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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>La R&#233;bellion de la Bulle </title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/la-rebellion-de-la-bulle</link>
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		<dc:date>2026-08-30T17:37:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nils Marange</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#201;mile poss&#233;dait trois niveaux &#224; bulle, quatre th&#233;odolites de pr&#233;cision et une foi in&#233;branlable dans la verticalit&#233; du monde. Son m&#233;tier de g&#233;om&#232;tre-expert lui avait inculqu&#233; une d&#233;votion pour l'angle droit. Le monde, pensait-il, tenait debout parce qu'il respectait la r&#232;gle de l'aplomb, cette ligne invisible reliant le centre de la terre au z&#233;nith. Le malaise survint un mardi de mars. Ce n'&#233;tait pas un &#233;tourdissement, mais une trahison physique de la r&#233;alit&#233;. &#192; l'instant pr&#233;cis o&#249; l'horloge du clocher sonna (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1501.jpg?1788111403' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_621 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/rbdlb.jpg?1788111264' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-621 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&#201;mile poss&#233;dait trois niveaux &#224; bulle, quatre th&#233;odolites de pr&#233;cision et une foi in&#233;branlable dans la verticalit&#233; du monde. Son m&#233;tier de g&#233;om&#232;tre-expert lui avait inculqu&#233; une d&#233;votion pour l'angle droit. Le monde, pensait-il, tenait debout parce qu'il respectait la r&#232;gle de l'aplomb, cette ligne invisible reliant le centre de la terre au z&#233;nith.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le malaise survint un mardi de mars. Ce n'&#233;tait pas un &#233;tourdissement, mais une trahison physique de la r&#233;alit&#233;. &#192; l'instant pr&#233;cis o&#249; l'horloge du clocher sonna dix heures, &#201;mile vit le monde d&#233;crocher. Un craquement muet, une couture qui l&#226;che.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'arr&#234;ta net, une main crisp&#233;e sur une grille en fer forg&#233;. Sous ses pieds, les pav&#233;s, d'ordinaire si fermes, semblaient avoir pris la consistance d'un pont de navire en pleine temp&#234;te. Le clocher de l'&#233;glise, cette masse de pierres centenaires, s'inclina soudain de trois degr&#233;s vers l'ouest. Puis ce fut au tour des fa&#231;ades de la rue de pencher, comme des ivrognes se soutenant les unes les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour &#201;mile, l'univers venait de pivoter sur un axe invisible. La gravit&#233; s'&#233;tait mu&#233;e en une force oblique qui tentait de le pr&#233;cipiter contre les murs. Dans son oreille interne, le labyrinthe membraneux semblait &#234;tre devenu une forge en &#233;bullition. Les cristaux, ces petits cailloux invisibles qui nous dictent le haut et le bas, avaient d&#233;cid&#233; de faire s&#233;cession. Ils roulaient dans son cr&#226;ne comme des billes de plomb.
&lt;br /&gt;&#8212; Monsieur ? Tout va bien ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La voix venait de la gauche, mais dans son monde, la gauche &#233;tait d&#233;sormais le &#034;bas&#034;. Il dut incliner son buste de mani&#232;re absurde pour ne pas &#234;tre aspir&#233; par le caniveau qui lui semblait &#234;tre un gouffre b&#233;ant. La passante lui jeta un regard m&#233;fiant avant de s'&#233;loigner d'un pas droit, d'une verticalit&#233; qui lui parut comme une insulte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il tenta un mouvement. Chaque pas vers sa demeure demandait une planification digne d'une ascension. Le trottoir fuyait. Pour compenser, il devait marcher presque accroupi, griffant le cr&#233;pi rugueux des murs pour ne pas basculer dans le ciel qui, de son point de vue, se trouvait d&#233;sormais &#224; l'horizontale, tel un mur d'azur infranchissable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Arriv&#233; &#224; la hauteur des halles du march&#233;, la panique monta. Les &#233;tals semblaient d&#233;verser leurs marchandises dans un ab&#238;me invisible. Tout semblait tenir par miracle sur ce sol que son oreille interne jugeait d&#233;sormais vertical.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il parvint &#224; ramper jusqu'&#224; sa maison &#233;troite. Il lui fallut une heure de lutte pour gravir les trois marches du perron. Une fois &#224; l'int&#233;rieur, il s'effondra sur le parquet. Mais le r&#233;pit fut de courte dur&#233;e. M&#234;me allong&#233;, le plafond l'attirait comme un aimant. Sa propre maison &#233;tait devenue une bo&#238;te de conserve lanc&#233;e dans une centrifugeuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est alors qu'il comprit. Ce n'&#233;tait pas sa t&#234;te qui d&#233;faillait. C'&#233;tait son c&#339;ur. L'&#233;quilibre n'&#233;tait pas une question de physique. C'&#233;tait une question d'attaches. Depuis la mort de sa femme, deux ans plus t&#244;t, &#201;mile n'&#233;tait plus lest&#233;. Il &#233;tait devenu trop l&#233;ger pour la Terre, une plume de chair &#224; la merci du moindre courant d'air m&#233;taphysique. Ses instruments de mesure n'&#233;taient que des mensonges de m&#233;tal pour cacher l'&#233;vidence : il flottait d&#233;j&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ne pas s'envoler, il commen&#231;a le grand lestage. Il remplissait ses poches de dictionnaires pesants. Il attacha ses jambes aux pieds en fonte de sa table. Il but des litres d'eau, esp&#233;rant que le poids du liquide le clouerait au sol. Il devint une ancre humaine dans son propre salon.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; travers la fen&#234;tre, il vit alors une chose qui gla&#231;a son sang. Au-dessus des arbres du parc voisin, un homme flottait doucement dans le ciel gris. Il n'&#233;tait pas en train de tomber. Il avait simplement perdu l'&#233;quilibre pour de bon. Il avait l&#226;ch&#233; la grille du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;mile comprit alors que la ville n'&#233;tait pas faite de briques, mais de volont&#233;s pr&#233;caires. Elle tenait bon dans son architecture, mais ses habitants, eux, penchaient secr&#232;tement. Sous le vernis des convenances, chacun luttait contre son propre angle de chute. Il y avait ceux qui se lestaient de certitudes, ceux qui s'accrochaient &#224; leurs habitudes, et ceux qui n'avaient plus rien &#224; mesurer.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'un geste lent, &#201;mile d&#233;fit les liens qui le retenaient. Il se redressa, titubant. Il ne chercha plus &#224; lutter contre le mercure qui bouillonnait dans ses oreilles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'approcha de la fen&#234;tre. Dehors, la grande avenue s'&#233;tirait comme un ruban de bitume jet&#233; sur le flanc d'une montagne invisible. &#201;mile ouvrit le loquet et sentit l'appel du vide &#8212; non pas celui qui fait tomber vers le bas, mais celui qui aspire vers l'horizon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il enjamba le rebord. Il ne tomba pas. Il se laissa simplement glisser le long de la ligne de fuite que son &#339;il de g&#233;om&#232;tre venait enfin de tracer. Il s'&#233;lan&#231;a dans la diagonale du soir, le corps parfaitement align&#233; avec ce monde de travers. Entre le pav&#233; qui fuyait et le ciel qui l'attendait, &#201;mile se sentit enfin d'aplomb.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Je m'appelle Suzanne Aynes</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/je-m-appelle-suzanne-aynes</link>
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		<dc:date>2026-08-02T18:32:51Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anixa Carrie</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Je mesure 1 m 68 pour 59 kilos. Mes yeux sont gris-vert, mes cheveux ch&#226;tain fonc&#233; et longs, jusqu'aux &#233;paules. J'ai vingt-quatre ans. Je n'ai pas de signe particulier. Ni cicatrice ni tatouage ou n'importe quoi d'autre. Je porte des lunettes &#224; double foyer parce que j'aime que la r&#233;alit&#233; soit d&#233;form&#233;e. Apr&#232;s la mort de mon p&#232;re, j'ai v&#233;cu avec ma m&#232;re jusqu'&#224; l'&#226;ge de douze ans, jusqu'&#224; ce qu'elle meure d'une longue maladie. Ensuite, j'ai &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e par ma tante. Ensuite encore, j'ai log&#233; seule dans un (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1498.jpg?1785695540' width='150' height='138' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_620 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/suzanne.jpg?1785695547' width='500' height='460' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-620 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Je mesure 1 m 68 pour 59 kilos.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mes yeux sont gris-vert, mes cheveux ch&#226;tain fonc&#233; et longs, jusqu'aux &#233;paules. J'ai vingt-quatre ans. Je n'ai pas de signe particulier. Ni cicatrice ni tatouage ou n'importe quoi d'autre. Je porte des lunettes &#224; double foyer parce que j'aime que la r&#233;alit&#233; soit d&#233;form&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s la mort de mon p&#232;re, j'ai v&#233;cu avec ma m&#232;re jusqu'&#224; l'&#226;ge de douze ans, jusqu'&#224; ce qu'elle meure d'une longue maladie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, j'ai &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e par ma tante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite encore, j'ai log&#233; seule dans un camping-car qui &#233;tait arrim&#233; au sol et abandonn&#233; au milieu de nulle part, un bosquet qui se trouvait &#224; tr&#232;s peu de kilom&#232;tres de la ville o&#249; je suis aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; cette p&#233;riode, je ne poss&#233;dais pas les lunettes de distorsion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je regardais la r&#233;alit&#233; en face.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'occupais de certaines vieilles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une, deux, et trois, pas davantage.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la derni&#232;re qui a pos&#233; du souci. C'est elle qui a fait que j'ai &#233;t&#233; oblig&#233;e de quitter le camping-car, puis d'aller au Centre, de parler, de r&#233;pondre aux questions.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai un souvenir tr&#232;s flou de mon p&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est mort d'une intoxication alimentaire quand j'avais six ans.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma m&#232;re a pleur&#233; longtemps, puis elle s'est calm&#233;e, puis elle est morte &#224; son tour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors ma tante m'a adopt&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'habitais plus chez elle quand elle est d&#233;c&#233;d&#233;e dans un accident de voiture. Du moins, pas &#224; temps complet. Je me trouvais dans un CFA-internat o&#249; j'apprenais le m&#233;tier de couturi&#232;re, o&#249; je dormais, o&#249; je vivais &#224; part enti&#232;re, sauf le week-end, sauf lorsque je prenais un bus pour revenir chez ma tante, apr&#232;s je repartais le dimanche soir.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est au Centre qu'ils ont tiqu&#233; sur le camping-car arrim&#233; au sol du bosquet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les psychiatres, &#231;a les mettait en &#233;bullition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils n'arrivaient pas &#224; comprendre le pourquoi du comment, comme s'il y en avait un.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et il y en avait un. Il y en a toujours un. Les choses ne se font pas au hasard. Il y a un karma, un destin. Bon ou mauvais, il y a un chemin trac&#233;, et personne ne peut en d&#233;vier, c'est ainsi que &#231;a se passe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi simple que de glisser un fil humidifi&#233; de salive dans le chas d'une aiguille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi simple que de me pointer sur le petit parking d'un supermarch&#233; de lotissement et de rep&#233;rer les vieilles solitaires qui en chient pour ranger leurs courses dans le coffre de leur voiture, qui en bavent avec les innombrables packs d'eau, les sacs de terreau, les briques de lait, tout ce qui fait que leurs bras secs et presque sans muscle se raidissent, font des efforts qui essoufflent le reste du corps, font qu'elles ont besoin de quelqu'un, de l'aide, de la compagnie, l'&#226;me enti&#232;re &#224; la recherche de bienveillance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et j'&#233;tais seule apr&#232;s l'accident mortel de ma tante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne suis pas all&#233;e &#224; son enterrement.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai refus&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai continu&#233; de me concentrer sur mes &#233;tudes de couture. J'ai eu mon dipl&#244;me. J'&#233;tais adulte. Tout juste. Je suis sortie du CFA-internat. J'ai dit que j'allais rejoindre un oncle dans une autre ville, une autre r&#233;gion. J'ai dit n'importe quoi, ce qui les rassurait.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai err&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas d'argent, un sac de sport contenant une dizaine de fringues, des affaires personnelles :
&lt;br /&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif?1788112489' width='8' height='11' class='puce' alt=&#034;-&#034; /&gt; Une brosse &#224; dents.
&lt;br /&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif?1788112489' width='8' height='11' class='puce' alt=&#034;-&#034; /&gt; Un tube de dentifrice entam&#233;.
&lt;br /&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif?1788112489' width='8' height='11' class='puce' alt=&#034;-&#034; /&gt; Un savon &#224; moiti&#233; utilis&#233;.
&lt;br /&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif?1788112489' width='8' height='11' class='puce' alt=&#034;-&#034; /&gt; Mon n&#233;cessaire de couture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai dormi &#224; la belle &#233;toile, c'&#233;tait l'&#233;t&#233;, il faisait chaud, si chaud. Et j'ai trouv&#233; le camping-car arrim&#233; au sol du bosquet. Le camping-car rouill&#233; mais utilisable pour Suzanne Aynes, tellement accueillant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma demeure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Abandonn&#233;e comme moi, au milieu de nulle part.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'attente qu'on l'adopte, qu'on s'int&#233;resse &#224; elle, la porte grande ouverte &#224; Suzanne Aynes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Vous &#234;tes fam&#233;lique ! &#187; est la premi&#232;re chose que m'a dite la troisi&#232;me vieille. &#171; Comment voulez-vous m'aider ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et j'ai ri, j'ai r&#233;torqu&#233; :
&lt;br /&gt;&#8212; C'est mon poids. Malgr&#233; tout, je suis tr&#232;s costaude. Laissez-moi faire.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous travaillez dans ce supermarch&#233; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non. C'est juste de l'aide. Je vous ai vue en train de vous fatiguer. Alors j'ai pens&#233; que vous ne refuseriez pas un coup de main.&lt;br class='autobr' /&gt;
On ne se m&#233;fie pas d'une fille. D'un homme, oui. Mais pas d'une gamine adulte au corps fam&#233;lique.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est gentil. C'est tellement rare, la gentillesse.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a marchait. Les deux premi&#232;res vieilles, puis celle-ci. &#199;a marchait toujours comme je le voulais. Un, deux&#8230; cinq packs d'eau. Et elle :
&lt;br /&gt;&#8212; Les personnes &#226;g&#233;es ont besoin de s'hydrater r&#233;guli&#232;rement. Surtout par ces chaleurs. J'esp&#232;re que vous buvez aussi de votre c&#244;t&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Je ne suis pas &#226;g&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Rire, et puis :
&lt;br /&gt;&#8212; Vous semblez si fragile. Vous avez faim ? Vous voulez go&#251;ter ? C'est l'heure de go&#251;ter, je crois.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre foyer. Une r&#233;sidence secondaire. La vieille comme une deuxi&#232;me tante, un endroit propre et placide, un endroit o&#249; l'on peut se reconstruire, tenter un nouveau d&#233;part.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas racont&#233; tout &#231;a aux flics et au Centre. J'ai r&#233;sum&#233; l'affaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai dit que c'&#233;tait le hasard.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai dit que c'est elle qui m'avait demand&#233; de l'aide pour ses courses, et puis que l'on s'&#233;tait revues au supermarch&#233; du lotissement, et puis que l'on avait sympathis&#233;, que l'on avait besoin l'une de l'autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;ciproque, &#231;a l'&#233;tait. Ce n'est pas un mensonge.
&lt;br /&gt;&#8212; Est-ce qu'elle &#233;tait au courant pour le camping-car ? (Centre)
&lt;br /&gt;&#8212; Non, je ne voulais pas devenir un boulet pour elle.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est-&#224;-dire ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je voulais juste &#234;tre amie. (Peut-&#234;tre) Pas qu'elle m'adopte. (Faux)
&lt;br /&gt;&#8212; Mais vous passiez beaucoup de votre temps chez elle. La nuit de l'accident, vous y &#233;tiez, Suzanne. (Flics et Centre)
&lt;br /&gt;&#8212; Elle me l'avait demand&#233;. &#199;a arrivait, parfois. La solitude, c'est dur &#224; g&#233;rer. Son mari remontait &#224; la surface de temps en temps. Ils &#233;taient tr&#232;s attach&#233;s l'un &#224; l'autre.
&lt;br /&gt;&#8212; Et vous ? (Psychiatre du Centre)
&lt;br /&gt;&#8212; Quoi, moi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Vous vous sentiez seule ?
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a m'arrivait. (Vrai) Des liens s'&#233;taient tiss&#233;s. (Archi vrai)&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas parl&#233; des autres vieilles. Ni chez les flics, ni au Centre. Ils n'&#233;taient pas au courant et ne le seront jamais.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les flics ont class&#233; l'enqu&#234;te en accident.&lt;br class='autobr' /&gt;
On fait ce qu'on veut dans ce bas monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il suffit d'&#234;tre silencieux et d'accepter.&lt;br class='autobr' /&gt;
De savoir garder un secret.&lt;br class='autobr' /&gt;
De maquiller la r&#233;alit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La d&#233;former.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;
***&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je ne dormais pas chez les deux premi&#232;res vieilles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les atomes crochus &#233;taient insuffisants.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour la troisi&#232;me, &#231;a s'est fait naturellement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas bouscul&#233; les choses, les &#233;motions. On a bien ri ensemble, je l'ai &#233;cout&#233;e attentivement raconter ses souvenirs de th&#233;&#226;treuse &#224; la manque, puis un pas en am&#232;ne un autre, puis un go&#251;ter, un suivant, encore et encore, un d&#238;ner. Cette envie de ne plus vouloir se quitter, d'&#234;tre un membre suppl&#233;mentaire, indispensable au bon fonctionnement d'une existence &#224; fleur de peau.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez repris des formes, elle remarquait, contente d'elle. &#199;a fait plaisir &#224; voir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et c'&#233;tait vrai.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon corps changeait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma poitrine, mes fesses, la carrure de mes &#233;paules, mon visage, les joues sur mon visage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une belle maison que celle de la vieille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas trop de voisins.&lt;br class='autobr' /&gt;
Excentr&#233;e du noyau de la ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une maison &#224; &#233;tage. Une maison rassurante qui fait que le corps change, que les formes reprennent.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes couturi&#232;re, c'est &#231;a ? me demandait la vieille en becquetant des petits g&#226;teaux sabl&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et oui, et :
&lt;br /&gt;&#8212; Oh, j'adore les beaux costumes ! Les belles robes de repr&#233;sentation ! Attendez, je vais vous montrer des photos datant de ma folle jeunesse au th&#233;&#226;tre. Vous allez voir comment les v&#234;tements resplendissaient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, il suffisait qu'elle tombe sur un clich&#233; de son mari calanch&#233;, et la voil&#224; partie en m&#233;lancolie, &#224; pleurnicher :
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a vous ennuie si je vous demande de me tenir compagnie un peu plus tard, aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bien s&#251;r que non, c'est tout ce que je veux. C'est parfait, ici. Bien s&#251;r que non. &#187;
&lt;br /&gt;&#8212; Sans souci, je r&#233;pondais. Je reste le temps que vous le souhaitez.
