<?xml
version="1.0" encoding="utf-8"?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Nouvelle Donne</title>
	<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
	
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?id_auteur=98&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Nouvelle Donne</title>
		<url>https://www.nouvelle-donne.net/IMG/siteon0.png?1606645713</url>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/</link>
		<height>101</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>On voit s'obstiner, chez le po&#232;te vieilli, une volont&#233; d'&#233;blouir</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/on-voit-s-obstiner-chez-le-poete-vieilli-une-volonte-d-eblouir</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/on-voit-s-obstiner-chez-le-poete-vieilli-une-volonte-d-eblouir</guid>
		<dc:date>2020-10-02T08:21:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Herv&#233; Gasser</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;J'avais sept ou huit ans aux obs&#232;ques de mon grand-p&#232;re. On ne m'avait jamais dit ce qu'il faisait dans la vie. Je le demandai &#224; mon p&#232;re pendant la messe. Il se pencha vers moi et souffla : &#8220;Il travaillait au Minist&#232;re de la Sant&#233;, mais en vrai, il &#233;tait &#233;crivain&#8221;. Aussit&#244;t mon grand-p&#232;re devint une sorte d'agent double et la c&#233;r&#233;monie prit une allure grandiose. La phrase de mon p&#232;re r&#233;sonne &#224; chaque fois qu'on m'interroge sur le m&#233;tier d'&#233;crivain : elle m'&#233;voque une activit&#233; plus vraie que les autres, mais (...)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1089.jpg?1601626905' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_424 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2020-10-01-at406_on_voit_s_obstiner3definitif_2_.jpg?1601626705' width='500' height='500' alt=&#034;&#034; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais sept ou huit ans aux obs&#232;ques de mon grand-p&#232;re. On ne m'avait jamais dit ce qu'il faisait dans la vie. Je le demandai &#224; mon p&#232;re pendant la messe. Il se pencha vers moi et souffla : &#8220;Il travaillait au Minist&#232;re de la Sant&#233;, mais en vrai, il &#233;tait &#233;crivain&#8221;. Aussit&#244;t mon grand-p&#232;re devint une sorte d'agent double et la c&#233;r&#233;monie prit une allure grandiose. La phrase de mon p&#232;re r&#233;sonne &#224; chaque fois qu'on m'interroge sur le m&#233;tier d'&#233;crivain : elle m'&#233;voque une activit&#233; plus vraie que les autres, mais secr&#232;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon p&#232;re &#233;tant professeur de fran&#231;ais, il h&#233;rita de la biblioth&#232;que. Elle comptait entre cinq et sept mille volumes. Les meubles et les cartons num&#233;rot&#233;s furent livr&#233;s par des d&#233;m&#233;nageurs un lundi et le salon encombr&#233; nous fut interdit, &#224; mes s&#339;urs et moi, toute la semaine. Le dimanche, apr&#232;s avoir rang&#233; tous les livres, mon p&#232;re contempla les rayonnages, prit le premier ouvrage en haut &#224; gauche, s'assit dans son fauteuil relax et lut en silence.&lt;br class='autobr' /&gt; Il passait ainsi l'essentiel de ses loisirs. Il lisait les livres en entier, l'un apr&#232;s l'autre, &#233;tag&#232;re apr&#232;s &#233;tag&#232;re, colonne apr&#232;s colonne, de haut en bas et de gauche &#224; droite, dans l'ordre exact o&#249; ils &#233;taient rang&#233;s. Les enfants n'avaient pas le droit d'y toucher. Seulement consentait-il parfois &#224; nous pr&#234;ter un classique en &#233;change d'un faux livre en carton rigide que ma m&#232;re avait bricol&#233; pour chacun d'entre nous et qu'il rangeait &#224; la place du livre emprunt&#233;. Quand je quittai la maison pour aller faire mes &#233;tudes, il en &#233;tait &#224; peu pr&#232;s au tiers. