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	<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Nouvelle Donne</title>
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		<title>Destination mardi matin </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Boucher</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;[D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu] &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle est &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Son dos effleure &#224; peine la forme du dossier. La pointe de ses pieds repose sur le tapis de sol, l&#224;, juste en-dessous de la boite &#224; gants. Ses cheveux blancs, mont&#233;s en chignon, chatouillent le toit de l'habitacle. Ses mains sont pos&#233;es sur ses genoux. Elle a de jolies mains, des doigts effil&#233;s et d&#233;licats, orn&#233;s de bijoux qui transcendent son grain de peau parsem&#233; de (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1485.jpg?1774979346' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href=&#034;https://youtube.com/shorts/SqnVdAOwiAY?si=UAYFkp9fDpfpNHNO&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_615 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/20-2.jpg?1774979231' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-615 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Destination mardi matin&lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-615 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Elle est &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Son dos effleure &#224; peine la forme du dossier. La pointe de ses pieds repose sur le tapis de sol, l&#224;, juste en-dessous de la boite &#224; gants. Ses cheveux blancs, mont&#233;s en chignon, chatouillent le toit de l'habitacle. Ses mains sont pos&#233;es sur ses genoux. Elle a de jolies mains, des doigts effil&#233;s et d&#233;licats, orn&#233;s de bijoux qui transcendent son grain de peau parsem&#233; de taches de vieillesse. Le rayonnement de ses bagues agit tel un sourire malicieux, faisant la nique au temps qui passe. Sa robe est &#224; l'image de sa f&#233;minit&#233;, des couleurs chatoyantes mettent en valeur sa taille et la rondeur de ses hanches. Sa pr&#233;sence physique ne laisse pas indiff&#233;rent, elle s'imprime tout naturellement dans l'espace, pendant que les effluves voluptueux de son parfum se diffusent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le regard droit devant, ses oreilles ont d&#233;j&#224; satellis&#233; le moindre indice sonore. Tous ses sens sont aux aguets. Une premi&#232;re lance verbale ne saurait tarder, je la ressens, je l'entends se pr&#233;parer, l&#224;, &#224; l'int&#233;rieur de son cerveau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa, c'est mon trajet du mardi matin, de son domicile &#224; l'h&#244;pital, pour sa s&#233;ance de &#171; chimiolavie &#187; comme elle dit. Depuis bient&#244;t deux mois, je suis son chauffeur hebdomadaire sur le planning de l'association &#171; Les transports en partage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa fait partie de ces personnes pour qui le silence a une r&#233;sonance d&#233;rangeante. On ne doit pas rester sans rien dire, &#231;a ne se fait pas. C'est laisser libre cours &#224; toute mauvaise interpr&#233;tation : d'un manque de conversation, &#224; un moral en berne, &#224; des soucis personnels, ou alors &#224; un jugement arbitraire de mauvaise compagnie. Quand le silence devient source de d&#233;sagr&#233;ments, quand il s'acoquine avec des pens&#233;es angoissantes, faut pas laisser la machine convoquer tout un r&#233;giment, faut agir, de la m&#233;t&#233;o aux infos y a de quoi dire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque mardi matin, c'est parti pour un festival de phrases, sorties toutes fra&#238;ches du frigo des infos. Mais attention, r&#233;appropri&#233;es comme des v&#233;rit&#233;s, ah ben oui quand m&#234;me, quand Philippa parle, c'est pas pour rien dire. Un sujet en am&#232;ne un autre, toujours ext&#233;rieur &#224; elle, Philippa ne parle jamais d'elle-m&#234;me. S'il s'agit du &lt;i&gt;20 heures&lt;/i&gt;, elle s'exprime avec les m&#234;mes intonations que le pr&#233;sentateur t&#233;l&#233;. Le rythme de son d&#233;bit de mots &#224; la minute est si rapide qu'il g&#232;le instantan&#233;ment mes neurones. Parfois, si &#231;a s'&#233;ternise, je m'envole, tels les ak&#232;nes &#224; aigrettes des pissenlits blancs. J'entends sa voix, mais je ne suis plus l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a pourtant une si belle voix Philippa, douce et chaleureuse, avec des variations d'intonation qui chantent &#224; mes oreilles. Comme j'aimerais la d&#233;couvrir dans un autre contexte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour moi, Philippa c'est le contraste &#224; l'&#233;tat pur. Une pr&#233;sence distingu&#233;e qui inspire l'envie de la d&#233;couverte et une pr&#233;sence fatigante qui suscite la fermeture.&lt;br class='autobr' /&gt;
Feu rouge. Cette couleur a le don magique de stopper, d'un coup, le d&#233;bit de paroles, m&#234;me en milieu de phrases. C'est tr&#232;s troublant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ces petits r&#233;pits, j'invente des strat&#233;gies pour aborder avec Philippa ma croyance sur les vertus du silence. Cet espace qui remplit le vide. Cette magie qui cr&#233;e du lien au-del&#224; du verbe. Amplificateur naturel du sens des mots, de la m&#233;lodie de la musique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le silence est inoffensif Philippa, ne le craignez pas, c'est un ami, il a des vertus salvatrices. Et peut-&#234;tre pourrons nous, ensemble, d&#233;couvrir et &#233;couter le timbre de votre voix, celui qui attend patiemment d'&#234;tre &#224; votre service.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils s'enlacent tendrement, sans se regarder, chacune des parties de leurs corps se positionne pour un rapprochement naturel. Mon regard ne parvient pas &#224; se concentrer sur autre chose. Il se d&#233;gage de leur pr&#233;sence une telle douceur, une telle tranquillit&#233;, que la plus petite notion de sensibilit&#233; est &#233;veill&#233;e. Pourtant, &#224; mon arriv&#233;e dans le parc, leur intrusion m'a d&#233;rang&#233;e. Ils occupaient mon banc habituel, celui que j'utilise r&#233;guli&#232;rement lorsque j'ai de l'attente entre deux transports. D'o&#249; je suis, je peux observer mon banc. Il a &#233;t&#233; repeint, une jolie couleur verte l'habille d&#233;sormais. Je n'avais pas remarqu&#233; combien il &#233;tait gracieux et bien plac&#233; sous ce saule qui lui donne une allure de banc des amoureux. Ce changement de place et de perspective me trouble, mes yeux ne peuvent plus s'accrocher aux d&#233;tails immuables qui d&#233;clenchent ma d&#233;tente. Mon regard papillonne, pour revenir immanquablement sur le banc des amoureux. Ce couple d&#233;gage un quelque chose d'hypnotique, tel un tableau dans une galerie d'art.&lt;br class='autobr' /&gt; Ma pause est d&#233;cid&#233;ment bien diff&#233;rente aujourd'hui. Elle ne m'apporte pas le repos instinctif procur&#233; par mes rituels. Elle impose un nouveau d&#233;cor &#224; mon champ de vision, une nouvelle ambiance sonore avec la proximit&#233; de la mare aux canards, une nouvelle posture pour m'adapter &#224; la forme contemporaine du banc. Cependant, petit &#224; petit, l'inconfort s'estompe, un effet lib&#233;rateur s'&#233;veille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je vais chercher ma voiture, l'heure du rendez-vous de ma passag&#232;re arrive &#224; son terme. Depuis peu, le retour est en totale opposition avec l'ambiance du trajet aller. Une partie de Philippa semble &#234;tre rest&#233;e &#224; l'h&#244;pital, pendant que l'autre partie est assise, l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; de moi, &#224; la place du mort comme on dit. Aujourd'hui, son dos s'est arrondi le long du dossier, ses m&#232;ches de cheveux n'ont plus la force de chatouiller le toit du v&#233;hicule, le chignon a perdu de sa superbe, ses poings ferm&#233;s emprisonnent ses doigts de f&#233;e, la lumi&#232;re des bijoux est en berne. Le feu rouge est inutile, il n'y a rien &#224; stopper. M&#234;me l'effluve du parfum a disparu. Le corps altier se ratatine. Seule la voix de Philippa parvient &#224; exorciser ce retournement. Elle est douce, feutr&#233;e, elle vient de l'int&#233;rieur, elle ressent et traduit ce qui se passe, l&#224;, maintenant, par petites phrases. Il y est question de la vie, du temps qui passe, des souvenirs, de la fatigue qui embrume les projets d'avenir, et de toute fa&#231;on, de quels projets parle-t-on lorsqu'on se fait vieille et malade.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au moment o&#249; nous passons &#224; proximit&#233; du parc, j'aper&#231;ois le couple, enlac&#233; sur le banc des amoureux. Je me penche, avec l'espoir que mon mouvement attire le regard de Philippa. Elle suit des yeux la direction propos&#233;e et aper&#231;oit, elle aussi, les deux amants.&lt;br class='autobr' /&gt;
La femme, une personne &#226;g&#233;e, des cheveux blancs coup&#233;s court, un foulard color&#233; autour du cou, la t&#234;te pos&#233;e d&#233;licatement sur l'&#233;paule d'un homme. L'homme, un vieux lui aussi, le visage prot&#233;g&#233; par un chapeau qui lui donne une allure d'acteur de cin&#233;ma des ann&#233;es cinquante. Il a les jambes crois&#233;es, sa posture laisse deviner ses chaussures de ville surmont&#233;es de socquettes bleu marine. Son costume, bien taill&#233;, &#233;pouse adroitement le style de la robe estivale de la femme. Leurs deux corps sont d&#233;pos&#233;s sur le dossier du banc, dans un d&#233;licat laisser-aller, on a l'impression qu'ils pourraient rester l&#224; une &#233;ternit&#233;. La sensualit&#233; de leur pr&#233;sence sublime la beaut&#233; naturelle de ce parc urbain. Ils sont vieux, rid&#233;s, ils sont beaux, bien d&#233;cid&#233;s. On a l'impression que tout est &#224; sa place. Il suffit parfois d'un &#233;l&#233;ment pour que tout &#224; coup, tout soit &#224; sa place.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon regard croise celui de Philippa. Ses yeux s'illuminent. En une fraction de seconde, une lueur complice nous relie au c&#339;ur de ce temps suspendu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le corps de Philippa se redresse, sa respiration anime en souplesse le mouvement naturel de sa cage thoracique, son dos s'&#233;tire sur le dossier du v&#233;hicule, ses mains lissent d&#233;licatement les plis de sa robe froiss&#233;e. Elle se tourne &#224; nouveau vers le parc et plus particuli&#232;rement vers le banc des amoureux, qui s'&#233;loigne tout doucement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle observe le d&#233;filement du paysage. Ses yeux d&#233;couvrent ce nouveau champ de vision, que nous traversons pourtant depuis plus de deux mois. &#192; cet instant, inexorablement, Philippa s'offre &#224; la po&#233;sie du regard.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce trajet du retour n'a pas de mots, il s'exprime de lui-m&#234;me, avec toutes les sonorit&#233;s color&#233;es d'un corps qui rena&#238;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai plus eu de trajets du mardi matin. Tout s'est arr&#234;t&#233; d'un seul coup. Feu rouge. Plus rien &#224; dire, plus rien &#224; voir... circulez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippa a d&#233;m&#233;nag&#233; chez sa fille, dans la r&#233;gion parisienne. Apr&#232;s de multiples tentatives de persuasion de la part de ses enfants, elle s'est d&#233;cid&#233;e du jour au lendemain, elle les a appel&#233;s pour leur dire qu'elle &#233;tait pr&#234;te, maintenant. Pour une meilleure clinique dit-elle, de meilleurs soins esp&#232;re-t-elle. Mais surtout, ne plus &#234;tre seule dans son petit appartement au quatri&#232;me &#233;tage sans ascenseur, &#171; C'est pas &#231;a la vie ! &#187; Ce sont ses premiers mots, &#233;crits sur la carte postale envoy&#233;e &#224; l'adresse de l'association quelques semaines apr&#232;s son d&#233;part. La &#171; chimiolavie &#187; s'est arr&#234;t&#233;e. La boule a diminu&#233; de la taille d'une cerise, il a &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; de la laisser l&#224; o&#249; elle s'est nich&#233;e. Un r&#233;pit &#224; prendre dans ce nouvel espace-temps. Agr&#233;ablement illustr&#233;s de sa fine &#233;criture aux lettres d&#233;li&#233;es, une douce l&#233;g&#232;ret&#233; &#233;mane des mots de Philippa.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, le facteur a d&#233;pos&#233; une nouvelle carte. Un jardin public, arbor&#233;, lumineux o&#249; mon regard se perd dans la profondeur de la photographie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je passe r&#233;guli&#232;rement pr&#232;s du parc. Parfois, je m'assois sur le banc des amoureux, &#224; la recherche d'un souvenir. Puis, j'alterne avec le banc d'en face, le contemporain si inconfortable. Changement d'horizon, pour m'ouvrir &#224; d'autres perspectives.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Les ailes de papillon</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/les-ailes-de-papillon</link>
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		<dc:date>2026-02-28T16:24:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sofia Rybkina</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Il fallait acheter du pain, du fromage et des cerises surgel&#233;es pour la tarte. Surtout les cerises surgel&#233;es. C'&#233;tait le deuxi&#232;me dimanche du mois, ce qui signifiait qu'&#201;ric pr&#233;parerait sa tarte brioch&#233;e signature dans la soir&#233;e. Tout devait suivre l'horaire. Si quelque chose en d&#233;viait, &#201;ric redeviendrait nerveux et ressemblerait pour un temps &#224; un m&#233;canisme d&#233;traqu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle malchance qu'on l'ait appel&#233;e au travail ce matin pour des paperasses, un dimanche, il fallait y penser ! Tant pis, elle allait passer (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1481.jpg?1772310406' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_614 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/papillon.jpg?1772310428' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-614 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Il fallait acheter du pain, du fromage et des cerises surgel&#233;es pour la tarte. Surtout les cerises surgel&#233;es. C'&#233;tait le deuxi&#232;me dimanche du mois, ce qui signifiait qu'&#201;ric pr&#233;parerait sa tarte brioch&#233;e signature dans la soir&#233;e. Tout devait suivre l'horaire. Si quelque chose en d&#233;viait, &#201;ric redeviendrait nerveux et ressemblerait pour un temps &#224; un m&#233;canisme d&#233;traqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle malchance qu'on l'ait appel&#233;e au travail ce matin pour des paperasses, un dimanche, il fallait y penser ! Tant pis, elle allait passer au magasin, prendre en plus quelques portions de son fromage blanc favori, puis rentrer, se rafra&#238;chir (il faisait une chaleur &#233;touffante dehors !), se changer, &#201;ric commencerait &#224; p&#233;trir la p&#226;te ; ensuite elle viendrait dans la cuisine et mettrait un film, et il regarderait par-dessus son &#233;paule, puis ils iraient dans le salon pour finir de le regarder, et apr&#232;s ils monteraient faire l'amour &#8212; dix minutes, douze, quinze maximum s'il y avait de l'humeur &#224; s'attarder un peu dans les bras l'un de l'autre ; ils l'avaient toujours fait deux fois par mois, le deuxi&#232;me et quatri&#232;me dimanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ric avait dit un jour &#224; Anna : &#171; Si tu veux plus souvent, moins souvent, ou pas du tout, dis-le-moi s'il te pla&#238;t &#224; l'avance, dix jours &#224; l'avance c'est mieux, pour que je puisse modifier l'horaire et m'y faire, sinon je serai longtemps mal &#224; l'aise, enfin, tu sais&#8230; &#187; Elle savait. Il d&#233;testait par-dessus tout que les choses ne se d&#233;roulent pas comme pr&#233;vu ; si une visite guid&#233;e qu'il menait &#233;tait d&#233;cal&#233;e d'une heure, il avait la gorge serr&#233;e et une chute de tension, et si on exigeait de lui une illustration pour un livre plus t&#244;t que pr&#233;vu (il cumulait deux activit&#233;s), il tombait dans une stupeur prolong&#233;e, m&#234;me si l'illustration &#233;tait pr&#234;te. Mais Anna ne songeait pas &#224; changer quoi que ce soit, elle se satisfaisait de cette illusion d'immuabilit&#233;, dont l'acte monotone et son remuement comique faisaient partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle aimait &#224; penser que dans vingt ans, quand elle serait presque vieille (elle venait d'avoir quarante et un ans), et qu'&#201;ric ne serait plus jeune (&#224; vrai dire, le voir vieillir l'attristait infiniment plus), ses paupi&#232;res fr&#233;miraient toujours aussi vite-vite, telles des ailes de papillon, &#224; l'approche de l'instant final, et qu'elle &#233;prouverait une &#233;trange tendresse (rien de plus) &#224; observer ce d&#233;tail&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient redescendus, en slip et t-shirt, pour manger la tarte, comme toujours apr&#232;s &#171; l'acte d'amour &#187; ; &#201;ric avait grimac&#233; quand Anna l'avait dit &#224; voix haute, pour l'agacer un peu ; il n'avait jamais consid&#233;r&#233; cela comme de l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s t&#244;t, &#201;ric lui avait dit que les gens confondaient le sexe avec l'amour, avec le coup de foudre, avec n'importe quoi d'autre, le sacralisaient, le chantaient, et c'&#233;tait &#233;videmment leur affaire, pourvu qu'on ne l'impose pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je peux satisfaire ce besoin physiologique, avait-il dit exactement ainsi, avec toi, parce que tu m'es tactilement agr&#233;able. Je n'aime pas serrer les mains, c'est &#233;trange, ni faire des c&#226;lins. Enfin, si, avec toi, j'aime. Je ne veux pas que tu te fasses une fausse id&#233;e de mes sentiments, Anna. Je ne suis pas amoureux de toi et je n'&#233;prouve pas d'attirance forte pour toi. Je t'aime parce que tu co&#239;ncides esth&#233;tiquement avec mes repr&#233;sentations d'une apparence agr&#233;able et m&#234;me belle. Je t'aime parce que tu me comprends. Enfin, je t'aime parce que nous nous convenons, parce qu'avec toi je me sens comme seul avec moi-m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna se souvint de ses mots en le regardant d&#233;couper la tarte encore fumante et tr&#232;s app&#233;tissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu en veux une part comme &#231;a ou plus grosse ? demanda &#201;ric.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Comme la tienne, sinon tu t'inqui&#233;teras de m'en avoir donn&#233; moins, et qu'elles ne sont pas &#233;gales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je vais chercher la r&#232;gle, gloussa &#201;ric. Tiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils s'assirent &#224; table, elle go&#251;ta un peu et se pencha pour l'embrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il me semble qu'un deuxi&#232;me round n'&#233;tait pas pr&#233;vu &#224; l'horaire, murmura-t-il avec l'air de quelqu'un confront&#233; &#224; des circonstances impr&#233;vues, mais il gloussa de nouveau et lui rendit son baiser. &#8212; C'est bon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tr&#232;s bon. Comme d'habitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait treize ans quand ils s'&#233;taient rencontr&#233;s, elle vingt-six. C'&#233;tait un enfant tr&#232;s beau et tr&#232;s sombre, comme sorti d'un conte gothique. Elle s'&#233;tait m&#234;me imagin&#233; qu'il vivait dans un immense manoir aux tourelles pointues, et que la nuit il avait peur de sortir de sa chambre parce que dans les couloirs quelqu'un faisait claquer des souliers et g&#233;missait tout bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas quoi faire de lui, avait dit son p&#232;re. Vous voyez, ma premi&#232;re femme, sa m&#232;re, est morte il y a deux ans. Elle &#233;tait&#8230; &#8212; il h&#233;sita &#8212; un peu &#233;trange. Lui et elles s'entendaient &#224; merveille, et moi, il m'a toujours &#233;vit&#233;. Quand elle n'a plus &#233;t&#233; l&#224;, j'ai r&#233;alis&#233; que je ne le comprenais pas du tout. Il faisait l'&#233;cole &#224; la maison, ma femme y tenait, donc il n'a pas d'amis. Il n'aime pas du tout parler aux gens, seulement &#224; ses figurines de porcelaine, ils les collectionnaient ensemble. Chaque matin il les aligne sur sa table et ne permet &#224; personne d'y toucher. Une fois, il m'a regard&#233; quand j'en ai effleur&#233; une, j'ai cru qu'il allait se jeter sur moi. Et sa belle-m&#232;re, je crois qu'il la d&#233;teste&#8230; Oui, je me suis remari&#233;, vous comprenez, je suis un homme, &#8212; il semblait s'excuser. &#8212; Et maintenant, &#201;ric fait peur au petit. Il s'approche du berceau et le fixe de son regard noir, jusqu'&#224; ce que l'autre se mette &#224; hurler de terreur. Alors &#201;ric sourit, lui pince le nez et retourne dans sa chambre, &#8212; il eut un geste d'impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il sera bien ici, souriait mielleusement la directrice. Nous avons une psychologue merveilleuse, &#8212; elle fit un signe de t&#234;te en direction d'Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna se taisait et regardait le p&#232;re d'&#201;ric avec aversion. L'enfant &#233;tait traumatis&#233; par la mort de sa m&#232;re, de laquelle il &#233;tait proche ; traverser &#231;a &#224; un &#226;ge assez tendre&#8230; Et le p&#232;re se remarie, fait un autre enfant, au lieu de cr&#233;er pour &#201;ric un environnement o&#249; il pourrait gu&#233;rir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &#201;coutez, Anna, le p&#232;re paie assez cher pour qu'on le remette d'aplomb, lui avait dit ensuite la directrice. Et vous, vous le dorlotez. Tous les gar&#231;ons ici sont coiff&#233;s court, et lui a les cheveux plus bas que les &#233;paules, il se d&#233;marque du groupe, &#224; quoi &#231;a ressemble !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; D'abord, il est toujours coiff&#233; et les attache en chignon, objectait Anna. Ensuite, il a une peur bleue des ciseaux. Une fois, quand j'en ai parl&#233;, il a vomi. Il va bien, mais il a des particularit&#233;s qui ne sont pas une maladie, et il faut faire avec, y compris le p&#232;re. (Int&#233;rieurement, Anna pensa : si tant est qu'&#201;ric veuille encore lui parler en grandissant.