&lt;br /&gt;&#8212; Adorable. Vous &#234;tes adorable, Suzanne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une soir&#233;e, une nuit, plusieurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moins pr&#233;sente dans le camping-car arrim&#233; au sol du bosquet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus l&#233;g&#232;re dans la maison rassurante, aimante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Juste une question qui m'a emmerd&#233;e &#224; un moment donn&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous travaillez quand, au juste ? Votre m&#233;tier de couturi&#232;re, vous l'exercez quand ?
&lt;br /&gt;&#8212; Quand je veux, fut ma r&#233;ponse, cinglante. Je suis une&#8230; ind&#233;pendante. Je suis libre de mes horaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et c'est tout.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le reste, &#231;a tournait sans accroc, comme les aiguilles bien huil&#233;es d'une horloge, d'une pendule, d'un r&#233;veil ou d'une montre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne tenait qu'&#224; elle de ne rien d&#233;traquer.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;***&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais elle a tout foutu par terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est elle qui a cherch&#233; &#224; cramer, &#224; finir en tas de cendres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et sa maison, et le jardin, et la plupart du d&#233;cor o&#249; elle existait, avant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je le r&#233;p&#232;te, l'enqu&#234;te des flics a conclu &#224; un accident.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et au Centre, ils n'ont rien flair&#233; de plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au d&#233;part la troisi&#232;me vieille paraissait suivre le bon chemin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se contentait d'&#234;tre dans son coin &#224; &#233;num&#233;rer ses souvenirs de th&#233;&#226;treuse &#224; la manque, &#224; radoter sur son mari disparu depuis des lustres, et :
&lt;br /&gt;&#8212; Restez donc avec moi, Suzanne. J'aime votre compagnie. Vous &#234;tes &#224; l'&#233;coute, vous savez appr&#233;cier les bonnes histoires. Restez donc dormir ici, si cela ne vous d&#233;range pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et pas le moins du monde. Et une soir&#233;e, une nuit. Plusieurs additionn&#233;es. Et s&#251;re de faire partie de son entourage, le seul, l'unique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Petite fille imaginaire ultra-proche d'elle, serviable, indispensable au bon fonctionnement de sa vie qui fout le camp.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seulement, il a fallu qu'elle d&#233;conne. Il a fallu que cette gourde sente un regain de jeunesse &#224; la con l'envahir. Qu'elle se mette &#224; tra&#238;ner je ne sais o&#249;, et sans moi, qu'elle s'absente de sa casbah du jour au lendemain, un club de bridge, un atelier d'&#233;criture, des r&#233;unions d&#233;biles genre &#171; les amis du th&#233;&#226;tre &#187;, qu'est-ce que j'en sais ?
&lt;br /&gt;&#8212; Suzanne, j'ai une immense nouvelle &#224; vous annoncer ! Tenez-vous bien, j'ai&#8230; j'ai rencontr&#233; quelqu'un, un homme charmant juste un peu plus jeune que moi, un gentleman, un ancien photographe professionnel avec qui je m'entends d&#233;licieusement, si vous voyez ce que je veux dire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et la voir rire telle une p&#233;tasse sur le retour, la voir se tr&#233;mousser, irr&#233;sistible dans sa t&#234;te de vioque ali&#233;n&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un type sur le point d'arriver dans ma vie fragile, sur le point de tout saccager, de me virer de chez la vieille, apr&#232;s tout le mal que je m'&#233;tais donn&#233; pour me faire adopter, pour recr&#233;er une maison familiale.
&lt;br /&gt;&#8212; Il viendra me rendre visite, la semaine prochaine. Je lui ai beaucoup parl&#233; de vous. Il est impatient de vous rencontrer, Suzanne. Il m'a dit que vous sembliez charmante. Vous serez l&#224;, n'est-ce pas, quand il viendra ? Je peux compter sur vous ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai accept&#233;. Je savais que ce jour n'aurait pas lieu. J'ai dit : &#171; Il me tarde, aussi ! &#187; Puis on a fait &#224; bouffer, puis elle a continu&#233; &#224; baver sur ce connard. Plus tard en soir&#233;e, elle a propos&#233; de boire un champagne qu'elle gardait pour une grande occasion, un champagne excellent qui m&#233;ritait d'&#234;tre bu parce que le moment tant attendu &#233;tait enfin venu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et ce n'&#233;tait pas moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'&#233;tais pas ce moment tant attendu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jamais cette saloperie n'avait eu l'id&#233;e de d&#233;boucher cette bouteille de champagne quand nous nous &#233;tions rencontr&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jamais elle ne m'avait dit : &#171; F&#234;tons notre rencontre, Suzanne ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle s'en moquait, elle ne focalisait que sur son putain de c&#339;ur ouvert &#224; l'amour retrouv&#233;. &#201;go&#239;ste et aveugle. Incapable de voir le mal qu'elle semait autour d'elle.
&lt;br /&gt;&#8212; Il est bon, non ? Je le trouve si bon. Oh mon Dieu, que je suis heureuse, ma ch&#232;re Suzanne ! Aussi p&#233;tillante que ce merveilleux champagne !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est comme &#231;a que &#231;a s'est pass&#233;. Pas autrement. Je ne lui ai pas forc&#233; la main. Elle a fait ce qu'elle a voulu. Elle a bu son champagne coupe apr&#232;s coupe, pendant que je sirotais la mienne, elle a fait l'andouille, puis elle a cherch&#233; &#224; se lever pour je ne sais quoi faire, puis elle a manqu&#233; de se casser la gueule par terre, sur le plancher, elle s'est rattrap&#233;e vite fait &#224; son fauteuil, et je me suis lev&#233;e du mien pour l'&#233;pauler, la redresser, mais elle &#233;tait compl&#232;tement entam&#233;e, et apr&#232;s les rires, elle chialait presque, elle &#233;tait malade, elle avait envie de vomir, c'est ce qu'elle a d&#233;clar&#233; : &#171; Je crois que je vais vomir ! &#187; Mais elle ne l'a pas fait. Elle a d&#251; tout ravaler, cette conne. Et j'ai marmonn&#233; :
&lt;br /&gt;&#8212; Je vais vous conduire jusqu'&#224; votre chambre, ne vous en faites pas. Je vais vous coucher et vous allez dormir. Faites-moi confiance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ne m'a rien r&#233;pondu. Je ne sais m&#234;me pas si elle captait la moiti&#233; de ce que je lui disais.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je l'ai abandonn&#233;e sur son lit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ne remuait plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ronflait, d&#233;j&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai allum&#233; plusieurs bougies dans sa chambre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je les ai dispos&#233;es contre la fen&#234;tre, l&#224; o&#249; les voiles devant les carreaux allaient s'enflammer avec une facilit&#233; d&#233;concertante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas eu un dernier regard pour elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas un mot.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai d&#233;gag&#233; de sa chambre, puis je suis rest&#233;e face &#224; la porte close, &#224; quelques m&#232;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le feu n'a pas mis des plombes &#224; prendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je l'ai entendu commencer &#224; tout d&#233;vorer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les voiles, les meubles, tous les souvenirs que la vieille avait conserv&#233;s, et puis elle, sur son lit, ou par terre &#224; tenter de s'&#233;chapper du brasier, s&#251;rement pas en vrai, trop bourr&#233;e, trop inconsciente, la fum&#233;e sous la porte, la fum&#233;e qui envahit le couloir, mes yeux, mon corps t&#233;tanis&#233;, le spectacle du feu si hypnotisant, la mort, une voix inconnue, des pas en cavalcade, et les flics, le Centre, un accident, je ne suis pas coupable, je suis innocente, je ne suis pas un monstre, une meurtri&#232;re, je n'ai rien &#224; me reprocher.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la vieille qui a tout foutu par terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle aurait pu &#233;viter.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle aurait pu vivre encore, avec moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais elle a ouvert son c&#339;ur &#224; quelqu'un d'autre, sans se soucier du mien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle n'aurait pas d&#251;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle n'a eu que ce qu'elle m&#233;ritait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; comment les choses se passent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et comment elles doivent &#234;tre r&#233;gl&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans sentiment ou &#233;motion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans amour, aucun.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jungle</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/jungle</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/jungle</guid>
		<dc:date>2026-06-28T13:46:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Philippe Crub&#233;zy</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Gilles commence &#224; se d&#233;placer vers l'entr&#233;e. Il a attendu longtemps avant de s'extirper du fauteuil et dans l'unique lumi&#232;re du lampadaire sa silhouette est empreinte du regret d'avoir eu &#224; briser son immobilit&#233;. Il se moque bien de savoir qui veut le voir mais, s'il a r&#233;sist&#233; &#224; l'insupportable cr&#233;celle de la sonnerie, maintenant l'intrus ou l'intruse cogne de son poing ferm&#233; contre la porte et c'est autant de coups qu'il re&#231;oit. Il ne va pas se laisser faire, il va lui casser la gueule. Ou alors une rafale, (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1495.jpg?1782654371' width='120' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_619 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/local/cache-vignettes/L481xH606/jungle_copie-f3302.jpg?1788113819' width='481' height='606' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-619 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Gilles commence &#224; se d&#233;placer vers l'entr&#233;e. Il a attendu longtemps avant de s'extirper du fauteuil et dans l'unique lumi&#232;re du lampadaire sa silhouette est empreinte du regret d'avoir eu &#224; briser son immobilit&#233;. Il se moque bien de savoir qui veut le voir mais, s'il a r&#233;sist&#233; &#224; l'insupportable cr&#233;celle de la sonnerie, maintenant l'intrus ou l'intruse cogne de son poing ferm&#233; contre la porte et c'est autant de coups qu'il re&#231;oit. Il ne va pas se laisser faire, il va lui casser la gueule.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ou alors une rafale, une belle rafale.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il doit traverser le salon sans se faire entendre et &#233;viter l'endroit o&#249; le plancher craque, pour surprendre l'inconnu derri&#232;re la porte. Quatre m&#232;tres quatre-vingt-quinze &#224; parcourir avec la souplesse du ninja dans le silence le plus complet. Glisser, t&#226;ter de la plante du pied nu les asp&#233;rit&#233;s du parquet jusqu'aux poussi&#232;res tapies dans les rainures, bander les muscles sans nuire &#224; la souplesse du bassin. Fort sur ses jambes, fort dans sa t&#234;te. Trouver le bon endroit pour enclencher le tir et renvoyer l'ennemi dans son clapier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il avance, contourne le lampadaire et appuie du bout du pied sur l'interrupteur pos&#233; au sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le salon n'est plus &#233;clair&#233; que par le filet de lumi&#232;re orang&#233;e venue de derri&#232;re les rideaux, que dor&#233;navant il n'ouvre plus. Il est sur son terrain et la semi-obscurit&#233; &#233;galise ses chances en cas de combat mais il doit faire attention &#224; ne pas heurter la table basse. S'il la cogne, il risque de faire tomber les magazines et les journaux qui y sont empil&#233;s. &#192; mi-chemin de la porte, il s'accroupit &#224; c&#244;t&#233; de la table qu'il n'a pas encore desservie de son repas de midi, &#224; l'aff&#251;t, et ajuste une mitraillette imaginaire au creux de la hanche. Il scrute minutieusement les masses sombres des meubles. Sous la table, sous les chaises, derri&#232;re la malle, &#231;a bouge ? Une bosse suspecte sous le tapis ? Non. Le ficus&#8230; non, aucun fauve, aucun serpent, aucun Viet, aucun Barbu ne se cache derri&#232;re le ficus. Gilles retient sa respiration, plisse les yeux. Il a appris &#224; mettre tous ses sens en &#233;veil, la survie est &#224; ce prix. Ils savent se planquer comme ils savent se dissimuler dans la foule du m&#233;tro, du march&#233;. Ils sont partout. Dans la rue, dans les magasins, dans les services publics. Il ne prend plus le bus, tous les chauffeurs, tous les contr&#244;leurs ont &#233;t&#233; remplac&#233;s. Gilles n'ach&#232;te plus son pain &#224; la boulangerie depuis que les enfants de la vieille Caussade n'ont pas voulu reprendre l'affaire. Trop dur pour les petits Fran&#231;ais, il faut se lever &#224; quatre plombes du matin, pas de week-end &#224; la campagne. Alors, on vend et qui rach&#232;te le commerce ?... Boulangerie, club de foot, m&#234;me bizness.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Tout &#231;a fait partie d'un plan.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Maintenant, la rafale ! Il se rel&#232;ve d'un coup, comme surgi d'un foss&#233;, Tatatatatata ! Gilles fait le bruit des balles qui ricochent sur les murs et mime les secousses que lui inflige la mitraillette. Son chargeur vid&#233;, il se baisse &#224; nouveau le plus vivement qu'il peut. Ses mains sont moites, il ne doit pas se laisser submerger par l'angoisse. Si l'autre r&#233;plique &#224; la grenade, il est foutu.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ils sont capables de tout.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La position accroupie est douloureuse pour ses genoux, il s'allonge et repose sa t&#234;te sur son avant-bras. Le type ne tape plus sur la porte, il a compris &#224; qui il avait affaire. Souffler, r&#233;cup&#233;rer le temps de l'accalmie. Le silence revenu, la pression sur ses tempes s'estompe. Respiration ventrale, visualiser les battements de son c&#339;ur comme dans le tuto sur YouTube. Gilles retrouve la confiance, la peur le quitte mais il a du mal &#224; reconna&#238;tre ce qui l'entoure dans ce noir orang&#233; qui baigne le salon. Et si c'&#233;tait un mauvais r&#234;ve, hier soir il a picol&#233;, le r&#234;ve d'un type qui se noie, qui voit la surface s'&#233;loigner et la lumi&#232;re du soleil avec elle ? Le type n'atteint jamais le fond, l'obscurit&#233; le mange, il est damn&#233;, devient plancton. Epsilon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est damn&#233; mais il ne r&#234;ve pas qu'il se noie, les abysses n'ont s&#251;rement pas cette couleur qui tire sur l'ocre sanguin. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Il faut que le sang coule.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas un mauvais r&#234;ve, c'est un cauchemar &#233;veill&#233;. Le parquet sent fort. Bois, humidit&#233; et poussi&#232;re. Gilles n'aime pas cette odeur, elle lui murmure la mis&#232;re et il le sait bien que sa vie c'est la mis&#232;re. Odeur avant la pourriture. Manquerait plus que des champignons poussent sur les plinthes. Il faudrait qu'il ouvre les rideaux et les fen&#234;tres mais s'il ouvre les rideaux et les fen&#234;tres, il devient une cible pour le gars du quatri&#232;me de l'immeuble en face et l'autre l&#224;, sur le palier, qui recommence &#224; cogner sur la porte. C'est sur sa t&#234;te qu'il frappe, dans sa t&#234;te qu'il frappe, &#231;a saigne dans sa t&#234;te. Il ne pourra pas &#233;viter le corps &#224; corps.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ils savent se battre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilles Lartisan est artisan. Clefs minute, clefs S&#233;curit, ouverture de portes, ressemelage, r&#233;paration talons. Il travaille seul dans sa boutique qu'il ferme quand il part en mission chez un particulier. Il avait un apprenti qui, m&#234;me si Gilles n'a rien pu prouver, a piqu&#233; un billet de cinquante dans la caisse. Il n'a pas pr&#233;venu la police, &#224; quoi bon ? Il a renvoy&#233; le gamin dans sa cit&#233; &#224; coups de pieds dans le cul et a install&#233; une cam&#233;ra de surveillance orient&#233;e vers le comptoir. Il n'y a que de l'argent &#224; voler dans son bazar, personne n'ira chauffer un cadenas ou des semelles. Comme il n'a pas repris d'employ&#233;, personne &#224; qui faire confiance et trop de charges de toutes fa&#231;ons, il se surveille lui-m&#234;me. Parfois, dans sa boutique vide, il fixe longtemps l'&#339;il borgne de la cam&#233;ra et lui vient l'envie de pleurer.&lt;br class='autobr' /&gt;
La derni&#232;re fois que Gilles a pleur&#233; c'est quand H&#233;l&#232;ne est partie avec les deux petites, il y a bien deux ans maintenant. Forte en gueule, H&#233;l&#232;ne, un peu trop, une fois de trop. Une gifle, enfin, un aller-retour. Et pourtant elle l'avait pr&#233;venu, &lt;i&gt;Tu me frappes une fois, tu ne me vois plus&lt;/i&gt;, Forte en gueule. Un midi, la gifle est partie sans qu'il sache vraiment pourquoi, il &#233;tait press&#233;, en retard, un d&#233;pannage urgent, il va pas perdre son temps &#224; enculer les mouches. Quand il est revenu le soir apr&#232;s avoir ferm&#233; le magasin, plus personne &#224; bord. Gilles n'a pas su o&#249; aller la chercher et &#231;a n'aurait servi &#224; rien. Il a picol&#233; en regardant la t&#233;l&#233; et puis il a pleur&#233;. Il voit les gamines un week-end sur deux. S'il cherche une date au d&#233;but de la mis&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Connaissent pas le chagrin, ces mecs.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Gilles remise la mitraillette imaginaire dans son dos avant de reprendre sa progression avec pr&#233;caution. Ils sont capables d'avoir pos&#233; des mines anti personnel, des pi&#232;ges invisibles h&#233;riss&#233;s de pieux ou &#233;quip&#233;s de filets qui vous emportent &#224; dix m&#232;tres de hauteur. Il sent la chaleur de l'arme qui p&#232;se le long de son dos et qui le rassure mais, s'il doit y avoir corps &#224; corps, un couteau lui serait plus utile. Le coin cuisine est sur sa droite, &#224; un m&#232;tre, encore plus dans l'ombre que le reste du salon. Pas &#224; pas et mains en avant, vingt centim&#232;tres par vingt centim&#232;tres, il se dirige vers le tiroir du buffet.&lt;br class='autobr' /&gt;
