avait r&#233;pondu avec hauteur que c'&#233;tait ici un lieu pour les &lt;i&gt;vrais&lt;/i&gt; diff&#233;rents. Et Gisquette et Gervaise, qui se trouvaient l&#224;, en train de blanchir la loge &#224; la chaux, avaient pouff&#233; tant et tant, et d'un rire si &#233;loquent, que le pauvre incompris n'avait pas insist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais le pompon fut sans doute le jour o&#249; un jeune trouv&#232;re de g&#233;nie, beau comme un dieu et qui jouait de la harpe mieux qu'un ange, eut l'outrecuidance d'oser se pr&#233;senter &#224; l'entr&#233;e. Lubin n'&#233;tait pas pr&#232;s de s'en remettre, ni les commentaires de tarir. C'&#233;tait un trouv&#232;re connu, dont la plupart avaient entendu parler avant de s'installer &#224; la &lt;i&gt;Conf'&lt;/i&gt;. Gervaise l'avait m&#234;me entendu jouer de ses propres oreilles, un jour, et Rolande aussi. Que venait-il donc faire l&#224;, ce musicien admir&#233;, adul&#233; par tous ? Il se disait diff&#233;rent ! Et certainement l'&#233;tait-il&#8230; Ronald et Gontrand, qui, en pleine corv&#233;e de d&#233;sherbage, faisaient une pause &#224; l'accueil avec Lubin entre deux rang&#233;es d'&#233;chalotes, en &#233;taient bien convaincus. Mais n'&#233;tait-ce tout de m&#234;me pas l&#224; de la provocation ! Sa pr&#233;sence en ces lieux n'avait, quoi qu'il en d&#238;t, ni queue ni t&#234;te et, sans prendre le temps de consulter Herculine ni quiconque, Lubin, Ronald, Gontrand, Gervaise et Rolande le pri&#232;rent gentiment de faire demi-tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La &lt;i&gt;Confr&#233;rie autonome des diff&#233;rents et des bizarres&lt;/i&gt; avait tant de succ&#232;s aupr&#232;s tant de monde qu'elle fit face &#224; un v&#233;ritable raz-de-mar&#233;e. On parla d'invasion et l'harmonie qui r&#233;gnait jusqu'alors se fissura, laissant peu &#224; peu place &#224; la discorde. Des clans apparurent, des sous-groupes, des minorit&#233;s. Il y eut des diff&#233;rences valoris&#233;es, des diff&#233;rences d&#233;pr&#233;ci&#233;es. Il valait mieux &#234;tre borgne et avancer &#224; t&#226;tons, mains tendues en avant ou &#224; l'aide d'une canne, que passer pour un paum&#233; errant sans but dans l'existence. Les nains catholiques s'estimaient plus valables que les nains protestants et r&#233;ciproquement. On se compara, on se toisa, on se m&#233;prisa. D'influents confr&#232;res, au premier rang desquels Boniface, Lubin, Gervaise et Gisquette, constitu&#232;rent une ligue qui obtint, au grand dam d'Herculine, l'instauration d'une s&#233;lection &#224; l'entr&#233;e : pour int&#233;grer la communaut&#233; il faudrait d&#233;sormais faire acte de candidature. Les admissions au sein de la &lt;i&gt;Confr&#233;rie autonome des diff&#233;rents et des bizarres&lt;/i&gt; suscit&#232;rent controverses et pol&#233;miques sans fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On se sentait &#224; l'&#233;troit, on &#233;touffait. Le p&#233;tomane compulsif portait sur les nerfs de tout le monde, devenait insupportable m&#234;me aux plus patients. La joyeuse mosa&#239;que dont Herculine avait r&#234;v&#233; devint peu &#224; peu un v&#233;ritable enfer. Certains song&#232;rent s&#233;rieusement &#224; creuser une douve ou &#224; &#233;difier un mur pour emp&#234;cher la mar&#233;e de sp&#233;cimens de tout acabit de continuer &#224; les envahir. D'autres propos&#232;rent de r&#233;duire les effectifs en faisant du tri. Mais selon quels crit&#232;res ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Herculine, voyant son projet s'autod&#233;truire, faillit rendre son tablier. Mais elle ne se voyait ni retourner &#224; la foire ni partir seule sur une &#238;le d&#233;serte. Elle avait tout de m&#234;me besoin des autres pour vivre et &#234;tre heureuse. Cet &#233;chec cuisant l'emplit de m&#233;lancolie mais elle ne se r&#233;signa pas pour autant &#224; d&#233;clarer forfait. D'un reste d'espoir surgit une nouvelle id&#233;e. Elle ferait venir un Philosophe qui remettrait d'aplomb les pens&#233;es de tout le monde. On repartirait sur des bases claires et tout reprendrait encore mieux qu'au premier jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On n'eut aucun mal &#224; d&#233;nicher un Philosophe, grand sp&#233;cialiste d'Aristote et de Saint-Thomas, bedonnant et affubl&#233; d'une barbe relativement longue mais surtout mal peign&#233;e et pleine de n&#339;uds, qui tenait des propos aussi abscons qu'apparemment profonds. Ce dernier, perch&#233; sur un tabouret et faisant force moulinets avec les bras pour captiver la foule &#233;bahie rassembl&#233;e devant