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un peu avant trente ans, un &#233;diteur publia mon premier roman et j'allai me pavaner chez mes parents. Les relations entre mon p&#232;re et moi &#233;taient mauvaises. Je lui reprochais le temps pass&#233; devant la biblioth&#232;que plut&#244;t qu'&#224; s'occuper de son fils. Au cours du repas, je demandai si Grand-p&#232;re avait jamais publi&#233; quoi que ce soit. C'&#233;tait de l'insolence. Je voulais lui signifier que Dieu le p&#232;re qu'il adorait par l'interm&#233;diaire des livres &#233;tait un petit fonctionnaire doubl&#233; d'un &#233;crivain rat&#233;. Mon p&#232;re resta &#233;vasif. Il parla des insuffisances du monde de l'&#233;dition, puis ajouta des consid&#233;rations n&#233;buleuses sur les romans apr&#232;s Proust et la po&#233;sie apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale. Je l'accusai de d&#233;faitisme et d'amertume. Il fit un grand effort pour surmonter sa lassitude, d&#233;signa la biblioth&#232;que et r&#233;p&#233;ta : &#8220;Elle est l&#224;, son &#339;uvre, et c'est autre chose que tes bavardages&#8221;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s la mort de mes parents, j'ai rachet&#233; &#224; mes s&#339;urs leur part de la biblioth&#232;que. Elle n'a aucune valeur marchande ; mes s&#339;urs m'ont factur&#233; la valeur sentimentale. Les quelques &#233;ditions de prix ne suffiraient pas &#224; payer un d&#233;barras. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; stock&#233;s quelque temps au sous-sol du pavillon de ma s&#339;ur a&#238;n&#233;e, avec l'imprudence de la bonne volont&#233;, les meubles en bois peint et un peu plus de quatre mille livres sont d&#233;sormais dans mon salon.&lt;br class='autobr' /&gt;
On lit rarement, ou mal, les livres qu'on nous donne. On ne lit vraiment que ceux qu'on ach&#232;te, par une soudaine et confuse n&#233;cessit&#233;. Je ne ressentais ni l'envie ni le besoin de lire aucun de ces livres. Mais au mois de juin dernier, tout a chang&#233;. La belle soir&#233;e se pr&#234;tait &#224; l'oisivet&#233;. J'avais lu une critique complaisante et je me laissais aller &#224; l'autosatisfaction en r&#234;vassant devant la biblioth&#232;que.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai sorti par hasard &lt;i&gt;L'&#338;il vivant&lt;/i&gt; de Jean Starobinski. Page 59, une main soigneuse avait soulign&#233;, au stylo bille bleu : &#171; On voit s'obstiner, chez le po&#232;te vieilli, une volont&#233; d'&#233;blouir &#187;. Puis, quinze lignes plus bas, dans une citation du &lt;i&gt;Menteur&lt;/i&gt; de Corneille, l'article d&#233;fini &#171; les &#187;. J'ai tout compris, en un instant, et je ne crois pas avoir &#233;prouv&#233; de joie aussi forte dans ma vie. J'ai feuillet&#233; le reste avec fr&#233;n&#233;sie. Page 194, au milieu de l'essai sur Stendhal, j'ai trouv&#233; soulign&#233;s les mots &#171; happy few &#187; et page 232, &#171; Il veut &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On voit s'obstiner, chez le po&#232;te vieilli, une volont&#233; d'&#233;blouir les happy few. Il veut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il veut...&lt;/i&gt; quoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai aussit&#244;t pris le livre qui suivait Starobinski sur l'&#233;tag&#232;re (&lt;i&gt;La petite &#171; Piggle &#187;&lt;/i&gt; de D. W. Winnicott). Le m&#234;me trait bleu m&#233;ticuleux soulignait des bribes de phrases, des mots et des ponctuations. Mais ni les premiers mots soulign&#233;s (&#171; Qu'est-ce que c'est ? &#187; p. 39), ni aucun autre du livre ne permettaient de compl&#233;ter &lt;i&gt;il veut&lt;/i&gt;. J'ai pass&#233; le reste de la soir&#233;e et une partie de la nuit &#224; &#233;plucher la biblioth&#232;que dans un &#233;tat in&#233;dit d'espoir et de d&#233;sespoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas trouv&#233; la suite de cette phrase. Ou plut&#244;t, j'ai trouv&#233; des milliers de suites possibles. Tous les livres contiennent des traits bleus. Certains beaucoup, d'autres peu. &lt;i&gt;La Symphonie Pastorale&lt;/i&gt; d'Andr&#233; Gide en a presque &#224; chaque page. L'&lt;i&gt;Anthologie de la po&#233;sie fran&#231;aise&lt;/i&gt; chez Larousse n'en a qu'un (&#171; qui &#187;, p. 117). &lt;br class='autobr' /&gt;