De nouveau, la sonnette retentit de deux coups brefs. Le salaud varie les plaisirs, il doit savoir que pour Gilles c'est comme la fraise du dentiste mais &#224; l'int&#233;rieur de son cr&#226;ne. Gilles se retient de hurler. Il se tend, se tord, serre les poings. &#201;pilepsie solitaire. Munch. Des larmes lui jaillissent des yeux. Il trouve que pour un homme de son &#226;ge, il pleure souvent. Il essuie la morve de son bras.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ces types n'ont aucune humanit&#233;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Une fois franchi le seuil de la cuisine, Gilles oublie sa faiblesse passag&#232;re, il acc&#233;l&#232;re, glisse sur le carrelage, atteint le tiroir et l'ouvre sans bruit. Il ne faut pas que l'autre entende, se doute qu'il ne se laissera pas faire. Sur ses l&#232;vres, le sourire d'une blague cruelle. &#192; t&#226;tons, il reconna&#238;t le couteau &#224; viande parmi les autres couteaux et s'en saisit. Il tient la lame le long de sa cuisse, pointe vers le bas. Le renflement du manche en bak&#233;lite, le froid des rivets contre sa paume, le poids de l'arme inerte, dans le m&#234;me temps, l'ancrent et l'&#233;l&#232;vent. Il se sent digne et l&#233;gitime. Tous ses couteaux sont aiguis&#233;s. Il se retourne et fixe la porte d'entr&#233;e. Son c&#339;ur cogne dans la poitrine.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le cave se rebiffe.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand il ouvrira la porte d'un coup, le gars sera surpris sous la lumi&#232;re du plafonnier du couloir. Dans un premier temps, il ne distinguera pas Gilles, encore dans l'obscurit&#233;. Il y aura un moment de rien, un instant gel&#233;, arr&#234;t sur image, et puis soit le type a peur et s'enfuit, soit il attaque et l&#224;, Gilles saura le recevoir. Centre de gravit&#233; l&#233;g&#232;rement abaiss&#233;, jambes mobilis&#233;es, bras gauche pr&#234;t &#224; parer avant de frapper avec le droit. L&#233;gitime d&#233;fense. Il y aura du sang, et alors ? Si les petites &#233;taient l&#224;, personne ne lui reprocherait de les d&#233;fendre, et &#231;a ne change rien qu'elles ne soient pas l&#224; puisqu'elles pourraient &#234;tre l&#224;. Le danger vient du dehors, ils sont le dehors.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Hors du dehors !&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Gilles entend comme un chant fredonn&#233;, une m&#233;lop&#233;e. Il chante, l'Indien ? Il a peint son visage, il s'est lav&#233; &#224; l'eau claire. Une m&#233;lop&#233;e, un murmure. C'est le chant avant l'assaut, le chant comme une pri&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Leur Dieu est cruel.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilles Lartisan est au milieu du couloir, couteau &#224; l'horizontale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il a mal &#224; l'&#233;paule qui a heurt&#233; le frigo quand il a fonc&#233; sans r&#233;fl&#233;chir vers la porte. Le choc a fait trembler le r&#233;frig&#233;rateur et des bouteilles ont tint&#233; &#224; l'int&#233;rieur, peut-&#234;tre bris&#233;es. C'est le signal, le combat commence. Gilles a ouvert la porte d'un geste rageur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est pieds nus, en slip et tee-shirt, au milieu du couloir sur&#233;clair&#233;. Il prot&#232;ge ses yeux de la lumi&#232;re trop forte. Le couloir est vide, personne. Le carrelage au sol est humide, il brille et exhale une odeur de propre, de d&#233;tergent. Au fond du couloir, les portes de l'ascenseur se referment trop vite pour que Gilles puisse distinguer qui vient d'y p&#233;n&#233;trer. Cinq &#233;tages jusqu'au rez-de-chauss&#233;e. Gilles s'engouffre dans l'escalier de service, d&#233;vale. Cinq &#233;tages. L'ascenseur est neuf et arrivera vite en bas, plus vite ! plus vite ! La lame du couteau cogne r&#233;guli&#232;rement la rampe m&#233;tallique, des &#233;tincelles ponctuent la course de Gilles. &#192; chaque vol&#233;e d'escalier, il saute les quatre derni&#232;res marches. Il est loup, jaguar, soldat surentra&#238;n&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au moment o&#249; il entame la descente du dernier &#233;tage vers le rez-de-chauss&#233;e, il entend l'ascenseur qui s'arr&#234;te, la porte qui s'ouvre puis se ferme. Il s'immobilise, &#233;puis&#233;, tout souffle &#233;vapor&#233;. Gilles n'a pas quatre c&#339;urs ni huit poumons, Gilles n'a plus l'&#226;ge de la chasse. Envie de vomir ses tripes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Maintenant c'est la porte du hall qu'il entend se refermer. Clac.&lt;br class='autobr' /&gt;
Oui, clac ! Il est assis, comme un pauvre rien, presque nu, au milieu de l'escalier. C'est le grand couteau &#224; d&#233;couper la viande qu'il a sorti du tiroir. Un go&#251;t insupportable pourrit sa bouche, une bile f&#233;tide baigne sa langue. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Il faut que je m'en fasse un.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il fait sonner la pointe du couteau contre la marche sur laquelle il est assis. Ting ting ting. Le son est clair dans la cage d'escalier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il se l&#232;ve et reprend sa descente. Calmement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le voil&#224; sur le boulevard qui d&#233;visage les passants et h&#233;site &#224; prendre sur sa droite ou sur sa gauche.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Peach, pas bouger.</title>
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		<dc:date>2026-05-30T10:19:03Z</dc:date>
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		<dc:creator>Swan Leschi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Peach, pas bouger. Cela faisait environ un an que je tentais d'&#233;duquer mon chien &#224; devenir un parfait compagnon de canap&#233;. Ma femme l'avait achet&#233; pour pratiquer la course &#224; pied, l'amener au bureau ou jouer au frisbee. Les ambitions &#233;taient belles et prometteuses, mais pour ma part je misais surtout sur une &#233;ducation canap&#233;&#8209;croquettes saupoudr&#233;e de paresse. Je pense que l'&#233;quilibre est un tout dans la vie. Ma femme jouait au frisbee avec notre Peach nationale pendant que je v&#233;g&#233;tais. Puis, quand elle (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1489.jpg?1780136303' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_618 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/peach-pas_bouger2.jpg?1780136312' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-618 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Peach, pas bouger.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cela faisait environ un an que je tentais d'&#233;duquer mon chien &#224; devenir un parfait compagnon de canap&#233;. Ma femme l'avait achet&#233; pour pratiquer la course &#224; pied, l'amener au bureau ou jouer au frisbee. Les ambitions &#233;taient belles et prometteuses, mais pour ma part je misais surtout sur une &#233;ducation canap&#233;&#8209;croquettes saupoudr&#233;e de paresse. Je pense que l'&#233;quilibre est un tout dans la vie. Ma femme jouait au frisbee avec notre Peach nationale pendant que je v&#233;g&#233;tais. Puis, quand elle revenait, j'entra&#238;nais le chien &#224; roupiller sur le coussin. La boucle &#233;tait boucl&#233;e et l'&#233;quilibre &#233;tait &#224; mon avantage. N&#233;anmoins, la vie n'est pas un conte de f&#233;es et j'&#233;tais implicitement de corv&#233;e de sortie, le soir et le midi. J'avais quelques soucis dans ma vie, &#224; savoir mon travail qui me d&#233;plaisait, ce que j'allais manger le soir et, de fa&#231;on plus prosa&#239;que, les &#233;ternelles questions d'un trentenaire : enfants, maison, perte de cheveux. Tout comme mes cheveux, les enfants manquaient &#224; l'appel.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;h3 spip&#034;&gt;Peach, pas bouger.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les joies du t&#233;l&#233;travail me permettaient de rester dans ce que j'aimais appeler mon triplex (il s'agissait en r&#233;alit&#233; d'une petite maison sur trois niveaux de 30 m&#178;) - trois jours par semaine - mais jamais le vendredi ni le lundi - adieu donc les week&#8209;ends prolong&#233;s en Normandie. Le sacrifice &lt;i&gt;corporate&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous &#233;tions donc mardi et j'&#233;tais encore sonn&#233; suite au trop&#8209;plein de Calvados consomm&#233; le week&#8209;end pr&#233;c&#233;dent dans la maison familiale en Normandie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#192; ce soir Hugo, je pars, j'ai donn&#233; &#224; manger &#224; Peach &#187;, et la porte claqua. Ma femme venait de partir courageusement au travail. Il &#233;tait 8 h 30. Le champ &#233;tait libre pour dormir juste quelques minutes de plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
La langue de Peach me tira du sommeil aux alentours de 10 h, ce qui, avec le recul, &#233;tait un manque de chance inou&#239;, car m&#234;me le week&#8209;end, je ne dormais que rarement apr&#232;s 8 h 00. Ce fut aussi mon t&#233;l&#233;phone portable affichant &#171; Maman &#187; qui me r&#233;veilla en concomitance de Peach. Je ne pris pas l'appel.&lt;br class='autobr' /&gt;
La rue &#233;tait bruyante. Ayant la joie de faire un m&#233;tier hautement utile pour la soci&#233;t&#233;, &#224; savoir r&#233;aliser des pr&#233;sentations PowerPoint et aligner des cases de plusieurs couleurs, je venais de m'installer en urgence &#224; mon bureau en robe de chambre afin de me connecter &#224; une r&#233;union pour laquelle j'avais d&#233;j&#224; 5 minutes de retard. Le soulagement fut tout aussi intense que lorsque ma voiture avait pass&#233; le contr&#244;le technique en automne dernier : personne n'&#233;tait connect&#233;, j'&#233;tais donc le premier ! Ce n'est pas pour rien que j'avais &#233;t&#233; promu : m&#234;me en retard, j'&#233;tais le meneur.&lt;br class='autobr' /&gt;
N&#233;anmoins, concernant mon &#233;quipe, c'&#233;tait un peu diff&#233;rent : tout le monde &#233;tait hors ligne. Bon, mon retard avait visiblement &#233;t&#233; sauv&#233; par une panne de serveur mondiale. Premier quand m&#234;me, et l'&#233;lu de surcro&#238;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'&#233;tais connect&#233; &#224; la r&#233;union, personne d'autre ne s'&#233;tait point&#233;. Mission accomplie. Il &#233;tait temps d'aller me faire un caf&#233; et de sortir Peach dans le jardin. Ensuite, je passerais l'aspirateur afin d'&#233;vacuer les poils de Peach qui tombaient, in&#233;vitablement, par paquets.&lt;br class='autobr' /&gt;
La rue &#233;tait quand m&#234;me sacr&#233;ment bruyante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bon Peach, tu as de la chance, aujourd'hui on va faire une petite balade dans le quartier pour voir toute cette agitation et raconter &#231;a &#224; maman ce soir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc en robe de chambre et dents non lav&#233;es par fain&#233;antise le matin que je sortis de chez moi avec Peach.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est avec surprise que je d&#233;couvris des embouteillages en bas de chez moi ainsi qu'une forte agitation. Des gens couraient et certaines voitures &#233;taient vides.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'habitais dans une petite ville de banlieue pavillonnaire et le trafic routier &#233;tait usuellement relativement calme. &#192; ma connaissance, il n'y avait que deux causes pouvant entra&#238;ner une telle surcharge : le t&#233;l&#233;travail interdit marquant un retour au bureau pour l'ensemble des autres forces vives de la nation ou un accident impliquant des v&#233;los cargos et des Tesla. Mais je n'expliquais pas le comportement erratique de certaines personnes dans la rue, ni les v&#233;hicules vides (franchement, c'&#233;tait risqu&#233;).&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voulus prendre une vid&#233;o de toute cette agitation (ce n'est pas tous les jours que j'ai du potin pr&#232;s de chez moi !) mais en mettant la main dans la poche de ma robe de chambre, je me rendis compte que je n'avais pas mon t&#233;l&#233;phone. Bon, tant pis pour les potins, je rentrai chez moi, pr&#232;s du feu que ma femme avait pr&#233;par&#233; ce matin - malgr&#233; mes consignes d'&#233;conomie sur les b&#251;ches.&lt;br class='autobr' /&gt;
Soudain, une vive explosion retentit. Puis une autre. J'aimerais dire que j'ai vu une &#233;norme boule de feu monter dans le ciel et que j'ai senti la chaleur me l&#233;cher les joues, mais je n'entendis que deux explosions. Les explosions, c'est similaire &#224; un coup de pistolet. On ne conna&#238;t pas mais on reconna&#238;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'avantage quand il y a du monde, c'est que Peach ne saute pas sur les gens et ne tire pas sur la laisse. Je crois que l'on appelle &#231;a le trop&#8209;plein d'&#233;motions : l'animal, submerg&#233; d'excitation et d'odeurs, n'arrive plus &#224; g&#233;rer et passe en pilotage automatique. Curieusement, le bruit de l'explosion ne l'a pas fait tressauter. En y repensant, le sens des priorit&#233;s canin est radicalement diff&#233;rent : je ne pouvais pas sortir la poubelle sans que Peach n'aboie ou ne saute de partout, mais visiblement il n'y avait pas de sujet majeur avec les explosions. Tant mieux, car des explosions, il y en aurait d'autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
En revanche, dans cette situation, le d&#233;savantage r&#233;sidait surtout pour moi : je venais d'acheter une maison un demi&#8209;million d'euros et des explosions se produisaient en bas de chez moi ? Le prix au m&#232;tre carr&#233; allait donc s'effondrer ? Avec un peu de chance, ce n'&#233;tait que des conduites de gaz et rien de tr&#232;s n&#233;gatif. Cependant, j'&#233;tais chauff&#233; au gaz. Bon. On verra bien, me dis&#8209;je.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'&#233;tais une personne pragmatique. Il me fallait rentrer chez moi pour couper la chaudi&#232;re. Que la maison du voisin (pas celle qui est mitoyenne) explose &#224; cause du gaz, c'est une chose, mais pas la mienne. J'avais d&#233;j&#224; du mal &#224; me faire rembourser un d&#233;g&#226;t des eaux, alors l'explosion du triplex serait compliqu&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je courus pour rentrer, &#224; trois cents m&#232;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'allumai la t&#233;l&#233;vision et j'allai prendre mon t&#233;l&#233;phone pour regarder sur Internet si d'aimables personnes avaient relay&#233; cette information. Cela ne pouvait pas passer inaper&#231;u, j'&#233;tais en &#206;le&#8209;de&#8209;France quand m&#234;me, pr&#232;s de la D&#233;fense, pr&#232;s des autres cadres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Finalement, &#224; peine voulus-je aller chercher mon t&#233;l&#233;phone que la t&#233;l&#233;vision envoyait un message inqui&#233;tant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Vous avez 60 minutes pour vous mettre &#224; l'abri, l'ast&#233;ro&#239;de frappera d'ici une heure. Allez le plus profond&#233;ment possible, prenez de l'eau, nourriture, lampe torche. R&#233;f&#233;rez-vous au compte &#224; rebours indicatif &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Compte &#224; rebours indicatif. Peur d'un proc&#232;s si le caillou tapait avant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le compte &#224; rebours affichait 11 minutes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas plus d'informations que &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai compris &#224; ce moment pr&#233;cis que tous les flashs sp&#233;ciaux ayant surgi au cours de ma petite vie de t&#233;l&#233;spectateur n'&#233;taient peut&#8209;&#234;tre pas si importants. &#192; la diff&#233;rence des flashs aux bandeaux rouges avec une &#233;criture en gras et police Calibri 24 (je vous l'ai dit, je suis expert PowerPoint), ce flash&#8209;l&#224; &#233;tait pr&#233;caire. Il s'agissait d'un pr&#233;sentateur inconnu, en tee&#8209;shirt, mal ras&#233;. Le bandeau &#233;tait sur fond blanc, une police Arial. Bref, ce flash avait &#233;t&#233; fait &#224; la va&#8209;vite par un type press&#233; de se r&#233;fugier pendant que tout le monde s'&#233;tait visiblement barr&#233;. Merci &#224; lui, les coll&#232;gues absents de la r&#233;union n'ont pas eu cette d&#233;licatesse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un ast&#233;ro&#239;de &#233;tait un astre que l'on d&#233;tectait des auparavant, m&#234;me lorsque ce dernier se manifestait de nulle part. Je compris donc pourquoi depuis une dizaine d'ann&#233;es nous pouvions tous emprunter, ou pourquoi les &#233;cologistes s'&#233;taient rel&#226;ch&#233;s. Tout semblait plus facile et moins contraignant. La r&#233;alit&#233;, c'est qu'ils avaient d&#251; essayer de d&#233;tourner l'ast&#233;ro&#239;de, qu'ils n'avaient visiblement pas r&#233;ussi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je faisais partie des 99 % de la population qui allaient &#234;tre du mauvais c&#244;t&#233; de la barri&#232;re. Les 1 % avaient l&#226;ch&#233; les manettes depuis longtemps et s'en foutaient. Ma maison &#224; 500 000 &#8364; ne servirait probablement plus &#224; grand&#8209;chose, mais son cr&#233;dit non plus, remarque. Gagnant&#8209;gagnant. Perdant&#8209;perdant.&lt;br class='autobr' /&gt;
11 minutes. J'avais donc 50 minutes de retard sur un &#233;v&#233;nement que je ne connaissais pas. La r&#233;union fant&#244;me s'expliquait, les voitures vides aussi, les gens courant de partout &#233;galement. J'&#233;tais le premier sur ma r&#233;union mais probablement le dernier &#224; appeler sa famille et sa femme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je pris mon t&#233;l&#233;phone : 41 appels en absence. 20 appels de ma m&#232;re, 20 appels de ma femme. La concurrence des femmes de l'homme, m&#234;me dans l'apocalypse. Le dernier appel, cat&#233;goris&#233; comme spam, avec une br&#232;ve description textuelle retranscrite sur mon r&#233;pondeur. Pas de r&#233;pit pour me proposer une nouvelle offre &#233;nerg&#233;tique en cette fin du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma femme &#233;tait au boulot. Je l'appelai. Aucune r&#233;ponse, &#231;a ne sonnait m&#234;me pas. Pas franchement &#233;tonnant vu le contexte.&lt;br class='autobr' /&gt;
La t&#233;l&#233;vision affichait maintenant 8 minutes et 30 secondes restantes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;cidai d'appeler ma femme. J'appellerai ma m&#232;re apr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle d&#233;crocha. Je lui dis qu'elle devait se mettre &#224; l'abri dans une cave. Elle &#233;tait en pleurs et demandait pourquoi je ne l'avais pas rappel&#233;e. M&#234;me durant cette fin du monde je ne voulais pas assumer cette grasse matin&#233;e de cadre. &#171; J'&#233;tais occup&#233; sur un truc, je n'ai rien vu. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au ton de sa voix et &#224; entendre les explosions en fond, je compris la gravit&#233; de la situation, comme si tout ce que j'avais vu jusque&#8209;l&#224; &#233;tait irr&#233;el. Ce fut un choc. Le &#171; je vais mourir &#187; devenait vrai. Ce n'&#233;tait plus une blague ou une simple panne mondiale un peu excitante.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; T'es o&#249; ? Tu es &#224; l'abri ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On est au sous-sol de l'immeuble avec les filles du bureau, on attend, c'est une horreur, des gens essaient de rentrer, on a d&#251; bloquer la porte. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#199;a va ici, c'est relativement calme, pourquoi tu n'es pas rentr&#233;e ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pourquoi tu n'es pas venu ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#201;coute, reste &#224; l'abri, ne fais confiance &#224; personne, m&#234;me les filles. Reste o&#249; tu es, je vais venir te chercher, apr&#232;s. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#8230;Je ne pense pas que ces conseils serviront&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On a eu notre temps. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On aurait pu mieux faire j'imagine. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On a fait au mieux. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Peach a encore mang&#233; une &#233;ponge ce matin avant que je me l&#232;ve. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle rigola et ajouta &#171; Promis on ira en acheter ce week-end &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je lui promis de la rappeler d&#232;s que je serais &#224; l'abri - et que je viendrais la chercher apr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
7 minutes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il restait Peach, qui semblait chamboul&#233;e. On m'avait dit que les animaux avaient ressenti le tsunami en Tha&#239;lande de 2004 avant qu'il n'arrive sur les c&#244;tes. C'&#233;tait s&#251;rement la m&#234;me chose.&lt;br class='autobr' /&gt;