lui, entreprit de distinguer les concepts de diff&#233;rence de nature et de diff&#233;rence de degr&#233;. Quelques b&#226;illements se firent entendre lorsqu'il en vint aux diff&#233;rences g&#233;n&#233;riques et sp&#233;cifiques. Les diff&#233;rences substantielles et accidentelles induisirent quelques gloussements nerveux ici, des bavardages l&#224;, le sommeil chez beaucoup, un frisson de plaisir chez Herculine mais peut-&#234;tre chez elle seule. Vrai Philosophe ou charlatan ? Le fait est que le savant barbu, Sindulphe de son nom et Docteur de son &#233;tat, ne fit gu&#232;re preuve de p&#233;dagogie mais embrouilla tout le monde &#224; coup de paradoxes et de casse-t&#234;te &#224; r&#233;soudre. Y avait-t-il plus de diff&#233;rence entre un homme tronc et un cheval tronc (cas d'&#233;cole) qu'entre un cheval bic&#233;phale et un cheval cyclope, entre une vache sans sabots et une femme humaine sans doigts qu'entre une vache paralytique et naine et une humaine paralytique mais point naine ? Le fait que ces &#234;tres aient par ailleurs plus ou moins de poils aux oreilles en sus de toutes ces qualit&#233;s changeait-il quelque chose &#224; l'affaire ? Puis il sema la panique dans les esprits en ass&#233;nant sans explication que l'homme moyen, parfaitement standard, n'existait nulle part et que chacun pouvait &#234;tre &#233;tranger &#224; lui-m&#234;me. Il s'ensuivit un affolement g&#233;n&#233;ralis&#233; et beaucoup de confusion. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En proie &#224; une &#233;bullition argumentative &#233;chevel&#233;e, faisant fi de toute m&#233;thode et sans avoir pr&#233;cis&#233; l'objet de la discussion, les diff&#233;rents et les bizarres s'emp&#234;tr&#232;rent dans une cacophonie de points de vue aussi multiples qu'irr&#233;conciliables. Le Philosophe les e&#251;t-il d&#251;ment initi&#233;s aux vertus du dialogue socratique que la promiscuit&#233; et l'agacement constant eussent probablement eu raison de la plus sinc&#232;re bonne volont&#233;. Tout le monde y allait de sa petite opinion. Rosa s'&#233;tait mise debout sur une table et cherchait &#224; se faire entendre, les mains plac&#233;es en c&#244;ne autour de la bouche, Rodolphe tapait sur le dos de sa chaise avec une cuill&#232;re pour attirer l'attention, Adh&#233;mar s'&#233;gosillait &#224; s'en casser la voix. On s'arrachait la parole, plus personne ne s'entendait. Chacun tenant &#224; avoir le dernier mot, les d&#233;bats vir&#232;rent au pugilat et, de col&#232;re, on chassa le pi&#232;tre Philosophe &#224; grands coups de balai. D&#233;sesp&#233;r&#233;e, Herculine fit taire tout le monde et annon&#231;a de sa voix de stentor la fin de ce projet vici&#233; d&#232;s l'origine. Puis, apr&#232;s un silence, elle exprima, visiblement &#233;mue et craignant de soulever un toll&#233;, une nouvelle id&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt; Si le monde regorgeait &#224; ce point de diff&#233;rents et de bizarres, ne serait-il pas plus judicieux de faire les choses dans l'autre sens ? Ne serait-il pas plus simple de reconqu&#233;rir le vaste monde, de s'&#233;parpiller &#224; nouveau gaiement &#224; travers villages, bourgs et chemins et de sugg&#233;rer plut&#244;t aux gens normaux de se regrouper entre eux en ce lieu qu'on leur c&#233;derait de bon c&#339;ur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est ainsi qu'on vit Herculine et ses comparses, Boniface si&#233;geant dans sa charrette, Blanche et M&#233;lanie allant clopin-clopant sur leurs trois jambes et leurs deux cannes, Ronald et Rolande jacassant plus que jamais, Eustache et Gisquette bras dessus, bras dessous avec leur futur poupard cach&#233; sous la blouse de la belle et tous les autres &#224; leur suite, parcourir la contr&#233;e pour informer les gens comme tout le monde, les pareils, les conformes, les conformistes, les banals, les passe-partout, les sans histoire, les fades, les insipides, les identiques, les tous-les-m&#234;mes, qu'un lieu fabuleux les attendait o&#249; ils pourraient se prot&#233;ger &#224; l'&#233;cart du monde, o&#249; ils ne seraient plus jamais importun&#233;s par tout ce qui d&#233;passe, par tout ce qui sort de l'ordinaire, par tout ce qui surprend. Il y r&#233;gnerait une uniformit&#233; in&#233;gal&#233;e, une paix olympienne &#224; la limite de l'ennui, et ils pourraient nager l&#224; dans un bonheur sans m&#233;lange et sans vagues au milieu de leurs semblables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si ce contre-projet sembla dans un premier temps susciter un certain int&#233;r&#234;t, peu de gens se sentirent en