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;testait se faire couper les cheveux, d&#233;testait qu'un mardi se passe quelque chose qui arrivait d'habitude le jeudi ; il avait apport&#233; ses figurines, chaque matin il les alignait, les essuyait l'une apr&#232;s l'autre avec un chiffon doux et embrassait le front de la petite berg&#232;re qu'il pr&#233;f&#233;rait. Il se tenait toujours &#224; l'&#233;cart et ne parlait &#224; presque personne ; d'habitude calme et silencieux, il avait un jour mis sans pr&#233;venir son poing dans le nez d'un moqueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je consid&#232;re indigne de moi de me battre, avait-il dit &#224; Anna. Mes mains sont faites pour autre chose. Mais il m'a ennuy&#233;. C'est samedi, et le samedi d'habitude on me laisse tranquille. Il a troubl&#233; mon repos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna &#233;tait la seule avec qui &#201;ric parlait &#8212; pas par monosyllabes, pas d'une voix m&#233;canique et terne, mais tout &#224; fait naturellement, bien que tr&#232;s doucement. Il lui montrait ses dessins ; on y voyait g&#233;n&#233;ralement les personnages de ses contes pr&#233;f&#233;r&#233;s. Elle ne disait jamais : &#171; Oh, qu'est-ce que c'est ? &#187;, &#171; Ce sont des berg&#232;res, non ? &#187;, comme on le fait m&#234;me avec les grands enfants, parce qu'il l'aurait regard&#233;e en retour avec un air de dire : &#171; Vous ne voyez pas ? Pourquoi posez-vous des questions inutiles ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je n'aime pas parler aux gens, parce que je n'ai pas envie de d&#233;penser mon &#233;nergie &#224; extraire du flux verbal quoi que ce soit d'utile, avait-il un jour confi&#233; &#224; Anna. Le bruit informationnel me fatigue terriblement parce que g&#233;n&#233;ralement les gens discutent de choses qui ne m'int&#233;ressent absolument pas ou m'irritent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne savait pas quoi lui acheter pour son anniversaire, car elle n'offrait d'habitude que des sucreries aux enfants de l'&#233;tablissement, mais finalement elle lui donna un coffret d'aquarelles de qualit&#233; et un livre sur la peinture flamande. Elle &#233;tait entr&#233;e dans sa chambre ; il se tenait en pyjama pr&#232;s de la fen&#234;tre, les cheveux l&#233;g&#232;rement boucl&#233;s sur les &#233;paules, la t&#234;te inclin&#233;e, les doigts effleurant avec pr&#233;caution une figurine. Un tableau : &#171; Petit ange fra&#238;chement &#233;veill&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Merci, sa voix &#233;tait particuli&#232;rement douce. Maman aimait Bruegel et Vermeer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je peux te faire un c&#226;lin ? avait demand&#233; Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait hoch&#233; la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bon anniversaire, &#201;ric, avait-elle chuchot&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En terminale, il avait d&#233;j&#224; dix-huit ans. Quand il venait la voir, elle ne travaillait plus avec lui comme avant ; ils parlaient simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous avez quelqu'un ? avait-il demand&#233; un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle l'avait regard&#233;, un peu surprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Non. Pourquoi demandez-vous cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux gens de plus de seize ans, elle disait toujours &#171; vous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Comme &#231;a, il avait hauss&#233; les &#233;paules. Et le sexe, vous en avez fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne pense pas que ce soit une question appropri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous &#234;tes g&#234;n&#233;e ? Il avait souri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle pensa que son sourire devait &#234;tre exactement le m&#234;me quand il poussait le petit &#224; hurler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Disons que oui. Une fois, il y a longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et c'&#233;tait comment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas. Beaucoup de bruit pour rien, sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous voulez m'aider &#224; perdre ma virginit&#233; ? Il continuait de sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est une plaisanterie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pas du tout. Ou je ne vous semble pas attirant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas ce qu'est sexuellement attirant, avait-elle r&#233;pondu. Mais vous &#234;tes tr&#232;s beau. Et agr&#233;able.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait assis en face d'elle, lunettes &#224; fine monture, chemise blanche ample, un chignon permanent, semblable &#224; un employ&#233; de la Chancellerie C&#233;leste pr&#234;t &#224; r&#233;diger un rapport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors pourquoi pas ? J'avais l'impression que nous nous convenions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ce n'est pas autoris&#233;. Et je pourrais &#234;tre licenci&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Nous ne le dirons &#224; personne. C'est dimanche, presque tout le monde se prom&#232;ne. &#8212; C'&#233;tait l&#224; l'origine de ces dimanches. &#8212; Si vous ne voulez vraiment pas, je m'en vais. D&#233;sol&#233;, Anna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle comprit qu'elle le voulait ; pas au niveau du d&#233;sir, elle &#233;tait assez peu excit&#233;e, mais parce qu'il &#233;tait tr&#232;s mignon, agr&#233;able, fragile et beau ; parce qu'elle aimait lui parler et regarder ses dessins, parce qu'il &#233;tait esth&#233;tiquement remarquable, comme une statuette, et qu'elle avait envie de sentir sa chaleur, sa pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'&#233;tait bien pour vous ? dit-il apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tout &#224; fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'assit en face et la regarda de nouveau, comme un ange concentr&#233; &#224; calculer le volume de l'&#226;me de quelque p&#233;cheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mais vous n'avez pas fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ce n'&#233;tait pas pour &#231;a que je voulais &#234;tre avec vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors pour quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pour toucher le beau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sourit de nouveau, diff&#233;remment cette fois, sans ruse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anna, bien s&#251;r, voulait &#234;tre honn&#234;te. D'abord elle s'&#233;tait promis de lui parler s&#233;rieusement avant son d&#233;part, puis apr&#232;s, mais finalement elle d&#233;cida l&#226;chement que cette relation lui &#233;tait b&#233;n&#233;fique et qu'il ne fallait pas le quitter, il avait d&#233;j&#224; subi une perte terrible. Elle d&#233;missionna, changea d'activit&#233;, se mit &#224; la traduction, et un an et demi apr&#232;s son d&#233;part, ils se mari&#232;rent. Tous ceux qu'elle fr&#233;quentait trouv&#232;rent cela normal, seule sa s&#339;ur tourna un doigt &#224; sa tempe et dit : &#171; Tu t'es trouv&#233; un fiston bien f&#234;l&#233; &#187;, apr&#232;s quoi Anna ne lui parla pas pendant plusieurs ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu es perdue dans tes pens&#233;es ? &#201;ric piqua une cerise avec sa fourchette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Oui&#8230; Demain, c'est mon jour de cong&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et le mien, h&#233;las, non. Visite guid&#233;e comme pr&#233;vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors je viendrai &#224; ta visite, puis on mangera et on se prom&#232;nera, s'il ne fait pas si chaud. Ou tu avais autre chose de pr&#233;vu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Justement non, et je me tourmentais de ne rien pouvoir inventer&#8230; Tu veux encore de la tarte ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Chemins de fer</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Michel Calvez</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;[D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu] &lt;br class='autobr' /&gt;
Une foule empress&#233;e, surcharg&#233;e de sacs et de paquets, s'avance en colonne sage sur le b&#233;ton. Quelques murmures, des appels m&#233;lang&#233;s, et une voix, soudain, satur&#233;e, distante &#8211; ou serait-ce un haut-parleur ? &#171; Pour (pas compris le mot ou le nom) emprunter le passage sous tes reins ... &#187; De qui parle-t-on avec cette allusion ? Je ne connais personne ici. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis dans une sorte de train comme un long tunnel oscillant, presque (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1476.jpg?1770066928' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=LbcXRiPoVKQ&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_613 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2026_jm_calvez_copie5.jpg?1770066956' width='500' height='501' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-613 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Une foule empress&#233;e, surcharg&#233;e de sacs et de paquets, s'avance en colonne sage sur le b&#233;ton. Quelques murmures, des appels m&#233;lang&#233;s, et une voix, soudain, satur&#233;e, distante &#8211; ou serait-ce un haut-parleur ? &#171; Pour (pas compris le mot ou le nom) emprunter le passage sous tes reins ... &#187; De qui parle-t-on avec cette allusion ? Je ne connais personne ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis dans une sorte de train comme un long tunnel oscillant, presque aussi lent, et les gens n'y bougent pas, assis, ils attendent, regardent, parfois, d&#233;filer sur les &#233;crans &#8211; les hublots, les fen&#234;tres, qui sait ? &#8211; des paysages qui s'en filent, se d&#233;filent, s'en vont. Que faire d'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait un long cheveu sur le rideau, blond et tr&#232;s fin. J'ai tir&#233; doucement, pour ne pas faire de mal, pour la rencontrer, peut-&#234;tre, mais il n'y a personne au bout du fil. Quel dommage, et quel drame, peut-&#234;tre, une rencontre inaboutie ? Peut-&#234;tre qu'en me rendant au bureau des objets perdus puis retrouv&#233;s (mais y en a-t-il un dans ce tunnel ?), elle m'y attendrait : &#171; Non, vraiment, vous savez, je n'attendais pas de r&#233;compense, juste quelqu'un au bout du fil. &#187; Je devrais, peut-&#234;tre, m'inscrire moi aussi au bureau des objets perdus et avant un an, avant que je ne sois plus &#224; personne, y aurait-il quelqu'un pour me retrouver, moi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelqu'un parle une langue &#233;trange, &#233;trang&#232;re, et je ne la vois m&#234;me pas, o&#249; est-elle, je ne reconnais pas les mots mais je les aime, j'aime leur substance, je bois leur musique car elle est tranquille, ce sont des mots calmes ou des soucis doux, s&#251;rement, elle me charme, elle m'endort, cette musique-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;filement s'attarda, se figea sur l'image &#8211; sur la tentation &#8211; d'une petite ville, inconnue. S&#251;rement, oui, c'est l&#224; qu'il faut aller, je vais descendre, c'est le bout du tunnel. Je sors de la station. Ou dit-on &#171; Gare ! &#187; dans ce pays aussi, tel un avertissement, une menace, un rappel terrible que rien n'est sauv&#233;, rien, les apparences, la s&#233;curit&#233;, la raison, &#224; peine serai-je sorti de la b&#226;tisse de briques rouge sang. Une poign&#233;e de voyageurs descendus devant moi se disperse, tr&#232;s vite absorb&#233;e, dig&#233;r&#233;e par quelque ruelle incertaine, entr'aper&#231;ue, quelque sentier sauvage et broussailleux s'&#233;garant hors de ma vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avan&#231;ai, bient&#244;t seul &#224; travers un d&#233;cor fig&#233;, tel l'acteur vivant son r&#244;le, son solo silencieux pour une salle d&#233;sert&#233;e et un peu fra&#238;che maintenant. C'est vrai qu'il fait froid, c'est la nuit, ici. Le voyage a-t-il, vraiment, &#233;t&#233; si long &#8211; ou si vite ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La valise est un diabolique instrument. Faute d'&#234;tre &#8211; par pur hasard &#8211; n&#233;cessaire au voyageur soucieux d'accessoires aussi futiles qu'indispensables, telle la coquille de l'escargot encombr&#233;, il e&#251;t fallu l'inventer, &#224; tout prix, afin de torturer l'imprudent, d'entraver ses d&#233;placements, d'&#233;tirer ses membres dans une direction totalement oppos&#233;e &#224; l'envol vagabond de ses pens&#233;es. Mais je voudrais d&#233;j&#224; &#234;tre &#224; destination, oui, maintenant. Oh, savoir o&#249; je vais et, tr&#232;s vite, y retrouver... Mais y trouver quoi ? Suis-je perdu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une sorte de lande, comme des mains de naufrag&#233;s qui voudraient griffer le ciel bas pour se venger de leur sort, juste avant de s'enfoncer, de dispara&#238;tre. &#199;a n'est plus une route, c'est un chemin, h&#233;sitant entre broussailles et poussi&#232;res. Mais je crois qu'il va l&#224; o&#249; je vais et avec lui, ensemble, la route sera moins dure. J'y ai rencontr&#233; une vieille femme un peu tapie, comme un poing, serr&#233;, tendu. Elle n'a rien dit, elle s'est juste &#233;cart&#233;e, surprise, pi&#233;tinant la lande pour m'&#233;viter, moi. Je crois &#8211; je sais &#8211; qu'elle n'aurait pas compris mes mots, ma langue, et qu'elle l'a senti. Ce pays m'est donc &#233;tranger, finalement. Je le pensais suffisamment lointain, pourtant, pour m'y sentir, un peu, chez moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en vendrais pas mon &#226;me, mais &#233;tait-ce une femme, vraiment ? Je n'ai pas pu voir son visage sous l'ombre du ch&#226;le enveloppant, mais en &#233;tait-il seulement un ? Et cette fa&#231;on de se d&#233;placer, craintive, &#233;trang&#232;re, f&#233;line tel un poing serr&#233;, tendu. La lande se ratatine, d&#233;sol&#233;e, poudreuse, grise, la terre l'a aval&#233;e. J'ai, presque, mis le pied dans un trou, un crat&#232;re, un pi&#232;ge, l'&#233;bullition fig&#233;e d'une flaque de boue ancienne, avec ma valise trop lourde et mes chaussures de villes, grises. J'ai mal aux pieds. Suis-je... perdu ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis, s&#251;rement, tr&#232;s loin. Fatigu&#233; aussi. J'ai un peu de mal &#224;... respirer...&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dr&#244;le d'atmosph&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Dr&#244;le de plan&#232;te&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Immobile home</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/immobile-home</link>
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		<dc:date>2025-12-30T19:31:48Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>&#201;tienne Maucourant</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;C'est vrai que je me suis trouv&#233;e ici tous les jours de l'ann&#233;e qui vient de passer, c'est vrai, j'en reviens pas, ici sans bouger, tout en voyageant comme jamais, mais &#231;a va s'arr&#234;ter, ou alors je serai oblig&#233;e de faire autrement, la saison pleine va revenir, &#231;a sera blind&#233; ici, non je vais laisser faire les propri&#233;taires, et leurs enfants aussi qui donnent le coup de main, je les connais un peu les Draouis, m&#234;me si je me m&#233;fie des gens, des familles, j'en ai assez bav&#233;, ils cherchaient quelqu'un pour (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1469.jpg?1767123075' width='150' height='69' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_612 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/2025-01-01-immobilehome_5269_copie.jpg?1767123082' width='500' height='230' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-612 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai que je me suis trouv&#233;e ici tous les jours de l'ann&#233;e qui vient de passer, c'est vrai, j'en reviens pas, ici sans bouger, tout en voyageant comme jamais, mais &#231;a va s'arr&#234;ter, ou alors je serai oblig&#233;e de faire autrement, la saison pleine va revenir, &#231;a sera blind&#233; ici, non je vais laisser faire les propri&#233;taires, et leurs enfants aussi qui donnent le coup de main, je les connais un peu les Draouis, m&#234;me si je me m&#233;fie des gens, des familles, j'en ai assez bav&#233;, ils cherchaient quelqu'un pour l'hiver &#231;a tombait bien et l'hiver ici c'est long, ce n'est pas un travail tr&#232;s compliqu&#233;, pas d'encaissement, tout se fait sur leurs machins, ils se d&#233;brouillent, moi je n'en ai pas de bidule portable, je n'en veux pas, je me contente de l'entretien et de la maintenance, m&#234;me si &#231;a peut para&#238;tre difficile pour une femme, mais c'est surtout de la surveillance, de la pr&#233;sence, un petit travail, comme on dit, c'est &#231;a, enfin faut pas juger, faut me laisser expliquer les choses, je me rends compte que je commence &#224; la conna&#238;tre la vie, je la connais la soci&#233;t&#233; d'aujourd'hui, bien mieux que personne, ces gens seuls ou en groupes, mais tellement fragment&#233;s, tellement atomis&#233;s par leur petit pognon, parce que toutes leurs babioles, c'est rien que du petit pognon, des quincailleries mont&#233;es en neige, je les vois tout le temps, je les observe, ils sont comme &#231;a avec en r&#233;alit&#233; pas grand-chose, du mat&#233;riel encombrant brinquebalant qui compte pas vraiment, vous pouvez me croire.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Tout est &#233;lectrique, &#231;a se d&#233;plie tout seul, le marche-pied, l'antenne, l'auvent, les hublots et autres vasistas de plexi. On entend des pompes et des bourdonnements, des &#233;coulements, sans arr&#234;t l&#224;-dedans. La bonne femme qui aspire dans sa carr&#233;e pendant que son mari range du mat&#233;riel dans les soutes. Il plie les chaises rapidement, geste s&#251;r, pas de nettoyage, rapide, la porte de la trappe qui claque, ses claquettes aussi qui claquent, &#224; son &#226;ge, la soixantaine raide et rapide. Doit faire tout autre chose dans les villes, se d&#233;placer sur des tapis roulants, des ascenseurs, dans le m&#233;tro ou mieux avec son gros S.U.V. &#224; cahoter entre les autres. L&#224;, il a mis la tenue de vacances, ses pieds sont &#224; l'air sur des petites plaques de mousse vinyle, c'est temporaire, la parenth&#232;se. Se d&#233;p&#234;che de rentrer avec m&#233;m&#232;re pour regarder la t&#233;l&#233;, regarder sa bo&#238;te dans une bo&#238;te.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si vous voulez savoir, j'ai pas demand&#233; &#231;a comme une faveur, mais comme une chose qui se fait, du gardiennage sans salaire en &#233;change du g&#238;te mais pas du couvert : habiter ce camping vide, ou presque, toute l'ann&#233;e, et de fait je vis ici, au fil des mois des saisons, c'est plein d'h&#233;bergements diff&#233;rents propos&#233;s &#224; la location, alors je passe de bungalow en caravane, de mobile-home en tente-chalet, je change tous les jours, une intimit&#233; itin&#233;rante, un bivouac quotidien sur un demi hectare de pin&#232;des, chaque jour un emplacement diff&#233;rent, une orientation changeante, h&#233; ! les structures sont l&#224; &#224; attendre, vides, inoccup&#233;es, sans personne, autant que j'en profite, de toutes, pendant tout ce temps, que j'y vive, un peu, cela n'use rien, au contraire &#231;a a&#232;re, j'ai mon petit paquetage, matelas roul&#233;, sac de couchage, carnet et lampe si besoin, et puis j'en profite pour passer un coup de balai, un coup de chiffon, pas longtemps quoi, cinq-dix minutes maxi, je ne salis pas, mais je ne couche jamais tous les soirs dans le m&#234;me lit, jamais la m&#234;me orientation, c'est mon petit luxe, mon petit privil&#232;ge, jamais la m&#234;me lumi&#232;re par le hublot, la fen&#234;tre, l'auvent, jamais la m&#234;me odeur parce que ces emplacements ont eu leur histoire, jamais la m&#234;me configuration parce que je change, j'ai le choix, c'est comme &#231;a, c'est ma libert&#233;, la mienne, une petite qui fait supporter le reste, et la v&#244;tre, c'est laquelle ?&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Couple de cinquantenaires &#224; v&#233;lo avec sacoches. Des campeurs, il y en a encore. J'ai crois&#233; la femme le matin un peu d&#233;braill&#233;e tenue l&#233;g&#232;re encore en sommeil pour aller au bloc. Les jambes nues des gros mollets, pas grande. Elle se d&#233;place assez lourdement, mais elle se d&#233;place, ses pas sont encore imprim&#233;s sur le sentier. Elle s'est tenue l&#224;, au petit tronc de l'arbuste pour pas glisser dans la petite pente finale, sa main a serr&#233; l&#224;, ici m&#234;me. Elle avait une petite trousse noire en ska&#239; (affaires de toilette, portable ?). Ils ont une toute petite tente avec des arceaux comme des aiguilles, le genre nature, simplicit&#233; mais plastifi&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis tranquille plus d'une bonne moiti&#233; de l'ann&#233;e, la saison touristique est assez courte dans l'arri&#232;re-pays, le froid, c'est le principal probl&#232;me, &#224; ce moment-l&#224;, je privil&#233;gie les constructions en dur, j'ai le petit soufflant quand vraiment &#231;a ne va pas, mais la plupart du temps bien couverte cela me va, je veille quand m&#234;me &#224; varier les zones, les types de constructions et je change de gamme sans &#233;tat d'&#226;me, sans d&#233;plaisir, le principal c'est que je voyage, car il y a des zones dans le campement, plus ou moins escarp&#233;es, au soleil, &#224; l'ombre, isol&#233;es ou dans une zone plus dense, plus ramass&#233;e comme celle des mobiles, je passe comme la gardienne, ils disent que je surveille et c'est vrai que je surveille, mais pas comme ils le croient, je suis surtout ici pour &#234;tre quelque part, habiter ce qui ressemble encore un peu &#224; de la nature, mais une nature contenue, bien sage, un peu comme un grand square en plus sauvage et ses b&#226;timents qui attendent, les blocs sanitaires calfeutr&#233;s, la piscine vid&#233;e avec sa b&#226;che tendue de feuilles et d'herbes s&#232;ches, le garde-fou m&#233;tallique qui la ceint, la cahute de la r&#233;ception, le snack-bar en b&#233;ton, les lampadaires toujours &#233;teints, l'eau des bornes coup&#233;e &#224; certains moments de l'ann&#233;e, &#224; la rigueur on aurait pu imaginer quelqu'un qui vive ici reclus dans un mobile-home, homme immobile, sans d&#233;ranger, en payant un petit loyer, mais c'est pas le genre des propri&#233;taires d'avoir des marginaux qui risqueraient de squatter, pas de &#231;a ici, d&#233;j&#224; que moi ils me tol&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Deux couples qui ont lou&#233; la saharienne du fond. Se d&#233;placent toujours &#224; quatre, sont sortis par l'entr&#233;e pour aller au village, ils n'ont m&#234;me pas demand&#233; si c'est loin, se rep&#232;rent avec leurs portables, toujours les portables, the new couteau suisse universel. Occupent les deux chambres de la m&#234;me grande tente costaude qu'on met &#224; leur dispo, tout un bordel de sacs au milieu, j'ai regard&#233; par le hublot pendant la journ&#233;e. Je me demande s'ils s'&#233;changeraient pas les partenaires un peu dans leur cambuse. Des vacances comme &#231;a d'exp&#233;riences, d'amiti&#233; et plus si affinit&#233;s, c'est bien le genre. On ne peut pas venir ici que pour le paysage, la tente, les sanitaires, sur une semaine, non y'a bien autre chose.