Mon grand-p&#232;re avait &#233;crit un livre dans les livres. Et mon p&#232;re l'avait lu, livre apr&#232;s livre, phrase apr&#232;s phrase, mot apr&#232;s mot. Et la biblioth&#232;que est maintenant dans le d&#233;sordre.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai appel&#233; ma s&#339;ur a&#238;n&#233;e le lendemain matin. Elle m'a confirm&#233; que des tris avaient &#233;t&#233; faits, que des cartons ab&#238;m&#233;s de livres usag&#233;s avaient fini &#224; la d&#233;chetterie et qu'aucune consigne n'avait &#233;t&#233; donn&#233;e aux d&#233;m&#233;nageurs quant au respect d'un ordre quelconque. Je n'ai pas retenu ma col&#232;re. Elle m'a remis &#224; ma place en rappelant mes diatribes contre la bibliophilie de mon p&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il va de soi que je n'&#233;cris plus. Je passe mon temps &#224; mettre en ordre la biblioth&#232;que. J'ai fig&#233; l'&#233;tat actuel avec un appareil photo, en esp&#233;rant que des groupes de livres sont rest&#233;s m&#233;caniquement les uns &#224; c&#244;t&#233;s des autres malgr&#233; les emballages et les d&#233;ballages. J'ai aussi entrepris de collationner les mots soulign&#233;s sur ordinateur avec les r&#233;f&#233;rences de chacun. L'analyse du temps des verbes indique un roman. La fr&#233;quence du pronom &lt;i&gt;il&lt;/i&gt; sugg&#232;re que le personnage principal est un homme. J'ai des raisons de penser que le style a une dimension po&#233;tique, &#224; moins que mes associations forment des images &#233;tonnantes. Trouver une majuscule ou un point est un motif de satisfaction : des balises dans l'oc&#233;an. Un algorithme saura peut-&#234;tre mettre en ordre ces fragments. Mais, &#224; vrai dire, je me demande si l'assemblage est suffisant. Un mot trouv&#233; chez, mettons, Flaubert ou Bernanos, peut-il &#234;tre remplac&#233; par le m&#234;me mot chez Bergson ou dans une biographie de Gambetta ? Peut-on vraiment substituer le d&#233;terminant possessif ses soulign&#233; chez Villon, par un ses trouv&#233; chez Rimbaud ou Desnos ? Il faut peut-&#234;tre lire les livres en entier, comme mon p&#232;re, pour appr&#233;cier chaque mot avec sa source.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parfois j'&#233;cris des lettres &#224; ma s&#339;ur cadette, qui ne me parle plus, o&#249; je la supplie de partager ses souvenirs de la biblioth&#232;que malgr&#233; les ranc&#339;urs familiales. Ma s&#339;ur a&#238;n&#233;e m'aide, mais elle a une famille et doit encore travailler pour vivre. Elle a r&#233;cemment retrouv&#233; un portrait de notre p&#232;re en train de lire, o&#249; l'on distingue en arri&#232;re-plan un demi-m&#232;tre lin&#233;aire de la biblioth&#232;que. C'est assez flou, mais nous avons reconstitu&#233; un ordre possible pour huit ouvrages autour d'un livre sur l'art chinois dont la tranche est bien reconnaissable. Il en a surgi un paragraphe incomplet mais sens&#233;, et plut&#244;t r&#233;ussi. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Lyon, janvier 2020&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		
		<enclosure url="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?action=acceder_document&amp;arg=425&amp;cle=12572f720f0f297ad7f0a4eb03725403214b2306&amp;file=pdf%2Fon-voit-s-obstiner-chez-le-poete-vieilli-une-volonte-d_a1089-2.pdf" length="278151" type="application/pdf" />
		
		<enclosure url="https://www.nouvelle-donne.net/spip.php?action=acceder_document&amp;arg=494&amp;cle=5903edc0e0a1ac04ef9977c6c9ddfda7cb9258dd&amp;file=pdf%2Fon-voit-saeur-tm-obstiner-chez-le-poa-te-vieilli-une_a1089.pdf" length="49291" type="application/pdf" />
		

	</item>



</channel>

</rss>