r&#233;alit&#233; fonci&#232;rement concern&#233;s. Quelques psychorigides angoiss&#233;s qui revendiquaient une normalit&#233; parfaite et avaient peur de tout all&#232;rent s'installer l&#224;-bas. Ce fut vite l'enfer glacial de l'identique, la froideur mortif&#232;re du m&#234;me, au point que les normaux eurent besoin de pimenter leur plate existence et invent&#232;rent spontan&#233;ment divers motifs de dispute. Ils ne s'entendirent bient&#244;t plus sur les crit&#232;res d'admission : tel semblait parfaitement ordinaire &#224; l'un qui paraissait excentrique &#224; l'autre et cet enfer eut t&#244;t fait de se vider &#224; son tour. Seuls demeur&#232;rent quelque temps deux jumeaux monozygotes qui finirent par glisser de morosit&#233; en neurasth&#233;nie et par rentrer eux aussi au village.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Herculine s'&#233;tant myst&#233;rieusement volatilis&#233;e et chacun ayant repris son train de vie ordinaire, cette folle aventure sombra vite dans l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Des p&#232;lerins vinrent &#224; passer par l&#224;, qui s'&#233;tonn&#232;rent de trouver trois immenses b&#226;tisses et un puits &#224; l'abandon au milieu de nulle part, parmi les herbes folles en ce lieu d&#233;sert o&#249; l'on n'entendait que le bruit du vent. Ils se gratt&#232;rent la t&#234;te, s'inspect&#232;rent en toussotant les uns les autres, avec insistance et de la t&#234;te aux pieds, vaguement g&#234;n&#233;s et visiblement perplexes, et leurs regards se perdirent &#224; l'horizon, l&#224; o&#249; le bleu du ciel et le vert des collines se confondent, lorsque le lettr&#233; du groupe leur lut cette inscription qu'une main avait grav&#233;e sur le frontispice du b&#226;timent principal et qui disait : &#171; Vous qui cherchez des diff&#233;rents et des bizarres, circulez : il n'y a rien &#224; voir ! &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le cap </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Laure Pelbois</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il y a des matins, comme &#231;a, o&#249; on peine &#224; se lever. On tra&#238;ne au lit, on peine &#224; s'en arracher puis on se tra&#238;ne : aux toilettes, &#224; la salle de bains, &#224; la cuisine. Il y a des matins, comme &#231;a, o&#249; s'habiller prend des allures d'exploit, o&#249; enfiler une simple paire de chaussettes est un v&#233;ritable fait d'arme. On cherche ses lunettes partout &#8211; en vain. La brosse &#224; cheveux semble s'&#234;tre &#233;vapor&#233;e, on se demande o&#249; a bien pu passer son manteau, on peste, on accuse les voisins, le mauvais &#339;il, la m&#233;canique (...)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_397 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/le_cap.jpg?1584481020' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a des matins, comme &#231;a, o&#249; on peine &#224; se lever. On tra&#238;ne au lit, on peine &#224; s'en arracher puis on se tra&#238;ne : aux toilettes, &#224; la salle de bains, &#224; la cuisine. Il y a des matins, comme &#231;a, o&#249; s'habiller prend des allures d'exploit, o&#249; enfiler une simple paire de chaussettes est un v&#233;ritable fait d'arme. On cherche ses lunettes partout &#8211; en vain. La brosse &#224; cheveux semble s'&#234;tre &#233;vapor&#233;e, on se demande o&#249; a bien pu passer son manteau, on peste, on accuse les voisins, le mauvais &#339;il, la m&#233;canique quantique, le r&#233;chauffement climatique &#8211; au choix. Quelque chose g&#234;ne, quelque chose freine, &#231;a n'avance pas. Ce matin-l&#224;, Estelle patinait dans la r&#233;moulade &#8211; comme en ces r&#234;ves affreux o&#249; un gangster, un fant&#244;me, un tueur en s&#233;rie ou toute autre entit&#233; n&#233;faste vous pourchasse et o&#249; vous vous enfuyez vainement de toutes vos forces, vous &#233;puisant en un insupportable surplace dont un bond soudain dans les airs vous d&#233;livre un court instant : c'&#233;tait exasp&#233;rant et, pour tout dire, angoissant. Il allait pourtant bien falloir qu'elle sorte pour faire enfin quelques achats et d&#233;marches qu'elle remettait sans cesse &#224; plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ayant souffl&#233; un grand coup, de ce genre de souffle qu'on pousse, c&#339;ur battant, avant un oral d'examen, un entretien d'embauche, avant de sauter &#224; l'&#233;lastique, avant tout autre &#233;v&#233;nement critique, ayant inspir&#233; par le ventre aussi amplement que possible selon une technique anti-stress r&#233;cemment acquise, ayant expir&#233; profond, chass&#233; jusqu'au