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Camping des pin&#232;des&lt;/i&gt; que cela s'appelle, pas bien original comme nom, m&#234;me quand il n'y a pas de clients, ce n'est pas le calme absolu dans le sens o&#249; l'on entend toujours quelque chose et c'est pas des bruits naturels, par exemple au loin les chiens qui gueulent, parqu&#233;s dans les chenils de la propri&#233;t&#233; voisine, une soci&#233;t&#233; de chasse qu'on dit, ou bien encore et surtout le remugle continuel de la circulation de la traversante &#224; moins d'un kilom&#232;tre, un flot ininterrompu de v&#233;hicules qui traversent la r&#233;gion qu'on l'entend m&#234;me la nuit, son grondement doux et sourd avec des variations, tous ces moteurs, tous ces gens qui filent, parfois s'en d&#233;tache le rugissement agressif d'une moto, enfin bref, voil&#224; pour le bruit de fond, sinon le reste aussi qui fait que ce n'est jamais le silence ici, le bruit des grillons, les grenouilles &#224; certaines &#233;poques, le battement des ailes des pigeons qui se cherchent sur les hautes branches des Douglas, le vent aussi, tout &#231;a des changements, une vie qui se rappelle &#224; moi constamment, preuve que le temps passe, que je suis encore en vie, quand m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des fois, de plus en plus rarement, je fais semblant, je sors la grande brouette, mon r&#226;teau et je vais gratter les emplacements, toute une bourre d'herbes s&#232;ches de pommes de pins, de branches mortes, quand je dis que je fais semblant, non pas que je n'ai pas une incidence mat&#233;rielle, au contraire, je r&#226;telle fort, je fais de la poussi&#232;re, je d&#233;place de la mati&#232;re, je fais des allers-retours avec mon instrument, tant et si bien qu'&#224; la fin j'ai un grand tas de bourres et de branchettes stock&#233;es derri&#232;re la zone des containers, non quand je dis que je fais semblant, c'est que je fais cela parce qu'il faut le faire, machinalement, sans y penser, sans que cela soit vraiment moi et cela leur convient, et moi cela me fait croire que j'ai un r&#244;le, une fonction, une utilit&#233;, Patrick aussi, le gars du service municipal qui vient chercher les containers, il a l'air d'y croire, on en a parl&#233; l'autre fois, car &#231;a l'&#233;tonne une femme seule ici, l'hiver, &#231;a serait pour me faire du gringue que &#231;a m'&#233;tonnerait pas, le pauvre il peut toujours essayer, en tout cas il croit &#224; moi, &#224; ce que je fais ici, pourtant ce que je fais n'importe qui peut le faire, je ne le ferai pas ce ne serait pas bien grave, du jour au lendemain je peux partir, je partirai d'ailleurs c'est s&#251;r, un matin ou n'importe quand.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Les deux sauterelles ados qui vont et viennent &#224; la piscine : la rengaine us&#233;e - mais pas pour elles - des premiers &#233;mois au camping ? Seulement les gar&#231;ons, &#224; la Toussaint c'est macache. Vont surtout s'amuser dans la piscine quand il fait encore un peu chaud, toutes les deux selon un triste rituel de frites et de t&#234;tes dans l'eau. Et puis sur le chemin du retour, &#231;a ricane, &#231;a commente des vid&#233;os en marchant. Elles ont remis leurs baskets, frissonnent, elles ont des gouttelettes encore comme de petites perles sur leur chevilles, &#224; moins que ce ne soit la chair de poule. Les serviettes en pagne, les deux mains ramass&#233;es contre elles, jointes, qui tiennent f&#233;brilement leur portable. Elles s'arr&#234;tent, s'esclaffent, se poussent du coude, un jour elles aussi seront m&#232;res s&#251;rement, profitez-en va. C'est le genre qui s'amuse dans les blocs, qui fait des n&#233;gligences, des salet&#233;s. Heureusement que je ne m'en occupe pas des sanitaires, c'est pas mon affaire, sinon j'aurais pas pu faire. Les ext&#233;rieurs &#224; la limite, un peu, et encore...&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'importe c'est d'&#234;tre dans un endroit calme, o&#249; la plupart du temps je ne suis pas d&#233;rang&#233;e, mais parfois vient du monde, des camping-cars surtout, de rares tentes et bien s&#251;r que je peste, je suis oblig&#233;e de parler, d'exister pour eux, mais c'est un mal pour un bien car ils me font appr&#233;cier le vide, l'id&#233;e de leur arriv&#233;e potentielle, le souvenir de leur d&#233;part, de ce qu'ils &#233;taient avec leurs corps, leurs mouvements, leur incidence en devenir ou r&#233;volue, me donne mati&#232;re &#224; penser, me fait r&#233;fl&#233;chir au temps, &#224; ce que nous sommes, c'est cela que j'aime ici. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis quelques fois, de rares fois parmi tous ces gens assez semblables qui se tra&#238;nent dans leurs v&#233;hicules similaires, qui manipulent les m&#234;mes mat&#233;riels achet&#233;s et fabriqu&#233;s aux m&#234;mes endroits, des fois, se distingue une personne, homme ou femme, seule avec une fa&#231;on de faire diff&#233;rente, isol&#233;e, qui, comme moi, n'a pas vraiment de raison sociale, d'activit&#233;, un ou une qui fait semblant, qui occupe sa vie, qui ne sait pas trop o&#249; il va, qui &#224; force de vivre en bifurquant, en se heurtant aux bornes de l'organisation sociale, a oubli&#233; ce qu'il &#233;tait parti pour faire dans sa vie et se retrouve l&#224; parce qu'il n'a pas d'autre choix que de la vivre sa vie, &#233;tant donn&#233; que c'est la seule qu'il a, dans ce corps, avec ce temps-l&#224; qui lui reste.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Une heure et quart, j'ai regard&#233;, que la gosse elle a hurl&#233;, qu'elle a fait sa crise. Les vieux ils ont c&#233;d&#233;, d'apr&#232;s ce que je comprends, ils la connaissent pas assez bien. Pendant un temps ils ont bien essay&#233; de r&#233;sister, ils ont un contentieux manifestement : elle veut quelque chose ou bien a fait une connerie en trop, alors ils l'ont foutue dehors, la porte ferm&#233;e. En tout cas elle hurle, elle a l'habitude apparemment d'&#234;tre exauc&#233;e quand elle hurle. L&#224; &#231;a doit durer un peu plus mais elle a eu gain de cause &#224; la fin, la peur compr&#233;hensible de g&#234;ner le voisinage. Moi d&#232;s le d&#233;but j'ai &#233;t&#233; g&#234;n&#233;e. Ces cris-l&#224; qui viennent du fond des &#226;ges, des techniques instinctives de l'enfant pour faire pression sur l'entourage, c'est tr&#232;s efficace, &#231;a vous remplit tout l'espace, &#231;a vous repeint l'atmosph&#232;re en des couleurs toutes diff&#233;rentes, &#231;a vous r&#233;tr&#233;cit l'ambiance au point qu'il n'y a plus que &#231;a : les cris, leur intensit&#233;, leur rythme, la possibilit&#233; de leur fin, puis le fait qu'ils reprennent... parfois une voix autre qui intervient et puis &#224; nouveau les cris per&#231;ants, d'une fr&#233;quence calcul&#233;e si particuli&#232;re qu'ils remettent &#231;a. J'ai pas v&#233;cu pendant cette heure et quelque, l&#224;. Impossible d'&#233;crire, j'ai essay&#233;, j'ai pas pu. J'&#233;tais plus moi, y'avait cette gosse &#224; l'avant-sc&#232;ne. C'est tr&#232;s efficace, tr&#232;s malin ces cris, mais &#231;a ne marche que dans un contexte de famille, de connaissances bien gentilles, &#231;a ne r&#233;sisterait pas &#224; une bonne violence qui vous subsumerait tout &#231;a ...&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Des fois c'est quand m&#234;me des couples aussi, mais des couples de gens seuls, et puis des marginaux tr&#232;s jeunes qui sont dans leur d&#233;pendance, dans leur mis&#232;re avec ou sans leurs gros chiens, leurs sacs de couchage, leurs substances et leurs bi&#232;res ou bien les vieux couples, de ceux qui n'&#233;changent pas un mot, qui s'affairent comme des robots &#224; d&#233;plier, plier, ouvrir des boites, les fermer, racler une assiette, &#233;pousseter, ne parlant plus &#224; force de s'&#234;tre trop parl&#233;, lass&#233;s de l'autre ou au contraire fusionn&#233;s au point de se comprendre dans une sorte de transmission de pens&#233;e automatis&#233;e, on ne sait pas trop, ceux-l&#224; en tout cas m'int&#233;ressent tout autant, ils sont aussi seuls que les gens seuls, mais en duo quand m&#234;me, avec l'habitude d'un double, d'une extension d'eux-m&#234;mes et quand l'autre ne sera plus l&#224;, s&#233;paration, maladie ou mort, ils seront pr&#234;ts, ils ne seront pas si d&#233;rang&#233;s que cela, habitu&#233;s &#224; &#234;tre seuls depuis leur enfance, leur naissance, non, je n'oublie pas que ce sont des individus, non je n'oublie pas, mais ce n'est pas aussi simple que cela, les amis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ceux-l&#224; qui m'int&#233;ressent, c'est ces gens seuls comme moi qui m'intriguent que je guette de l'&#339;il, comme si de rien n'&#233;tait, comme si je faisais mon travail de surveillance, de nettoyage, je m'approche &#224; proximit&#233;, je vaque, je farfouille et eux croient &#224; ma fonction, &#224; ce que je suis, &#224; ma mise, &#224; ma tenue de travail, &#224; mes outils, &#224; mes gestes pr&#233;cis, machinaux, professionnels, ils y croient c'est le principal, car sans y penser, j'ai toutes les apparences de l'employ&#233;e consciencieuse qui sait ce qu'elle fait, qui conna&#238;t son boulot et pendant ce temps, sans qu'ils le sachent, sans qu'ils me voient, je regarde, je scrute, je guette, je n'en perds pas une miette, je me nourris de leurs postures, de leurs habitudes, de la forme de leur corps, de leur &#226;ge, de leurs v&#234;tements, de leurs accessoires pour manger, parfois on parle, on &#233;change quelques mots, parfois un simple bonjour ou parfois pas, cela n'a aucune importance, ce qui en a c'est ce que je retire de leur solitude, de leur errance &#224; eux, de leur v&#233;lo de randonn&#233;e, de leurs sacs, de leur fa&#231;on de s'asseoir, de manger, des choix diff&#233;rents qu'ils vont faire sur ce terrain que je connais si bien, la fa&#231;on dont ils vont investir les lieux, leur conditionnement d'anciens enfants, leur sensibilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Il y a pourtant les m&#234;mes tables, les m&#234;mes blocs sanitaires, les m&#234;mes robinets d'eau, les m&#234;mes bornes de recharge &#233;lectrique, et pourtant ces gens-l&#224;, ceux qui sont seuls, ceux qui errent, ils font toujours diff&#233;remment, ils explorent d'autres possibilit&#233;s et je m'en nourris car ils sont nourrissants, pas un ne fait pareil, alors qu'ils ont le m&#234;me d&#233;cor, les m&#234;mes oripeaux de plastique, les m&#234;mes v&#233;los, &#224; quelque chose pr&#232;s, la couleur, une variante d'accessoires, c'est les m&#234;mes et pourtant ils ne font pas pareil.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Ceux-l&#224; alors c'est le pompon, je veux bien qu'ils soient tous, le soir, sur leur transat, tous riv&#233;s sur leur portable ou sur une tablette. C'est s&#251;r c'est tout le monde maintenant : plus de lecture ou alors les tr&#232;s vieilles parce que les bonhommes &#231;a ne lit pas, c'est un fait, on le sait, et m&#234;me, les vieilles, elles veulent pas passer pour des ringardes, elles se sont mises &#224; la liseuse. Mais alors l&#224;, ceux-l&#224;, ils battent tous les records, m&#234;me le matin, m&#234;me en journ&#233;e, m&#234;me &#224; la sieste. Ils ne sortent pas ou tr&#232;s peu, ils sont l&#224; autour de leur auvent avachis, dans la m&#234;me position &#224; mater leur &#233;cran, je ne les ai pas vus manger, ah si ! ils ont tout en stock. On se demande pourquoi ils viennent ici. &#192; Garges-L&#232;s-Gonesse ou ailleurs ce serait pareil. Autant faire &#231;a chez eux dans leur jardin, &#224; moins qu'ils n'en aient pas. Ils doivent n'avoir plus rien &#224; se dire. Ils sont ailleurs, dans leur portable, sans frein, sans heures, c'est &#231;a leurs vacances.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s qu'ils soient partis, je repense encore &#224; ceux-l&#224; longtemps, &#224; leurs gestes insignifiants, et pourtant uniques dans le temps, je crois d'ailleurs que c'est l&#224; l'essence du temps, ce qu'il faudrait garder et que personne ne garde vraiment, car ce n'est pas possible, car c'est trop, c'est inutile, absurde, trop quotidien, inint&#233;ressant, oui je le sais vous tous, vous le dites assez, &#231;a ne sert &#224; rien, ce n'est pas bien, &#231;a n'est pas productif c'est m&#234;me pathologique de faire cela, d'&#233;crire les gestes, les habitudes, les astuces, les techniques, les travers, faut &#234;tre conne tiens, rien avoir &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;div style=&#034;margin-left : 20%;margin-right : 20%;&#034;&gt; &lt;i&gt;Le gosse pas craquant, un peu bizarre, mais sympa, qui vient jouer &#224; proximit&#233; de ma brouette puis le lendemain qui vient me voir pendant que je fais semblant d'essuyer le banc. Il cause, il parle, me montre ses jouets, ses croyances : il a des personnages de films ou de dessins anim&#233;s que je ne connais m&#234;me pas, moi qui ai pass&#233; ma jeunesse devant ces merdes-l&#224;, bien plus que quiconque, le temps passe. En tout cas na&#239;f et gentil le gosse, il a suffi que je le complimente sur son bonhomme pour qu'il me suive, il me l&#226;cherait pas les basques. Que font ses parents dans la yourte pendant tout ce temps, il en a bien deux, un couple reconstitu&#233; ? C'est peu de dire qu'ils s'occupent pas beaucoup de lui. &#192; croire qu'ils ont confiance, ils sont dans un camping avec du personnel, une femme en plus ! Ils sont b&#234;tes, ils ont tort, &#231;a pourrait &#234;tre n'importe qui ce personnel &#8230; La preuve regarde, moi qui suis l&#224;, on ne sait pas trop pourquoi, et pis m&#234;me une femme elle peut faire du mal ... Ils ne sont pas plus en s&#233;curit&#233; ici qu'ailleurs, ils ne croient qu'aux bobards des marchands de biens et de services qui sont tout aussi tartes que n'importe qui, voire bien plus ! La preuve, ils m'ont bien engag&#233;e, moi.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#199;a a l'air de rien, &#231;a para&#238;t des conneries, des grimaces, des singeries, du cin&#233;ma, pour vous, mais quand je relirai tout &#231;a, je sais que je n'aurai pas compl&#232;tement perdu ma vie, que j'aurai vu autre chose qui aura compt&#233; sur terre, m&#234;me si c'est d&#233;risoire, autre chose que mes mis&#232;res d'avant, que tout ce que j'ai subi, que le temps aura pass&#233; et encore pass&#233;, &#233;loignant tout cela et il y aura une preuve que j'ai eu une vie depuis, que j'ai vu, que j'ai pens&#233;, exist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que je suis b&#234;te, peut-&#234;tre que je suis malade, s&#251;rement, mais je sais que cela ne va pas mieux dans votre soci&#233;t&#233;, hein ? Est-ce qu'elle va bien votre soci&#233;t&#233;, avec tous ces gens seuls qui errent, qui n'ont pas de but r&#233;el, m&#234;me plus celui de survivre ? Je suis s&#251;rement inadapt&#233;e, pas normale, trop sensible, d&#233;cal&#233;e, excentr&#233;e, excentrique, mais je ne fais de mal &#224; personne, je note les gestes, le banal, l'insignifiant ce qui ne fait pas sens, c'est pour moi, c'est la seule trace v&#233;ritable du temps, pas celui des grands &#233;v&#232;nements, mais les toutes petites preuves de la r&#233;alit&#233;, du vrai changement, de quelque chose de tr&#232;s pr&#233;cis qui a eu lieu ici et qui n'aura plus jamais lieu de cette fa&#231;on l&#224;, une exception parmi d'autres dans l'infini des &#233;poques successives, la force effective d'autres volont&#233;s, sans pourtant grande conscience, comme la mienne, qui d&#233;pensent sans compter les gouttes de leur toute petite vie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gregor</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/gregor</link>
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		<dc:date>2025-12-01T10:46:36Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Lieutaud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu &lt;br class='autobr' /&gt;
Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1465.jpg?1764586003' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=uQER_obdeNE&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;D&#233;couvrez ce texte lu, illustr&#233; et mis en musique par Corine Sylvia Congiu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_611 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/gregor1.jpg?1764585952' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-611 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Les voyageurs qui suivent la route strat&#233;gique num&#233;ro sept savent, avant d'apercevoir le col, qu'ils s'approchent des monts Drietz. Ils le devinent &#224; l'odeur parfum&#233;e de la brise, au bleu du ciel plus sombre que les nuits sans lune, au grondement des cascades, aux pentes qui grimpent jusqu'aux nuages par paliers de rocailles, de bosquets d'aulnes et de gen&#233;vriers. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Vous arrivez au poste fronti&#232;re de Sverdosk. Stop &#187;. Une barri&#232;re couch&#233;e sur son berceau de fer, un simple tube peint de rouge et de blanc, comme un jouet d'enfant, une aire de stationnement, une tour de guet, &#233;chafaudage de troncs et de planches coiff&#233; d'une batterie de projecteurs qui fouillent les &#233;boulis et le ciel. Plus loin, des baraquements sans &#233;tage aux toits de t&#244;les ondul&#233;es entourent une placette o&#249; se dresse un m&#226;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des bouff&#233;es de musique syncop&#233;e s'&#233;chappent par une porte qui bat en faisant tanguer un petit pannonceau accroch&#233; dessus &#034; Chef de camp. Frapper avant d'entrer&#034;. Le chef du camp, c'est Gr&#233;gor. Frapper avant d'entrer, c'est lui qui l'a fait ajouter. &#199;a lui laisse le temps de d&#233;crocher son k&#233;pi, d'enfiler sa vareuse, de se donner l'aspect qu'il faut, de l'autorit&#233; qu'il repr&#233;sente dans ce coin perdu de roches &#233;boul&#233;es et de flancs de montagnes tourment&#233;s qui le prot&#232;gent des ennemis. Un jour, il le sait, ils viendront. Il apercevra au bout de la route la poussi&#232;re soulev&#233;e par les chenilles des tanks et puis la longue file de monstres d'acier indiff&#233;rents s'avancera vers lui, le char de t&#234;te s'arr&#234;tera, la gueule du canon cherchera son regard et il sera mort, pulv&#233;ris&#233;. S'il a le temps, il donnera l'alerte &#224; ceux de la caserne en bas, dans la plaine&#8230; S'il a le temps, avant d'&#234;tre &#233;cras&#233; par les bombes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#233;gor se chauffe les mains sur le petit po&#234;le qui ronfle pendant que la musique d'Am&#233;rique, les chants rauques des noirs des plantations de coton, des esclaves comme lui, s'envolent du vieux tourne-disque. Il passe des heures dans son bureau, devant le registre. Sa mission, c'est de faire le tri parmi tous ceux qui se pr&#233;sentent au poste fronti&#232;re. Ils ont l'aspect rassurant de voyageurs, de repr&#233;sentants de commerce, d'immigrants sans probl&#232;me, mais des espions se cachent parmi eux. Il doit tout noter, nationalit&#233;, provenance, destination, copie des pi&#232;ces d'identit&#233;, date d'arriv&#233;e. Un travail m&#233;ticuleux, fastidieux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dieu merci, il y a Anna. Le lundi, Anton monte de la caserne pour le controle et les transmissions. Et dans sa voiture, il y a Anna. Une prostitu&#233;e. Anna sent la marjolaine, les fleurs s&#233;ch&#233;es, le tilleul, &#231;a d&#233;pend. Au milieu des airs d'Am&#233;rique, Gregor oublie tout, c'est comme s'il l'aimait ; elle, elle s'en fout, il lui parle, elle un peu. Il essuie d'un revers de main la bu&#233;e des vitres, les cr&#234;tes des montagnes flottent dans le ciel bleu, les merles picorent les miettes de pain qu'il jette le matin devant sa porte. Il se dit que le printemps arrive, des petites fleurs vont bient&#244;t &#233;clore, tous les ans c'est pareil, des p&#226;querettes, presque aussit&#244;t dess&#233;ch&#233;es, arrach&#233;es par le vent&#8230; Anna, je t'en supplie, parle-moi. Ce salaud d'Anton a gar&#233; son auto devant la porte, il laisse tourner le moteur, il le fait expr&#232;s et quand il klaxonne, elle prend son petit sac et se sauve. Alors, Gegor relit une fois encore la liste des voyageurs qui attendent, l&#224; bas, dans le baraquement de transit et qui veulent partir loin du col, loin de lui, vers la vie, vers toutes les Anna du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jours que je suis l&#224;, arr&#234;t&#233;, comme paralys&#233; sur cette limite, cette bande d'espace bleu et froid que le soleil du matin fait vibrer, qui s&#233;pare les rochers ins&#233;parables, les hommes identiques, qui change le nom de la m&#234;me rivi&#232;re. Je partage un baraquement avec d'autres voyageurs, des gens r&#233;sign&#233;s, silencieux, je ne sais ni d'o&#249; ils viennent ni o&#249; ils vont, pourquoi ils sont l&#224;. Ils attendent, comme moi, l'autorisation de poursuivre leur route sur la terre du pays de Gregor. Assis sur des bancs contre la paroi de bois, nous &#233;coutons le vent. Parfois, quelque part tinte une clochette, parfois une d&#233;flagration claque dans la montagne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai pas de bagages et mon d&#233;nuement a &#233;veill&#233; les soup&#231;ons de Gregor. Il a confisqu&#233; mes papiers, mon passeport et les quelques dollars qui me restent. Quand je marche dans la cour, il observe mes gestes, grogne quand je m'&#233;loigne, et quand je reviens vers lui, il hausse les &#233;paules et se tourne vers le sommet des montagnes. Demain, j'essaierai de franchir la fronti&#232;re. J'attends.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui aussi, il attend. Tous les matins, il sort en tra&#238;nant les pieds au son de l'hymne national que crachote le vieux tourne-disque. Il d&#233;plie lentement le drapeau, le hisse en silence jusqu'en haut du m&#226;t et moi je lance de loin un grand bonjour et je lui demande comment va le ciel, pour plaisanter. Il attache lentement la corde du drapeau, il ne r&#233;pond pas. Le ciel lui fait peur. Hier, il m'a dit que l&#224;-haut un satellite filme en permanence le mouvement des visages, des yeux, des l&#232;vres, que la moindre expression est mise en archive, &#233;tiquet&#233;e et ajout&#233;e au dossier de chacun. Je me demande s'il se fout de moi. Non, il y croit vraiment &#224; cette histoire. D'apr&#232;s lui, la fronti&#232;re monte tout droit dans le ciel, une muraille de verre infranchissable o&#249; s'&#233;crasent les oiseaux de passage, une barri&#232;re invisible plus haute que les sommets des monts Drietz. Le matin, il cherche avec ses jumelles les &#233;claboussures de sang sur le miroir. Ce sont les &#233;boulis de roches rouges sur les pentes glac&#233;es de la montagne, mais il a perdu la raison. Quelles taches de sang cherche-t-il ? De son &#233;criture fine aux hampes arrondies, il note sur les pages du registre tout ce qu'il a vu. Un coup de tampon, il pose son stylo, un soupir, il ferme le registre, il regarde par la fen&#234;tre... Un jour, peut-&#234;tre, si ses rapports donnent satisfaction &#224; la hi&#233;rarchie, il sera mut&#233; dans une garnison des plaines, loin des fronti&#232;res et le grand miroir ne se dressera plus dans son ciel. Gregor attend depuis si longtemps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne doit pas savoir ce qui est arriv&#233; hier. J'ai trouv&#233; un passeport, dans la cour, sur la terre battue. Au nom de Antoine Giltras. C'est le mien, avec le cachet du poste fronti&#232;re. Que fait-il l&#224; ? Qui l'a d&#233;pos&#233; au milieu de la cour, au pied du mat ? Pourquoi ? Gregor s'approche de moi. M'a-t-il vu ramasser le passeport ? Dans ses yeux je vois passer comme une supplique, une incompr&#233;hension, un regret. Quelle d&#233;gaine il a, ce pauvre Gr&#233;gor, les bottes mal lac&#233;es, la vareuse froiss&#233;e, le k&#233;pi pos&#233; en haut de la t&#234;te comme une couronne. Son regard me dit ne t'en vas pas, reste un peu... Ailleurs, dans un autre temps, nous aurions pu &#234;tre amis. Quelque chose nous rapproche, mais je ne sais quoi. Il vit dans ce hameau de t&#244;les et de vent depuis si longtemps&#8230; Bient&#244;t je franchirai la fronti&#232;re, je m'en irai, loin de ces baraquements, de Gregor, de sa folie et du vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il dort, c'est le moment. J'ai franchi la barri&#232;re, simplement. Pas question de m'attarder. Le vent de la montagne me pousse. Je marche le long des pentes bleues des monts Drietz, je grimpe le sentier &#224; l'odeur de menthe et de crottin. Maintenant, le soleil s'est lev&#233;, j'atteins la premi&#232;re cr&#234;te. Je pense &#224; Gregor, tout seul au poste fronti&#232;re. Peut-&#234;tre a-t-il pos&#233; mon passeport sur le sol de la cour pour que je puisse m'enfuir, passer la fronti&#232;re. Des tranch&#233;es profondes remplies de neige g&#234;nent ma marche. Le soleil br&#251;le mon dos, une douleur me transperce, je vacille, je tombe. Mon sang coule sur les mottes de terre, sur la neige. Pourquoi ? J'ai chaud, le froid qui vient me para&#238;t d&#233;livrance...&lt;br class='autobr' /&gt;