En la regardant, je compris que Peach &#233;tait le seul &#234;tre vivant que je pouvais et surtout devais sauver. Peach repr&#233;sentait &#224; la fois mes amis qui donnaient de la nourriture de fa&#231;on plus ou moins discr&#232;te &#224; table, ma femme (c'&#233;tait son choix !) et mes parents qui la gardaient quand nous &#233;tions en vacances. Elle repr&#233;sentait m&#234;me la femme de m&#233;nage qui enlevait ses poils de l'aspirateur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle &#233;tait debout &#224; me regarder. Toutes les personnes qui m'aimaient me regardaient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il restait 6 minutes et 30 secondes - les conduites de gaz continuaient &#224; exploser dehors. Le temps filait vite. La proximit&#233; de l'ast&#233;ro&#239;de avec la Terre devait engendrer tous ces &#233;v&#233;nements.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques minutes ne me permettaient pas d'aller bien loin, surtout avec un chien qui irait peut&#8209;&#234;tre renifler en toute inconscience les traces de pipi de ses pairs. N&#233;anmoins, et j'en remercie les architectes des ann&#233;es trente, je disposais de deux caves, dont une totalement enterr&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon t&#233;l&#233;phone vibrait et affichait encore le num&#233;ro de ma m&#232;re. &#171; Pas maintenant maman, je suis occup&#233;, merde &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je pris des bouteilles d'eau que je balan&#231;ai dans mon nouvel abri de fortune. Je pris des piles. Un couteau suisse. Des sardines. J'&#233;tais absolument d&#233;sorganis&#233;. Je fis des allers&#8209;retours entre les placards pour prendre de la nourriture s&#232;che, fra&#238;che, des outils plus ou moins utiles, un oreiller, des m&#233;dicaments. Je manquai de chuter dans l'escalier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je descendis &#224; la cave.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'endroit ne disposait que d'une vieille porte sans encadrement, autrement dit : l'air passait. Je compris donc assez rapidement que je n'avais pas trop le choix que de combler l'encadrement. Ce furent donc les draps en gaze de coton qui allaient servir &#224; cette t&#226;che. En les mettant, je tombai par terre, le cul humide de terre battue d&#233;tremp&#233;e. &#201;videmment, rien ne tenait. Et puis, l'air passerait dans tous les cas. J'&#233;tais l&#224;, par terre, dans mon sous-sol, &#224; regarder ce drap &#224; 200 &#8364; qui pendait dans le vide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;alisme me frappa de fa&#231;on plus abrupte que lorsque j'&#233;tais au t&#233;l&#233;phone avec ma femme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma crypte de survie n'&#233;tait que partiellement enterr&#233;e, on voyait m&#234;me le soleil &#224; travers la porte. Elle ne faisait que quatre ou cinq m&#232;tres carr&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'avais que quelques litres d'eau tout au plus, et des bo&#238;tes de sardines. Je n'avais m&#234;me pas de quoi nourrir Peach. Si je survivais &#224; l'impact (&#233;tait&#8209;ce un impact ? Une onde ?), je ne pourrais de toute fa&#231;on pas tenir bien longtemps : je serais oblig&#233; de remonter. Est&#8209;ce que je serais irradi&#233; ? Comment serait l'air dehors ? Le bandeau affichait toujours l'impact d'ici 2 minutes. Je pensai &#224; mon fr&#232;re qui skiait dans les Alpes. Son plus gros probl&#232;me devait &#234;tre actuellement de descendre la piste noire sans se fracturer la cheville. C'&#233;tait donc cela ce qu'on appelle l'&#233;nergie du d&#233;sespoir ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Des dizaines de milliers d'ann&#233;es d'existence pour l'&#234;tre humain, et moi, qui, &#224; trente-cinq ans, allais visiblement mourir en f&#233;vrier entre la r&#233;union du lundi et mon week&#8209;end de Saint&#8209;Valentin en Normandie. Tout ceci &#233;tait si r&#233;el, si dense et si violent. Morose.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je pris la fuite, peut&#8209;&#234;tre plus rapidement que si je fuyais l'ast&#233;ro&#239;de fon&#231;ant droit vers moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait trop tard pour appeler ma m&#232;re. Elle comprendrait. J'avais Peach de toute fa&#231;on, c'&#233;tait ma multiprise sentimentale qui me connectait avec tous mes &#234;tres chers. Peach rattrapait mes trop nombreux moments d'&#233;garement sentimental.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'assis sur mon canap&#233;. &#171; Allez Peach, viens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout du compte, j'&#233;tais pr&#232;s de Peach, qui repr&#233;sentait dans ces derniers instants tout ce que j'avais toujours aim&#233;. Elle sauta sur le canap&#233; et se roula en boule contre moi. Je pris une photo de nous deux que j'envoyai &#224; ma femme. Le message apparut comme &#171; Lu &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#8230; &#187; elle &#233;crivait une r&#233;ponse.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je crois que l'on se verra vraiment apr&#232;s, tous ensemble. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je serrai Peach en pleurant et sentis l'onde de choc.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>VILLE SANS AMOUR</title>
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		<dc:date>2026-05-04T07:14:08Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Georgia Doll</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Ce soir, elle r&#244;de dans la ville. Les hommes la regardent passer, bouteilles de bi&#232;re &#224; la main, ils fument, la regardent, fument&#8230; Elle marche, rapidement, le regard droit, faisant semblant d'aller quelque part. C'est ainsi qu'elle r&#244;de, pour ne pas se faire remarquer, ne pas &#234;tre suivie par des hommes. Elle r&#244;de dans la nuit comme un chat qui n'ose pas miauler, par peur de ceux qui pourraient lui r&#233;pondre. Elle r&#244;de et elle pense &#224; toi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette ville, il n'y a qu'une seule journ&#233;e qui se r&#233;p&#232;te. (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_616 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/ville_sans_amour2.jpg?1777878776' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-616 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;	Ce soir, elle r&#244;de dans la ville. Les hommes la regardent passer, bouteilles de bi&#232;re &#224; la main, ils fument, la regardent, fument&#8230; Elle marche, rapidement, le regard droit, faisant semblant d'aller quelque part. C'est ainsi qu'elle r&#244;de, pour ne pas se faire remarquer, ne pas &#234;tre suivie par des hommes. Elle r&#244;de dans la nuit comme un chat qui n'ose pas miauler, par peur de ceux qui pourraient lui r&#233;pondre. Elle r&#244;de et elle pense &#224; toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette ville, il n'y a qu'une seule journ&#233;e qui se r&#233;p&#232;te. Les saisons changent, mais cette journ&#233;e est interminable, inachev&#233;e toujours. Les histoires, aussi, se ressemblent par la fa&#231;on dont on les raconte. Et la ville les accueille &#8211; un haussement d'&#233;paules, un froncement de sourcils, un sourire las. C'est par les histoires qu'on se conna&#238;t les uns les autres, elles vous relient par des fils invisibles pendant qu'on navigue &#224; travers l'&#233;tendue de la ville. Cette m&#234;me journ&#233;e, avec, en vrac, les fils des histoires flottant autour de nous. Les mouettes volent au-dessus des immeubles, se posent entre les voitures pour manger, passent l'apr&#232;s-midi sur la mer et reviennent dormir sur les toits.&lt;br class='autobr' /&gt;
De cette fa&#231;on, on vit ici, dans cette ville belle et ab&#238;m&#233;e, maltrait&#233;e, fi&#232;re sans savoir de quoi ; les enfants grandissent sans changer d'&#226;me, les gens vieillissent, comme partout. L'&#339;il passe du sublime au grotesque. Des corps humains sont allong&#233;s au pied des poubelles d&#233;bordantes et le malheur s'expose sous ce ciel bleu qui ne cache rien. La ville, cette grande radasse qui s'&#233;tale sans honte ni &#233;l&#233;gance, ne s'excuse jamais. Mais au-del&#224; de la lumi&#232;re impitoyable qui semble tout montrer, on lui devine des profondeurs qu'elle ne se reconna&#238;t pas &#224; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les places et dans les rues du centre-ville, &#231;a bourdonne. C'est l'&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un l&#233;ger vent rend la chaleur supportable. Les feuilles, s&#233;ch&#233;es avant l'heure, tombent des arbres. La canicule ne vient que de commencer. Les odeurs d'urine humaine et de crottes de chien se m&#233;langent avec celle des fleurs de tilleul. Les femmes portent le soleil de l'apr&#232;s-midi sur leurs d&#233;collet&#233;s, les hommes dans leurs yeux. La lune &#233;clatante, voluptueuse, semble si pleine que c'est vulgaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur les terrasses de la grande place, des &#233;crans diffusent le match. Elle s'assoit pour prendre un verre, pour se calmer l'esprit et faire passer le temps. Elle &#233;vite tout visage connu, ce soir, essaie de dispara&#238;tre au milieu de la foule. Le match la sauve, tous les yeux sont riv&#233;s sur les &#233;crans. Elle ne veut pas &#234;tre ivre, elle boit lentement. Il y a le toucher du vent, le go&#251;t du citron m&#234;l&#233; &#224; la bi&#232;re qui descend sa gorge. Le brouhaha des conversations devient un fond sonore ind&#233;finissable, &#224; peine humain. Elle attend le moment propice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'air de rien, l'air de rien&#8230;&lt;/i&gt; &#199;a chante en elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette ville, les hommes sont partout. Ils fl&#226;nent, se regroupent en bord de route et passent en voiture avec le bras gauche sorti de la fen&#234;tre. Ces mecs-l&#224;, elle les envie pour l'aisance avec laquelle ils assument leur nature de chat et de chien. Pourtant, tous ces hommes ne lui disent rien. Elle ne sait pas comment, &#224; travers son corps, elle t'a choisi, ses yeux se sont fix&#233;s sur toi et tout le reste d'elle a d&#251; suivre. Distraitement, elle fait d&#233;filer les noms du r&#233;pertoire, &#224; la recherche d'une solution autre que toi. Un homme avec un sac &#224; dos s'approche.
&lt;br /&gt;&#8212; Tes yeux sont des soleils, ta bouche est un oc&#233;an. Ta peau est le ciel parsem&#233; d'&#233;toiles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et il lui offre une rose rouge.
&lt;br /&gt;&#8212; Ne cherche pas &#224; comprendre qui je suis ; je suis tomb&#233; du ciel. Je viens d'une plan&#232;te que personne n'a visit&#233;e. Pour autant que j'existe...&lt;br class='autobr' /&gt;
Il aurait continu&#233;, mais la serveuse vient le chasser, une cigarette &#233;teinte au coin de la bouche. Un serpent monte sa cuisse et dispara&#238;t sous les bords de la minijupe grise. &lt;br /&gt;&#8212; Le pr&#233;dateur arrive, il va faire beaucoup de mal. Attention, ne te fais pas arracher le c&#339;ur. Au revoir et tr&#232;s bonne soir&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parler, parler&#8230; Toujours &#231;a parle dans cette ville. Moins on a des choses &#224; dire, plus &#231;a bavarde. Et ce &lt;i&gt;moment propice&lt;/i&gt;, de bon augure, qui n'arrive pas ou qu'elle ne parvient pas &#224; saisir. Elle continue &#224; faire d&#233;filer les noms, mais aucun ne semble r&#233;el, cette nuit de pleine lune, sauf, toujours, ton nom que son esprit reproduit en boucle. Mais elle n'est pas pr&#234;te &#224; &#233;changer son fantasme contre une exp&#233;rience, car l'exp&#233;rience passe, alors que le fantasme, c'est elle qui d&#233;cide quand c'est fini. Il y a la lune qui brille fort, il fait trop chaud pour dormir, et pas loin d'ici se trouve ton odeur, ton pouls bat... c'est difficile&#8230; dans les nuits comme &#231;a. Car elle sait o&#249; te trouver. Elle conna&#238;t l'endroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sais-tu combien de fois, elle est pass&#233;e devant ton bistrot, &lt;i&gt;l'air de rien&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand elle passe devant la porte, elle retient le souffle et ralentit le pas, louchant pour distinguer ta silhouette &#224; l'int&#233;rieur, le fichu &lt;i&gt;air de rien&lt;/i&gt; qui murmure en elle, avec la honte et le d&#233;sir qui la br&#251;lent en m&#234;me temps, mais pas au m&#234;me endroit. Derri&#232;re la vitre, quelqu'un te parle, tu ne soul&#232;ves pas la t&#234;te, tu es en train de rincer un verre, ton profil fatigu&#233; acquiesce. Elle vire &#224; gauche, change de trottoir et d&#233;passe la porte, la vitre, ton visage d&#233;tourn&#233;, ce quelqu'un qui te parle &#224; sa place&#8230; Il n'y a pas de hasard sur sa route en ce qui te concerne !&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu es un fantasme, certes. Mais tu es un homme, aussi. Ta peau a une chaleur, un go&#251;t, ta chair a une facture. Il est vrai, on peut vivre sous l'emprise d'un fantasme, mais on ne peut pas vivre avec lui. Un fantasme n'aide pas contre la solitude&#8230; Mais rien n'aide contre la solitude, apr&#232;s tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, elle pense &#224; toi, en plein soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande ville porte l'empreinte des ordures, mais elle est b&#226;tie en bord de mer. L'eau est claire et en plongeant, on voit les jambes des nageurs, entre les bouts de d&#233;chets flottants.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand elle est allong&#233;e sur le rocher et que le soleil l'inonde, elle pense &#224; toi. Puis, elle se retourne et se laisse toucher par lui jusqu'&#224; ce que tout devienne chaud et lumineux, que ses os se mettent &#224; sonner, que son squelette rayonne et qu'elle ne sache plus si le soleil est dedans ou dehors&#8230; c'est l&#224; qu'elle pense le plus &#224; toi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet apr&#232;s-midi, &#224; la mer, elle s'est laiss&#233; faire sans pr&#234;ter attention aux gens, elle pensait seulement &#224; toi et ce soir, sous la lune ridicule, elle n'a que toi en t&#234;te, encore. Elle te d&#233;teste, car tu ne sais rien de sa souffrance. C'est comme si elle s'&#233;tait lanc&#233; un d&#233;fi contre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car tu n'es pas un homme libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la premi&#232;re chose que tu lui as dite et elle n'a pas pu l'oublier. Depuis ce jour, elle pense &#224; toi comme &#224; un homme dans une cage qu'on vient contempler de loin. Un homme dans une cage, c'est &#224; lui seul de se lib&#233;rer, personne ne peut l'aider. Pourtant, elle sait que tu n'as rien &#224; faire de la libert&#233; qui lui est si ch&#232;re ; tu pr&#233;f&#232;res ta cage, comme tant d'autres. On se ressemble par les choses qui nous s&#233;parent... Tu fais de ta captivit&#233; une forteresse et elle se prive elle-m&#234;me de compagnie. Au fond, elle sait quel homme tu es et elle ne cherche pas de la souffrance superflue. Mais ce n'est pas avec la partie en elle qui &#233;vite la souffrance qu'elle pense &#224; toi ce soir, ce n'est pas elle qui la fait r&#244;der dans la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lune brille avec toujours la m&#234;me insolence et c'est vraiment l'&#233;t&#233; aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'est-ce qui t'arrive, ce soir ? Tu as perdu ton sourire...
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai peur du fascisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi que vous avez fait connaissance. L'heure est avanc&#233;e, tu lui offres un verre, vous parlez politique.
&lt;br /&gt;&#8212; Il faut se concentrer sur les choses qu'on aime. Le seul choix que nous avons est de jouir pleinement de la vie, maintenant plus que jamais, afin d'avoir le courage de sortir, le jour o&#249; la ville va br&#251;ler.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des verres se suivent. L'air est humide, son c&#339;ur ne bat plus au m&#234;me rythme qu'avant.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce que tu aimes ? Tes yeux souriants vont droit au but.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu ne comprends pas. J'en ai marre de baiser, mais personne ne me donne envie de faire l'amour.
&lt;br /&gt;&#8212; Moi, c'est l'inverse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les choses sont claires entre vous d&#232;s le d&#233;part. Tout vous s&#233;pare, d'une fa&#231;on imperceptible. &#192; travers les gestes et les paroles, une distance se tisse, pas &#233;norme, mais si dense qu'elle devient infranchissable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand elle revient des toilettes, une femme blonde s'est assise &#224; sa place au comptoir. Tu es trop convoit&#233;, mon gars, combien de fant&#244;mes te pourchassent ainsi, clairs ou sombres ? Elle se met &#224; c&#244;t&#233; de la femme qui occupe le tabouret avec ses rondeurs, ne sachant comment partir sans se d&#233;masquer.
&lt;br /&gt;&#8212; Toi aussi, tu fais le papillon de nuit ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La blonde fait mine de ne rien comprendre et continue &#224; te d&#233;visager. Et elle, priv&#233;e de tout pr&#233;texte, devient l'ombre d'une ombre. Une m&#234;me soir&#233;e, &#233;tal&#233;e sur des mois &#8211; des nuits errantes, des matins troubles, et elle n'a toujours pas fait l'amour. Ce terrible souhait de changer ! De passer &#224; autre chose, aux choses s&#233;rieuses s'il le faut, mais arr&#234;ter cette errance, effacer cette lune ridicule, rentrer ! Ne plus &#234;tre seule. Ce sont les choses absentes qui font le plus mal...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce soir, elle va te prendre, au moins pour tourner la page. Une autre femme pourra occuper la place qu'elle a prise dans ta vie. Car elle souffre : quelle souffrance de devoir encore et encore passer devant cette vitre et n'arriver &#224; rien, s'emp&#234;cher de tout par la force. Un autre visage pourra s'asseoir au comptoir et t&#226;cher de plonger son regard dans le tien. Ce soir, elle va achever son &#339;uvre m&#233;diocre, c'est elle le pr&#233;dateur ce soir, mais quelque chose l'emp&#234;che de d&#233;marrer la chasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le match est termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La serveuse entasse les chaises. Sur sa cheville droite vacille un poulpe. Un petit chien s'en approche en aboyant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Dernier verre ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle reste assise jusqu'&#224; ce que toutes les chaises soient rang&#233;es, sirotant sa bi&#232;re sans lever le regard ; elle sait que des yeux l'attendent. Il fait si lourd que ses jambes sont coll&#233;es comme deux timbres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s la fermeture du caf&#233;, elle continue &#224; raser les murs pendant quelque temps, en nage et pas assez ivre pour prendre une d&#233;cision. &#192; une heure et demie du matin, on ne peut passer nulle part, fortuitement. &#199;a n'existe pas, &lt;i&gt;l'air de rien&lt;/i&gt;, &#224; une heure et demie. Pourtant, c'est cette heure-ci et elle est toujours dehors. L'atmosph&#232;re est &#233;lectrique, la lune a disparu et toutes les &#233;toiles. On a coup&#233; l'&#233;clairage dans le quartier et elle cherche son chemin par des ruelles obscures, devenue invisible comme les choses qui l'entourent, un autre secret de la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; une heure quarante-six, l'orage &#233;clate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout de quelques secondes, elle est tremp&#233;e jusqu'aux os. Elle se met &#224; courir, affol&#233;e, ravie, de grosses gouttes lui rentrent dans les yeux, font couler l'encre sur ses joues, lui tombent dans le d&#233;collet&#233; et mouillent le soutien-gorge (et elle pense encore &#224; toi, &#224; cet instant). Elle continue &#224; courir alors que l'inondation de son corps est totale, d&#233;passant quelques f&#234;tards tardifs avec des bouteilles &#224; la main, ils pleurent ou chantent. Trois femmes en talons aiguilles se sont abrit&#233;es dans une entr&#233;e. Une ombre se tient sous le seul lampadaire allum&#233;, sa silhouette large est prot&#233;g&#233;e par un parapluie et on devine de grands seins luisants derri&#232;re le rideau d'eau. Les &#233;clairs et le tonnerre arrivent maintenant en m&#234;me temps (et elle pense &#224; toi, plus que jamais). Elle laisse la pluie entrer dans son corps. Son esprit est largement ouvert, comme si une nouvelle journ&#233;e venait de commencer et elle envie le ciel de pouvoir exploser avec autant de d&#233;mesure, en s'emparant des &#234;tres et des choses. Un d&#233;sir d'action l'a saisie et, &#224; pr&#233;sent, il n'y a plus de retour possible. L'obscurit&#233; alterne avec la clart&#233;, le bruit du tonnerre l'accompagne comme les cris des supporteurs lors des derni&#232;res minutes du match, le chemin fait ses d&#233;tours, c'est la roulette russe maintenant, trois balles contre trois cartouches vides&#8230; Les grilles de ton bistrot sont mi-baiss&#233;es, mais &#224; travers les barreaux, elle aper&#231;oit de la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le ciel du matin est bas lorsqu'elle remonte la rue dans le sens inverse. Les prostitu&#233;es, encore plus matinales qu'elle, la saluent et ouvrent les &#233;ventails avec un mouvement de main habile. L'orage a rafra&#238;chi l'air, mais le soleil est en train de se lever. La m&#234;me chaleur accablante les attend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle s'assoit sous un parasol et commande un caf&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes seule. Pourquoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il la regarde avec des yeux qui ont vu les montagnes kabyles.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai envie de solitude, ce matin.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vous vois&#8230; Il pointe vaguement autour de lui. Vous &#234;tes seule, tous les jours. Pourquoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Un peu plus loin, une femme est en train de peindre le tronc d'un arbre en couleur rouge. Le visage du serveur cherche &#224; comprendre.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous n'&#234;tes pas seul, vous ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il soupire, un air ind&#233;fini.