dernier millim&#232;tre cube d'air des alv&#233;oles de ses bronches, Estelle enfila sa veste de mi-saison, ins&#233;ra ses pieds dans ses chaussures, saisit son cabas et, ayant ouvert la porte, se rua dans la cage d'escalier. &#171; &#231;a y est, songea-t-elle, me voil&#224; enfin sortie ! &#187;. Une bruine l&#233;g&#232;re mais froide sur fond de grisaille l'accueillit dehors, accusant sans ambigu&#239;t&#233; l'arriv&#233;e de l'automne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a des jours, comme &#231;a, o&#249; tout para&#238;t insurmontable. Ce sont les fameux jours o&#249; la tartine du matin tombe sur la face beurr&#233;e, o&#249; un colis suspect interrompt votre RER dans sa course et o&#249; vous vous retrouvez captif une heure durant dans une rame surpeupl&#233;e, o&#249; acheter une vulgaire baguette vous donne l'impression de gravir l'Everest. S'&#233;tant enfin extraite de chez elle, Estelle se rendit d'abord &#224; la poste, o&#249; elle devait se procurer des timbres. &#171; J'en voudrais sept carnets, s'il-vous-pla&#238;t, et de collection, s'il y en a. &#187; &#171; Pourriez-vous&#8230; &#187;. Et voici qu'avant d'avoir termin&#233; sa phrase, elle s'avisa qu'elle avait laiss&#233; une casserole d'eau en train de bouillir sur la gazini&#232;re : son sang fit en acc&#233;l&#233;r&#233; le tour de son organisme, en raison de quoi ses joues vir&#232;rent &#224; l'&#233;carlate avant de bl&#234;mir sans transition, les paumes de ses mains se mirent &#224; suer et, sans m&#234;me prendre le temps de saluer l'employ&#233; qui s'affairait pour elle, elle tourna les talons, s'&#233;lan&#231;a dans la rue et courut comme une d&#233;rat&#233;e avec des images plein la t&#234;te d'immeubles en flammes et de camions de pompiers arrivant en trombe toutes sir&#232;nes hurlantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Depuis plusieurs semaines, peut-&#234;tre quelques mois, Estelle avait souvent la larme &#224; l'&#339;il, le sanglot facile, pour tout, pour rien. Souvent nerveuse, se sentant anormalement fragile, elle croyait par moments sentir le monde vaciller sous ses pieds, avait la p&#233;nible impression de se trouver &#224; la charni&#232;re de plaques tectoniques en travail. Elle &#233;prouvait une sorte de mal de mer lorsqu'elle songeait &#8211; trop souvent &#8211; &#224; sa condition incertaine de fr&#234;le esquif embarqu&#233; sans retour et flottant sans boussole au gr&#233; des courants comme un inconsistant bouchon de li&#232;ge &#224; la surface de l'oc&#233;an du monde. O&#249; se rendait-elle de la sorte et dans quel but ? Comment se faisait-il qu'elle se trouv&#226;t l&#224;, et pourquoi elle, pr&#233;cis&#233;ment ? Et que lui &#233;tait-il permis d'esp&#233;rer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De retour chez elle, Estelle &#233;teignit le feu sous la casserole de p&#226;tes carbonis&#233;es et s'avachit sur une chaise. Ayant d&#233;roul&#233; une interminable litanie int&#233;rieure de &#171; Mais o&#249; ai-je donc la t&#234;te ? &#187;, elle se traita de gourde, d'empot&#233;e, de &lt;i&gt;looseuse&lt;/i&gt; pathologique et son regard se perdit dans le vide dans une zone ind&#233;termin&#233;e situ&#233;e quelque part entre le r&#233;frig&#233;rateur et la poubelle puis, tandis que ses l&#232;vres se mirent &#224; trembler, une larme roula sur sa joue. Elle resta ainsi prostr&#233;e pendant un temps ind&#233;finissable, comme p&#233;trifi&#233;e, puis, allez-savoir sous l'effet de quel ind&#233;celable ressort enfoui dans le tr&#233;fonds le plus secret de son &#234;tre, l'&#233;nergie de se relever lui vint et elle put &#224; nouveau sortir de chez elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le pas pesant, elle semblait lest&#233;e de plomb en arrivant chez &#171; Cap 2018 &#187;, boutique de photocopies, d'impressions et reliures qui vendait aussi des faire-part et des tirages de photographies. &lt;br /&gt;&#8212; Il me faudrait des cartons rectangulaires au format A5 ou A6, en papier &#233;pais glac&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Pour un enterrement ? demanda le vendeur, d&#233;duisant la circonstance de la mine d&#233;faite d'Estelle. &lt;br /&gt;&#8212; Non. Enfin&#8230; Encore que&#8230; Je ne sais pas, je ne sais plus&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; Le vendeur, perplexe, la d&#233;visagea dans un silence interrogateur. Il la trouvait plut&#244;t jolie. Elle avait les traits fins, le visage agr&#233;ablement dessin&#233;. Il ne savait quel &#226;ge lui donner : elle semblait jeune encore, mais des cernes assez creus&#233;s et des paupi&#232;res l&#233;g&#232;rement gonfl&#233;es lui faisaient un air fatigu&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Je les voudrais en couleur, ajouta-t-elle. &lt;br /&gt;&#8212; Quelle couleur ? &lt;br /&gt;&#8212; Rose&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Ah ! C'est donc une fille ? Toutes mes f&#233;licitations, Madame ! lui renvoya le commer&#231;ant, fier d'avoir enfin compris la situation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et de poursuivre : &lt;br /&gt;&#8212; Les premiers temps sont toujours fatigants, n'est-ce pas ? Toutes ces nuits sans sommeil&#8230; J'ai connu &#231;a, moi aussi. &lt;br /&gt;&#8212; Non, aucun rapport.