En bas, au pied de la montagne, Gregor, songeur, abaisse son fusil &#224; lunette qui fume dans l'air frais du matin. Antoine Giltras dort dans un sillon de neige et les taches de son sang &#233;claboussent les pentes glac&#233;es des monts Drietz.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Verre dormant</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/verre-dormant</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/verre-dormant</guid>
		<dc:date>2025-10-31T10:02:49Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alyssia Petit</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Je suis toujours rest&#233;e discr&#232;te et vous n'avez pas entendu parler de moi, &#224; part tr&#232;s localement. Ma silhouette vous est devenue famili&#232;re, longue, &#233;troite, sombre, presque invisible, effac&#233;e contre la muraille, comme s'y confondant. Je suis quasi inexistante pour l'&#339;il indiff&#233;rent des passants sur le trottoir d'en face. Je ne me comporte pas comme ces jeunes cadres dynamiques, qui se pavanent et s'exhibent dans nos villes de nos jours, avec non seulement leurs parures pleines de raideur, blanches ou (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1463.jpg?1761904979' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_610 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/verre_dormant-signature.jpg?1761904863' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-610 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Je suis toujours rest&#233;e discr&#232;te et vous n'avez pas entendu parler de moi, &#224; part tr&#232;s localement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma silhouette vous est devenue famili&#232;re, longue, &#233;troite, sombre, presque invisible, effac&#233;e contre la muraille, comme s'y confondant. Je suis quasi inexistante pour l'&#339;il indiff&#233;rent des passants sur le trottoir d'en face. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne me comporte pas comme ces jeunes cadres dynamiques, qui se pavanent et s'exhibent dans nos villes de nos jours, avec non seulement leurs parures pleines de raideur, blanches ou gris anthracite, ou noires, mais aussi cet air de transparence faussement virginale, qui vise &#224; mieux s&#233;duire.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai toujours v&#233;cu ici. Mon angle de la rue est une tourelle qui d&#233;bouche sur une placette pav&#233;e et ombrag&#233;e d'un tilleul centenaire, survivant pr&#233;serv&#233; du jardinet voisin. Le soir, comme depuis une citadelle, je coule un regard oblique, pr&#233;cautionneux, un regard incisif, appuy&#233; mais qui ne croise celui de personne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le quartier, je le sais, on me trouve vaguement mena&#231;ante. On m'&#233;vite. On ne l&#232;ve pas les yeux vers moi. Alors je suis libre d'observer la maison d'en face en toute discr&#233;tion. C'est l&#224; que tout a commenc&#233;, sur le trottoir, sous le balcon du premier &#233;tage. Le soir, pour profiter de la fra&#238;cheur, Les Deux venaient s'installer comme un couple d'hirondelles accroch&#233;es au bord de leur nid de boue, d'herbes, de plumes et de brindilles. Ils s'asseyaient sur l'appui de fen&#234;tre ext&#233;rieur de leur &#233;troit logis, un studio &lt;i&gt;refait &#224; neuf&lt;/i&gt;, c'est ce qu'on dit maintenant. Lui sortait une petite table en m&#233;tal ronde, et elle, deux verres emplis de Lillet et de petits cubes bleut&#233;s qui ressemblaient &#224; des fragments de pav&#233;s de verre. A chaque fois, les ar&#244;mes d'orange am&#232;re, de menthe, de sourires et de tendresse me parvenaient, traquenard olfactif referm&#233; sur moi et ma solitude, moi qui avais pourtant &#233;t&#233; confront&#233;e de longue date &#224; des odeurs autrement plus d&#233;sagr&#233;ables. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne comprenais pas ce qu'elle lui trouvait. Il fallait admettre qu'il &#233;tait bien b&#226;ti, mais son visage &#233;tait inexpressif, avec un regard aussi vague et vide que celui d'un &#339;il de b&#339;uf au fond d'une &#233;table perdue. Elle, je la trouvais magnifique. Elle &#233;tait &#233;l&#233;gante, bien proportionn&#233;e, avec la gracieuse ossature d'une jeune fille du nord. Elle venait en vacances chaque &#233;t&#233; en Gironde. Sa blondeur cendr&#233;e, c'&#233;tait comme monter dans un grenier au c&#339;ur de l'&#233;t&#233;, et contempler depuis une lucarne entrouverte le bl&#233; dor&#233; de juillet par un gai clair de lune.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moi, j'&#233;tais son exacte oppos&#233;e. On me disait repli&#233;e sur moi-m&#234;me, obscure, obtuse, redoutable. On me qualifiait d'&#233;pouvantail &#224; moineaux et d'appeau pour araign&#233;es. Certes, ma raideur hautaine inspire la dignit&#233;. J'ai une verticalit&#233;, un maintien de bon aloi, qui force le respect. Mon sourire, s'il existe, se veut une mince fente qui ne livre rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne me comporte pas comme ces jeunes cadres &#224; la derni&#232;re mode, qui se pavanent et s'exhibent dans nos villes de nos jours, avec non seulement leurs parures pleines de raideur, blanches ou gris anthracite, ou noires, mais aussi leurs paumelles moites et banales, et cet air de transparence faussement virginale, qui vise &#224; mieux s&#233;duire.&lt;br class='autobr' /&gt;
On me d&#233;crit parfois comme susceptible d'agressivit&#233;. Mes anc&#234;tres, il est vrai, n'h&#233;sitaient pas &#224; pr&#234;ter main-forte pour se d&#233;barrasser de leurs adversaires. Mon a&#239;eule fut glorieuse arbal&#233;tri&#232;re de grand talent, qui tint son rang et prit part &#224; toutes les r&#233;bellions, guerres de religions et territoires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le soir, les intonations de leurs conversations me parvenaient, assourdies par l'&#233;paisseur du mur. Les Deux se querellaient &#224; mon sujet. Lui pensait que ma silhouette et mon allure globale ne pr&#233;sentaient aucun int&#233;r&#234;t. Il en &#233;tait venu &#224; une d&#233;testation qui confinait &#224; la haine. Oui, il me ha&#239;ssait, il voulait me d&#233;truire, me faire dispara&#238;tre de cette habitation dans laquelle j'&#233;tais n&#233;e. Pour lui, je n'&#233;tais qu'un objet de r&#233;pulsion, &#224; l'hygi&#232;ne discutable et aux redoutables remugles, recluse dans un taudis priv&#233; de lumi&#232;re du jour et mal ventil&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il se comportait comme un vulgaire coupe-jarret, acharn&#233; &#224; me perdre, et se gargarisait de mots vengeurs. &lt;i&gt;Soupirail, sabord, jour de souffrance, fen&#234;tre &#224; guillotine, fer maill&#233;, verre dormant, parclose, barreaux, isoler, d&#233;liter, d&#233;manteler, aveugler, murer&lt;/i&gt;. Tout son lexique tendait &#224; d&#233;nigrer et &#224; intimider, comme si je devenais pour lui une condamn&#233;e &#224; mort de temps ancestraux, men&#233;e au pilori et promise &#224; l'oubliette. Claire-Marie &#233;coutait la ritournelle de ses r&#233;criminations, mais son esprit litt&#233;raire s'&#233;vadait, par association d'id&#233;es, &#224; chaque terme nouveau qu'il lui faisait d&#233;couvrir.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'expression &lt;i&gt;verre dormant&lt;/i&gt; avait fait surgir en elle non pas l'image de pav&#233;s translucides verd&#226;tres, mais celle de l'eau dormante. Plus que la mare ou l'&#233;tang, se pressaient devant elle ces personnages de roman, si calmes en surface mais dont le caract&#232;re et la dangerosit&#233; pouvaient se r&#233;v&#233;ler avec une extr&#234;me brutalit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Claire-Marie prenait r&#233;solument ma d&#233;fense. Elle m'avait toujours connue, et nous partagions le m&#234;me amour pour un couple de pigeons ramiers qui chaque ann&#233;e venaient confectionner leur nid assez haut dans une fourche du tilleul. Ensemble nous tendions l'oreille pour percevoir les petits cris aigus des oisillons vuln&#233;rables et voraces. Toute cette agitation non seulement faisait monter son regard dans ma direction, mais aussi descendre l'ombre bienveillante du mien vers elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dans ce trou noir ou lumineux, vit la vie, r&#234;ve la vie, souffre la vie&lt;/i&gt;. Elle citait Baudelaire, et le pi&#232;tre spadassin qu'&#233;tait son compagnon r&#233;pondait &lt;i&gt;contrat, devis, primes et garanties d&#233;cennales&lt;/i&gt;. J'avais du mal &#224; contenir mon exasp&#233;ration. Vil faci&#232;s de gargouille, va !&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne me comporte pas comme ces cadres de fen&#234;tres haut de gamme, qui se pavanent et s'exhibent dans nos villes de nos jours, avec non seulement leurs parures pleines de raideur, blanches ou gris anthracite, ou noires, mais aussi leurs paumelles moites et banales, et cet air de transparence faussement virginale, qui vise &#224; mieux s&#233;duire. Par le terme de &lt;i&gt;transparence&lt;/i&gt;, je parle ici de leur &lt;i&gt;double ou triple vitrage&lt;/i&gt; qui ne sert &#224; rien quand s'y affronte et triomphe la br&#251;lure du soleil de midi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les larges ouvertures dans une r&#233;gion solaire comme la n&#244;tre sont une offense au bon sens de jadis. Et je hais chacune de leurs ind&#233;cences, leurs sottes mani&#232;res de s'ouvrir en grand aux autres, &#224; deux battants, d&#232;s le matin, pour s'offrir aux regards des passants, qui n'ont jamais h&#233;sit&#233; &#224; jouer les voyeurs. Je les connais, les yeux fureteurs des marcheurs de l'aube, qui flairent l'intimit&#233; encore ti&#232;de et pleine des odeurs de coucheries des autres, derri&#232;re les voilages de lin ou de soie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Celui qui regarde du dehors &#224; travers une fen&#234;tre ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fen&#234;tre ferm&#233;e&lt;/i&gt;. La voix de Claire-Marie s'&#233;levait et me faisait bri&#232;vement oublier les contingences de ce nouveau monde que je toisais malgr&#233; moi depuis mon &#233;chauguette, sans en comprendre vraiment toutes les complexit&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
La semaine derni&#232;re, j'ai fr&#233;mi de l'int&#233;rieur quand un coup de vent brutal a parcouru la ruelle. Il a fait claquer en face de moi les persiennes en aluminium d'une &lt;i&gt;porte-fen&#234;tre&lt;/i&gt;, invention b&#226;tarde, qui d&#233;figurait par sa hauteur excessive et son bleu agressif l'architecture simple et harmonieuse de toute la demeure de caract&#232;re, aux pierres patin&#233;es par le temps. J'ai fr&#233;mi &#224; m'en briser, comme un volet en bois vermoulu tremble sous les bourrasques &#224; s'en rompre une charni&#232;re. Je vieillis. J'ai &#233;galement de s&#233;rieux motifs d'inqui&#233;tude pour mon avenir dans le quartier. Il se raconte que mon habitat menace ruine, qu'on s'interroge en haut lieu sur sa solidit&#233; et sa dangerosit&#233; pour autrui.&lt;br class='autobr' /&gt;
Raison de plus pour me tenir aux aguets. Ne vous m&#233;prenez pas en pensant &#224; mon &#226;ge : je demeure la guerri&#232;re, imm&#233;moriale, pr&#234;te &#224; tirer &#224; couvert sur l'assi&#233;geant ou sur l'inopportun, le tra&#238;tre. Lui, le R&#233;novateur, comme il se d&#233;signe lui-m&#234;me, est un supp&#244;t av&#233;r&#233; de &lt;i&gt;Mon Sire Bricolage&lt;/i&gt;. Il est &#224; la solde des promotions, et autres exon&#233;rations de gabelle. Il a foment&#233; une cabale contre moi, afin de me d&#233;truire en totalit&#233;, sous pr&#233;texte que je suis trop fragilis&#233;e pour &#234;tre &lt;i&gt;r&#233;parable&lt;/i&gt;. Il s'est permis d'insister pour examiner mes jointures. Il m'a tapot&#233;e en tous sens avec sa grotesque truelle, et a fait figurer sur le rapport me concernant un outrageant &lt;i&gt;ciment de sable&lt;/i&gt;. Je suis au courant, merci. Il y a longtemps qu'il s'effrite et tombe en pluies s&#232;ches sur les dalles, les jours de vent d'autan&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Claire-Marie a protest&#233; quand elle a compris ce que signifiait un &lt;i&gt;Arr&#234;t&#233; de p&#233;ril&lt;/i&gt;. Il lui a r&#233;pondu qu'elle &#233;tait trop jolie pour se pr&#233;occuper de ce genre de papiers, et il l'a serr&#233;e dans ses bras pour clore le d&#233;bat. Elle s'est un peu d&#233;battue. Sa col&#232;re me r&#233;confortait et une fois encore, je m'interrogeai sur la vie qui l'attendait avec un homme dont les arguments se bornaient &#224; une &#233;treinte d'arquebusier pr&#233;tentieux, qui serre de trop pr&#232;s sa proie sous une porte coch&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce soir-l&#224;, de l'autre c&#244;t&#233; de la rue, apr&#232;s une derni&#232;re &#233;treinte, Les Deux s'&#233;taient d&#233;gond&#233;s l'un de l'autre. Il partait &#224; l'instant pour un chantier lointain qui le retiendrait plusieurs semaines hors de la ville. Dissimul&#233;e derri&#232;re le treillis de bois au travers duquel elle pouvait voir sans &#234;tre vue, Claire-Marie regardait partir son amoureux. Je connaissais son visage des s&#233;parations, son expression contract&#233;e, comme verrouill&#233;e par un vantail d'acier.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#212; jalousie, bien nomm&#233;e, quand tu nous tiens, elle derri&#232;re la sienne, et moi, envahie par la mienne, de jalousie, &#224; son &#233;gard&#8230; Au fil des ans, on m'avait tol&#233;r&#233;e, mais sans m'appr&#233;cier ni me ch&#233;rir&#8230; Qui avait jamais chant&#233; mon histoire ou mis en vers un seul des m&#233;rites de ma personne ? On me regardait, parfois, mais toujours de haut en bas, ou de travers. O Charles, que ne m'avais-tu observ&#233;e sans animosit&#233;, puis glorifi&#233;e dans ton &#339;uvre ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Qui m'avait aim&#233;e ? J'avais pass&#233; des si&#232;cles de solitaire existence &#224; &#234;tre une embrasure sans embrassements, une arch&#232;re &#224; &#233;brasement sans embrasement&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le R&#233;novateur traverse la rue, il se retourne, il fait signe &#224; Claire-Marie. Il s'immobilise : il est &#224; ma port&#233;e. Je ne sais pas si elle a entendu le heurt d'un gros moellon descell&#233; qui fracasse une bo&#238;te cr&#226;nienne pour en disperser les mauvaises pens&#233;es. Il manquait cruellement d'ouverture d'esprit. Voil&#224; qui est &lt;i&gt;r&#233;par&#233;&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Moi aussi je peux devenir &lt;i&gt;oscillo-battante&lt;/i&gt; si je veux. &lt;i&gt;Oscillo-combattante&lt;/i&gt;. Et comment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis une meurtri&#232;re.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Courir vite, vite</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/courir-vite-vite</link>
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		<dc:date>2025-09-30T23:07:19Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Cl&#233;mentine Pons</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;(Ou comment ne pas savoir voler) (Ou comment &#233;teindre son t&#233;l&#233;phone devient vital) &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a des jours o&#249; l'on ne demande rien. Pas de r&#233;ponse. Pas de miracle. Pas m&#234;me un message sympa d'un coll&#232;gue passif-agressif. Juste un peu de silence, un peu de vide, un peu de moquette mentale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a des jours comme &#231;a, o&#249; exister semble &#234;tre une performance trop ambitieuse, et o&#249; le simple fait de tenir debout rel&#232;ve d'un aveuglement tenace. Alors on renonce. On se d&#233;sactive. On se range dans un coin. On devient (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1460.jpg?1759262323' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(Ou comment ne pas savoir voler)&lt;br class='autobr' /&gt;
(Ou comment &#233;teindre son t&#233;l&#233;phone devient vital)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des jours o&#249; l'on ne demande rien. Pas de r&#233;ponse. Pas de miracle. Pas m&#234;me un message sympa d'un coll&#232;gue passif-agressif. Juste un peu de silence, un peu de vide, un peu de moquette mentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des jours comme &#231;a, o&#249; exister semble &#234;tre une performance trop ambitieuse, et o&#249; le simple fait de tenir debout rel&#232;ve d'un aveuglement tenace. Alors on renonce. On se d&#233;sactive. On se range dans un coin. On devient meuble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#233;cit est n&#233; un de ces jours-l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un mardi peut-&#234;tre. Ou un jeudi invisible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour sans particularit&#233;, sauf celle d'&#234;tre celui o&#249; j'ai d&#233;cid&#233; que voler &#233;tait une id&#233;e trop arrogante.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trop humaine. Trop Google Calendar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#233;cit n'a pas de but.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne m&#232;ne nulle part.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est une fl&#226;nerie existentielle &#224; plumes, un effondrement doux dans le terrier d'un monde o&#249; l'autruche est reine et o&#249; je ne cherche m&#234;me plus &#224; m'enfuir, je veux juste me planter, comme un bulbe fatigu&#233;, la t&#234;te dans la terre et les id&#233;es dans le coton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous n'y trouverez pas de morale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas de solution.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; peine une histoire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais si vous avez d&#233;j&#224; eu envie d'&#234;tre une lampe IKEA non fonctionnelle dans un enclos grillag&#233;, alors bienvenue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Entrez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Posez votre t&#233;l&#233;phone.&lt;br class='autobr' /&gt;
Respirez dans un oreiller.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et souvenez-vous : ne m&#234;me pas pouvoir voler, c'est parfois ce qui vous sauve.&lt;/p&gt;