&lt;br /&gt;&#8212; Jamais.&lt;br class='autobr' /&gt;
La diff&#233;rence entre eux, c'est qu'elle est toujours seule et lui jamais, qu'elle paie le prix d'un espresso pour s'asseoir sous ce parasol et qu'&#224; lui, la pr&#233;sence dans le m&#234;me espace-temps rapporte un SMIC horaire. On se ressemble tant par les choses qui nous s&#233;parent...
&lt;br /&gt;&#8212; J'aime vous voir, dit-il encore avant de reprendre sa place &#224; l'entr&#233;e du caf&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Votre pr&#233;sence&#8230;, il cherche le mot, ... m'apaise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce matin, elle a peur de ne pas vivre. Pourtant, l'existence est manifeste : un caf&#233; bien serr&#233;, un serveur apais&#233; par sa pr&#233;sence, le tronc d'un arbre peint en rouge, cette m&#234;me journ&#233;e&#8230; Elle voudrait se d&#233;barrasser une fois pour toutes de cela : le pass&#233;, le futur, le creux &#224; la place de son c&#339;ur, et embrasser cette solitude simple qui est la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne sais-tu pas ce qui s'est pass&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu es rentr&#233; en elle par le nez, mais une fen&#234;tre s'est ouverte au milieu de sa poitrine. Tes yeux se sont adoucis, les fils se sont emm&#234;l&#233;s, elle a fourr&#233; son nez au plus profond de ta clavicule gauche et elle a plong&#233; en toi. Aucune pens&#233;e en trop ne vous a atteints, vous &#233;tiez, dans cet acte matinal, deux &#234;tres sublim&#233;s. Elle a tenu ta t&#234;te entre ses mains comme une boule de cristal pr&#233;cieuse, veillant &#224; ce qu'elle ne glisse pas avant que l'image surgisse. Plus tard, sous la douche, elle a fait na&#238;tre une bulle de savon entre ses seins et tu l'as &#233;clat&#233;e avec ton doigt. Sous le tableau de Klimt, elle t'a embrass&#233; une derni&#232;re fois, puis une deuxi&#232;me derni&#232;re fois et elle est partie. Ton odeur se perd d&#233;j&#224; dans les odeurs de la ville, tes yeux s'estompent... La sublimation de vos deux &#234;tres ne se reproduira pas dans le syst&#232;me de coordonn&#233;es de vos vies s&#233;par&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Machinalement, elle a repris sa marche &#224; travers la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant le supermarch&#233;, un homme est assis par terre, sa pancarte r&#233;clame de l'argent pour l'entretien de son porche. Son coll&#232;gue de trottoir le formule plus sobrement : &#171; I am Hungarian &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'entr&#233;e du m&#233;tro, un homme et une femme se donnent des coups de poing. Cinq personnes se sont arr&#234;t&#233;es pour regarder le spectacle gratuit. Un jeune touriste jette des coups d'&#339;il autour de lui.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Quelqu'un peut appeler quelqu'un ! Faites quelque chose au lieu de regarder ! &#187; crie-t-il d'un accent cahoteux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il tente de s&#233;parer les combattants. Pendant que les deux hommes s'affrontent, la femme donne des coups de pieds en direction des genoux de son adversaire. &lt;i&gt;CHERCHE TON &#194;ME, S&#338;UR !&lt;/i&gt; est &#233;crit en grandes lettres asym&#233;triques sur le sol sur lequel ils se battent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans cette ville, les histoires ne se terminent pas. Elles s'&#233;parpillent, par-ci, par-l&#224;, finissent par &#234;tre dispers&#233;es dans l'espace. Tant&#244;t, on d&#233;tient un bout de fil, tant&#244;t, il vous glisse des mains. C'est la po&#233;sie des sacs poubelle qui dansent dans les arbres, un jour de vent&#8230; Une fois de plus, elle devient le fant&#244;me qui hante la ville et personne ne se doute de sa pr&#233;sence. Derri&#232;re son corps &#233;veill&#233; se cache une absence qui va loin, au plus profond de son &#234;tre. Elle pensera encore &#224; toi et puis elle t'oubliera. Mais son d&#233;sir d'amour est intact.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Destination mardi matin </title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/destination-mardi-matin</link>
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		<dc:date>2026-03-31T17:49:56Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Boucher</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;[D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu] &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle est &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Son dos effleure &#224; peine la forme du dossier. La pointe de ses pieds repose sur le tapis de sol, l&#224;, juste en-dessous de la boite &#224; gants. Ses cheveux blancs, mont&#233;s en chignon, chatouillent le toit de l'habitacle. Ses mains sont pos&#233;es sur ses genoux. Elle a de jolies mains, des doigts effil&#233;s et d&#233;licats, orn&#233;s de bijoux qui transcendent son grain de peau parsem&#233; de (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1485.jpg?1774979346' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href=&#034;https://youtube.com/shorts/SqnVdAOwiAY?si=UAYFkp9fDpfpNHNO&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_615 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/20-2.jpg?1774979231' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-615 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Destination mardi matin&lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-615 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Elle est &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Son dos effleure &#224; peine la forme du dossier. La pointe de ses pieds repose sur le tapis de sol, l&#224;, juste en-dessous de la boite &#224; gants. Ses cheveux blancs, mont&#233;s en chignon, chatouillent le toit de l'habitacle. Ses mains sont pos&#233;es sur ses genoux. Elle a de jolies mains, des doigts effil&#233;s et d&#233;licats, orn&#233;s de bijoux qui transcendent son grain de peau parsem&#233; de taches de vieillesse. Le rayonnement de ses bagues agit tel un sourire malicieux, faisant la nique au temps qui passe. Sa robe est &#224; l'image de sa f&#233;minit&#233;, des couleurs chatoyantes mettent en valeur sa taille et la rondeur de ses hanches. Sa pr&#233;sence physique ne laisse pas indiff&#233;rent, elle s'imprime tout naturellement dans l'espace, pendant que les effluves voluptueux de son parfum se diffusent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le regard droit devant, ses oreilles ont d&#233;j&#224; satellis&#233; le moindre indice sonore. Tous ses sens sont aux aguets. Une premi&#232;re lance verbale ne saurait tarder, je la ressens, je l'entends se pr&#233;parer, l&#224;, &#224; l'int&#233;rieur de son cerveau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa, c'est mon trajet du mardi matin, de son domicile &#224; l'h&#244;pital, pour sa s&#233;ance de &#171; chimiolavie &#187; comme elle dit. Depuis bient&#244;t deux mois, je suis son chauffeur hebdomadaire sur le planning de l'association &#171; Les transports en partage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa fait partie de ces personnes pour qui le silence a une r&#233;sonance d&#233;rangeante. On ne doit pas rester sans rien dire, &#231;a ne se fait pas. C'est laisser libre cours &#224; toute mauvaise interpr&#233;tation : d'un manque de conversation, &#224; un moral en berne, &#224; des soucis personnels, ou alors &#224; un jugement arbitraire de mauvaise compagnie. Quand le silence devient source de d&#233;sagr&#233;ments, quand il s'acoquine avec des pens&#233;es angoissantes, faut pas laisser la machine convoquer tout un r&#233;giment, faut agir, de la m&#233;t&#233;o aux infos y a de quoi dire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque mardi matin, c'est parti pour un festival de phrases, sorties toutes fra&#238;ches du frigo des infos. Mais attention, r&#233;appropri&#233;es comme des v&#233;rit&#233;s, ah ben oui quand m&#234;me, quand Philippa parle, c'est pas pour rien dire. Un sujet en am&#232;ne un autre, toujours ext&#233;rieur &#224; elle, Philippa ne parle jamais d'elle-m&#234;me. S'il s'agit du &lt;i&gt;20 heures&lt;/i&gt;, elle s'exprime avec les m&#234;mes intonations que le pr&#233;sentateur t&#233;l&#233;. Le rythme de son d&#233;bit de mots &#224; la minute est si rapide qu'il g&#232;le instantan&#233;ment mes neurones. Parfois, si &#231;a s'&#233;ternise, je m'envole, tels les ak&#232;nes &#224; aigrettes des pissenlits blancs. J'entends sa voix, mais je ne suis plus l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a pourtant une si belle voix Philippa, douce et chaleureuse, avec des variations d'intonation qui chantent &#224; mes oreilles. Comme j'aimerais la d&#233;couvrir dans un autre contexte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour moi, Philippa c'est le contraste &#224; l'&#233;tat pur. Une pr&#233;sence distingu&#233;e qui inspire l'envie de la d&#233;couverte et une pr&#233;sence fatigante qui suscite la fermeture.&lt;br class='autobr' /&gt;
Feu rouge. Cette couleur a le don magique de stopper, d'un coup, le d&#233;bit de paroles, m&#234;me en milieu de phrases. C'est tr&#232;s troublant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ces petits r&#233;pits, j'invente des strat&#233;gies pour aborder avec Philippa ma croyance sur les vertus du silence. Cet espace qui remplit le vide. Cette magie qui cr&#233;e du lien au-del&#224; du verbe. Amplificateur naturel du sens des mots, de la m&#233;lodie de la musique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le silence est inoffensif Philippa, ne le craignez pas, c'est un ami, il a des vertus salvatrices. Et peut-&#234;tre pourrons nous, ensemble, d&#233;couvrir et &#233;couter le timbre de votre voix, celui qui attend patiemment d'&#234;tre &#224; votre service.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils s'enlacent tendrement, sans se regarder, chacune des parties de leurs corps se positionne pour un rapprochement naturel. Mon regard ne parvient pas &#224; se concentrer sur autre chose. Il se d&#233;gage de leur pr&#233;sence une telle douceur, une telle tranquillit&#233;, que la plus petite notion de sensibilit&#233; est &#233;veill&#233;e. Pourtant, &#224; mon arriv&#233;e dans le parc, leur intrusion m'a d&#233;rang&#233;e. Ils occupaient mon banc habituel, celui que j'utilise r&#233;guli&#232;rement lorsque j'ai de l'attente entre deux transports. D'o&#249; je suis, je peux observer mon banc. Il a &#233;t&#233; repeint, une jolie couleur verte l'habille d&#233;sormais. Je n'avais pas remarqu&#233; combien il &#233;tait gracieux et bien plac&#233; sous ce saule qui lui donne une allure de banc des amoureux. Ce changement de place et de perspective me trouble, mes yeux ne peuvent plus s'accrocher aux d&#233;tails immuables qui d&#233;clenchent ma d&#233;tente. Mon regard papillonne, pour revenir immanquablement sur le banc des amoureux. Ce couple d&#233;gage un quelque chose d'hypnotique, tel un tableau dans une galerie d'art.&lt;br class='autobr' /&gt; Ma pause est d&#233;cid&#233;ment bien diff&#233;rente aujourd'hui. Elle ne m'apporte pas le repos instinctif procur&#233; par mes rituels. Elle impose un nouveau d&#233;cor &#224; mon champ de vision, une nouvelle ambiance sonore avec la proximit&#233; de la mare aux canards, une nouvelle posture pour m'adapter &#224; la forme contemporaine du banc. Cependant, petit &#224; petit, l'inconfort s'estompe, un effet lib&#233;rateur s'&#233;veille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je vais chercher ma voiture, l'heure du rendez-vous de ma passag&#232;re arrive &#224; son terme. Depuis peu, le retour est en totale opposition avec l'ambiance du trajet aller. Une partie de Philippa semble &#234;tre rest&#233;e &#224; l'h&#244;pital, pendant que l'autre partie est assise, l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Aujourd'hui, son dos s'est arrondi le long du dossier, ses m&#232;ches de cheveux n'ont plus la force de chatouiller le toit du v&#233;hicule, le chignon a perdu de sa superbe, ses poings ferm&#233;s emprisonnent ses doigts de f&#233;e, la lumi&#232;re des bijoux est en berne. Le feu rouge est inutile, il n'y a rien &#224; stopper. M&#234;me l'effluve du parfum a disparu. Le corps altier se ratatine. Seule la voix de Philippa parvient &#224; exorciser ce retournement. Elle est douce, feutr&#233;e, elle vient de l'int&#233;rieur, elle ressent et traduit ce qui se passe, l&#224;, maintenant, par petites phrases. Il y est question de la vie, du temps qui passe, des souvenirs, de la fatigue qui embrume les projets d'avenir, et de toute fa&#231;on, de quels projets parle-t-on lorsqu'on se fait vieille et malade.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au moment o&#249; nous passons &#224; proximit&#233; du parc, j'aper&#231;ois le couple, enlac&#233; sur le banc des amoureux. Je me penche, avec l'espoir que mon mouvement attire le regard de Philippa. Elle suit des yeux la direction propos&#233;e et aper&#231;oit, elle aussi, les deux amants.&lt;br class='autobr' /&gt;
La femme, une personne &#226;g&#233;e, des cheveux blancs coup&#233;s court, un foulard color&#233; autour du cou, la t&#234;te pos&#233;e d&#233;licatement sur l'&#233;paule d'un homme. L'homme, un vieux lui aussi, le visage prot&#233;g&#233; par un chapeau qui lui donne une allure d'acteur de cin&#233;ma des ann&#233;es cinquante. Il a les jambes crois&#233;es, sa posture laisse deviner ses chaussures de ville surmont&#233;es de socquettes bleu marine. Son costume, bien taill&#233;, &#233;pouse adroitement le style de la robe estivale de la femme. Leurs deux corps sont d&#233;pos&#233;s sur le dossier du banc, dans un d&#233;licat laisser-aller, on a l'impression qu'ils pourraient rester l&#224; une &#233;ternit&#233;. La sensualit&#233; de leur pr&#233;sence sublime la beaut&#233; naturelle de ce parc urbain. Ils sont vieux, rid&#233;s, ils sont beaux, bien d&#233;cid&#233;s. On a l'impression que tout est &#224; sa place. Il suffit parfois d'un &#233;l&#233;ment pour que tout &#224; coup, tout soit &#224; sa place.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon regard croise celui de Philippa. Ses yeux s'illuminent. En une fraction de seconde, une lueur complice nous relie au c&#339;ur de ce temps suspendu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le corps de Philippa se redresse, sa respiration anime en souplesse le mouvement naturel de sa cage thoracique, son dos s'&#233;tire sur le dossier du v&#233;hicule, ses mains lissent d&#233;licatement les plis de sa robe froiss&#233;e. Elle se tourne &#224; nouveau vers le parc et plus particuli&#232;rement vers le banc des amoureux, qui s'&#233;loigne tout doucement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle observe le d&#233;filement du paysage. Ses yeux d&#233;couvrent ce nouveau champ de vision, que nous traversons pourtant depuis plus de deux mois. &#192; cet instant, inexorablement, Philippa s'offre &#224; la po&#233;sie du regard.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce trajet du retour n'a pas de mots, il s'exprime de lui-m&#234;me, avec toutes les sonorit&#233;s color&#233;es d'un corps qui rena&#238;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai plus eu de trajets du mardi matin. Tout s'est arr&#234;t&#233; d'un seul coup. Feu rouge. Plus rien &#224; dire, plus rien &#224; voir... circulez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa a d&#233;m&#233;nag&#233; chez sa fille, dans la r&#233;gion parisienne. Apr&#232;s de multiples tentatives de persuasion de la part de ses enfants, elle s'est d&#233;cid&#233;e du jour au lendemain, elle les a appel&#233;s pour leur dire qu'elle &#233;tait pr&#234;te, maintenant. Pour une meilleure clinique dit-elle, de meilleurs soins esp&#232;re-t-elle. Mais surtout, ne plus &#234;tre seule dans son petit appartement au quatri&#232;me &#233;tage sans ascenseur, &#171; C'est pas &#231;a la vie ! &#187; Ce sont ses premiers mots, &#233;crits sur la carte postale envoy&#233;e &#224; l'adresse de l'association quelques semaines apr&#232;s son d&#233;part. La &#171; chimiolavie &#187; s'est arr&#234;t&#233;e. La boule a diminu&#233; de la taille d'une cerise, il a &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; de la laisser l&#224; o&#249; elle s'est nich&#233;e. Un r&#233;pit &#224; prendre dans ce nouvel espace-temps. Agr&#233;ablement illustr&#233;s de sa fine &#233;criture aux lettres d&#233;li&#233;es, une douce l&#233;g&#232;ret&#233; &#233;mane des mots de Philippa.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, le facteur a d&#233;pos&#233; une nouvelle carte. Un jardin public, arbor&#233;, lumineux o&#249; mon regard se perd dans la profondeur de la photographie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je passe r&#233;guli&#232;rement pr&#232;s du parc. Parfois, je m'assois sur le banc des amoureux, &#224; la recherche d'un souvenir. Puis, j'alterne avec le banc d'en face, le contemporain si inconfortable. Changement d'horizon, pour m'ouvrir &#224; d'autres perspectives.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les ailes de papillon</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/les-ailes-de-papillon</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/les-ailes-de-papillon</guid>