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le regard d'Estelle, empreint de nostalgie, se perdit &#224; nouveau dans le vague. Il s'y lisait de l'angoisse et de la tristesse. &lt;br /&gt;&#8212; Donnez-m'en des jaunes, des roses, des rouges, des verts. D'un peu toutes les couleurs. &lt;br /&gt;&#8212; C'est pour un bapt&#234;me ? &lt;br /&gt;&#8212; Non plus. &lt;br /&gt;&#8212; Pour une communion ? Un mariage ? &lt;br /&gt;&#8212; Laissez tomber, Monsieur. &lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes trop jeune, encore, pour faire votre pot de d&#233;part &#224; la retraite, n'est-ce pas ? &lt;br /&gt;&#8212; Laissez tomber, vraiment, je vous prie, dit-elle, avalant un sanglot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Embarrass&#233;, le commer&#231;ant, trouvant la situation vaguement louche, lui vendit un lot de cent cartons de toutes les couleurs et eut heureusement la bonne id&#233;e de r&#233;primer l'expression de deux derni&#232;res hypoth&#232;ses explicatives qui lui travers&#232;rent encore l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Allez, du nerf, ma cocotte ! &#187; s'intima-t-elle. &#171; Pas de quartier pour la tristesse ! &#187; &#171; Prends-toi par la main et en route &#187;. Estelle n'&#233;tait pas de celles qui ont l'habitude de s'&#233;couter. Elle se parlait souvent &#224; elle-m&#234;me sans m&#233;nagement. Et elle sentait que trop de compassion envers sa petite personne en cet instant aurait pu la faire glisser tr&#232;s bas. Elle chassa ses pleurs int&#233;rieurs par un &#233;clat de rire nerveux. Le rire s'&#233;largit, se creusa, se d&#233;ploya puis ce fut un fou rire. Un vrai fou rire, &#224; gorge d&#233;ploy&#233;e. &#171; Enfin, quoi&#8230; Qu'est-ce qui t'arrive ? Rien d'extraordinaire, somme toute, rien que de tr&#232;s banal, rien qui casse trois pattes &#224; un canard. Allez, ouste, en avant ! &#187; Un homme, appuy&#233; &#224; un arr&#234;t de bus, surpris par l'irruption de ce rire intempestif dans son dos, se retourna un instant pour voir qui l'avait &#233;mis et aper&#231;ut une femme entre deux &#226;ges, visiblement &#233;mue, dont on n'aurait pu dire ce qui l'amusait tant et qui parlait toute seule les yeux lev&#233;s vers le ciel comme si elle s'adressait &#224; un interlocuteur par-del&#224; les nuages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Estelle entra dans le supermarch&#233; qui s'ouvrait face &#224; elle, prit un grand &lt;i&gt;caddie&lt;/i&gt; &#224; l'entr&#233;e et se mit &#224; parcourir les rayonnages. La voil&#224; arpentant la zone d&#233;di&#233;e aux sucreries et aux accessoires festifs : poches &#224; douilles pour la p&#226;tisserie, vermicelles multicolores en sucre, perles argent&#233;es, violettes confites et roses en p&#226;tes d'amandes. Elle examina un &#224; un tous les produits expos&#233;s sur les gondoles, fit son march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La caissi&#232;re, la cinquantaine bien tass&#233;e, l'air blas&#233;, avait vu d&#233;filer des centaines de milliers de &lt;i&gt;caddies&lt;/i&gt; depuis qu'elle &#233;tait caissi&#232;re et plus rien ne l'&#233;tonnait. Elle en avait vu tant et tant qu'elle n'y pr&#234;tait plus attention. Et puis, au fond, tous les &lt;i&gt;caddies&lt;/i&gt; se ressemblaient. Quelque chose, pourtant, attira cette fois son attention. Celui que poussait Estelle &#233;tait rempli &#224; ras bord de sucreries en tout genre, surtout des plus chimiques : des bonbons &#224; foison, des durs, des mous, des opaques, des translucides. Carambars, guimauves et chewing-gums roses, malabars &#224; bulles rivalisaient avec des packs de boissons cent pour cent pur sucre des plus discutables. Il y en avait pour toute une colonie de vacances. Ce qui frappait le plus, quand on regardait ce &lt;i&gt;caddie&lt;/i&gt;, &#233;tait le c&#244;t&#233; criard de l'ensemble : sur fond de rose bonbon, un jaune brutal