&lt;dl class='spip_document_608 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/autruches.jpg?1759481771' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-608 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui je plante ma t&#234;te dans le sol. Encore une fois parce que visiblement deux fois par semaine &#231;a suffit plus. Il faut que je le fasse chaque jour maintenant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sept appels manqu&#233;s, trois textos, un message WhatsApp d'Adrien. Je sais pas s'il comprend vraiment que je r&#233;pondrai pas. Un arr&#234;t maladie plus un prolongement d'arr&#234;t maladie plus encore un prolongement d'arr&#234;t maladie. Je sais que &#231;a inqui&#232;te Adrien. Pas parce qu'il se fait du souci pour moi &#8211; moi il s'en fout &#8211; non, il angoisse pour le bilan financier de la bo&#238;te, l'&#233;tat des comptes et la tr&#233;so. Des charg&#233;s de comm' en int&#233;rim, il y en a plein. Adrien, il s'en fout de moi. Et moi j'aimerais qu'il arr&#234;te de m'appeler.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8220;Salut Salom&#233;, j'appelais pour prendre quelques nouvelles. Bon ben&#8230; &#233;cris moi si jamais. J'esp&#232;re que &#231;a va quand m&#234;me hein. &#192; tout vite.&#8221;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui je plante ma t&#234;te dans le sol quand j'ose jeter un &#339;il &#224; mon t&#233;l&#233;phone.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je le jette &#224; travers l'appart' et je m'&#233;tale sur le lit, le visage enfonc&#233; dans l'oreiller. Et puis dedans je crie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, je me risque &#224; me lever pour faire du caf&#233;. Mais je m'habille quand m&#234;me pas. C'est trop t&#244;t, c'est trop dur. Le caf&#233; est pas assez fort. C'est du sale jus de vieux slip pas lav&#233;. Je le bois en grima&#231;ant mais en &#233;tant quand m&#234;me fi&#232;re de ressentir quelque chose.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ouvre pas mon ordi, j'ouvre pas mes mails, je rallume pas mon t&#233;l&#233;phone qui est tomb&#233; en rade de batterie cette nuit. Que ce soit Adrien ou n'importe qui, les copines, le facteur, la voisine du boucher de la cousine de mon oncle : j'en ai plus rien &#224; foutre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je mange presque. Quelques fruits secs. &#192; midi c'est pasta box parce que flemme de faire m&#234;me des vraies p&#226;tes. Je suis devenue liquide. Je glisse sur tout et tout m'absorbe. Des fois je jette un &#339;il vers mon portable. Je sais. Je sais que je devrais l'allumer. Et je sais qu'Adrien et les autres attendent derri&#232;re leurs tout petits minuscules &#233;crans. J'allume la t&#233;l&#233;. Elle m'avale, me bouffe, me m&#226;che et me recrache, encore plus broy&#233;e. Je suis qu'un tas d'os qui coule dans sa propre peau et qui s'enfuit dans le sol puisque j'y plante ma t&#234;te, le plus loin, le plus profond possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bient&#244;t 23 h &#8211; je crois. J'ai tout &#233;teint pour que personne puisse plus me contacter, mais du coup j'ai plus l'heure. Alors je devine, &#224; la lumi&#232;re du ciel, de la rue et au moment o&#249; le lampadaire coll&#233; &#224; ma fen&#234;tre s'allume.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai pas de rideau alors ce lampadaire illumine tout mon mini micro-studio trop petit pour moi et mes amertumes. Le rideau il est tomb&#233; il y a huit mois. Je l'ai jamais remis. Pas par flemme, mais parce que c'est tellement plus facile d'ignorer. Et puis c'est pas si pire de dormir &#224; la lumi&#232;re des r&#233;verb&#232;res. Je suis cal&#233;e sur le rythme de vie de la rue. &#199;a semble naturel, mais en fait c'est juste une mani&#232;re de pas prendre mes responsabilit&#233;s d'adulte, de pas m'occuper de moi-m&#234;me, de me laisser flotter parce que je sais plus faire que &#231;a. Et prendre des d&#233;cisions, m&#234;me juste celle d'aller dormir maintenant ou plus tard, c'est trop pour moi. &#199;a d&#233;rape, &#231;a rampe, &#231;a coulisse dedans moi, &#231;a se faufile, &#231;a s'insinue puis &#231;a s'&#233;chappe. Et puis je d&#233;rive, je sombre, je bascule. Et c'est l&#224; que j'enfonce ma t&#234;te dans le sol. &#199;a m'ancre. &#199;a m'immobilise. &#199;a me bloque, me calme, me neutralise. Je m'enfouis, &#224; d&#233;faut de m'enfuir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui je m'habille. Je me regarde dans le miroir, mais j'arrive pas encore &#224; m'observer. C'est furtif. Juste pour v&#233;rifier que je suis toujours l&#224; et que j'ai toujours un visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est 13 h 30 environ, je pense. Je me lance dans le caf&#233; du r&#233;veil &#8211; plus de matins, de journ&#233;es, de soirs, de nuits pour moi maintenant. Cette fois je le fais trop fort. &#199;a se d&#233;verse au-dedans moi. Et &#231;a br&#251;le, &#231;a r&#226;pe, &#231;a &#233;corche ma gorge. Elle devient le ravin du ruisseau brun puissant, robuste, qui s'&#233;coule vigoureusement ou qui s'infiltre, goutte &#224; goutte ou par flots, comme le sang d'une b&#234;te bless&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un long temps &#224; regarder par la fen&#234;tre, inventer des vies aux passants et dormir, je me r&#233;veille le lendemain et, cette fois, c'est d&#233;cid&#233;, je sors. Je regarde mes chaussures comme un objet cataclysmique qui va peut-&#234;tre d&#233;truire ma journ&#233;e, comme si elles pouvaient m'exploser &#224; la gueule. Et puis je d&#233;cide que non. Ces chaussures, je vais les d&#233;scratcher, les mettre et les rescratcher. Et puis, en plus, et surtout, je vais marcher avec. Descendre les deux &#233;tages qui me s&#233;parent de la rue et avancer sur le b&#233;ton pas encore trop chaud de l'apr&#232;s-midi qui fait que commencer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sens l'air, pour de vrai de vrai, pas juste par la fen&#234;tre. Je respire peut-&#234;tre un peu plus fort, je suis pas s&#251;re. Comme je veux plus parler aux humains, je d&#233;cide d'aller au zoo. Il y a du monde donc finalement c'&#233;tait peut-&#234;tre pas la meilleure id&#233;e en tant que personne qui voulait &#233;viter tout contact. Il faut juste que j'&#233;vite les regards, que je baisse la t&#234;te tout bas, tout bas, encore plus bas, le plus bas possible. Je me roule presque en boule sur le chemin de terre battue. J'avance &#224; l'intuition, &#224; pas h&#233;sitants. Je regarde les singes savoir &#234;tre plus sociables que moi, plus avenants que moi, plus humains que moi. Je reste longtemps &#224; regarder les singes. Ils sont malins, dr&#244;les, certains un peu moches. Je souris. &#199;a faisait longtemps je me rends compte, alors j'arr&#234;te de sourire, comme si c'&#233;tait interdit. J'avance encore et j'aper&#231;ois l'autruche dans son enclos trop petit. Elle est calme, immobile, elle me scrute, je me rapproche. Elle m'examine, elle se rapproche. Elle m'inspecte, je tends un bras que je sais trop court pour la toucher, mais c'est juste pour le geste &#8211; je suis une femme dramatique. On s'observe les yeux dans les yeux pendant longtemps, longtemps. Je m'assois sur le banc et on continue &#224; se regarder longtemps, longtemps, et m&#234;me encore plus longtemps que &#231;a. Et puis j'oublie en fait que la journ&#233;e a une fin : le vigile du parc vient me rappeler qu'il faut que je rentre chez moi, je me rappelle que j'ai un chez moi, et qu'effectivement je dois rentrer chez moi. Alors je rentre chez moi. Et peut-&#234;tre que demain je reviendrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le lendemain je reviens, oui. L'autruche est toujours l&#224; mais cette fois la lumi&#232;re est plus claire, je vois mieux ses plumes et son bec. Elle me semble immense, mais je me rapproche et elle rapetisse, moins impressionnante, en fait elle me ressemble je crois. Je vois dans ses yeux la m&#234;me flemme de vivre que moi. Mais je pense qu'elle, elle a pas d'Adrien qui lui envoie des mails et des textos et des messages sur WhatsApp et Instagram et m&#234;me sur Facebook ou sur Copains d'avant. Pas d'appels manqu&#233;s d'Adrien pour l'autruche. Comme je me suis rapproch&#233;e, je lis la plaque en plastique vert et orange devant : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Enclos de l'autruche&lt;br class='autobr' /&gt;
Struthio camelus&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les autruches sont les plus grands oiseaux du monde, incapables de voler mais incroyablement rapides &#224; la course (jusqu'&#224; 70 km/h).&lt;br class='autobr' /&gt;
Merci de ne pas nourrir les animaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Gardez une distance de s&#233;curit&#233; &#8212; cet oiseau peut &#234;tre curieux&#8230; et un peu taquin !&lt;br class='autobr' /&gt;
Notre autruche s'appelle Astrid.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je murmure : &#8220;Astrid&#8221; sans point &#224; la fin, une phrase pas commenc&#233;e que d&#233;j&#224; elle est pas termin&#233;e. Juste un pr&#233;nom en suspens, un pr&#233;nom d'autruche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviens le lendemain. Et tous les lendemains. Et tous les jours en fait. Et toute la journ&#233;e. Je suis l&#224; &#224; l'ouverture &#8211; et m&#234;me avant parfois, j'attends devant la grille &#8211; et jusqu'&#224; la fermeture. Jojo le vigile partage souvent une clope avec moi avant de fermer le parc. Un signe de la main et je rentre chez moi. Mais l'autruche reste. L&#224;. Dans la t&#234;te. Dans les yeux. Je commence m&#234;me &#224; en r&#234;ver. Et quand j'y retourne je crois bien que je vois dans son regard qu'elle a aussi r&#234;v&#233; de moi. Elle me le dit par la pens&#233;e je crois. Elle envoie des signaux. Des ondes. Des impulsions d'autruche. On est comme branch&#233;es sur la m&#234;me fr&#233;quence, Astrid et moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme moi, elle est grande mais invisible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme moi, elle est immobile et muette.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme moi, elle a les plumes un peu de travers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme moi, son pr&#233;nom a six lettres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Astrid et Salom&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A S T R I D&lt;br class='autobr' /&gt;
S A L O M &#201;&lt;br class='autobr' /&gt;
AS SA TL RO IM D&#201;&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son pr&#233;nom je me fragmente un peu. Dans son pr&#233;nom je me brise, je m'effrite. Je me morcelle, me divise, d&#233;compose, d&#233;chire, je me fractionne, m'&#233;clate, me d&#233;membre, me scinde en deux ou dix ou mille parties, je me d&#233;structure, je me disloque, me s&#233;pare de moi-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme Astrid, je regarde celles et ceux de l'autre c&#244;t&#233; de l'enclos.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme Astrid.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je crois qu'Astrid, c'est beaucoup plus qu'une simple ressemblance, qu'un &#233;cho ou deux regards crois&#233;s. Je suis en elle. Elle est ma fuite. Plus d'Adrien, plus de blockchain, d'IA, de machine learning, big data, cloud computing, plus de metaverse, de software, low-code, no-code, stack technique, devOps, fullstack, plus d'infrastructure scalable, de workflows, de data-driven, d'UX et UI design, plus de putain de merde de disruption &#224; la con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, le mardi, Astrid a l'air de plut&#244;t bonne humeur. Et je me surprends &#224; me dire que moi aussi. Une famille bien propre et structur&#233;e m&#233;thodiquement passe devant moi, assise sur le banc. Lui, petite casquette Ralph Lauren, polo Tommy Hilfiger bleu marine, jean slim faussement ab&#238;m&#233; et paire de Stan Smith trop blanches pour &#234;tre honn&#234;tes. Je devine sur son sourire de sale con que c'est s&#251;rement sa femme qui lave ses baskets et qu'il a les m&#234;mes termes qu'Adrien dans la bouche : branding, storytelling, engagement, benchmarking et autres mots-vomis. Il avance avec le reste de la petite tribu &#8211; c'est s&#251;rement comme &#231;a qu'il appelle sa famille. Elle, la compagne, essaie de se sortir de la prise de deux enfants qui crient : un d'excitation, un de chagrin &#8211; ou de douleur ? La poussette est doucement berc&#233;e. Et l&#224;, dans cet instant suspendu entre cauchemar ordonn&#233; et chants bucoliques des oiseaux enferm&#233;s, lui, le Ralph-Lauren-Tommy-Hilfiger-Stan-Smith, il dit : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &lt;i&gt;Astrid ? Ahaha c'est super moche comme nom !&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sa compagne dit quelque chose d'indistinct. Je m'approche pour entendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ajoute : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &lt;i&gt;C'est un peu nul en plus les autruches, c'est vraiment l'animal de la l&#226;chet&#233; et du d&#233;ni. Venez, on va voir les singes, eux au moins ils bougent un peu.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me fige, je suis p&#233;trifi&#233;e par l'horreur de ses propos. Je comprends alors. Je comprends tout. Tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentre chez moi en courant, je passe devant Jojo qui me fait un signe de la main sans m'arr&#234;ter, je lui souris m&#234;me pas, l'instant est trop grave.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'arrive chez moi en nage et sans plus de souffle. Quelque chose doit changer. J'ai compris, tout ! Gr&#226;ce &#224; Astrid et Ralph-Lauren-Tommy-Hilfiger-Stan-Smith.&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#226;chet&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;ni.&lt;br class='autobr' /&gt;
Non, Astrid n'est ni l&#226;che ni dans le d&#233;ni. Et moi non plus, putain !&lt;br class='autobr' /&gt;
J'allume mon t&#233;l&#233;phone : 14 appels manqu&#233;s, 27 textos, mais pas tous d'Adrien &#8211; heureusement, &#231;a aurait &#233;t&#233; plut&#244;t effrayant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;cide de les prendre dans le d&#233;sordre chronologique.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8220;Hello Sal, on se voit bient&#244;t ? J'ai appris que t'&#233;tais en arr&#234;t, &#231;a peut peut-&#234;tre te faire du bien de sortir.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Sal, comment &#231;a va ? J'ai pas eu de r&#233;ponse alors je voulais savoir si t'avais bien eu mon texto de la derni&#232;re fois. Bisouuuus&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Coucou Sal, tu peux me rep ? Je m'inqui&#232;te un peu.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Bonjour Mme Bazin, pourriez-vous me recontacter rapidement ? Je souhaiterais faire un point avec vous et je n'arrive pas &#224; vous joindre par t&#233;l&#233;phone.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Salut Salom&#233;. Comment vas-tu ? Je viens un peu aux nouvelles, avec toute la team on pense fort &#224; toi. Des bises&#8221;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle bande de cons.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;gueule tous ces mots dans chaque recoin de mon studio minuscule. J'ouvre les fen&#234;tres, je dois respirer, d&#233;verrouiller. Je r&#233;ponds &#224; personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s une nuit mystique &#224; base de r&#234;ves psych&#233;d&#233;liques g&#233;ants &#224; plumes, je me l&#232;ve &#224; peine repos&#233;e. Mais je dois aller au zoo. C'est plus vraiment une option. C'est une n&#233;cessit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme chaque jour, Astrid est l&#224;, me regarde avec tendresse, perplexit&#233; parfois, mais jamais de col&#232;re ou de chagrin. Elle est immobile, comme si elle attendait. Ou peut-&#234;tre ne fait-elle rien, juste &#234;tre, -immense, silencieuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'approche lentement, je m'arr&#234;te &#224; un m&#232;tre, le regard fix&#233; dans ses yeux ronds et sombres. C'est ni un regard humain, ni un regard sauvage, c'est une pr&#233;sence brute, sans artifice. Je ferme les yeux. Dans ce silence, j'entends mon propre c&#339;ur. Lent. Pesant. Assourdi.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'imagine mes pieds s'enfoncer dans la terre, comme si le sol dur devenait sable chaud, doux, mouvant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je sens mes os s'all&#233;ger, mes muscles se d&#233;faire et se lib&#233;rer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je deviens l'autruche. Je deviens Astrid et Astrid devient moi je crois.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ouvre les yeux. Elle me regarde. Je sais que nous sommes unies, une m&#234;me pr&#233;sence ancr&#233;e dans l'instant, une m&#234;me r&#233;sistance immobile. Je fuis plus. Je l&#226;che plus. Je nie plus. Je suis l&#224;, en elle et elle en moi. Un seul souffle vital, une seule identit&#233; hybride, un seul animalindividu, deux essences fusionn&#233;es, une id&#233;e magistrale transcendante, le sublime, le grandiose, le triomphe. Astrid et moi on se m&#233;lange et se mixe, je nous confonds et c'est &#233;blouissant, c'est prodigieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jojo me sort de ma torpeur, il me retire d'Astrid, deux &#226;mes qui se s&#233;parent pour sans doute mieux se retrouver demain. Je dis : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &lt;i&gt;Astrid, t'en fais pas, je reviens demain, comme d'habitude.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jojo me regarde avec l'air confus de quelqu'un qui regarde une fl&#226;neuse parler &#224; une autruche comme si leurs deux vies en d&#233;pendaient.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &lt;i&gt;Salut Jojo, merci, &#224; demain !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, on est vendredi je crois maintenant, ou samedi peut-&#234;tre. Il y a du monde. Et puis oui, voil&#224;, c'est aujourd'hui que tout bascule. Astrid est simplement pas l&#224;. Je cherche des yeux, me vide de ma consistance, je deviens une flaque d'organes et de sang au milieu du zoo.&lt;br class='autobr' /&gt;
Hier on faisait qu'une, aujourd'hui Astrid. Juste. Plus. L&#224;. Le panneau en plastique vert et orange est recouvert d'une feuille A4 o&#249; il est mal &#233;crit &#224; la main : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Transfert d'animaux en cours.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ah oui donc voil&#224;. L&#226;chet&#233;. D&#233;ni. C'&#233;tait si simple que &#231;a ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Je plante ma t&#234;te dans le sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je plante&lt;br class='autobr' /&gt;
Plante&lt;br class='autobr' /&gt;
Plante&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour redevenir autruche&lt;br class='autobr' /&gt;
Et rien ne vient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une voix me ram&#232;ne &#224; la vie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &lt;i&gt;C'&#233;tait moche hein ? Un gros oiseau quoi.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Un gros oiseau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Astrid c'&#233;tait un putain de gros oiseau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et moi je suis putain de d&#233;pressive.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je devrais m'en foutre de tous ces textos, de tous ces appels. Je leur dois rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je rentre.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ouvre Instagram.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je fais une story avec texte blanc sur fond noir :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je quitte les r&#233;seaux et mon tel, pas la peine d'essayer de me joindre, bisous.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai encore un mois d'arr&#234;t maladie, on verra plus tard pour la suite.&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#224;, je vais dormir, m&#234;me si on est au milieu du jour, parce que je m'en fous &#8211; plus de matins, de journ&#233;es, de soirs, de nuits.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et enfin je trouve un sommeil plein de belles images et je me rappelle : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les autruches sont les plus grands oiseaux du monde, incapables de voler mais incroyablement rapides &#224; la course (jusqu'&#224; 70 km/h).&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et je m'imagine courir, vite, vite.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La bouture d'&#233;glantier</title>
		<link>https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/la-bouture-d-eglantier</link>
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		<dc:date>2025-08-31T17:57:50Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nicolas Bessi&#232;res</dc:creator>



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&lt;p&gt;Si j'avais le sens de la formule, la ma&#238;trise du pass&#233; simple et le go&#251;t des choses bien faites, je pourrais d&#233;clamer un peu haut : &#171; voici ce qu'il advint dans mon jardin &#224; propos d'un pied d'&#233;glantine. &#187; Pas mal, comme d&#233;but de programme. Oui mais voil&#224;, si j'&#233;tais l'homme &#233;l&#233;gant, raffin&#233;, courtois et moraliste, &#231;a se saurait. Au lieu de quoi, je pr&#233;f&#232;re embrouiller des bouts de presque rien et raconter mes v&#233;rit&#233;s na&#239;ves. Je laisse aux auteurs morts leur pass&#233; simple, ils l'ont bien m&#233;rit&#233;. Quant &#224; mon (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1459.jpg?1756663022' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_607 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/la_bouture_d_eglantier-2_2618.jpg?1756663030' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-607 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt; &lt;p&gt;Si j'avais le sens de la formule, la ma&#238;trise du pass&#233; simple et le go&#251;t des choses bien faites, je pourrais d&#233;clamer un peu haut : &#171; voici ce qu'il advint dans mon jardin &#224; propos d'un pied d'&#233;glantine. &#187; Pas mal, comme d&#233;but de programme. Oui mais voil&#224;, si j'&#233;tais l'homme &#233;l&#233;gant, raffin&#233;, courtois et moraliste, &#231;a se saurait. Au lieu de quoi, je pr&#233;f&#232;re embrouiller des bouts de presque rien et raconter mes v&#233;rit&#233;s na&#239;ves. Je laisse aux auteurs morts leur pass&#233; simple, ils l'ont bien m&#233;rit&#233;. Quant &#224; mon jardin, restons modeste, je n'ai pas exactement acc&#232;s aux faits, je veux dire par l&#224; &#224; l'essence des choses, je n'ai pas le droit de dire &#171; il s'est pass&#233; ceci &#187;. Je peux &#224; la rigueur dire ce que j'ai vu, ou du moins ce que j'ai cru voir, et enfin, c'est l&#224; qu'est l'art, je peux tenter de dire ce que j'ai ressenti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pour commencer, si je choisis d'&#234;tre honn&#234;te, je dois confesser une erreur de vocabulaire. Je disais &#171; &#233;glantine &#187; pour parler de la plante elle-m&#234;me, alors que correctement, &#171; &#233;glantine &#187; est la fleur, la plante se nomme &#171; &#233;glantier &#187;. Oui mais voil&#224;, j'avais d&#233;j&#224; ma premi&#232;re phrase, et elle sonne assez bien, je n'ai pas eu le c&#339;ur &#224; la corriger. &#171; Pied d'&#233;glantine &#187;, ce n'est pas tout &#224; fait le bon usage, mais vous reconna&#238;trez que c'est beaucoup plus musical que &#171; pied d'&#233;glantier &#187;, qui est assez lourdaud. Et puisque nous en sommes &#224; parler technique, c'est une question qui est importante, comment arbitrer entre la musique et la rigueur ? Il me semble que le principe est simple : les deux doivent &#234;tre satisfaites. La mise en pratique de ce principe n'est qu'une question de travail. Je ne corrige pas ma premi&#232;re phrase, parce que je fais confiance &#224; l'instinct, mais je corrige mon titre, &#171; la bouture d'&#233;glantier &#187;, somme toute, &#231;a sent d&#233;j&#224; presque aussi bon que la fleur elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les pr&#233;liminaires sont importants ; vous en conviendrez, on ne peut tout de m&#234;me pas commencer un repas sans s'&#234;tre lav&#233; les mains et sans avoir mis la table. Et voil&#224; ce qu'il se passe quand je cuisine pour vous, j'ouvre mon dictionnaire. J'ai cherch&#233; &#171; &#233;glantine &#187; parce que je voulais l'orthographe correcte de &#171; cynorrhodon &#187;, et je voulais m'assurer que c'est bien la m&#234;me plante. On apprend d&#232;s l'&#233;cole qu'un auteur doit &#233;viter les lourdeurs, or les r&#233;p&#233;titions mal ma&#238;tris&#233;es font partie de ces lourdeurs, il faut alors s'&#233;quiper de