		<dc:date>2026-02-28T16:24:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sofia Rybkina</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Il fallait acheter du pain, du fromage et des cerises surgel&#233;es pour la tarte. Surtout les cerises surgel&#233;es. C'&#233;tait le deuxi&#232;me dimanche du mois, ce qui signifiait qu'&#201;ric pr&#233;parerait sa tarte brioch&#233;e signature dans la soir&#233;e. Tout devait suivre l'horaire. Si quelque chose en d&#233;viait, &#201;ric redeviendrait nerveux et ressemblerait pour un temps &#224; un m&#233;canisme d&#233;traqu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle malchance qu'on l'ait appel&#233;e au travail ce matin pour des paperasses, un dimanche, il fallait y penser ! Tant pis, elle allait passer (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1481.jpg?1772310406' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_614 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/papillon.jpg?1772310428' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-614 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Il fallait acheter du pain, du fromage et des cerises surgel&#233;es pour la tarte. Surtout les cerises surgel&#233;es. C'&#233;tait le deuxi&#232;me dimanche du mois, ce qui signifiait qu'&#201;ric pr&#233;parerait sa tarte brioch&#233;e signature dans la soir&#233;e. Tout devait suivre l'horaire. Si quelque chose en d&#233;viait, &#201;ric redeviendrait nerveux et ressemblerait pour un temps &#224; un m&#233;canisme d&#233;traqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle malchance qu'on l'ait appel&#233;e au travail ce matin pour des paperasses, un dimanche, il fallait y penser ! Tant pis, elle allait passer au magasin, prendre en plus quelques portions de son fromage blanc favori, puis rentrer, se rafra&#238;chir (il faisait une chaleur &#233;touffante dehors !), se changer, &#201;ric commencerait &#224; p&#233;trir la p&#226;te ; ensuite elle viendrait dans la cuisine et mettrait un film, et il regarderait par-dessus son &#233;paule, puis ils iraient dans le salon pour finir de le regarder, et apr&#232;s ils monteraient faire l'amour &#8212; dix minutes, douze, quinze maximum s'il y avait de l'humeur &#224; s'attarder un peu dans les bras l'un de l'autre ; ils l'avaient toujours fait deux fois par mois, le deuxi&#232;me et quatri&#232;me dimanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ric avait dit un jour &#224; Anna : &#171; Si tu veux plus souvent, moins souvent, ou pas du tout, dis-le-moi s'il te pla&#238;t &#224; l'avance, dix jours &#224; l'avance c'est mieux, pour que je puisse modifier l'horaire et m'y faire, sinon je serai longtemps mal &#224; l'aise, enfin, tu sais&#8230; &#187; Elle savait. Il d&#233;testait par-dessus tout que les choses ne se d&#233;roulent pas comme pr&#233;vu ; si une visite guid&#233;e qu'il menait &#233;tait d&#233;cal&#233;e d'une heure, il avait la gorge serr&#233;e et une chute de tension, et si on exigeait de lui une illustration pour un livre plus t&#244;t que pr&#233;vu (il cumulait deux activit&#233;s), il tombait dans une stupeur prolong&#233;e, m&#234;me si l'illustration &#233;tait pr&#234;te. Mais Anna ne songeait pas &#224; changer quoi que ce soit, elle se satisfaisait de cette illusion d'immuabilit&#233;, dont l'acte monotone et son remuement comique faisaient partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle aimait &#224; penser que dans vingt ans, quand elle serait presque vieille (elle venait d'avoir quarante et un ans), et qu'&#201;ric ne serait plus jeune (&#224; vrai dire, le voir vieillir l'attristait infiniment plus), ses paupi&#232;res fr&#233;miraient toujours aussi vite-vite, telles des ailes de papillon, &#224; l'approche de l'instant final, et qu'elle &#233;prouverait une &#233;trange tendresse (rien de plus) &#224; observer ce d&#233;tail&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient redescendus, en slip et t-shirt, pour manger la tarte, comme toujours apr&#232;s &#171; l'acte d'amour &#187; ; &#201;ric avait grimac&#233; quand Anna l'avait dit &#224; voix haute, pour l'agacer un peu ; il n'avait jamais consid&#233;r&#233; cela comme de l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s t&#244;t, &#201;ric lui avait dit que les gens confondaient le sexe avec l'amour, avec le coup de foudre, avec n'importe quoi d'autre, le sacralisaient, le chantaient, et c'&#233;tait &#233;videmment leur affaire, pourvu qu'on ne l'impose pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je peux satisfaire ce besoin physiologique, avait-il dit exactement ainsi, avec toi, parce que tu m'es tactilement agr&#233;able. Je n'aime pas serrer les mains, c'est &#233;trange, ni faire des c&#226;lins. Enfin, si, avec toi, j'aime. Je ne veux pas que tu te fasses une fausse id&#233;e de mes sentiments, Anna. Je ne suis pas amoureux de toi et je n'&#233;prouve pas d'attirance forte pour toi. Je t'aime parce que tu co&#239;ncides esth&#233;tiquement avec mes repr&#233;sentations d'une apparence agr&#233;able et m&#234;me belle. Je t'aime parce que tu me comprends. Enfin, je t'aime parce que nous nous convenons, parce qu'avec toi je me sens comme seul avec moi-m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna se souvint de ses mots en le regardant d&#233;couper la tarte encore fumante et tr&#232;s app&#233;tissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu en veux une part comme &#231;a ou plus grosse ? demanda &#201;ric.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Comme la tienne, sinon tu t'inqui&#233;teras de m'en avoir donn&#233; moins, et qu'elles ne sont pas &#233;gales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je vais chercher la r&#232;gle, gloussa &#201;ric. Tiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils s'assirent &#224; table, elle go&#251;ta un peu et se pencha pour l'embrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il me semble qu'un deuxi&#232;me round n'&#233;tait pas pr&#233;vu &#224; l'horaire, murmura-t-il avec l'air de quelqu'un confront&#233; &#224; des circonstances impr&#233;vues, mais il gloussa de nouveau et lui rendit son baiser. &#8212; C'est bon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tr&#232;s bon. Comme d'habitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait treize ans quand ils s'&#233;taient rencontr&#233;s, elle vingt-six. C'&#233;tait un enfant tr&#232;s beau et tr&#232;s sombre, comme sorti d'un conte gothique. Elle s'&#233;tait m&#234;me imagin&#233; qu'il vivait dans un immense manoir aux tourelles pointues, et que la nuit il avait peur de sortir de sa chambre parce que dans les couloirs quelqu'un faisait claquer des souliers et g&#233;missait tout bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas quoi faire de lui, avait dit son p&#232;re. Vous voyez, ma premi&#232;re femme, sa m&#232;re, est morte il y a deux ans. Elle &#233;tait&#8230; &#8212; il h&#233;sita &#8212; un peu &#233;trange. Lui et elles s'entendaient &#224; merveille, et moi, il m'a toujours &#233;vit&#233;. Quand elle n'a plus &#233;t&#233; l&#224;, j'ai r&#233;alis&#233; que je ne le comprenais pas du tout. Il faisait l'&#233;cole &#224; la maison, ma femme y tenait, donc il n'a pas d'amis. Il n'aime pas du tout parler aux gens, seulement &#224; ses figurines de porcelaine, ils les collectionnaient ensemble. Chaque matin il les aligne sur sa table et ne permet &#224; personne d'y toucher. Une fois, il m'a regard&#233; quand j'en ai effleur&#233; une, j'ai cru qu'il allait se jeter sur moi. Et sa belle-m&#232;re, je crois qu'il la d&#233;teste&#8230; Oui, je me suis remari&#233;, vous comprenez, je suis un homme, &#8212; il semblait s'excuser. &#8212; Et maintenant, &#201;ric fait peur au petit. Il s'approche du berceau et le fixe de son regard noir, jusqu'&#224; ce que l'autre se mette &#224; hurler de terreur. Alors &#201;ric sourit, lui pince le nez et retourne dans sa chambre, &#8212; il eut un geste d'impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il sera bien ici, souriait mielleusement la directrice. Nous avons une psychologue merveilleuse, &#8212; elle fit un signe de t&#234;te en direction d'Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna se taisait et regardait le p&#232;re d'&#201;ric avec aversion. L'enfant &#233;tait traumatis&#233; par la mort de sa m&#232;re, de laquelle il &#233;tait proche ; traverser &#231;a &#224; un &#226;ge assez tendre&#8230; Et le p&#232;re se remarie, fait un autre enfant, au lieu de cr&#233;er pour &#201;ric un environnement o&#249; il pourrait gu&#233;rir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &#201;coutez, Anna, le p&#232;re paie assez cher pour qu'on le remette d'aplomb, lui avait dit ensuite la directrice. Et vous, vous le dorlotez. Tous les gar&#231;ons ici sont coiff&#233;s court, et lui a les cheveux plus bas que les &#233;paules, il se d&#233;marque du groupe, &#224; quoi &#231;a ressemble !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; D'abord, il est toujours coiff&#233; et les attache en chignon, objectait Anna. Ensuite, il a une peur bleue des ciseaux. Une fois, quand j'en ai parl&#233;, il a vomi. Il va bien, mais il a des particularit&#233;s qui ne sont pas une maladie, et il faut faire avec, y compris le p&#232;re. (Int&#233;rieurement, Anna pensa : si tant est qu'&#201;ric veuille encore lui parler en grandissant.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;testait se faire couper les cheveux, d&#233;testait qu'un mardi se passe quelque chose qui arrivait d'habitude le jeudi ; il avait apport&#233; ses figurines, chaque matin il les alignait, les essuyait l'une apr&#232;s l'autre avec un chiffon doux et embrassait le front de la petite berg&#232;re qu'il pr&#233;f&#233;rait. Il se tenait toujours &#224; l'&#233;cart et ne parlait &#224; presque personne ; d'habitude calme et silencieux, il avait un jour mis sans pr&#233;venir son poing dans le nez d'un moqueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je consid&#232;re indigne de moi de me battre, avait-il dit &#224; Anna. Mes mains sont faites pour autre chose. Mais il m'a ennuy&#233;. C'est samedi, et le samedi d'habitude on me laisse tranquille. Il a troubl&#233; mon repos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna &#233;tait la seule avec qui &#201;ric parlait &#8212; pas par monosyllabes, pas d'une voix m&#233;canique et terne, mais tout &#224; fait naturellement, bien que tr&#232;s doucement. Il lui montrait ses dessins ; on y voyait g&#233;n&#233;ralement les personnages de ses contes pr&#233;f&#233;r&#233;s. Elle ne disait jamais : &#171; Oh, qu'est-ce que c'est ? &#187;, &#171; Ce sont des berg&#232;res, non ? &#187;, comme on le fait m&#234;me avec les grands enfants, parce qu'il l'aurait regard&#233;e en retour avec un air de dire : &#171; Vous ne voyez pas ? Pourquoi posez-vous des questions inutiles ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je n'aime pas parler aux gens, parce que je n'ai pas envie de d&#233;penser mon &#233;nergie &#224; extraire du flux verbal quoi que ce soit d'utile, avait-il un jour confi&#233; &#224; Anna. Le bruit informationnel me fatigue terriblement parce que g&#233;n&#233;ralement les gens discutent de choses qui ne m'int&#233;ressent absolument pas ou m'irritent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne savait pas quoi lui acheter pour son anniversaire, car elle n'offrait d'habitude que des sucreries aux enfants de l'&#233;tablissement, mais finalement elle lui donna un coffret d'aquarelles de qualit&#233; et un livre sur la peinture flamande. Elle &#233;tait entr&#233;e dans sa chambre ; il se tenait en pyjama pr&#232;s de la fen&#234;tre, les cheveux l&#233;g&#232;rement boucl&#233;s sur les &#233;paules, la t&#234;te inclin&#233;e, les doigts effleurant avec pr&#233;caution une figurine. Un tableau : &#171; Petit ange fra&#238;chement &#233;veill&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Merci, sa voix &#233;tait particuli&#232;rement douce. Maman aimait Bruegel et Vermeer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je peux te faire un c&#226;lin ? avait demand&#233; Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait hoch&#233; la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bon anniversaire, &#201;ric, avait-elle chuchot&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En terminale, il avait d&#233;j&#224; dix-huit ans. Quand il venait la voir, elle ne travaillait plus avec lui comme avant ; ils parlaient simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous avez quelqu'un ? avait-il demand&#233; un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle l'avait regard&#233;, un peu surprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Non. Pourquoi demandez-vous cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux gens de plus de seize ans, elle disait toujours &#171; vous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Comme &#231;a, il avait hauss&#233; les &#233;paules. Et le sexe, vous en avez fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne pense pas que ce soit une question appropri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous &#234;tes g&#234;n&#233;e ? Il avait souri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle pensa que son sourire devait &#234;tre exactement le m&#234;me quand il poussait le petit &#224; hurler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Disons que oui. Une fois, il y a longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et c'&#233;tait comment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas. Beaucoup de bruit pour rien, sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous voulez m'aider &#224; perdre ma virginit&#233; ? Il continuait de sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est une plaisanterie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pas du tout. Ou je ne vous semble pas attirant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas ce qu'est sexuellement attirant, avait-elle r&#233;pondu. Mais vous &#234;tes tr&#232;s beau. Et agr&#233;able.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait assis en face d'elle, lunettes &#224; fine monture, chemise blanche ample, un chignon permanent, semblable &#224; un employ&#233; de la Chancellerie C&#233;leste pr&#234;t &#224; r&#233;diger un rapport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors pourquoi pas ? J'avais l'impression que nous nous convenions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ce n'est pas autoris&#233;. Et je pourrais &#234;tre licenci&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nous ne le dirons &#224; personne. C'est dimanche, presque tout le monde se prom&#232;ne. &#8212; C'&#233;tait l&#224; l'origine de ces dimanches. &#8212; Si vous ne voulez vraiment pas, je m'en vais. D&#233;sol&#233;, Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle comprit qu'elle le voulait ; pas au niveau du d&#233;sir, elle &#233;tait assez peu excit&#233;e, mais parce qu'il &#233;tait tr&#232;s mignon, agr&#233;able, fragile et beau ; parce qu'elle aimait lui parler et regarder ses dessins, parce qu'il &#233;tait esth&#233;tiquement remarquable, comme une statuette, et qu'elle avait envie de sentir sa chaleur, sa pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'&#233;tait bien pour vous ? dit-il apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tout &#224; fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'assit en face et la regarda de nouveau, comme un ange concentr&#233; &#224; calculer le volume de l'&#226;me de quelque p&#233;cheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mais vous n'avez pas fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ce n'&#233;tait pas pour &#231;a que je voulais &#234;tre avec vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors pour quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pour toucher le beau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sourit de nouveau, diff&#233;remment cette fois, sans ruse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna, bien s&#251;r, voulait &#234;tre honn&#234;te. D'abord elle s'&#233;tait promis de lui parler s&#233;rieusement avant son d&#233;part, puis apr&#232;s, mais finalement elle d&#233;cida l&#226;chement que cette relation lui &#233;tait b&#233;n&#233;fique et qu'il ne fallait pas le quitter, il avait d&#233;j&#224; subi une perte terrible. Elle d&#233;missionna, changea d'activit&#233;, se mit &#224; la traduction, et un an et demi apr&#232;s son d&#233;part, ils se mari&#232;rent. Tous ceux qu'elle fr&#233;quentait trouv&#232;rent cela normal, seule sa s&#339;ur tourna un doigt &#224; sa tempe et dit : &#171; Tu t'es trouv&#233; un fiston bien f&#234;l&#233; &#187;, apr&#232;s quoi Anna ne lui parla pas pendant plusieurs ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu es perdue dans tes pens&#233;es ? &#201;ric piqua une cerise avec sa fourchette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Oui&#8230; Demain, c'est mon jour de cong&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et le mien, h&#233;las, non. Visite guid&#233;e comme pr&#233;vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors je viendrai &#224; ta visite, puis on mangera et on se prom&#232;nera, s'il ne fait pas si chaud. Ou tu avais autre chose de pr&#233;vu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Justement non, et je me tourmentais de ne rien pouvoir inventer&#8230; Tu veux encore de la tarte ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Chemins de fer</title>
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		<dc:creator>Jean-Michel Calvez</dc:creator>



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&lt;p&gt;[D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu] &lt;br class='autobr' /&gt;