jouxtait des verts &#233;lectriques, des bleus n&#233;on ferraillaient avec du rouge automobile, de l'orange soda. L'air anxieux de la cliente et son regard perdu s'articulaient &#233;trangement &#224; ce fatras de douceurs et de couleurs artificielles qui s'amoncelait &#224; pr&#233;sent sur le tapis roulant de la caisse. Quel drame secret pouvait donc bien se tapir au fond de ce &lt;i&gt;caddie&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au moment de passer &#224; la caisse et de payer, Estelle &#233;touffa un cri. Son portefeuille ne se trouvait plus dans son sac &#224; main. Ses mains se mirent &#224; fouiller nerveusement chaque poche du sac, une fois, deux fois, puis les poches de son pantalon, de son manteau, apr&#232;s quoi elle finit par retourner le sac &#224; main &#224; l'envers et par en vider tout le contenu sur le tapis roulant pour &#234;tre s&#251;re de ne passer &#224; c&#244;t&#233; de rien. Nulle trace, h&#233;las, du portefeuille. Nulle trace de sa carte bleue. Et elle n'avait pas de ch&#233;quier sur elle. Elle avait pourtant bien pu payer les timbres puis les cartons un instant auparavant. Elle d&#233;roula le film des deux derni&#232;res heures dans sa t&#234;te et s'&#233;cria : &#171; Alors &#231;a, c'est malin ! Il fallait vraiment que &#231;a m'arrive &#224; moi, et aujourd'hui ? &#187;. &lt;br /&gt;&#8212; Je suis d&#233;sol&#233;e, Madame, vraiment d&#233;sol&#233;e mais&#8230; je ne peux pas payer. J'ai oubli&#233; mon portefeuille dans le dernier magasin o&#249; je suis pass&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'agacement visible de la caissi&#232;re, qui allait devoir remettre en rayon tout cet amoncellement de petits articles, c&#233;da visiblement la place &#224; un &#233;lan de compassion. Il faut dire qu'Estelle &#233;tait devenue livide et balbutiait vaguement des mots incompr&#233;hensibles. Il y avait dans cette histoire quelque chose qui ne tournait pas rond. &lt;br /&gt;&#8212; Ne vous en faites pas, Madame. Il y a des jours, comme &#231;a&#8230; &lt;br /&gt;&#8212; Des jours comme &#231;a&#8230; Vous avez raison. Oui, des jours, comme &#231;a&#8230; Auriez-vous la gentillesse de garder mes achats sans les remettre en rayon, le temps que je revienne avec mon portefeuille ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La caissi&#232;re acquies&#231;a d'un hochement de t&#234;te : &#171; Si vous faites vite. &#187;. &lt;br /&gt;&#8212; Merci. C'est bien vrai, il y a des jours, comme &#231;a&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Et, repla&#231;ant poign&#233;e apr&#232;s poign&#233;e l'amoncellement de sucreries dans le &lt;i&gt;caddie&lt;/i&gt;, elle se mit &#224; pleurer. &lt;br /&gt;&#8212; &#192; tout &#224; l'heure, Madame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Puis ce fut au tour de la pharmacienne de se poser des questions lorsqu'Estelle d&#233;clara vouloir acheter, en r&#233;citant sa liste &#224; toute allure et d'une traite sans prendre le temps de respirer, une teinture-m&#232;re de millepertuis pour se requinquer le moral, des g&#233;lules de magn&#233;sium marin pour se d&#233;tendre les nerfs, un hydrolat de val&#233;riane pour faire redescendre la pression, de l'huile essentielle de lavande &#224; pulv&#233;riser sur l'oreiller pour retrouver le sommeil, des ampoules de ginseng rouge de Cor&#233;e, le plus riche de tous en saponines, pour un effet coup de fouet contre un terrible coup de mou, un bidon de s&#232;ve de bouleau &#224; consommer en cure pour se d&#233;barrasser de toutes les toxines qui s'accumulaient dangereusement dans sa mati&#232;re grise surcharg&#233;e, une tisane de m&#233;lisse pour am&#233;liorer sa digestion, apaiser ses angoisses et ne pas craquer, des comprim&#233;s effervescents de vitamine C pour garder le cap &#8211; enfin, des pastilles d'ell&#233;bore &#224; laisser fondre sous la langue pour se remettre les id&#233;es d'aplomb. La pharmacienne lui d&#233;conseilla formellement d'avaler tous ces rem&#232;des d'un coup et lui conseilla d'essayer de prendre de la distance. Demander conseil &#224; un vieil oncle avis&#233; ou &#224; n'importe quel ami bienveillant dot&#233; de bon sens lui semblait pr&#233;f&#233;rable. Elle lui sugg&#233;ra de revenir le lendemain choisir quelques produits mieux cibl&#233;s quand elle se serait remise de ses &#233;motions ou, si cela ne passait pas, d'aller consulter un m&#233;decin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il fallut encore une bonne heure &#224; Estelle pour arriver au bout de sa travers&#233;e de l'Himalaya ce jour-l&#224;. Car, apr&#232;s avoir longuement