synonymes. Encore une fois, c'est tr&#232;s simple &#224; comprendre, mais c'est un peu de travail. C'est gr&#226;ce &#224; cette s&#233;rieuse pr&#233;paration que j'ai pu prendre conscience de ma confusion entre &#171; &#233;glantine &#187; et &#171; &#233;glantier &#187;. Je ne voudrais tout de m&#234;me pas professer des b&#234;tises &#224; mes lecteurs. Nous apprenons au passage, dans le m&#234;me dictionnaire, que cette jolie plante dont il est question est parfois aussi appel&#233;e &#171; gratte-cul &#187;, ce qui est plaisant, ou &#171; rosiers des haies &#187;, voire &#171; rosier sauvage &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Qu'on me pardonne, mais nous ne sommes pas encore pr&#234;ts &#224; croquer dans le vif de l'histoire. Il faut que j'expose pr&#233;alablement la m&#233;saventure de mon petit ch&#234;ne des garrigues. Il y a des ch&#234;nes des garrigues &#224; deux pas de chez moi, ces arbustes font des rejets. L'encyclop&#233;die est formelle, elle indique que &#171; le pied-m&#232;re forme une plante-fille pourvue de racines, que l'on peut s&#233;parer pour obtenir un individu autonome &#187;. J'ai tendance &#224; faire confiance aux encyclop&#233;dies et j'avais envie d'avoir chez moi un petit ch&#234;ne des garrigues r&#233;cup&#233;r&#233; localement &#224; bon march&#233;. J'avais donc pris ma petite pioche, j'avais pr&#233;lev&#233; une jeune pousse avec ses jeunes racines et un peu de sa terre natale. J'avais plant&#233; cela chez moi dans un pot avec ma meilleure terre d'accueil et mes bons v&#339;ux. J'avais observ&#233;, aim&#233; et arros&#233; ce petit pot avec son ch&#234;ne des garrigues. Il m'avait sembl&#233; que l'arbrisseau s'&#233;tait fait &#224; son nouvel environnement, je me voyais d&#233;j&#224;, peut-&#234;tre l'ann&#233;e suivante, l'installer en pleine terre. Il a tenu un mois ou deux, et il est mort. Trop d'eau ou pas assez, je ne saurai jamais. Je sais deux choses : il a tout de m&#234;me tenu un peu avant de mourir, il n'a pas tenu jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pour ce qui est des mises en bouche, nous y sommes presque. Mon lecteur soucieux de se rep&#233;rer dans l'intrigue, tout malin qu'il est, a devin&#233; que pour ma bouture d'&#233;glantier, j'ai tenu compte en premier lieu des enseignements de ma bouture de ch&#234;ne qui avait &#233;chou&#233;. Nous voici donc au printemps. Je suis arm&#233; de la m&#234;me petite pioche que le coup d'avant, et je tente cette fois-ci de pr&#233;lever un rejet d'&#233;glantier. Il est juste de l'autre c&#244;t&#233; de la cl&#244;ture, je ne lui demande vraiment pas un grand voyage, mais j'aimerais l'avoir chez moi. Et j'aimerais pouvoir me dire, que cet &#233;glantier, l&#224; chez moi, est arriv&#233; par ma main. C'est sans doute un peu de ce r&#233;flexe de propri&#233;taire qu'ont les gens qui font des enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	J'ai pris toutes mes pr&#233;cautions. Mon petit d&#233;racin&#233;, je lui ai fait un nid douillet, je l'ai nourri d'eau fra&#238;che et m&#234;me de l'amour qu'on peut proposer aux v&#233;g&#233;taux. Je lui ai offert un peu de ce soleil du printemps, il en faut, mais un peu d'ombre aussi aux heures d&#233;j&#224; chaudes. Je ne veux pas avoir l'air de me vanter, mais je l'affirme devant Dieu et mes voisins, ma bouture &#233;tait r&#233;ussie. Elle a fait ses racines nouvelles dans son pot, elle a fait sienne la terre que je lui ai donn&#233;e. Tous les jours, je veillais sur mon petit &#233;glantier. Trop chaud, pas assez, de l'eau, du soleil, un peu moins, je le savais avant lui, je le sentais aussi bien que lui, je souffrais des m&#234;mes soifs, je grandissais des m&#234;mes joies. Je ne me pr&#233;tends pas jardinier, mais tout de m&#234;me, quand on s'applique, quand on a avec soi les encyclop&#233;dies, la science, et la faveur de la Providence, on peut faire des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je ne l'appelais d&#233;j&#224; plus &#171; ma bouture &#187;, mais &#171; mon petit pied &#187;, mon &#171; rosier sauvage &#187; qui s'est laiss&#233; apprivoiser. &#192; sa base, il avait ses petites feuilles vert fonc&#233;, d&#233;j&#224; bien solides, et plus loin des feuilles vert tendre. Il avait pris des forces, il avait fait de grandes pousses qui d&#233;bordaient joyeusement de son pot. Il avait toute la vigueur, toutes les promesses de la jeunesse, il ne demandait qu'&#224; vivre. Il avait sur ses tiges les piquants de son esp&#232;ce, mais avec moi, il &#233;tait tout doux. De mon c&#244;t&#233;, je n'avais pas d'autre souci dans mon existence que d'&#234;tre inquiet de lui, j'avais du temps, de l'eau, de l'ombre et du soleil &#224; lui offrir. Nous devions traverser l'&#233;t&#233; ensemble, et c'&#233;tait presque s&#251;r, &#224; l'automne il aurait sa place en pleine terre. Soyons fous, soyons ambitieux, l'&#233;t&#233; prochain, peut-&#234;tre d&#233;j&#224; des fleurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Votre &#233;crivain r&#234;veur et fabuliste, inutile bien s&#251;r, a tout de m&#234;me un grand d&#233;faut, il ne sait pas mentir. Ici intervient le passage o&#249; je parle de mon chat. Nous sommes au printemps, je ne me soucie que d'un petit pot avec un jeune &#233;glantier. Le 20 juin, une catastrophe d'ordre tr&#232;s sup&#233;rieur me tombe dessus. Un vrai probl&#232;me, de quoi me faire oublier mon jardin. Je suis capable d'aimer les plantes, mais tout de m&#234;me, un animal a la priorit&#233;. Le 20 juin, c'est la date exacte et je suis pr&#234;t &#224; produire la facture du v&#233;t&#233;rinaire, mon chat a d&#251; &#234;tre op&#233;r&#233; en urgence. Le 21 juin, c'est le premier jour de l'&#233;t&#233;, et cet &#233;t&#233; sera la premi&#232;re saison o&#249; je dois m'efforcer de sauver la vie de mon chat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je suis all&#233; &#224; l'&#233;cole presque aussi longtemps que vous, ne me regardez pas de haut avec ce petit air pinc&#233;, on m'a appris &#224; moi aussi &#224; dire du mal des hors-sujet. Et pourtant&#8230; Chaque chose est &#224; sa place dans cette histoire, c'est difficile &#224; croire, mais rien n'est superflu, rien ne d&#233;passe. Le titre annonce un &#233;glantier, et l'on peine &#224; le voir venir, on perd un temps pr&#233;cieux avec mille d&#233;tails, le dictionnaire d'abord, le ch&#234;ne des garrigues ensuite, et maintenant un chat ! Le titre &#233;tait sans doute trompeur, ou alors le d&#233;nouement nous r&#233;serve une compr&#233;hension inattendue &#224; la derni&#232;re phrase ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mon chat bless&#233; et op&#233;r&#233;, il est de retour &#224; la maison. J'ai alors cette injonction cat&#233;gorique, de la part du v&#233;t&#233;rinaire, de veiller mon chat, de ne pas le laisser sortir de la maison : &#171; le plus longtemps possible &#187;. Il est retenu prisonnier, c'est pour son bien d'accord, mais c'est contre son gr&#233;. Hygi&#232;ne d'un humain qui aime son chat, je d&#233;cide que s'il ne peut pas sortir, je ne sortirai pas non plus. Je veux qu'il souffre le moins possible, je ne veux pas que le pauvre animal m'entende marcher librement &#224; l'ext&#233;rieur pendant qu'il est emmur&#233;. L'&#233;t&#233; commence, et je suis enferm&#233; chez moi avec mon chat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les caresses, les longues explications nocturnes, les exasp&#233;rations devant les portes closes, les miaulements et les agacements, les jeux et la liti&#232;re, tout cela ne fait pas partie de l'histoire de mon &#233;glantier. Mon chat et moi, nous avons tenu cinq jours et presque cinq nuits. La cinqui&#232;me nuit, il devenait fou et je n'en &#233;tais plus tr&#232;s loin moi-m&#234;me. J'ai pris une des d&#233;cisions courageuses de mon existence, je l'ai regard&#233;, caress&#233;, et je lui ai dit : &#171; mon bon chat, tu veux sortir, je te comprends, j'ai fait ce que j'ai pu pour ton bien, maintenant je t'ouvre la porte, s'il te pla&#238;t, reviens vivant demain matin ! &#187; Je lui ai ouvert, il a regard&#233; trois secondes, interloqu&#233;, et il est sorti dans la nuit en trottinant. J'ai dormi aussit&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le lendemain matin, mon chat &#233;tait sur le pas de la porte, il est rentr&#233; et sorti gaiement, il &#233;tait bien content de sa libert&#233; retrouv&#233;e. Il n'avait pas l'air f&#226;ch&#233; d'avoir &#233;t&#233; s&#233;questr&#233;. Il n'avait pas l'air non plus d'avoir rouvert sa blessure. Je me suis r&#233;veill&#233; lentement. Et puis, content moi aussi de retrouver la libert&#233;, j'ai profit&#233; de la lumi&#232;re du matin dans le jardin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pendant cinq jours et cinq nuits, je n'avais pas pens&#233; une seconde &#224; ma bouture. Pendant tout le temps que j'ai pass&#233; &#224; sauver le chat, de son c&#244;t&#233;, le petit pot avec l'&#233;glantier &#233;tait &#224; l'endroit le plus ensoleill&#233; du jardin, tout ce temps sans une seule goutte d'eau, au d&#233;but de l'&#233;t&#233;. Je l'ai retrouv&#233; au matin du sixi&#232;me jour, tout sec, les feuilles jaunes ou marron, les tiges raides. Si l'on peut &#233;prouver du chagrin pour une plante, c'est bien ce qui m'est arriv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les &#233;crivains d'un autre si&#232;cle auraient dit : &#171; zut ! &#187; C'est ce mot-l&#224; que j'ai eu en t&#234;te. J'&#233;tais d&#233;&#231;u et triste. Ma bouture qui &#233;tait presque faite, mon petit miracle gratuit, mon &#233;glantier &#224; moi, un jour prochain mes &#233;glantines, j'y croyais, &#224; tout cela. Et le pied sec, honn&#234;tement, on voit bien qu'il est mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je contemple mon &#233;glantier mort, je me sens coupable de l'avoir oubli&#233;, c'est par ma n&#233;gligence qu'il est tout grill&#233;. Mais je regarde juste &#224; c&#244;t&#233;, je vois mon chat vivant. Encore une fois, si un bel animal s'attache &#224; moi, si j'ai un peu le sentiment d'avoir &#233;t&#233; utile &#224; un gentil matou, le reste est tr&#232;s secondaire, les broussailles sont de moindre importance. Vous vous en doutez, si j'ai pris la peine de dessiner les tours et les contours de cette petite aventure dans mon jardin, c'est qu'il y a quelque chose dans ma conscience qui ne me laisse pas en paix. J'&#233;tais tout de m&#234;me d&#233;&#231;u. J'avais tout de m&#234;me &#233;chou&#233;. En cinq jours, j'ai fait mourir un &#234;tre vivant. Ce n'&#233;tait qu'un v&#233;g&#233;tal, c'est entendu, mais c'&#233;tait un &#234;tre vivant, j'avais pris soin de lui, j'avais choisi de m'occuper de lui. Je n'ai pas &#233;t&#233; &#224; la hauteur de mon arbuste. Et ce n'est pas tout, il se passe pire que cela dans ma mauvaise conscience, je m'en veux d'&#234;tre d&#233;&#231;u pour de la simple verdure, alors qu'&#224; ce moment-l&#224;, je devrais &#234;tre pleinement joyeux pour mon chat sauv&#233;. Je ne devrais penser &#224; rien d'autre qu'&#224; mon animal, la brindille ne devrait m&#234;me pas me pr&#233;occuper. Quand on a un ami v&#233;ritable, on ne se soucie pas d'une paille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est ici, enfin, que commence ma nouvelle. Vers qui, vers quoi se tourner quand on d&#233;sesp&#232;re, quand on a du remords, quand on ne peut pas se satisfaire de ce que l'on a sous les yeux ? C'est le tragique du printemps dernier et des cinq premiers jours de l'&#233;t&#233; dans mon jardin, et c'est le tragique d'un certain nombre d'humains dans un certain nombre de cas. Ce qu'il faudrait appeler &#171; la r&#233;alit&#233; &#187; ne nous convient pas, on veut voir autre chose, ailleurs, plus loin. L&#224; devant moi, cette v&#233;rit&#233;, je la refuse. Je songe &#224; un autre monde. Cela s'appelle &#224; la fois du d&#233;ni et de l'espoir. La bouture d'&#233;glantier s&#232;che et grill&#233;e, apr&#232;s tout, si elle n'&#233;tait pas morte ? Et si, en donnant apr&#232;s coup l'eau et l'ombre qui ont manqu&#233; &#224; ma plante, je pouvais la sauver encore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	M&#234;me la biologie la plus stricte est parfois ind&#233;cise. D'un c&#244;t&#233;, la mort a mauvaise r&#233;putation, pour &#234;tre franc, elle a la r&#233;putation d'&#234;tre irr&#233;versible. D'un autre c&#244;t&#233;, la science du vivant reconna&#238;t de mani&#232;re officielle des choses assez miraculeuses, surtout dans le r&#232;gne v&#233;g&#233;tal, et &#231;a s'est vu, des plantes d&#233;clar&#233;es mortes ont fini par repousser. Alors, je prends mon petit arrosoir, je mets ma bouture &#224; l'ombre, je d&#233;cide de ne pas perdre la foi et de refuser la mort de mon &#233;glantier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans les premi&#232;res semaines, il ne se passe rien. Du moins, rien de visible n'appara&#238;t dans mon petit pot de fleur. Voil&#224; une question de m&#233;taphysique, est-ce que le fait qu'il ne se passe rien de nouveau est plut&#244;t bon signe ou mauvais signe ? Un changement, je saurais l'interpr&#233;ter, mais l'absence de changement, dans une situation ind&#233;cise, c'est la porte ouverte &#224; la philosophie. Il faut faire le tri entre le d&#233;ni et les raisons d'y croire. Arriv&#233; &#224; ce point, la science a la main qui tremble, elle n'est plus aussi s&#251;re d'elle. Elle qui a longtemps affirm&#233; tout savoir et de mani&#232;re indiscutable, elle baisse les yeux, elle regarde ailleurs et elle soupire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Plus tard dans l'&#233;t&#233;, mon pied ne se d&#233;cide pas encore, il n'a pas choisi de se d&#233;composer d&#233;finitivement, il n'a pas choisi de reverdir. Et moi, audacieux, je tente un geste. Au s&#233;cateur, je le taille. Apr&#232;s tout, c'est une chose que l'on fait aux rosiers. Cela me remonte un peu le moral. Plus tard encore, des jeunes pousses de tr&#232;fle viennent dans le pot, mais l'&#233;glantier ne bouge pas. C'est joli, d&#233;j&#224;, le tr&#232;fle, &#231;a prouve que tout est encore possible. &#171; Tant qu'il y a de la vie&#8230; &#187; dit le proverbe, mais l&#224;, y a-t-il vraiment de la vie ? Y a-t-il vraiment de l'espoir ? D'autres proverbes, je le crains, disent aussi que les r&#233;surrections sont choses rares.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La science ayant fait place &#224; la philosophie, celle-ci c&#232;de &#224; son tour la place &#224; une forme de mystique. Voil&#224; le ph&#233;nom&#232;ne qu'on observe dans mon jardin cet &#233;t&#233;. Un homme qui n'est ni jardinier ni savant, qui aime un chat et des fleurs, un homme qui ne croit gu&#232;re &#224; la philosophie et aux religions, fait des allers-retours avec un petit arrosoir et des mauvaises pens&#233;es. Voil&#224; encore ma conscience qui me travaille. Est-ce que je perds mon temps, est-ce que je me voile la face ? Je suis peut-&#234;tre en train d'arroser de mani&#232;re totalement improductive une herbe morte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Une autre voix r&#233;pond : &lt;i&gt;Improductive &#187;, et alors ? &#171; Morte &#187;, ce n'est pas &#224; toi d'en juger&#8230; Je vais te dire ce qui se passe. Tu rends hommage &#224; la d&#233;pouille d'une bouture que tu as aim&#233;e un mois ou deux. Mon petit bonhomme, il n'y a pas de mal. Et si te recueillir te fait du bien ? Et si tu aimes faire le geste de donner un peu d'eau au souvenir de ta plante et aux jeunes tr&#232;fles qui sont venus lui faire une couronne ? Apr&#232;s tout, il y a d'autres humains qui vont &#224; la Toussaint fleurir des tombes. Ils savent tr&#232;s bien que leurs disparus ne vont pas ressortir de terre. Ils ne sont pas plus b&#234;tes que toi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je continue donc, d&#233;votement, &#224; arroser mon petit pot, ce petit pot avec sa bouture dont personne ne sait si elle est morte ou vive. Cela ne sert peut-&#234;tre &#224; rien, mais je me sens humain. Un jardinier ou un botaniste auraient possiblement un avis, un th&#233;ologien &#233;galement. Mais je n'ai aucun de ces experts sous la main. Je dois me contenter de mon jardin, de ma cl&#244;ture et de ce que j'ai appris &#224; l'&#233;cole. Ce qui m'int&#233;resse, c'est que mon chat se porte de mieux en mieux, et moi aussi, car mon sentiment de culpabilit&#233; s'estompe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut me voir, moi le m&#233;cr&#233;ant, avec mon petit arrosoir, avec ma petite bouche qui n'a jamais articul&#233; des pri&#232;res, ma petite bouche qui ne sait pas comment faire pour demander de l'aide au ciel, j'esp&#232;re la r&#233;surrection, je n'ai aux l&#232;vres qu'un rictus. J'ai l'impression de trahir les encyclop&#233;dies. Mais je fais ce geste presque sacr&#233;, j'arrose une herbe s&#232;che. Imaginez qu'elle repousse, ma bouture ! Au printemps prochain, quelle joie ce serait ! Je fais mes allers-retours avec l'arrosoir, tout cela m'aide. Je commence &#224; comprendre le sens du mot &#171; rituel &#187;, et au-del&#224; du mot, je commence &#224; comprendre le rituel m&#234;me. Avec le temps, j'en viens &#224; me consoler tout &#224; fait de ma peine. Apr&#232;s tout, mon chat est en bonne sant&#233;, cet &#233;t&#233; se d&#233;roule finalement tr&#232;s bien. Que l'&#233;glantier repousse au milieu de ses petits tr&#232;fles ou qu'il s'&#233;teigne tout &#224; fait, les deux solutions me conviennent. S'il est mort, j'ai gaspill&#233; un peu d'eau de pluie. Mais un peu d'eau de pluie pour me reconstruire le moral, ma foi, c'est d&#233;j&#224; une op&#233;ration rentable. S'il revit, j'aurai presque fait une nouvelle pour rien, oh, tant pis, cela m'a fait plaisir quand m&#234;me. Cela m'a occup&#233; un peu et m'a donn&#233; l'occasion de passer du temps avec celui qui voudra bien me lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	De toute fa&#231;on, on ne sait jamais rien. Imaginez que mon &#233;glantier ressuscite, je ne saurai toujours pas si c'est gr&#226;ce &#224; l'eau ou gr&#226;ce aux pri&#232;res. Vous pouvez bien vous efforcer &#224; ranger les livres de sciences et les livres de morale sur une m&#234;me &#233;tag&#232;re, vous ne parviendrez pas pour autant &#224; les faire dialoguer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans cette nouvelle, pour faire le compte &#224; la fin, il n'y a absolument rien de faux, rien d'invent&#233;. Est-ce que c'est si grave de dire la v&#233;rit&#233; ? Est-ce que c'est si grave de dire ce &#224; quoi on pense ? Le d&#233;but a &#233;t&#233; tr&#232;s long, au milieu il ne s'est rien pass&#233;, et voil&#224; que maintenant la fin s'&#233;ternise. L'ensemble est poussif, on se demande pourquoi l'auteur tient &#224; nous maintenir en &#233;veil en m&#234;me temps qu'il semble nous pousser &#224; dormir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cet &#233;crivain r&#234;veur et fabuliste, futile sans doute, il a tout de m&#234;me r&#233;uni dans le m&#234;me papier les acharn&#233;s de la science positive et les acharn&#233;s du divin imp&#233;n&#233;trable. On me le reprochera &#224; coup s&#251;r, d'un camp comme de l'autre, mais on ne m'emp&#234;chera pas d'&#234;tre fier de mon papier. Peut-&#234;tre m&#234;me que les moins acharn&#233;s des deux camps, c'est-&#224;-dire les moins b&#234;tes, voudront bien m'accorder un sourire, et me reconna&#238;tre une certaine astuce. Finalement, je ne crois pas &#234;tre si m&#233;chant. Et je crois m&#234;me que je n'ai dit du mal de personne. Ce principe vital qui fascine les biologistes aussi bien que les religieux, est-ce qu'il est si diff&#233;rent ? Quand le pr&#234;tre sugg&#232;re que &#171; le Seigneur fait pour nous des merveilles &#187;, est-ce que le scientifique, de son c&#244;t&#233;, oublie sa capacit&#233; &#224; s'&#233;merveiller devant cette nature objectiv&#233;e mais fascinante ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Voil&#224; le bilan, dans mon jardin, il ne s'est pas pass&#233; grand-chose, il s'est pass&#233; une chose banale : une tentative de bouture a &#233;chou&#233;. Et je me laisse aller &#224; ma faiblesse naturelle, &#224; mon grand d&#233;faut, je bavarde, je ne sais pas me taire, je fatigue mon lecteur de tours et de d&#233;tours assez pr&#233;somptueux. Disserter est une vertu de philosophe, conclure est la force du sage. Il faut maintenant en finir. Si le m&#234;me sentier est parcouru par un randonneur et par un p&#232;lerin, il me semble &#224; moi, qui ai &#233;t&#233; berc&#233; d'ath&#233;isme, que le p&#232;lerin invente une valeur qui n'existe pas dans la mat&#233;rialit&#233;. Mais en grandissant, j'ai appris &#224; laisser venir &#224; moi le doute et la beaut&#233;, il faut &#234;tre juste, le sentier a davantage de sens pour le p&#232;lerin. Sa marche est plus heureuse qu'une simple randonn&#233;e. Je me d&#233;p&#234;che de faire cette nouvelle avant d'avoir la r&#233;ponse au printemps prochain, parce que la r&#233;ponse, miracle ou poussi&#232;re, le d&#233;nouement de l'intrigue, on s'en moque compl&#232;tement, c'est la derni&#232;re des choses qui m'importe, &#231;a ne ferait que perturber la fable. Je ne vais pas m'amuser &#224; g&#226;cher un beau myst&#232;re avec l'expression objective des faits.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le Monast&#232;re des mots perdus</title>
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		<dc:date>2025-08-01T16:19:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Laurent Giraud</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Corine Sylvia Congiu lit et illustre &#034;Le monast&#232;re des mots perdus&#034;, une nouvelle de Laurent Giraud &lt;br class='autobr' /&gt;
-- Salut, &#231;a va ? &#8212; Super ! Et toi ? &#8212; Je rentre, je suis mort. &#8212; OK. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les deux hommes se sont crois&#233;s. J'ai entendu ces mots. Que disent-ils ? Le serveur s'approche : &lt;br class='autobr' /&gt;
-- Autre chose ? &#8212; Non, merci. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je me l&#232;ve, r&#233;cup&#232;re mes affaires et me dirige vers le quai. Je monte dans le train. Des gens regardent par les fen&#234;tres. Les passants vont et viennent. Ils se ressemblent. Je m'assois derri&#232;re un couple. Face (...)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1456.jpg?1754065080' width='150' height='150' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/shorts/Pbu_4K6NBm0&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;Corine Sylvia Congiu lit et illustre &#034;Le monast&#232;re des mots perdus&#034;, une nouvelle de Laurent Giraud&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;&lt;dl class='spip_document_603 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/monastere-nouveau_6.jpg?1754065092' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-603 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Salut, &#231;a va ?