Une foule empress&#233;e, surcharg&#233;e de sacs et de paquets, s'avance en colonne sage sur le b&#233;ton. Quelques murmures, des appels m&#233;lang&#233;s, et une voix, soudain, satur&#233;e, distante &#8211; ou serait-ce un haut-parleur ? &#171; Pour (pas compris le mot ou le nom) emprunter le passage sous tes reins ... &#187; De qui parle-t-on avec cette allusion ? Je ne connais personne ici. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis dans une sorte de train comme un long tunnel oscillant, presque (...)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=LbcXRiPoVKQ&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_613 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2026_jm_calvez_copie5.jpg?1770066956' width='500' height='501' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-613 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Une foule empress&#233;e, surcharg&#233;e de sacs et de paquets, s'avance en colonne sage sur le b&#233;ton. Quelques murmures, des appels m&#233;lang&#233;s, et une voix, soudain, satur&#233;e, distante &#8211; ou serait-ce un haut-parleur ? &#171; Pour (pas compris le mot ou le nom) emprunter le passage sous tes reins ... &#187; De qui parle-t-on avec cette allusion ? Je ne connais personne ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis dans une sorte de train comme un long tunnel oscillant, presque aussi lent, et les gens n'y bougent pas, assis, ils attendent, regardent, parfois, d&#233;filer sur les &#233;crans &#8211; les hublots, les fen&#234;tres, qui sait ? &#8211; des paysages qui s'en filent, se d&#233;filent, s'en vont. Que faire d'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait un long cheveu sur le rideau, blond et tr&#232;s fin. J'ai tir&#233; doucement, pour ne pas faire de mal, pour la rencontrer, peut-&#234;tre, mais il n'y a personne au bout du fil. Quel dommage, et quel drame, peut-&#234;tre, une rencontre inaboutie ? Peut-&#234;tre qu'en me rendant au bureau des objets perdus puis retrouv&#233;s (mais y en a-t-il un dans ce tunnel ?), elle m'y attendrait : &#171; Non, vraiment, vous savez, je n'attendais pas de r&#233;compense, juste quelqu'un au bout du fil. &#187; Je devrais, peut-&#234;tre, m'inscrire moi aussi au bureau des objets perdus et avant un an, avant que je ne sois plus &#224; personne, y aurait-il quelqu'un pour me retrouver, moi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelqu'un parle une langue &#233;trange, &#233;trang&#232;re, et je ne la vois m&#234;me pas, o&#249; est-elle, je ne reconnais pas les mots mais je les aime, j'aime leur substance, je bois leur musique car elle est tranquille, ce sont des mots calmes ou des soucis doux, s&#251;rement, elle me charme, elle m'endort, cette musique-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;filement s'attarda, se figea sur l'image &#8211; sur la tentation &#8211; d'une petite ville, inconnue. S&#251;rement, oui, c'est l&#224; qu'il faut aller, je vais descendre, c'est le bout du tunnel. Je sors de la station. Ou dit-on &#171; Gare ! &#187; dans ce pays aussi, tel un avertissement, une menace, un rappel terrible que rien n'est sauv&#233;, rien, les apparences, la s&#233;curit&#233;, la raison, &#224; peine serai-je sorti de la b&#226;tisse de briques rouge sang. Une poign&#233;e de voyageurs descendus devant moi se disperse, tr&#232;s vite absorb&#233;e, dig&#233;r&#233;e par quelque ruelle incertaine, entr'aper&#231;ue, quelque sentier sauvage et broussailleux s'&#233;garant hors de ma vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avan&#231;ai, bient&#244;t seul &#224; travers un d&#233;cor fig&#233;, tel l'acteur vivant son r&#244;le, son solo silencieux pour une salle d&#233;sert&#233;e et un peu fra&#238;che maintenant. C'est vrai qu'il fait froid, c'est la nuit, ici. Le voyage a-t-il, vraiment, &#233;t&#233; si long &#8211; ou si vite ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La valise est un diabolique instrument. Faute d'&#234;tre &#8211; par pur hasard &#8211; n&#233;cessaire au voyageur soucieux d'accessoires aussi futiles qu'indispensables, telle la coquille de l'escargot encombr&#233;, il e&#251;t fallu l'inventer, &#224; tout prix, afin de torturer l'imprudent, d'entraver ses d&#233;placements, d'&#233;tirer ses membres dans une direction totalement oppos&#233;e &#224; l'envol vagabond de ses pens&#233;es. Mais je voudrais d&#233;j&#224; &#234;tre &#224; destination, oui, maintenant. Oh, savoir o&#249; je vais et, tr&#232;s vite, y retrouver... Mais y trouver quoi ? Suis-je perdu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une sorte de lande, comme des mains de naufrag&#233;s qui voudraient griffer le ciel bas pour se venger de leur sort, juste avant de s'enfoncer, de dispara&#238;tre. &#199;a n'est plus une route, c'est un chemin, h&#233;sitant entre broussailles et poussi&#232;res. Mais je crois qu'il va l&#224; o&#249; je vais et avec lui, ensemble, la route sera moins dure. J'y ai rencontr&#233; une vieille femme un peu tapie, comme un poing, serr&#233;, tendu. Elle n'a rien dit, elle s'est juste &#233;cart&#233;e, surprise, pi&#233;tinant la lande pour m'&#233;viter, moi. Je crois &#8211; je sais &#8211; qu'elle n'aurait pas compris mes mots, ma langue, et qu'elle l'a senti. Ce pays m'est donc &#233;tranger, finalement. Je le pensais suffisamment lointain, pourtant, pour m'y sentir, un peu, chez moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en vendrais pas mon &#226;me, mais &#233;tait-ce une femme, vraiment ? Je n'ai pas pu voir son visage sous l'ombre du ch&#226;le enveloppant, mais en &#233;tait-il seulement un ? Et cette fa&#231;on de se d&#233;placer, craintive, &#233;trang&#232;re, f&#233;line tel un poing serr&#233;, tendu. La lande se ratatine, d&#233;sol&#233;e, poudreuse, grise, la terre l'a aval&#233;e. J'ai, presque, mis le pied dans un trou, un crat&#232;re, un pi&#232;ge, l'&#233;bullition fig&#233;e d'une flaque de boue ancienne, avec ma valise trop lourde et mes chaussures de villes, grises. J'ai mal aux pieds. Suis-je... perdu ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis, s&#251;rement, tr&#232;s loin. Fatigu&#233; aussi. J'ai un peu de mal &#224;... respirer...&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dr&#244;le d'atmosph&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dr&#244;le de plan&#232;te&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Immobile home</title>
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		<dc:date>2025-12-30T19:31:48Z</dc:date>
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		<dc:creator>&#201;tienne Maucourant</dc:creator>



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&lt;p&gt;C'est vrai que je me suis trouv&#233;e ici tous les jours de l'ann&#233;e qui vient de passer, c'est vrai, j'en reviens pas, ici sans bouger, tout en voyageant comme jamais, mais &#231;a va s'arr&#234;ter, ou alors je serai oblig&#233;e de faire autrement, la saison pleine va revenir, &#231;a sera blind&#233; ici, non je vais laisser faire les propri&#233;taires, et leurs enfants aussi qui donnent le coup de main, je les connais un peu les Draouis, m&#234;me si je me m&#233;fie des gens, des familles, j'en ai assez bav&#233;, ils cherchaient quelqu'un pour (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1469.jpg?1767123075' width='150' height='69' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_612 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2025-01-01-immobilehome_5269_copie.jpg?1767123082' width='500' height='230' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-612 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai que je me suis trouv&#233;e ici tous les jours de l'ann&#233;e qui vient de passer, c'est vrai, j'en reviens pas, ici sans bouger, tout en voyageant comme jamais, mais &#231;a va s'arr&#234;ter, ou alors je serai oblig&#233;e de faire autrement, la saison pleine va revenir, &#231;a sera blind&#233; ici, non je vais laisser faire les propri&#233;taires, et leurs enfants aussi qui donnent le coup de main, je les connais un peu les Draouis, m&#234;me si je me m&#233;fie des gens, des familles, j'en ai assez bav&#233;, ils cherchaient quelqu'un pour l'hiver &#231;a tombait bien et l'hiver ici c'est long, ce n'est pas un travail tr&#232;s compliqu&#233;, pas d'encaissement, tout se fait sur leurs machins, ils se d&#233;brouillent, moi je n'en ai pas de bidule portable, je n'en veux pas, je me contente de l'entretien et de la maintenance, m&#234;me si &#231;a peut para&#238;tre difficile pour une femme, mais c'est surtout de la surveillance, de la pr&#233;sence, un petit travail, comme on dit, c'est &#231;a, enfin faut pas juger, faut me laisser expliquer les choses, je me rends compte que je commence &#224; la conna&#238;tre la vie, je la connais la soci&#233;t&#233; d'aujourd'hui, bien mieux que personne, ces gens seuls ou en groupes, mais tellement fragment&#233;s, tellement atomis&#233;s par leur petit pognon, parce que toutes leurs babioles, c'est rien que du petit pognon, des quincailleries mont&#233;es en neige, je les vois tout le temps, je les observe, ils sont comme &#231;a avec en r&#233;alit&#233; pas grand-chose, du mat&#233;riel encombrant brinquebalant qui compte pas vraiment, vous pouvez me croire.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Tout est &#233;lectrique, &#231;a se d&#233;plie tout seul, le marche-pied, l'antenne, l'auvent, les hublots et autres vasistas de plexi. On entend des pompes et des bourdonnements, des &#233;coulements, sans arr&#234;t l&#224;-dedans. La bonne femme qui aspire dans sa carr&#233;e pendant que son mari range du mat&#233;riel dans les soutes. Il plie les chaises rapidement, geste s&#251;r, pas de nettoyage, rapide, la porte de la trappe qui claque, ses claquettes aussi qui claquent, &#224; son &#226;ge, la soixantaine raide et rapide. Doit faire tout autre chose dans les villes, se d&#233;placer sur des tapis roulants, des ascenseurs, dans le m&#233;tro ou mieux avec son gros S.U.V. &#224; cahoter entre les autres. L&#224;, il a mis la tenue de vacances, ses pieds sont &#224; l'air sur des petites plaques de mousse vinyle, c'est temporaire, la parenth&#232;se. Se d&#233;p&#234;che de rentrer avec m&#233;m&#232;re pour regarder la t&#233;l&#233;, regarder sa bo&#238;te dans une bo&#238;te.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si vous voulez savoir, j'ai pas demand&#233; &#231;a comme une faveur, mais comme une chose qui se fait, du gardiennage sans salaire en &#233;change du g&#238;te mais pas du couvert : habiter ce camping vide, ou presque, toute l'ann&#233;e, et de fait je vis ici, au fil des mois des saisons, c'est plein d'h&#233;bergements diff&#233;rents propos&#233;s &#224; la location, alors je passe de bungalow en caravane, de mobile-home en tente-chalet, je change tous les jours, une intimit&#233; itin&#233;rante, un bivouac quotidien sur un demi hectare de pin&#232;des, chaque jour un emplacement diff&#233;rent, une orientation changeante, h&#233; ! les structures sont l&#224; &#224; attendre, vides, inoccup&#233;es, sans personne, autant que j'en profite, de toutes, pendant tout ce temps, que j'y vive, un peu, cela n'use rien, au contraire &#231;a a&#232;re, j'ai mon petit paquetage, matelas roul&#233;, sac de couchage, carnet et lampe si besoin, et puis j'en profite pour passer un coup de balai, un coup de chiffon, pas longtemps quoi, cinq-dix minutes maxi, je ne salis pas, mais je ne couche jamais tous les soirs dans le m&#234;me lit, jamais la m&#234;me orientation, c'est mon petit luxe, mon petit privil&#232;ge, jamais la m&#234;me lumi&#232;re par le hublot, la fen&#234;tre, l'auvent, jamais la m&#234;me odeur parce que ces emplacements ont eu leur histoire, jamais la m&#234;me configuration parce que je change, j'ai le choix, c'est comme &#231;a, c'est ma libert&#233;, la mienne, une petite qui fait supporter le reste, et la v&#244;tre, c'est laquelle ?&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Couple de cinquantenaires &#224; v&#233;lo avec sacoches. Des campeurs, il y en a encore. J'ai crois&#233; la femme le matin un peu d&#233;braill&#233;e tenue l&#233;g&#232;re encore en sommeil pour aller au bloc. Les jambes nues des gros mollets, pas grande. Elle se d&#233;place assez lourdement, mais elle se d&#233;place, ses pas sont encore imprim&#233;s sur le sentier. Elle s'est tenue l&#224;, au petit tronc de l'arbuste pour pas glisser dans la petite pente finale, sa main a serr&#233; l&#224;, ici m&#234;me. Elle avait une petite trousse noire en ska&#239; (affaires de toilette, portable ?). Ils ont une toute petite tente avec des arceaux comme des aiguilles, le genre nature, simplicit&#233; mais plastifi&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis tranquille plus d'une bonne moiti&#233; de l'ann&#233;e, la saison touristique est assez courte dans l'arri&#232;re-pays, le froid, c'est le principal probl&#232;me, &#224; ce moment-l&#224;, je privil&#233;gie les constructions en dur, j'ai le petit soufflant quand vraiment &#231;a ne va pas, mais la plupart du temps bien couverte cela me va, je veille quand m&#234;me &#224; varier les zones, les types de constructions et je change de gamme sans &#233;tat d'&#226;me, sans d&#233;plaisir, le principal c'est que je voyage, car il y a des zones dans le campement, plus ou moins escarp&#233;es, au soleil, &#224; l'ombre, isol&#233;es ou dans une zone plus dense, plus ramass&#233;e comme celle des mobiles, je passe comme la gardienne, ils disent que je surveille et c'est vrai que je surveille, mais pas comme ils le croient, je suis surtout ici pour &#234;tre quelque part, habiter ce qui ressemble encore un peu &#224; de la nature, mais une nature contenue, bien sage, un peu comme un grand square en plus sauvage et ses b&#226;timents qui attendent, les blocs sanitaires calfeutr&#233;s, la piscine vid&#233;e avec sa b&#226;che tendue de feuilles et d'herbes s&#232;ches, le garde-fou m&#233;tallique qui la ceint, la cahute de la r&#233;ception, le snack-bar en b&#233;ton, les lampadaires toujours &#233;teints, l'eau des bornes coup&#233;e &#224; certains moments de l'ann&#233;e, &#224; la rigueur on aurait pu imaginer quelqu'un qui vive ici reclus dans un mobile-home, homme immobile, sans d&#233;ranger, en payant un petit loyer, mais c'est pas le genre des propri&#233;taires d'avoir des marginaux qui risqueraient de squatter, pas de &#231;a ici, d&#233;j&#224; que moi ils me tol&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Deux couples qui ont lou&#233; la saharienne du fond. Se d&#233;placent toujours &#224; quatre, sont sortis par l'entr&#233;e pour aller au village, ils n'ont m&#234;me pas demand&#233; si c'est loin, se rep&#232;rent avec leurs portables, toujours les portables, the new couteau suisse universel. Occupent les deux chambres de la m&#234;me grande tente costaude qu'on met &#224; leur dispo, tout un bordel de sacs au milieu, j'ai regard&#233; par le hublot pendant la journ&#233;e. Je me demande s'ils s'&#233;changeraient pas les partenaires un peu dans leur cambuse. Des vacances comme &#231;a d'exp&#233;riences, d'amiti&#233; et plus si affinit&#233;s, c'est bien le genre. On ne peut pas venir ici que pour le paysage, la tente, les sanitaires, sur une semaine, non y'a bien autre chose.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Camping des pin&#232;des&lt;/i&gt; que cela s'appelle, pas bien original comme nom, m&#234;me quand il n'y a pas de clients, ce n'est pas le calme absolu dans le sens o&#249; l'on entend toujours quelque chose et c'est pas des bruits naturels, par exemple au loin les chiens qui gueulent, parqu&#233;s dans les chenils de la propri&#233;t&#233; voisine, une soci&#233;t&#233; de chasse qu'on dit, ou bien encore et surtout le remugle continuel de la circulation de la traversante &#224; moins d'un kilom&#232;tre, un flot ininterrompu de v&#233;hicules qui traversent la r&#233;gion qu'on l'entend m&#234;me la nuit, son grondement doux et sourd avec des variations, tous ces moteurs, tous ces gens qui filent, parfois s'en d&#233;tache le rugissement agressif d'une moto, enfin bref, voil&#224; pour le bruit de fond, sinon le reste aussi qui fait que ce n'est jamais le silence ici, le bruit des grillons, les grenouilles &#224; certaines &#233;poques, le battement des ailes des pigeons qui se cherchent sur les hautes branches des Douglas, le vent aussi, tout &#231;a des changements, une vie qui se rappelle &#224; moi constamment, preuve que le temps passe, que je suis encore en vie, quand m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des fois, de plus en plus rarement, je fais semblant, je sors la grande brouette, mon r&#226;teau et je vais gratter les emplacements, toute une bourre d'herbes s&#232;ches de pommes de pins, de branches mortes, quand je dis que je fais semblant, non pas que je n'ai pas une incidence mat&#233;rielle, au contraire, je r&#226;telle fort, je fais de la poussi&#232;re, je d&#233;place de la mati&#232;re, je fais des allers-retours avec mon instrument, tant et si bien qu'&#224; la fin j'ai un grand tas de bourres et de branchettes stock&#233;es derri&#232;re la zone des containers, non quand je dis que je fais semblant, c'est que je fais cela parce qu'il faut le faire, machinalement, sans y penser, sans que cela soit vraiment moi et cela leur convient, et moi cela me fait croire que j'ai un r&#244;le, une fonction, une utilit&#233;, Patrick aussi, le gars du service municipal qui vient chercher les containers, il a l'air d'y croire, on en a parl&#233; l'autre fois, car &#231;a l'&#233;tonne une femme seule ici, l'hiver, &#231;a serait pour me faire du gringue que &#231;a m'&#233;tonnerait pas, le pauvre il peut toujours essayer, en tout cas il croit &#224; moi, &#224; ce que je fais ici, pourtant ce que je fais n'importe qui peut le faire, je ne le ferai pas ce ne serait pas bien grave, du jour au lendemain je peux partir, je partirai d'ailleurs c'est s&#251;r, un matin ou n'importe quand.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Les deux sauterelles ados qui vont et viennent &#224; la piscine : la rengaine us&#233;e - mais pas pour elles - des premiers &#233;mois au camping ? Seulement les gar&#231;ons, &#224; la Toussaint c'est macache. Vont surtout s'amuser dans la piscine quand il fait encore un peu chaud, toutes les deux selon un triste rituel de frites et de t&#234;tes dans l'eau. Et puis sur le chemin du retour, &#231;a ricane, &#231;a commente des vid&#233;os en marchant. Elles ont remis leurs baskets, frissonnent, elles ont des gouttelettes encore comme de petites perles sur leur chevilles, &#224; moins que ce ne soit la chair de poule. Les serviettes en pagne, les deux mains ramass&#233;es contre elles, jointes, qui tiennent f&#233;brilement leur portable. Elles s'arr&#234;tent, s'esclaffent, se poussent du coude, un jour elles aussi seront m&#232;res s&#251;rement, profitez-en va. C'est le genre qui s'amuse dans les blocs, qui fait des n&#233;gligences, des salet&#233;s. Heureusement que je ne m'en occupe pas des sanitaires, c'est pas mon affaire, sinon j'aurais pas pu faire. Les ext&#233;rieurs &#224; la limite, un peu, et encore...&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'importe c'est d'&#234;tre dans un endroit calme, o&#249; la plupart du temps je ne suis pas d&#233;rang&#233;e, mais parfois vient du monde, des camping-cars surtout, de rares tentes et bien s&#251;r que je peste, je suis oblig&#233;e de parler, d'exister pour eux, mais c'est un mal pour un bien car ils me font appr&#233;cier le vide, l'id&#233;e de leur arriv&#233;e potentielle, le souvenir de leur d&#233;part, de ce qu'ils &#233;taient avec leurs corps, leurs mouvements, leur incidence en devenir ou r&#233;volue, me donne mati&#232;re &#224; penser, me fait r&#233;fl&#233;chir au temps, &#224; ce que nous sommes, c'est cela que j'aime ici. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis quelques fois, de rares fois parmi tous ces gens assez semblables qui se tra&#238;nent dans leurs v&#233;hicules similaires, qui manipulent les m&#234;mes mat&#233;riels achet&#233;s et fabriqu&#233;s aux m&#234;mes endroits, des fois, se distingue une personne, homme ou femme, seule avec une fa&#231;on de faire diff&#233;rente, isol&#233;e, qui, comme moi, n'a pas vraiment de raison sociale, d'activit&#233;, un ou une qui fait semblant, qui occupe sa vie, qui ne sait pas trop o&#249; il va, qui &#224; force de vivre en bifurquant, en se heurtant aux bornes de l'organisation sociale, a oubli&#233; ce qu'il &#233;tait parti pour faire dans sa vie et se retrouve l&#224; parce qu'il n'a pas d'autre choix que de la vivre sa vie, &#233;tant donn&#233; que c'est la seule qu'il a, dans ce corps, avec ce temps-l&#224; qui lui reste.