tergivers&#233; &#224; la pharmacie o&#249; elle n'acheta finalement rien, elle se souvint qu'elle &#233;tait cens&#233;e retourner chercher son portefeuille &#224; la boutique de photocopies, se tordit la cheville en route et manqua de se faire renverser par un autobus en traversant sans r&#233;fl&#233;chir alors que le feu des pi&#233;tons &#233;tait au rouge, au point qu'elle dut finalement se r&#233;soudre &#224; s'asseoir sur un banc pour reprendre ses esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a des jours, comme &#231;a, o&#249; on se croirait dans un film comique o&#249; s'encha&#238;nent les gags de type tarte &#224; la cr&#232;me ou glissade sur peau de banane, &#224; ceci pr&#232;s que dans la vraie vie, c'est tout sauf amusant : au terme d'une apr&#232;s-midi comme &#231;a, o&#249; coups de malchance et actes manqu&#233;s s'&#233;taient succ&#233;d&#233; en cascade, elle ne savait plus ni qui elle &#233;tait, ni comment elle s'appelait, encore moins d'o&#249; elle venait. Quant &#224; savoir o&#249; elle allait&#8230; D'ailleurs, pourquoi s'&#233;tait-elle donn&#233; le mal de mettre le nez dehors ce jour-l&#224; ? Pourquoi s'&#234;tre embarqu&#233;e dans cette gal&#232;re ? Oui, pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;***&lt;/h3&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Arc-en-ciel : substantif masculin, adjectif invariable. Selon le dictionnaire, il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne lumineux en forme d'arc que l'on peut observer dans le ciel apr&#232;s la pluie lorsque l'on tourne le dos au soleil et qui pr&#233;sente tout ou partie des sept couleurs du prisme (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orang&#233;, rouge)&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette fin de journ&#233;e haletante, la nuit avait fini par tomber. Dans le grand calme du soir, pench&#233;e sur sa table de travail, un crayon entre les dents, Estelle couvrait une feuille volante d'une &#233;criture nerveuse. &#192; sa droite, un festival de stylos magiques s'&#233;talait, de ces stylos qui &#233;crivent en couleurs brillantes et paillet&#233;es tandis qu'une pile des cartons rectangulaires multicolores qu'elle avait achet&#233;s le matin s'&#233;levait &#224; la verticale. Pendant que sa main droite griffonnait le texte, sa main gauche grattait avec une insistance machinale le sommet de son cr&#226;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Arc-en-ciel : substantif masculin, adjectif invariable. Selon moi : ph&#233;nom&#232;ne &#224; haute teneur existentielle, toboggan m&#233;taphysique camp&#233; entre Ciel et Terre et vice-versa (N.B : l'id&#233;e du toboggan m&#233;taphysique est de Julio Cort&#225;zar, mon auteur pr&#233;f&#233;r&#233;, pas de moi). &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est pourquoi je vous attends chez moi de pied ferme grim&#233;s comme pour un carnaval. Vous me ferez le plaisir de venir costum&#233;s en Pierrot blanc ou en Arlequin, &#224; moins que vous n'arriviez drap&#233;s dans des toges psych&#233;d&#233;liques ou en Peau d'&#194;ne dans des robes couleur de lune, couleur soleil, couleur du ciel, de l'eau, de l'air, et surtout, aux couleurs du temps ! Version pantalon autoris&#233;e. Se pr&#233;senter fagot&#233; comme l'as de pique, la reine de c&#339;ur ou le valet de carreau est &#233;galement possible. Votre frimousse ? Si vous ne vous voyez pas vous promener avec un gros nez rouge au milieu de la figure ou arborer la perruque &#233;clatante de l'auguste, peut-&#234;tre un &#233;l&#233;gant domino &#224; sequins pourrait-il rehausser votre tenue d'un s&#233;duisant halo de myst&#232;re&#8230; Et n'oubliez pas d'apporter vos souliers us&#233;s pour le bal. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant les deux derniers paragraphes et se grattant de plus belle le cr&#226;ne, elle se dit que le lien logique entre les deux serait &#224; retravailler, puis qu'une transition sibylline aurait tout compte fait le m&#233;rite de renforcer l'effet de suspense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Smarties et Chamallows &#224; gogo, nounours en g&#233;latine &#224; volont&#233;. Il y aura du Coca-cola, croyez-moi, et des sodas bourr&#233;s de sucre, d&#233;bordant de calories et de colorants. Oui, vous m'avez bien lue &#8211; c&#244;t&#233; r&#233;gressif et parfum d'enfance pleinement assum&#233;s. Il y aura aussi du vin rouge et du vin blanc, du champagne, rassurez-vous, et tous types de cocktails. Pas de panique, cependant : gueule de bois vite r&#233;sorb&#233;e gr&#226;ce au r&#233;gime d&#233;tox du lendemain, avec cure de smoothies de l&#233;gumes verts multivitamin&#233;s pour un red&#233;marrage en force, aussi enthousiaste qu'&#233;nergique.