&lt;br /&gt;&#8212; Super ! Et toi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je rentre, je suis mort.
&lt;br /&gt;&#8212; OK.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux hommes se sont crois&#233;s. J'ai entendu ces mots. Que disent-ils ? Le serveur s'approche :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Autre chose ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non, merci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me l&#232;ve, r&#233;cup&#232;re mes affaires et me dirige vers le quai. Je monte dans le train. Des gens regardent par les fen&#234;tres. Les passants vont et viennent. Ils se ressemblent. Je m'assois derri&#232;re un couple. Face &#224; eux, un adolescent isol&#233; dans une capsule sonore. Ils doivent &#234;tre riches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu crois que la voiture sera l&#224; ? la femme dit.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, l'homme r&#233;pond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils vont s&#251;rement sur la c&#244;te, au soleil. C'est trop cher pour moi. Je vais plus loin, dans un monast&#232;re, au sud de la troisi&#232;me terre. La premi&#232;re a br&#251;l&#233;. La seconde a &#233;t&#233; noy&#233;e. On vit entass&#233;s. J'ouvre mon sac. Je prends le d&#233;pliant. Un b&#226;timent au milieu des arbres. Deux mois de repos. J'en ai besoin. J'ai cod&#233; trop d'algorithmes. Le voyage est long. Je m'ennuie. Je regarde dehors. La terre d&#233;file. Elle d&#233;file encore. Longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis devant le b&#226;timent. On m'ouvre. Je dois laisser tous mes moyens de connexion. Un homme me m&#232;ne &#224; une chambre. Elle est petite et blanche. Il y a un lit, et une fen&#234;tre. Aucun &#233;cran. Ennui. Dehors, il y a des arbres. Un oiseau crie. Je m'allonge. Je ferme les yeux. Je m'endors. Une cloche me r&#233;veille. Je vais manger. Une grande salle. Presque personne. Je m'assois face &#224; un homme. Il me regarde. Il est vieux. Il a une barbe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bonjour, il dit, vous avez fait un voyage agr&#233;able ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, merci, je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous allez adorer nos collines et les stridulations des cigales, il dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne comprends pas. Il le voit. Il me sourit. Je me penche sur mon assiette. C'est vert et blanc. Je mange. Nouveau son de cloche. C'est fini. On se l&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous vous habituerez vite &#224; ces tintements, l'homme dit.
&lt;br /&gt;&#8212; Ok, je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; Ils deviendront plus cristallins, vous verrez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne comprends pas. Il le voit. Je remonte. C'est la nuit maintenant. Nouveau tintement de la cloche. Dans ma t&#234;te, je redis ce mot, tintement. Je m'endors.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nouveau jour. J'ai mang&#233;. Je me suis lav&#233;. Je suis descendu. Je me suis assis sur un si&#232;ge. Il y a de l'eau. Elle sort d'un tuyau. Elle reste dans un bassin. L'homme s'assoit &#224; c&#244;t&#233; de moi. Il me sourit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Belle fontaine, n'est-ce pas ? il dit. J'aime moi-aussi venir ici, m'asseoir et &#233;couter ses clapotements.
&lt;br /&gt;&#8212; Clapotement ? j'ose demander.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, c'est le mot qu'on utilise ici pour &#233;voquer ce bruit r&#233;gulier de l'eau qui heurte un obstacle.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est un bruit alors. Comme les clapotements de la cloche ? je demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Il y a une infinit&#233; de bruits, et presque tous ont un nom, il dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#233;tonn&#233;. Un bruit est un bruit. Pourquoi chercher plus loin ? il dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Allons venez, allons faire une promenade.
&lt;br /&gt;&#8212; Marcher ? je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, c'est cela, il dit en souriant.
&lt;br /&gt;&#8212; O&#249; allons-nous ? je demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Faire un tour, profiter de la nature et du soleil, &#233;couter les oiseaux, parler.
&lt;br /&gt;&#8212; Quelle utilit&#233; ? je demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Aucune, simplement pour le plaisir. Allons venez, &#231;a vous fera du bien. Vous avez l'air &#233;reint&#233;. Fatigu&#233;, il dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me l&#232;ve et le suis. On marche. On se prom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous aimez la balade ? il dit.
&lt;br /&gt;&#8212; &#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Balade est un autre mot pour dire promenade.
&lt;br /&gt;&#8212; Pourquoi ? je demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Parce qu'il faut pouvoir dire les choses de plusieurs fa&#231;ons.
&lt;br /&gt;&#8212; Pourquoi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Parce qu'on ne dit pas exactement la m&#234;me chose. Balade est familier, il se dit entre amis, alors que promenade est plus&#8230; noble, plus savoureux, il prend plus son temps.
&lt;br /&gt;&#8212; Savoureux ? je demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, cela veut dire que &#231;a a un bon go&#251;t, une bonne odeur.
&lt;br /&gt;&#8212; Un go&#251;t !?
&lt;br /&gt;&#8212; C'est cela, une odeur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aspire de l'air mais je ne sens pas la promenade. Nous nous arr&#234;tons sous un arbre, &#224; l'ombre. Il est grand. On voit loin, la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Que sentez-vous ? il demande.
&lt;br /&gt;&#8212; La promenade ! je dis pour essayer.
&lt;br /&gt;&#8212; Et qu'est-ce qu'elle sent ? il demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Une odeur.
&lt;br /&gt;&#8212; Essayez de la d&#233;crire.
&lt;br /&gt;&#8212; D&#233;crire ?
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce qu'il y a &#224; l'int&#233;rieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me tais et ferme les yeux. Je me concentre. Ce n'est qu'une odeur. Rien de plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais pas, je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; Alors parlez-moi de la vue, il dit.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vois la terre, tr&#232;s loin.
&lt;br /&gt;&#8212; Regardez attentivement, allez dans les d&#233;tails.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vois la terre, partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes revenus de la balade. Le tintement de la cloche annonce le repas. Je mange, en face de l'homme. La nourriture a une petite odeur de promenade. Nouveau clapotement de la cloche. Le repas est termin&#233;. Je me l&#232;ve. L'homme me tend un objet. Je le prends, c'est un livre. Je remonte dans la chambre. Ici aussi, &#231;a sent la balade. Je m'allonge. Je lis. Il y a plein de mots inconnus. Je m'endors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleut. Il y a une nouvelle odeur dans ma chambre. Il fait presque froid. Mes poils se l&#232;vent sur ma peau. Un air entre dans la chambre et me touche le visage, c'est doux. Ma peau se durcit un peu. La cloche. Je me l&#232;ve. Je descends. Repas.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai envie de parler avec l'homme. Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; J'ai lu le livre. Je ne comprends pas tout, je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est normal, le monde a tellement &#233;limin&#233; de mots&#8230; il dit. (Silence). Apr&#232;s tout, c'est vrai, on peut tr&#232;s bien vivre avec trois ou quatre cents mots. Cela suffit pour dire l'essentiel. Ce qui est vital, il dit encore. Il n'y a presque plus personne capable de lire ces vieux livres.
&lt;br /&gt;&#8212; Moi, j'aimerais bien, je dis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me regarde. Il sourit. La cloche. Je remonte. Je me lave. Je lis jusqu'au sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Hier soir, je dis, j'ai lu encore. Je n'ai pas compris les mots, mais ils m'ont endormi parce qu'ils clapotaient.
&lt;br /&gt;&#8212; Regardez cette fontaine, il dit, que voyez-vous ?
&lt;br /&gt;&#8212; Comme hier. L'eau. Il y a un tuyau et l'eau coule dans un bassin.
&lt;br /&gt;&#8212; Bien, il dit, parlez-moi du tuyau.
&lt;br /&gt;&#8212; Il est rond. En fer. Un peu vert au bout.
&lt;br /&gt;&#8212; Suivez l'eau maintenant jusqu'au bassin. Que fait-elle ?
&lt;br /&gt;&#8212; Elle tombe. Elle fait des bulles et des cercles.
&lt;br /&gt;&#8212; Et le bassin ?
&lt;br /&gt;&#8212; Il est en pierre, je dis, il est blanc.
&lt;br /&gt;&#8212; Voil&#224;, hier ce n'&#233;tait qu'une fontaine, et aujourd'hui c'est d&#233;j&#224; plus que &#231;a. Venez, allons marcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La journ&#233;e a &#233;t&#233; la m&#234;me. Mais dans l'odeur de la promenade j'ai reconnu celle de la terre et des arbres. Et dans la terre au loin, j'ai reconnu des champs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis une semaine, tous les jours se ressemblent. Le banc, la promenade, les repas, la lecture, et la cloche, qui tinte. J'aime l'homme. Je ne sais pas pourquoi. J'ai l'impression qu'il me fait du bien. La fen&#234;tre est ouverte sur la nuit. Je me l&#232;ve et regarde dehors. Il y a la lune et les &#233;toiles. Les arbres, les pins, forment une ombre mal d&#233;finie. On tape. Je me tourne et vais ouvrir. C'est l'homme. Il me dit de le suivre. On descend jusqu'&#224; la grande pi&#232;ce. Il ouvre une porte cach&#233;e derri&#232;re&#8230; derri&#232;re&#8230; un drap ? Un tapis ? Un voile ? Je le suis. On descend encore. Il ouvre une autre porte noire, et lourde. On entre. Il y a des livres partout, jusqu'au plafond. Ils sont rang&#233;s sur des &#233;tag&#232;res. J'avance. J'en prends un. Je l'ouvre. La couverture craque. Il sent le papier, les feuilles sont jaunes et couvertes de mots. Je lis une phrase. Je l&#232;ve les yeux et je regarde les milliers de livres. Comment peut-il y en avoir autant ? Y a-t-il tant de choses &#224; dire ? J'ai comme un vertige. Il existe tout un monde que je ne connais pas. Tintement clair de la cloche. L'homme me propose de prendre un livre, je ne sais lequel choisir. J'en attrape un, je remonte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Parlez-moi de cette fontaine, dit-il.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vous en parle tous les jours depuis des semaines, je dis.
&lt;br /&gt;&#8212; S'il vous pla&#238;t.
&lt;br /&gt;&#8212; Le tuyau ressemble &#224; une bouche verte qui r&#233;pand&#8230; expire&#8230; je n'ai pas le mot, dis-je.
&lt;br /&gt;&#8212; Ce n'est pas grave, continuez.
&lt;br /&gt;&#8212; L'eau claire chute jusqu'au bassin timidement perturb&#233;. Les pierres blanches retiennent ais&#233;ment les faibles vaguelettes qui se cognent, puis s'assagissent.
&lt;br /&gt;&#8212; Allons jusqu'au grand pin, sugg&#232;re-t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous marchons entre les arbres sur un sentier dam&#233; par le souvenir de nos pas. Autour de nous, toute la pin&#232;de s'agite de sons singuliers. Des crissements de pneus &#233;touff&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Que voyez-vous ?
&lt;br /&gt;&#8212; La terre qui s'&#233;tale. Les champs la couvrent de nuances de vert. Quelques arbres semblent comme perdus dans cette immensit&#233;, on dirait des nuages d'&#233;t&#233; perdus dans le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cloche va bient&#244;t sonner. Bient&#244;t nous marcherons, nous nous prom&#232;nerons au milieu des senteurs bois&#233;es et des crissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Parlez-moi de cette fontaine, m'enjoint-il.
&lt;br /&gt;&#8212; Sa bouche fard&#233;e de vert souffle l'eau &#224; travers ses l&#232;vres arrondies, en un sifflement discret. Comme un lent flux de mots dans un discours placide, l'eau cristalline rebondit mollement, s'&#233;toile en gouttelettes, et s'&#233;tend en vaguelettes concentriques jusqu'au rempart de son bassin de calcaire, ocre et rassurant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le grand pin, l'air est charg&#233; de r&#233;sine et de l'odeur encore vive de la ros&#233;e du matin. Le soleil darde ses rayons que filtre la ram&#233;e en confettis de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Que voyez-vous, me demande-t-il.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vois la terre qui s'&#233;lance, carrel&#233;e de champs verts, joint&#233;e d'arbres qui se serrent en bosquets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Parlez-moi de cette fontaine, me dit-il dans un murmure.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est le temps qui s'&#233;coule, c'est la vie qui passe. C'est le r&#233;cit des espoirs infinis et des r&#234;ves humains. C'est toute la trag&#233;die et la beaut&#233; de nos existences, la souffrance qui nous fait hommes, la joie furtive, le bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Que voyez-vous ? me questionne-t-il en fermant les yeux.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vois la terre qui nous supporte, je vois nos tentatives vaines de ma&#238;trise, je vois notre vacuit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais d&#233;j&#224;, la cloche tinte comme une bille sur du marbre. C'&#233;tait mon dernier jour. Ces deux mois ont si vite pass&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'homme est en face de moi, il ne dit rien, il sourit. On va se quitter. Il ne me demandera plus rien et cela me rend triste. J'ai envie de le prendre dans mes bras, de le remercier, il le sait. Et nous n'avons pas besoin de mots pour &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/shorts/Pbu_4K6NBm0&#034; class='spip_out' rel='external'&gt;Corine Sylvia Congiu lit et illustre &#034;Le monast&#232;re des mots perdus&#034;, une nouvelle de Laurent Giraud&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Navy Seals</title>
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		<dc:date>2025-07-02T06:46:51Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bernard Barbarroux</dc:creator>



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&lt;p&gt;Mi-octobre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je l'avais aper&#231;u plusieurs fois ces derniers jours. Curieux, mais craintif. M'observant dissimul&#233; derri&#232;re les trembles jaunes et les grands sapins. S&#251;rement un jeune, pas plus de quatre ans &#224; mon avis. Un adulte aurait pass&#233; son chemin ou charg&#233;. Il avait d&#251; renifler, malgr&#233; mes pr&#233;cautions pour dissimuler le peu de restes que je laissais apr&#232;s chaque repas, des odeurs qui devaient lui exciter les narines. Avec le travail qui me restait &#224; faire, je devais avoir les mains libres et je ne (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/" rel="directory"&gt;Nouvelles &#224; lire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logo spip_logo_right spip_logos' alt=&#034;&#034; style='float:right' src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/arton1451.jpg?1751438759' width='150' height='116' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;dl class='spip_document_602 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='https://www.nouvelle-donne.net/IMG/jpg/img_1485.jpg?1751438770' width='500' height='387' alt='' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-602 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2025
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Mi-octobre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'avais aper&#231;u plusieurs fois ces derniers jours. Curieux, mais craintif. M'observant dissimul&#233; derri&#232;re les trembles jaunes et les grands sapins. S&#251;rement un jeune, pas plus de quatre ans &#224; mon avis. Un adulte aurait pass&#233; son chemin ou charg&#233;. Il avait d&#251; renifler, malgr&#233; mes pr&#233;cautions pour dissimuler le peu de restes que je laissais apr&#232;s chaque repas, des odeurs qui devaient lui exciter les narines. Avec le travail qui me restait &#224; faire, je devais avoir les mains libres et je ne pouvais pas me balader avec mon Springfield gros calibre tout le temps. Alors, j'ai utilis&#233; les grands moyens. Deux alarmes avec gyrophares, branch&#233;es directement sur une batterie solaire. L'une pos&#233;e sur l'entr&#233;e de la cabane, l'autre fix&#233;e au tronc d'un gros sapin tout proche. J'avais d&#233;j&#224; utilis&#233; le syst&#232;me sur un de ses cong&#233;n&#232;res qui avait essay&#233; d'enfoncer la porte et je savais qu'il fallait prendre quelques pr&#233;cautions. Un gars que j'avais rencontr&#233; &#224; Great Falls me l'avait bricol&#233;. Il m'avait affirm&#233; que cela aurait arr&#234;t&#233; la charge d'un troupeau de bisons. Mais bon, personne n'avait vraiment jamais tent&#233; l'exp&#233;rience jusqu'&#224; pr&#233;sent sur des bisons. J'ai pos&#233; deux morceaux de coton sur chaque oreille et j'ai press&#233; fort avec les deux mains. Pour la mise en route, j'ai appuy&#233; avec le coude. Quand j'ai d&#233;clench&#233;, le son s'est infiltr&#233; partout, passant de l'extr&#234;me grave aux aigus. J'ai pas trop insist&#233;, je ne voulais pas lui foutre les tympans en l'air. Avec l'odorat, ce sont les sens les plus d&#233;velopp&#233;s chez eux et il en aurait besoin l'&#233;t&#233; prochain. J'ai mis sur off et je suis sorti avec la carabine. J'ai fait un tour de reconnaissance, il n'y avait m&#234;me plus un oiseau qui chantait dans le coin. Je devais fermer la cabane pour l'hiver. La neige avait commenc&#233; &#224; tomber. Elle se posait sur les aiguilles des sapins, sur les feuilles des buissons ou sur les branches des arbres et fondait en minuscules gouttes d'eau au retour du premier rayon de soleil. Bient&#244;t, ce serait une autre histoire. Dans quelques jours, le thermom&#232;tre allait descendre au-dessous de z&#233;ro et l'endroit deviendrait hostile. J'ai travaill&#233; toute la matin&#233;e. Le midi, je me suis fait un casse-cro&#251;te cons&#233;quent. L'apr&#232;s-midi, j'ai bouch&#233; la chemin&#233;e et les diff&#233;rents acc&#232;s. Je ne laissais aucune nourriture &#224; l'int&#233;rieur, aucune odeur. J'avais fini mes r&#233;serves de farine et de sel. L'essentiel, la chasse et la p&#234;che me l'avaient fournie. Le lendemain matin, quand j'ai vu le premier rayon de soleil pointer le bout de son nez, j'ai clou&#233; la porte de la cabane avec de larges planches de pin. J'ai jet&#233; un dernier coup d'&#339;il aux alentours. Satisfait, je me suis mis en route, sac &#224; dos et carabine &#224; l'&#233;paule, une balle dans le canon. Personne ne viendrait l&#224; avant le printemps prochain. L'herbe avait pris possession du sentier, mais il &#233;tait encore visible. J'avais fait le chemin en sens inverse &#224; la fin du mois de mars. Je venais de passer six mois dans ce coin perdu au pied des rocheuses. L'endroit est parc national. Pas le genre dans lequel tu peux transiger avec la loi. S'il y a des interdictions de p&#234;che ou de chasse, vaut mieux les respecter. Sinon, tu risques gros, prison et amendes. Quand je suis parti m'installer, ils m'avaient propos&#233; un t&#233;l&#233;phone satellite. J'ai refus&#233;. &#202;tre coup&#233; du monde me convenait parfaitement. J'ai quand m&#234;me &#233;t&#233; survol&#233; une fois par un h&#233;licopt&#232;re qui avait ma position GPS. J'ai fait de grands signes, comme quoi tout roulait et ils ont fichu le camp. Je n'ai jamais tr&#232;s bien compris pourquoi ils avaient install&#233; une cabane aussi loin dans la for&#234;t. Mais je n'ai pas pos&#233; de questions quand on m'a propos&#233; le job. Pirce m'a convoqu&#233; un jour dans son bureau. J'ai un truc pour toi, soldat. J'ai dit oui sur le champ. On devait se faire oublier. Notre derni&#232;re op&#233;ration avait mal tourn&#233;. Des civils avaient pay&#233; le prix fort. Certains d'entre nous &#233;taient partis dans le Pacifique, Ryan au Japon, d'autres &#224; Hawa&#239; ou en Europe. Pirce s'&#233;tait occup&#233; de chacun de nous. Je lui avais dit que je voulais qu'on me fiche la paix. Je ne voulais plus voir &#226;me qui vive. J'ai &#233;t&#233; servi. Il avait contact&#233; l'office des for&#234;ts. Plus personne, chez eux, ne voulait s'isoler un &#233;t&#233; entier dans cette cabane du bout du monde. Seuls des wapitis sont venus renifler dans le coin, un couple de loups aussi, mais il restait &#224; distance, m&#233;fiant. Nous nous sommes regard&#233;s plusieurs fois les yeux dans les yeux. Ils n'avaient jamais d&#251; voir de bip&#232;des de leur existence. &#192; part peut-&#234;tre les kangourous, on n'est pas nombreux &#224; marcher sur deux jambes. Un jour, alors que je p&#234;chais dans la petite rivi&#232;re en contrebas de la cabane, ils ont tent&#233; une approche &#224; revers. Quand je les ai vus, j'ai saut&#233; sur place en tapant dans les mains et en gueulant tr&#232;s fort. Ils se sont enfuis. Je ne les ai jamais revus. Un coyote venait r&#233;guli&#232;rement la nuit. J'ai bien essay&#233; de l'apprivoiser, mais chaque fois qu'il me reniflait d'un peu trop pr&#232;s, il d&#233;guerpissait. J'avais huit heures de marche devant moi, avant la maison des gardes, en lisi&#232;re de la for&#234;t. Apr&#232;s, l'un d'eux me d&#233;poserait &#224; Kalispell dans le comt&#233; de Flathead. Ma voiture dormait l&#224;-bas, dans un garage du Forest Service.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai fait une pause vers midi, histoire de manger un bout de viande s&#233;ch&#233;e. Apr&#232;s, le sentier montait fort, j'ai grimp&#233; les derniers m&#232;tres en courant. Je suis arriv&#233; &#224; la maison des gardes au soleil tombant. Ils m'ont regard&#233; comme une curiosit&#233;. Ma barbe avait sacr&#233;ment pouss&#233; et mes cheveux aussi. J'ai reconnu celui qui m'avait pris en charge six mois auparavant &#224; Kalispell. Un d&#233;nomm&#233; Matthew. Il avait essay&#233; de me cuisiner pour savoir qui j'&#233;tais et pourquoi je venais m'exiler dans le coin. Je lui avais dit de s'occuper de ses oignons, il n'avait pas insist&#233;. L'air moqueur, ils m'ont demand&#233; si le petit s&#233;jour s'&#233;tait bien pass&#233; et si j'avais fait de belles rencontres. Je n'ai pas r&#233;pondu. J'ai demand&#233; lequel des deux m'accompagnait &#224; Kalispell. Le plus grand des deux m'a dit qu'ils n'avaient pas que &#231;a &#224; faire et que je devrais attendre jusqu'&#224; demain. Pour dormir, je pouvais toujours aller faire un tour dans la remise &#224; bois. Deux 4 X 4 de l'office des for&#234;ts &#233;taient gar&#233;s devant la maison. En entrant, j'avais remarqu&#233; les cl&#233;s accroch&#233;es pr&#232;s de l'entr&#233;e. J'ai attrap&#233; un des trousseaux. Le costaud m'a mis la main sur l'&#233;paule : genre, tu vas o&#249; ? &lt;br /&gt;&#8212; Enl&#232;ve ta main de l&#224;, bonhomme ! &lt;br /&gt;&#8212; Tu te crois tout permis ? Tu d&#233;barques, t'es m&#234;me pas du forest service et tu veux donner des ordres !!!