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Une heure et quart, j'ai regard&#233;, que la gosse elle a hurl&#233;, qu'elle a fait sa crise. Les vieux ils ont c&#233;d&#233;, d'apr&#232;s ce que je comprends, ils la connaissent pas assez bien. Pendant un temps ils ont bien essay&#233; de r&#233;sister, ils ont un contentieux manifestement : elle veut quelque chose ou bien a fait une connerie en trop, alors ils l'ont foutue dehors, la porte ferm&#233;e. En tout cas elle hurle, elle a l'habitude apparemment d'&#234;tre exauc&#233;e quand elle hurle. L&#224; &#231;a doit durer un peu plus mais elle a eu gain de cause &#224; la fin, la peur compr&#233;hensible de g&#234;ner le voisinage. Moi d&#232;s le d&#233;but j'ai &#233;t&#233; g&#234;n&#233;e. Ces cris-l&#224; qui viennent du fond des &#226;ges, des techniques instinctives de l'enfant pour faire pression sur l'entourage, c'est tr&#232;s efficace, &#231;a vous remplit tout l'espace, &#231;a vous repeint l'atmosph&#232;re en des couleurs toutes diff&#233;rentes, &#231;a vous r&#233;tr&#233;cit l'ambiance au point qu'il n'y a plus que &#231;a : les cris, leur intensit&#233;, leur rythme, la possibilit&#233; de leur fin, puis le fait qu'ils reprennent... parfois une voix autre qui intervient et puis &#224; nouveau les cris per&#231;ants, d'une fr&#233;quence calcul&#233;e si particuli&#232;re qu'ils remettent &#231;a. J'ai pas v&#233;cu pendant cette heure et quelque, l&#224;. Impossible d'&#233;crire, j'ai essay&#233;, j'ai pas pu. J'&#233;tais plus moi, y'avait cette gosse &#224; l'avant-sc&#232;ne. C'est tr&#232;s efficace, tr&#232;s malin ces cris, mais &#231;a ne marche que dans un contexte de famille, de connaissances bien gentilles, &#231;a ne r&#233;sisterait pas &#224; une bonne violence qui vous subsumerait tout &#231;a ...&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Des fois c'est quand m&#234;me des couples aussi, mais des couples de gens seuls, et puis des marginaux tr&#232;s jeunes qui sont dans leur d&#233;pendance, dans leur mis&#232;re avec ou sans leurs gros chiens, leurs sacs de couchage, leurs substances et leurs bi&#232;res ou bien les vieux couples, de ceux qui n'&#233;changent pas un mot, qui s'affairent comme des robots &#224; d&#233;plier, plier, ouvrir des boites, les fermer, racler une assiette, &#233;pousseter, ne parlant plus &#224; force de s'&#234;tre trop parl&#233;, lass&#233;s de l'autre ou au contraire fusionn&#233;s au point de se comprendre dans une sorte de transmission de pens&#233;e automatis&#233;e, on ne sait pas trop, ceux-l&#224; en tout cas m'int&#233;ressent tout autant, ils sont aussi seuls que les gens seuls, mais en duo quand m&#234;me, avec l'habitude d'un double, d'une extension d'eux-m&#234;mes et quand l'autre ne sera plus l&#224;, s&#233;paration, maladie ou mort, ils seront pr&#234;ts, ils ne seront pas si d&#233;rang&#233;s que cela, habitu&#233;s &#224; &#234;tre seuls depuis leur enfance, leur naissance, non, je n'oublie pas que ce sont des individus, non je n'oublie pas, mais ce n'est pas aussi simple que cela, les amis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ceux-l&#224; qui m'int&#233;ressent, c'est ces gens seuls comme moi qui m'intriguent que je guette de l'&#339;il, comme si de rien n'&#233;tait, comme si je faisais mon travail de surveillance, de nettoyage, je m'approche &#224; proximit&#233;, je vaque, je farfouille et eux croient &#224; ma fonction, &#224; ce que je suis, &#224; ma mise, &#224; ma tenue de travail, &#224; mes outils, &#224; mes gestes pr&#233;cis, machinaux, professionnels, ils y croient c'est le principal, car sans y penser, j'ai toutes les apparences de l'employ&#233;e consciencieuse qui sait ce qu'elle fait, qui conna&#238;t son boulot et pendant ce temps, sans qu'ils le sachent, sans qu'ils me voient, je regarde, je scrute, je guette, je n'en perds pas une miette, je me nourris de leurs postures, de leurs habitudes, de la forme de leur corps, de leur &#226;ge, de leurs v&#234;tements, de leurs accessoires pour manger, parfois on parle, on &#233;change quelques mots, parfois un simple bonjour ou parfois pas, cela n'a aucune importance, ce qui en a c'est ce que je retire de leur solitude, de leur errance &#224; eux, de leur v&#233;lo de randonn&#233;e, de leurs sacs, de leur fa&#231;on de s'asseoir, de manger, des choix diff&#233;rents qu'ils vont faire sur ce terrain que je connais si bien, la fa&#231;on dont ils vont investir les lieux, leur conditionnement d'anciens enfants, leur sensibilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Il y a pourtant les m&#234;mes tables, les m&#234;mes blocs sanitaires, les m&#234;mes robinets d'eau, les m&#234;mes bornes de recharge &#233;lectrique, et pourtant ces gens-l&#224;, ceux qui sont seuls, ceux qui errent, ils font toujours diff&#233;remment, ils explorent d'autres possibilit&#233;s et je m'en nourris car ils sont nourrissants, pas un ne fait pareil, alors qu'ils ont le m&#234;me d&#233;cor, les m&#234;mes oripeaux de plastique, les m&#234;mes v&#233;los, &#224; quelque chose pr&#232;s, la couleur, une variante d'accessoires, c'est les m&#234;mes et pourtant ils ne font pas pareil.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Ceux-l&#224; alors c'est le pompon, je veux bien qu'ils soient tous, le soir, sur leur transat, tous riv&#233;s sur leur portable ou sur une tablette. C'est s&#251;r c'est tout le monde maintenant : plus de lecture ou alors les tr&#232;s vieilles parce que les bonhommes &#231;a ne lit pas, c'est un fait, on le sait, et m&#234;me, les vieilles, elles veulent pas passer pour des ringardes, elles se sont mises &#224; la liseuse. Mais alors l&#224;, ceux-l&#224;, ils battent tous les records, m&#234;me le matin, m&#234;me en journ&#233;e, m&#234;me &#224; la sieste. Ils ne sortent pas ou tr&#232;s peu, ils sont l&#224; autour de leur auvent avachis, dans la m&#234;me position &#224; mater leur &#233;cran, je ne les ai pas vus manger, ah si ! ils ont tout en stock. On se demande pourquoi ils viennent ici. &#192; Garges-L&#232;s-Gonesse ou ailleurs ce serait pareil. Autant faire &#231;a chez eux dans leur jardin, &#224; moins qu'ils n'en aient pas. Ils doivent n'avoir plus rien &#224; se dire. Ils sont ailleurs, dans leur portable, sans frein, sans heures, c'est &#231;a leurs vacances.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s qu'ils soient partis, je repense encore &#224; ceux-l&#224; longtemps, &#224; leurs gestes insignifiants, et pourtant uniques dans le temps, je crois d'ailleurs que c'est l&#224; l'essence du temps, ce qu'il faudrait garder et que personne ne garde vraiment, car ce n'est pas possible, car c'est trop, c'est inutile, absurde, trop quotidien, inint&#233;ressant, oui je le sais vous tous, vous le dites assez, &#231;a ne sert &#224; rien, ce n'est pas bien, &#231;a n'est pas productif c'est m&#234;me pathologique de faire cela, d'&#233;crire les gestes, les habitudes, les astuces, les techniques, les travers, faut &#234;tre conne tiens, rien avoir &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Le gosse pas craquant, un peu bizarre, mais sympa, qui vient jouer &#224; proximit&#233; de ma brouette puis le lendemain qui vient me voir pendant que je fais semblant d'essuyer le banc. Il cause, il parle, me montre ses jouets, ses croyances : il a des personnages de films ou de dessins anim&#233;s que je ne connais m&#234;me pas, moi qui ai pass&#233; ma jeunesse devant ces merdes-l&#224;, bien plus que quiconque, le temps passe. En tout cas na&#239;f et gentil le gosse, il a suffi que je le complimente sur son bonhomme pour qu'il me suive, il me l&#226;cherait pas les basques. Que font ses parents dans la yourte pendant tout ce temps, il en a bien deux, un couple reconstitu&#233; ? C'est peu de dire qu'ils s'occupent pas beaucoup de lui. &#192; croire qu'ils ont confiance, ils sont dans un camping avec du personnel, une femme en plus ! Ils sont b&#234;tes, ils ont tort, &#231;a pourrait &#234;tre n'importe qui ce personnel &#8230; La preuve regarde, moi qui suis l&#224;, on ne sait pas trop pourquoi, et pis m&#234;me une femme elle peut faire du mal ... Ils ne sont pas plus en s&#233;curit&#233; ici qu'ailleurs, ils ne croient qu'aux bobards des marchands de biens et de services qui sont tout aussi tartes que n'importe qui, voire bien plus ! La preuve, ils m'ont bien engag&#233;e, moi.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#199;a a l'air de rien, &#231;a para&#238;t des conneries, des grimaces, des singeries, du cin&#233;ma, pour vous, mais quand je relirai tout &#231;a, je sais que je n'aurai pas compl&#232;tement perdu ma vie, que j'aurai vu autre chose qui aura compt&#233; sur terre, m&#234;me si c'est d&#233;risoire, autre chose que mes mis&#232;res d'avant, que tout ce que j'ai subi, que le temps aura pass&#233; et encore pass&#233;, &#233;loignant tout cela et il y aura une preuve que j'ai eu une vie depuis, que j'ai vu, que j'ai pens&#233;, exist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que je suis b&#234;te, peut-&#234;tre que je suis malade, s&#251;rement, mais je sais que cela ne va pas mieux dans votre soci&#233;t&#233;, hein ? Est-ce qu'elle va bien votre soci&#233;t&#233;, avec tous ces gens seuls qui errent, qui n'ont pas de but r&#233;el, m&#234;me plus celui de survivre ? Je suis s&#251;rement inadapt&#233;e, pas normale, trop sensible, d&#233;cal&#233;e, excentr&#233;e, excentrique, mais je ne fais de mal &#224; personne, je note les gestes, le banal, l'insignifiant ce qui ne fait pas sens, c'est pour moi, c'est la seule trace v&#233;ritable du temps, pas celui des grands &#233;v&#232;nements, mais les toutes petites preuves de la r&#233;alit&#233;, du vrai changement, de quelque chose de tr&#232;s pr&#233;cis qui a eu lieu ici et qui n'aura plus jamais lieu de cette fa&#231;on l&#224;, une exception parmi d'autres dans l'infini des &#233;poques successives, la force effective d'autres volont&#233;s, sans pourtant grande conscience, comme la mienne, qui d&#233;pensent sans compter les gouttes de leur toute petite vie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Gregor</title>
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		<dc:date>2025-12-01T10:46:36Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



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&lt;p&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu &lt;br class='autobr' /&gt;
Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1465.jpg?1764586003' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=uQER_obdeNE&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_611 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/gregor1.jpg?1764585952' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-611 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une barri&#232;re couch&#233;e sur son berceau de fer, un simple tube peint de rouge et de blanc, comme un jouet d'enfant, une aire de stationnement, une tour de guet, &#233;chafaudage de troncs et de planches coiff&#233; d'une batterie de projecteurs qui fouillent les &#233;boulis et le ciel. Plus loin, des baraquements sans &#233;tage aux toits de t&#244;les ondul&#233;es entourent une placette o&#249; se dresse un m&#226;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des bouff&#233;es de musique syncop&#233;e s'&#233;chappent par une porte qui bat en faisant tanguer un petit pannonceau accroch&#233; dessus &#034; Chef de camp. Frapper avant d'entrer&#034;. Le chef du camp, c'est Gr&#233;gor. Frapper avant d'entrer, c'est lui qui l'a fait ajouter. &#199;a lui laisse le temps de d&#233;crocher son k&#233;pi, d'enfiler sa vareuse, de se donner l'aspect qu'il faut, de l'autorit&#233; qu'il repr&#233;sente dans ce coin perdu de roches &#233;boul&#233;es et de flancs de montagnes tourment&#233;s qui le prot&#232;gent des ennemis. Un jour, il le sait, ils viendront. Il apercevra au bout de la route la poussi&#232;re soulev&#233;e par les chenilles des tanks et puis la longue file de monstres d'acier indiff&#233;rents s'avancera vers lui, le char de t&#234;te s'arr&#234;tera, la gueule du canon cherchera son regard et il sera mort, pulv&#233;ris&#233;. S'il a le temps, il donnera l'alerte &#224; ceux de la caserne en bas, dans la plaine&#8230; S'il a le temps, avant d'&#234;tre &#233;cras&#233; par les bombes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#233;gor se chauffe les mains sur le petit po&#234;le qui ronfle pendant que la musique d'Am&#233;rique, les chants rauques des noirs des plantations de coton, des esclaves comme lui, s'envolent du vieux tourne-disque. Il passe des heures dans son bureau, devant le registre. Sa mission, c'est de faire le tri parmi tous ceux qui se pr&#233;sentent au poste fronti&#232;re. Ils ont l'aspect rassurant de voyageurs, de repr&#233;sentants de commerce, d'immigrants sans probl&#232;me, mais des espions se cachent parmi eux. Il doit tout noter, nationalit&#233;, provenance, destination, copie des pi&#232;ces d'identit&#233;, date d'arriv&#233;e. Un travail m&#233;ticuleux, fastidieux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dieu merci, il y a Anna. Le lundi, Anton monte de la caserne pour le controle et les transmissions. Et dans sa voiture, il y a Anna. Une prostitu&#233;e. Anna sent la marjolaine, les fleurs s&#233;ch&#233;es, le tilleul, &#231;a d&#233;pend. Au milieu des airs d'Am&#233;rique, Gregor oublie tout, c'est comme s'il l'aimait ; elle, elle s'en fout, il lui parle, elle un peu. Il essuie d'un revers de main la bu&#233;e des vitres, les cr&#234;tes des montagnes flottent dans le ciel bleu, les merles picorent les miettes de pain qu'il jette le matin devant sa porte. Il se dit que le printemps arrive, des petites fleurs vont bient&#244;t &#233;clore, tous les ans c'est pareil, des p&#226;querettes, presque aussit&#244;t dess&#233;ch&#233;es, arrach&#233;es par le vent&#8230; Anna, je t'en supplie, parle-moi. Ce salaud d'Anton a gar&#233; son auto devant la porte, il laisse tourner le moteur, il le fait expr&#232;s et quand il klaxonne, elle prend son petit sac et se sauve. Alors, Gegor relit une fois encore la liste des voyageurs qui attendent, l&#224; bas, dans le baraquement de transit et qui veulent partir loin du col, loin de lui, vers la vie, vers toutes les Anna du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jours que je suis l&#224;, arr&#234;t&#233;, comme paralys&#233; sur cette limite, cette bande d'espace bleu et froid que le soleil du matin fait vibrer, qui s&#233;pare les rochers ins&#233;parables, les hommes identiques, qui change le nom de la m&#234;me rivi&#232;re. Je partage un baraquement avec d'autres voyageurs, des gens r&#233;sign&#233;s, silencieux, je ne sais ni d'o&#249; ils viennent ni o&#249; ils vont, pourquoi ils sont l&#224;. Ils attendent, comme moi, l'autorisation de poursuivre leur route sur la terre du pays de Gregor. Assis sur des bancs contre la paroi de bois, nous &#233;coutons le vent. Parfois, quelque part tinte une clochette, parfois une d&#233;flagration claque dans la montagne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas de bagages et mon d&#233;nuement a &#233;veill&#233; les soup&#231;ons de Gregor. Il a confisqu&#233; mes papiers, mon passeport et les quelques dollars qui me restent. Quand je marche dans la cour, il observe mes gestes, grogne quand je m'&#233;loigne, et quand je reviens vers lui, il hausse les &#233;paules et se tourne vers le sommet des montagnes. Demain, j'essaierai de franchir la fronti&#232;re. J'attends.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui aussi, il attend. Tous les matins, il sort en tra&#238;nant les pieds au son de l'hymne national que crachote le vieux tourne-disque. Il d&#233;plie lentement le drapeau, le hisse en silence jusqu'en haut du m&#226;t et moi je lance de loin un grand bonjour et je lui demande comment va le ciel, pour plaisanter. Il attache lentement la corde du drapeau, il ne r&#233;pond pas. Le ciel lui fait peur. Hier, il m'a dit que l&#224;-haut un satellite filme en permanence le mouvement des visages, des yeux, des l&#232;vres, que la moindre expression est mise en archive, &#233;tiquet&#233;e et ajout&#233;e au dossier de chacun. Je me demande s'il se fout de moi. Non, il y croit vraiment &#224; cette histoire. D'apr&#232;s lui, la fronti&#232;re monte tout droit dans le ciel, une muraille de verre infranchissable o&#249; s'&#233;crasent les oiseaux de passage, une barri&#232;re invisible plus haute que les sommets des monts Drietz. Le matin, il cherche avec ses jumelles les &#233;claboussures de sang sur le miroir. Ce sont les &#233;boulis de roches rouges sur les pentes glac&#233;es de la montagne, mais il a perdu la raison. Quelles taches de sang cherche-t-il ? De son &#233;criture fine aux hampes arrondies, il note sur les pages du registre tout ce qu'il a vu. Un coup de tampon, il pose son stylo, un soupir, il ferme le registre, il regarde par la fen&#234;tre... Un jour, peut-&#234;tre, si ses rapports donnent satisfaction &#224; la hi&#233;rarchie, il sera mut&#233; dans une garnison des plaines, loin des fronti&#232;res et le grand miroir ne se dressera plus dans son ciel. Gregor attend depuis si longtemps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne doit pas savoir ce qui est arriv&#233; hier. J'ai trouv&#233; un passeport, dans la cour, sur la terre battue. Au nom de Antoine Giltras. C'est le mien, avec le cachet du poste fronti&#232;re. Que fait-il l&#224; ? Qui l'a d&#233;pos&#233; au milieu de la cour, au pied du mat ? Pourquoi ? Gregor s'approche de moi. M'a-t-il vu ramasser le passeport ? Dans ses yeux je vois passer comme une supplique, une incompr&#233;hension, un regret. Quelle d&#233;gaine il a, ce pauvre Gr&#233;gor, les bottes mal lac&#233;es, la vareuse froiss&#233;e, le k&#233;pi pos&#233; en haut de la t&#234;te comme une couronne. Son regard me dit ne t'en vas pas, reste un peu... Ailleurs, dans un autre temps, nous aurions pu &#234;tre amis. Quelque chose nous rapproche, mais je ne sais quoi. Il vit dans ce hameau de t&#244;les et de vent depuis si longtemps&#8230; Bient&#244;t je franchirai la fronti&#232;re, je m'en irai, loin de ces baraquements, de Gregor, de sa folie et du vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il dort, c'est le moment. J'ai franchi la barri&#232;re, simplement. Pas question de m'attarder. Le vent de la montagne me pousse. Je marche le long des pentes bleues des monts Drietz, je grimpe le sentier &#224; l'odeur de menthe et de crottin. Maintenant, le soleil s'est lev&#233;, j'atteins la premi&#232;re cr&#234;te. Je pense &#224; Gregor, tout seul au poste fronti&#232;re. Peut-&#234;tre a-t-il pos&#233; mon passeport sur le sol de la cour pour que je puisse m'enfuir, passer la fronti&#232;re. Des tranch&#233;es profondes remplies de neige g&#234;nent ma marche. Le soleil br&#251;le mon dos, une douleur me transperce, je vacille, je tombe. Mon sang coule sur les mottes de terre, sur la neige. Pourquoi ? J'ai chaud, le froid qui vient me para&#238;t d&#233;livrance...&lt;br class='autobr' /&gt;
En bas, au pied de la montagne, Gregor, songeur, abaisse son fusil &#224; lunette qui fume dans l'air frais du matin. Antoine Giltras dort dans un sillon de neige et les taches de son sang &#233;claboussent les pentes glac&#233;es des monts Drietz.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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