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; M&#226;chonnant hargneusement le stylo coinc&#233; entre ses dents, sourcils fronc&#233;s, Estelle cherchait des mots percutants pour exprimer sa pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Certains voient le verre &#224; moiti&#233; vide. Personnellement, je fais le pari de le voir &#224; moiti&#233; plein et vous invite &#224; faire de m&#234;me.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Hum&#8230; &#187; songea-t-elle, laissant &#233;chapper le stylo d'entre ses dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Je disais donc que l'arc-en-ciel &#233;tait un toboggan. Un toboggan reliant la terre o&#249; germe en secret la graine au firmament radieux (ou, au choix, au gouffre intersid&#233;ral sans fond, vide, noir, glacial, dans lequel flottent, &#233;parses, des poussi&#232;res de corps c&#233;lestes, o&#249; passe parfois une &#233;toile filante) &#8211; question de point de vue : vous savez, la fameuse histoire du verre &#224; moiti&#233; vide ou &#224; moiti&#233; plein. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Suspense insoutenable ! &#187;, jubila-t-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Ce toboggan peut &#234;tre droit et monter l&#224;-haut en fl&#232;che ou bien se pr&#233;senter bomb&#233; et s'enliser allez savoir o&#249;. Qu'importe : &#224; mi-chemin, la vue est impressionnante. O&#249; que se tourne le regard, droit devant, vers l'arri&#232;re, sur les c&#244;t&#233;s, on surplombe un panorama d'une profondeur vertigineuse qui vous saisit jusqu'&#224; la mo&#235;lle. &#034;Le silence &#233;ternel de ces espaces infinis m'effraie&#034;, d&#233;clarait certain philosophe anxieux. De quoi se sentir aussi minuscule qu'un pauvre point, un insignifiant tout petit point perdu entre deux n&#233;ants &#8211; ou, sait-on jamais, faisant face &#224; l'infini (encore ce fichu verre &#224; moiti&#233; vide ou &#224; moiti&#233; plein&#8230;) &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le lien avec Arlequin et les Smarties ? me demanderez-vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Eh bien, les amis, c'est que je vous invite &#224; une f&#234;te, pardi ! &#192; la fiesta du si&#232;cle, car je f&#234;te mes 40 ans. Vous savez, le fameux cap de la quarantaine, l'&#233;tape incontournable de mi-parcours qui vous donne le tournis, qui vous met tout nu face aux questions d&#233;cisives. Cela fait quarante ans que vous &#234;tes sortis du ventre d'une femme et, &#224; en croire les statistiques, il vous en reste encore quarante autres avant de vous en aller manger les pissenlits par la racine au sein de la gl&#232;be f&#233;conde. Et rappelez-vous que le temps file de plus en plus vite... si bien que c'est presque d&#233;j&#224; le d&#233;but de la fin. Alors, venez donc vous &#233;tourdir, venez vous divertir, tout oublier, l'espace d'une folle soir&#233;e : j'ai besoin d'un gros coup de pouce festif en votre rassurante compagnie pour aborder la quarantaine rugissante sans crise excessive et du bon pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Venez rire, venez faire les fous chez moi, venez vivre une exp&#233;rience unique si ce n'est mystique le samedi 15 novembre 2018 &#224; un inoubliable carnaval d'anniversaire grisant de couleurs, p&#233;tillant, scintillant, tourbillonnant &#224; dos d'arc-en-ciel. Nul bad trip possible, rassurez-vous. Vous ne regretterez pas d'avoir fait le voyage, foi de jeune quadra ! &lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Ayant dix fois tout relu, tout approuv&#233;, la mine r&#233;solue et un sourire naissant &#224; la commissure des l&#232;vres, Estelle recopia d'une main assur&#233;e ce texte d'invitation sur chaque carton. Il y en avait plus de trente. La nuit y passa en entier puis, peu avant l'aurore, elle s'endormit d'un sommeil de plomb. Les cloches du dimanche et un grand soleil entrant &#224; flots par la fen&#234;tre la tir&#232;rent du lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Allez, ma cocotte ! Hors du lit ! Debout ! Et que &#231;a saute ! &#187; s'intima-t-elle vigoureusement. &#171; Un bon coup de pied aux fesses et en selle ! Allez, zou ! Place &#224; l'avenir : tant de nouvelles aventures t'attendent ! Ta deuxi&#232;me vie &#8211; et qui donc te dit que c'est la derni&#232;re ? &#8211; ne fait que commencer. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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