&lt;br /&gt;&#8212; Laisse tomber Frankie, je l'accompagne. &lt;br /&gt;&#8212; T'as de la chance que Matthew soit un brave type. &lt;br /&gt;&#8212; Sinon quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son visage s'empourprait, mais j'avais pas envie de lui mettre une d&#233;rouill&#233;e. Pour mon retour &#224; la civilisation, &#231;a aurait fait mauvais genre. L'autre m'a gentiment pouss&#233; vers la sortie. &lt;br /&gt;&#8212; Il s'&#233;nerve vite, Frankie. Excuse-le, aussi t'arrive comme &#231;a. On ignorait exactement ta date de retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai hauss&#233; les &#233;paules. Un peu plus loin, sur la route, il m'a demand&#233; :
&lt;br /&gt;&#8212; Parait que t'es un Navy SEAL. Ils me l'ont dit au QG de l'office des for&#234;ts &#224; Bozeman. &lt;br /&gt;&#8212; S'ils te l'ont dit, alors ils doivent avoir raison. &lt;br /&gt;&#8212; Je l'ai gard&#233; pour moi.
&lt;br /&gt;&#8212; T'as bien fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui ai demand&#233; de me laisser devant un h&#244;tel, plut&#244;t confort. Il m'a trimball&#233; jusqu'au Hilton du coin, proche de l'a&#233;roport. Heureusement, les pistes &#233;taient d&#233;j&#224; ferm&#233;es. Il a gentiment attendu pour savoir s'il y avait une chambre disponible. Je suis venu le lui confirmer, je l'ai remerci&#233; et je me suis excus&#233; pour mon c&#244;t&#233; rustre. &lt;br /&gt;&#8212; On m'a dit que tu avais v&#233;cu des trucs compliqu&#233;s ces derniers temps et c'est pour &#231;a que t'avais pris ce job. &lt;br /&gt;&#8212; On te dit beaucoup de choses &#224; toi. Non, je voulais simplement qu'on me fiche la paix quelque temps. &lt;br /&gt;&#8212; Mais t'es toujours dans la Navy ? &lt;br /&gt;&#8212; Peut-&#234;tre man, peut-&#234;tre, allez &#224; la revoyure et encore merci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, j'&#233;tais toujours dans la Navy, m&#234;me si notre derni&#232;re mission avait &#233;t&#233; faite pour le compte d'une agence du gouvernement. Dans le hall, j'ai pu utiliser un ordinateur. Mon compte en banque &#233;tait florissant, malgr&#233; les pr&#233;l&#232;vements. Voil&#224; des mois que je n'avais pas retir&#233; un cent. Je suis rest&#233; une &#233;ternit&#233; allong&#233; dans le bain. J'ai mis la totalit&#233; des flacons que l'h&#244;tel d&#233;pose sur les &#233;tag&#232;res de la salle de bains dans l'eau du bain. Je me noyais dans la mousse. J'ai d&#251; rester au moins une heure dans la baignoire. J'avais faim, et pas grand-chose de correct &#224; me mettre sur le dos. J'ai fait monter un &#233;norme burger. Au t&#233;l&#233;phone, le r&#233;ceptionniste m'a demand&#233; si je n'avais pas besoin d'autre chose. Je l'ai soup&#231;onn&#233; de vouloir me fourguer une fille. Avec mon allure, je devais ressembler &#224; ces anciens trappeurs qui d&#233;barquaient en ville et faisaient la f&#234;te une fois les peaux de castors et de loutres vendues dans un comptoir. Je me suis endormi aussit&#244;t mon burger aval&#233;. La marche de huit heures n'y &#233;tait pas pour rien. Le lendemain matin, je me suis lev&#233; &#224; six heures. Je suis descendu dans le hall. J'ai pu prendre un caf&#233; et avaler quelques pancakes. J'avais une terrible envie de fumer. J'ai demand&#233; &#224; un individu install&#233; &#224; la table voisine s'il n'avait pas une cigarette. Il m'en a offert une et a voulu entamer une conversation. J'avais des trucs &#224; faire et pas trop de temps pour le bavardage. J'ai command&#233; un taxi et j'ai fil&#233; au garage. J'ai pu r&#233;cup&#233;rer le Ford. J'avais d&#233;branch&#233; la batterie et dit au responsable de la mettre en charge pour d&#233;but octobre. Il l'avait laiss&#233; &#224; c&#244;t&#233; du Ford. Quand je l'ai remise en place, il a d&#233;marr&#233; du premier coup. J'ai trouv&#233; un barbier, proche du centre-ville. Il m'a redonn&#233; figure humaine. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais quelques trucs pas trop mal &#224; enfiler dans un sac que j'avais laiss&#233; dans le v&#233;hicule. J'ai retir&#233; mille dollars dans une banque du coin et j'ai pris la route. J'en avais au moins pour vingt heures. J'ai fait un stop dans une station essence, histoire de remplir le r&#233;servoir. J'ai aussi achet&#233; un t&#233;l&#233;phone portable, le mien &#233;tait rest&#233; dans mes effets personnels &#224; la base. Je ne connaissais qu'un num&#233;ro par c&#339;ur. Mina n'a pas d&#233;croch&#233; au premier appel, s&#251;rement parce qu'elle ne connaissait pas le num&#233;ro. Au bout de quatre ou cinq, elle a r&#233;pondu par un allo exasp&#233;r&#233;. Pris de court en entendant sa voix, j'ai simplement dit : &lt;br /&gt;&#8212; Salut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a marqu&#233; un temps d'arr&#234;t et a raccroch&#233;. Deux minutes plus tard, elle rappelait. &lt;br /&gt;&#8212; Tu crois que tu peux dispara&#238;tre des mois et ressurgir comme &#231;a ! Non, mais tu te prends pour qui ! Allo, c'est moi, je viens de me faire quitter par une pouffiasse alors &#224; tout hasard, je t'appelle. Va te faire foutre. Et ne m'appelle plus jamais !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a de nouveau raccroch&#233;. J'ai attendu. Quelques minutes apr&#232;s, nouvel appel de sa part. &lt;br /&gt;&#8212; T'es o&#249; ? &lt;br /&gt;&#8212; En voiture, quelque part dans le Montana. Je viens de passer Clayton sur la 75.
&lt;br /&gt;&#8212; Connais pas. Et tu vas o&#249; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Idaho, Nevada, terminus la Californie, &#224; moins que tu me dises de faire demi-tour. &lt;br /&gt;&#8212; T'es compl&#233;mentent givr&#233; Ray. En plus, tu peux pas prendre l'avion, comme tout le monde ? Tu seras l&#224; quand ? &lt;br /&gt;&#8212; Demain je pense. &lt;br /&gt;&#8212; Quand tu es parti, tu m'as dit quinze jours, pas plus, &#231;a va faire un an. &lt;br /&gt;&#8212; Sept mois. &lt;br /&gt;&#8212; Je vois pas la diff&#233;rence. Je savais m&#234;me pas si t'&#233;tais encore en vie. C'est quoi ce num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je viens de l'acheter. &lt;br /&gt;&#8212; &#192; quelle heure tu seras l&#224; ?
&lt;br /&gt;&#8212; Demain. &lt;br /&gt;&#8212; Tu restes combien de temps, cinq minutes, une heure, le week-end ? &lt;br /&gt;&#8212; On verra. &lt;br /&gt;&#8212; Tu verras ! De toute fa&#231;on, c'est toujours toi qui d&#233;cides.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai des contraintes, Mina.
&lt;br /&gt;&#8212; Tout le monde en a, Ray. Bon, rapplique.
&lt;br /&gt;&#8212; A demain alors. &lt;br /&gt;&#8212; Oui, c'est &#231;a, &#224; demain, Ray.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, je me suis arr&#234;t&#233; &#224; Winnemucca dans le comt&#233; de Humboldt, une petite ville typique de l'Ouest am&#233;ricain. John Wayne aurait pu surgir &#224; tout moment du coin d'une rue, un colt &#224; barillet &#224; la main. J'ai dormi dans un motel et le lendemain matin t&#244;t, je reprenais la route. Je suis arriv&#233; &#224; Santa Cruz vers dix-huit heures. J'ai gar&#233; le Ford derri&#232;re le b&#226;timent. Avant d'entrer, j'avais encore un truc important &#224; faire. J'ai appel&#233; Pirce. J'avais beaucoup cogit&#233; l&#224;-bas et durant la route aussi. Je ne voulais pas me retrouver un jour confront&#233; &#224; la m&#234;me situation que celle que nous avions v&#233;cue quelques mois auparavant. Pour moi, c'&#233;tait le bout de la route avec eux. Puis j'allais avoir bient&#244;t trente-cinq ans. &lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s le raid manqu&#233; sur Islamabad, ils allaient s&#251;rement me proposer un poste d'instructeur &#224; Little Creek ou &#224; Coronado. J'&#233;tais accro au combat, pas &#224; la Navy. Je ne me voyais pas gueuler toute la journ&#233;e apr&#232;s des gamins de vingt ans. L'&#233;cole de surf fonctionnait &#224; plein r&#233;gime, pour ce que j'en savais. Trois ans auparavant, avec Mina, on avait achet&#233; des jet-skis. &#199;a avait boost&#233; l'activit&#233;. Il ne me restait que quelques pr&#233;l&#232;vements sur mon compte pour finir de les payer et j'avais surtout envie de passer du temps avec elle, beaucoup de temps. Je l'avais connue quand j'&#233;tais &#224; la base de San Diego. Pendant mon stage dans les SEALs. On &#233;tait tout jeune &#224; l'&#233;poque. On s'est rapidement mis ensemble. On pratiquait le surf tous les deux. Moi comme une brute, elle comme une championne. Cette ann&#233;e-l&#224;, elle a m&#234;me gagn&#233; la California Cup. Pour quelques dollars, on a repris une baraque ferm&#233;e depuis des lustres et install&#233; des planches sur une plage de Santa Cruz, o&#249; d'&#233;normes rouleaux d&#233;ferlent gr&#226;ce au vent offshore du matin et du soir. Sa r&#233;putation de surfeuse a fait le reste. Je donnais un coup de main &#224; chaque permission. On a agrandi le truc. Achet&#233; les scooters. Des engins &#233;lectriques fabriqu&#233;s par des Californiens. Pas question de polluer l'oc&#233;an. Des VTT &#224; grosses roues aussi, pour rouler sur le sable. Avec le snack en face de l'oc&#233;an, on employait cinq personnes. Le soir, il &#233;tait plein &#224; craquer. Les surfeurs venaient d&#238;ner en regardant le soleil, grosse boule orange, se perdre &#224; l'horizon. Mina dirigeait &#231;a comme un chef. On voulait aussi mettre en route un b&#233;b&#233;. Pourtant, &#224; cause des risques que j'encourais lors de chaque op&#233;ration, on a retard&#233; le moment. Aujourd'hui, j'&#233;tais pr&#234;t &#224; d&#233;poser les armes. Ma seule incertitude, c'&#233;tait elle. Comment allait-elle r&#233;agir ? J'aurais pu attendre de voir sa r&#233;action avant d'appeler Pirce, mais ce n'&#233;tait pas mon genre. Il fallait que je me sente libre, avant de la revoir, sans parachute de secours. Je fonctionne comme &#231;a. J'ai appel&#233; la base. Pirce &#233;tait dans son bureau. J'ai tout d&#233;ball&#233;. Il m'a laiss&#233; parler. Ensuite, il m'a expliqu&#233; qu'il avait sign&#233; ma promotion pour le grade de capitaine. Avec toutes les op&#233;rations que nous avions effectu&#233;es en terrain hostile et qui comptaient double et parfois triple, j'allais toucher une belle retraite &#224; mon &#226;ge. Il avait eu Mina au t&#233;l&#233;phone quelques mois auparavant et l'avait rassur&#233;e sur mon sort. Je laissais douze ans de ma vie derri&#232;re moi. Je savais tuer en silence, m&#234;me &#224; mains nues, faire un tas de trucs dont je ne me servirais plus jamais dans la vie civile. Je comptais creuser un grand trou sur la plage le lendemain, jeter mes regrets et mes remords dedans et tout ce que j'avais appris et mis en pratique durant des ann&#233;es. Et que l'oncle Sam aille au diable. Great America, tu parles. &lt;br class='autobr' /&gt;
En arrivant, j'ai expliqu&#233; &#224; Mina l'avenir, mon avenir en dehors de la Navy, et donc le n&#244;tre si elle y souscrivait. Elle devait d&#233;cider : reste ou part. Simple &#224; dire. Quelle que soit sa r&#233;ponse, je ne ferais pas d'histoires. Le pickup &#233;tait gar&#233; derri&#232;re le b&#226;timent. Si elle le d&#233;cidait, je mettrais les voiles sur le champ et je la laisserais tranquille. Malgr&#233; tout ce que j'avais v&#233;cu, je n'en menais pas large. Je jouais les durs, mais j'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; &#234;tre en train de sauter de nuit &#224; quatre mille m&#232;tres et sous oxyg&#232;ne depuis un gros C-17. &#199;a, je savais faire.
&lt;br /&gt;&#8212; T'es vraiment con de poser la question, Ray. Je me demande ce qu'il te traverse la t&#234;te parfois. Vous les militaires, vous &#234;tes carr&#233;s, carr&#233;s. Il vous faut des r&#233;ponses &#224; tout. T'es chez toi ici et je suis ta femme. Point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un blondinet type surfeur californien avec de larges &#233;paules et de beaux yeux bleus est entr&#233; &#224; ce moment-l&#224; et il avait les cl&#233;s. &lt;br /&gt;&#8212; Merde, j'ai pas eu le temps de te parler de Tom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re r&#233;action du blondinet a &#233;t&#233; un truc dans le genre : c'est qui celui-l&#224;. Sans m&#233;nagement, Mina lui a dit de r&#233;cup&#233;rer ses affaires et de partir. &lt;br /&gt;&#8212; C'est fini entre nous, Tom. D&#233;sol&#233;, mais je t'avais rien promis. &lt;br /&gt;&#8212; Comme &#231;a, d'un coup ? Je rentre et tu me mets dehors ? &lt;br /&gt;&#8212; Pourquoi ? Tu voulais un faire-part ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gars avait sa fiert&#233;. Alors, il n'a rien rajout&#233;. Il est all&#233; dans la chambre, en est ressorti quelques minutes plus tard avec un grand sac de sport plein &#224; craquer dans une main, un troph&#233;e en forme de vase de l'autre et sous un bras deux combinaisons de surf. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il a pos&#233; le tout devant l'entr&#233;e.
&lt;br /&gt;&#8212; T'es d&#233;gueulasse, Mina, &#231;a marchait plut&#244;t bien entre nous, ce type d&#233;barque et tu me cong&#233;dies. &lt;br /&gt;&#8212; C'est toi qui dis que &#231;a marchait et ce type, c'est mon mari, figure-toi alors, pas de sc&#232;ne, je t'en prie.
&lt;br /&gt;&#8212; Ton mari ? Premi&#232;re nouvelle, tu m'as jamais dit que tu &#233;tais mari&#233;e, et il d&#233;barque d'o&#249;, de la lune ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non, de prison. Laisse-nous, Tom. &lt;br /&gt;&#8212; Merde, Mina, tu me jettes comme &#231;a !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est partie dans la cuisine. Le gars s'est retourn&#233; vers moi. &lt;br /&gt;&#8212; C'est ta femme ? &lt;br /&gt;&#8212; Si elle te le dit.
&lt;br /&gt;&#8212; Et t'&#233;tais en prison ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mina a cri&#233; de la cuisine.
&lt;br /&gt;&#8212; Mets le dehors, Ray, on va pas y passer la soir&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis lev&#233;, le gars me faisait de la peine. Pendant un court instant, il a bomb&#233; les muscles, mais mon physique et ma nouvelle &#233;tiquette de taulard l'ont s&#251;rement dissuad&#233; de tenter quelque chose. &lt;br /&gt;&#8212; Allez, laisse tomber, bonhomme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai cru un instant qu'il allait pleurer. Je l'ai raccompagn&#233; jusqu'&#224; la porte. Il est sorti sans dire un mot. Au bout de la plage, le soleil se glissait lentement dans le grand oc&#233;an. Quand elle est revenue dans le salon, j'ai dit &#224; Mina :
&lt;br /&gt;&#8212; Une dr&#244;le de trouvaille l'histoire de la prison. &lt;br /&gt;&#8212; C'est ce que je me disais au quotidien. Il est en prison, il va sortir un de ces quatre et r&#233;appara&#238;tre, genre bonjour, c'est moi. Je ne m'&#233;tais pas tromp&#233;. Bon sang, que ce fut long, Ray. J'ai appel&#233; la base, j'ai r&#233;ussi &#224; avoir un colonel au t&#233;l&#233;phone, ce doit &#234;tre celui que tu appelles Pirce. Il m'a dit que tu allais bien, que tu te refaisais une sant&#233; et que tu d&#233;barquerais ici un jour ou l'autre. Maintenant, suis-moi, on a des trucs &#224; mettre &#224; jour dans la chambre. T'es pas venu jusqu'ici que pour terroriser les blondinets du coin, je suppose. &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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