Variation sur le vagabond

dimanche 16 décembre 2018 par Fabrice Schurmans

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Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits,
par les interminables routes, sous le soleil et sous les pluies,
sans arriver jamais à ce pays mystérieux
où les ouvriers trouvent de l’ouvrage.

Guy de Maupassant, Le vagabond

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Jean-Pierre était sur la route depuis des mois, passant d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un petit boulot mal payé à un petit boulot pas payé du tout. Comme pratiquement tous ses amis d’enfance, il avait laissé sa famille là-bas avec l’espoir de gagner de quoi la faire vivre.
Il avait parcouru la moitié de l’Europe cherchant à s’occuper en tant que charpentier, mais partout on lui répondait qu’à cause de la crise, on n’embauchait plus. Jean-Pierre tenta alors sa chance dans l’agriculture, espérant que là, au moins, il lui serait possible de garantir le minimum grâce à une rétribution en nature. Ce fut pire.
En Grèce, il cueillit des olives dans les pluies de décembre, gaulant les arbres sous les cris incompréhensibles d’un garde-chiourme. Lorsque la récolte prit fin, les maudits de l’oliveraie, comme les appela un jour un compagnon d’infortune, se présentèrent à l’heure convenue pour la paie. À la place de la somme promise, ils eurent droit à la police des frontières. Caché dans un repli, Jean-Pierre vit les matraques se lever sur les hommes rassemblés en troupeau et entendit les lamentations des bougres bousculés en direction d’un bus, cela sous l’œil carnassier du patron.
En Italie, il trouva de l’embauche dans un hôtel de la côte adriatique où, pendant la haute saison, des clandestins s’échinaient dans les coulisses afin de permettre aux travailleurs belges, allemands et hollandais de ne pas payer trop cher leurs vacances. Jean-Pierre les observait parfois lorsqu’il grillait une cigarette en compagnie d’autres forçats. Avaient-ils conscience de tout cela ? De la misère de leur quotidien, de l’exploitation permanente, des insultes et même des coups. Songeaient-ils, alors qu’ils dégustaient une glace en famille, au rôle joué par la horde des affamés dans le spectacle bon marché qui leur était servi chaque été ? Après un mois de service s’apparentant à de l’esclavage, Jean-Pierre prit pour habitude de cracher discrètement dans les casseroles de soupes, les sauces bolognaises et les salades de fruits. À l’université, dans une autre vie, il avait lu Les Damnés de la Terre. Il se demanda souvent ce que Fanon aurait pensé de sa révolte des glaires.
Le pire pour Jean-Pierre et ses compagnons était encore l’impossibilité, dans une telle situation, de gagner assez d’argent pour garantir un futur différent à leurs enfants. Fallait-il que ceux-ci rejoignissent les cohortes formées par les pères pour espérer survivre ?
À la fin de la saison estivale, Jean-Pierre enfourna à la hâte ses maigres biens dans un sac-à-dos rapiécé.
Quand vint novembre, il se retrouva sur les routes de France, cherchant sa pitance de bourg en village, acceptant n’importe quelle tâche pourvu qu’elle lui permît de manger une soupe ou de coucher dans un lit. Pendant un temps, il chemina en compagnie de Félix, un Congolais de Kinshasa, à la recherche lui-aussi non plus d’un travail, mais d’un gagne-pain, d’une paie quotidienne, voire de quelques pièces. Aucun des deux ne désirait mendier car pour cela, il fallait s’exposer en ville, et s’exposer, dans leur situation, revenait à se dénoncer aux autorités. Un jour, Félix lui dit qu’il valait mieux pour lui que Jean-Pierre continuât seul sur la route.
— Tu es presque blanc, tu as les yeux clairs, c’est un viatique appréciable par les temps qui courent. Avec moi, on t’arrêtera plus facilement.
Jean-Pierre avait acquis suffisamment d’expérience aux cours de ses pérégrinations pour comprendre où se trouvait son intérêt. En l’occurrence, celui-ci s’arrêtait à la couleur de la peau de Félix. Les deux hommes se séparèrent sans s’échanger aucune adresse ni serment. À quoi bon ? pensa chacun à part soi.
Notre homme perdait lentement pied et sa rage contre le monde croissait à mesure que l’espoir de trouver un travail s’amenuisait. Entre deux villages de Normandie, son sac-à-dos rompit tout à fait. Son dernier pantalon ainsi que sa seule chemise roulèrent dans un fossé boueux. Jean-Pierre les emporta à bout de bras et attendit sous un chêne la fin d’une averse, mais en novembre, les averses se succèdent, le froid s’installe, pénètre les os des vagabonds.
Devant lui s’étendaient de mornes champs dont les contours disparaissaient dans la grisaille. Là-bas, des vaches grasses, luisantes à cause de la pluie, paissaient. Jean-Pierre les observa longtemps avant de prendre sa décision, puis il enjamba la clôture. Titubant à cause de la faim, rebuté à cause du geste qu’il s’apprêtait à commettre, il ne pensait plus ni à sa famille ni au travail. Dominé par un estomac vide, il caressa les flancs chauds d’une vache avant d’empoigner le pis de celle-ci. Après quelques essais maladroits, il parvint à s’abreuver, à s’emplir la bouche de ce bon lait tiède. Abandonné à l’épanchement de la faim le tenaillant, enivré presque par l’apport soudain d’aliment, Jean-Pierre caressait l’animal, lui parlait, le remerciait tout en maudissant le monde. Rassasié, son corps réclamait à présent sa pâtée de sommeil. Jean-Pierre demanda à la vache un dernier service qu’elle accepta sans meugler. Elle se coucha dans l’herbe imprégnée d’eau, lui offrant la chaleur réconfortante de sa panse.
Le lendemain matin, Jean-Pierre s’éveilla courbaturé, la mise défraichie, les vêtements maculés. N’y tenant plus, il s’affala en bordure de la route nationale, décidé, pour la première fois depuis le début de son odyssée, à faire la manche. Il lui fallait de l’argent, par n’importe quel moyen ! De l’argent pour tenir jusqu’au lendemain ! Il héla en vain plusieurs conducteurs. Une camionnette transportant des travailleurs de la construction s’arrêta un instant ; une fenêtre s’ouvrit et une voix forte cria quelque chose qu’il ne saisit pas. En tout cas, cela fit rire les autres occupants du véhicule. Au moment de redémarrer, une main jeta un mégot dans sa direction. Il regarda un temps la camionnette avant de ramasser la cigarette à moitié consumée. C’est avec un regard haineux qu’il aspira la première bouffée. Des vers de Césaire lui revinrent en mémoire. « Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace ».
Il marchait maintenant en direction des toits émergeant dans le lointain. La colère lui serrait les poings, le portait à un degré tel de révolte qu’il en oubliait presque la faim le tourmentant sans répit. Des appétits meurtriers naissaient au creux de son estomac vide. Il aurait sans doute agressé le premier badaud venu si un véhicule de police ne s’était arrêté à sa hauteur. Deux gardes champêtres en descendirent pour s’approcher de lui avec prudence, la main sur la crosse de leur arme.
— Papiers ! cria l’un des deux.
Jean-Pierre ne fit rien, ne parla pas, n’opposa aucune résistance lorsqu’on lui entrava les poignets. Arrivé à la mairie, on le toisa avec une grimace à cause de son état, de son regard sauvage, de sa barbe mal taillée. Des mains le bousculèrent devant un bureau où s’empilaient des dossiers. L’officier lui faisant face leva la tête, l’observa en silence pendant quelques secondes avant de lâcher à l’adresse de ses deux subordonnés : « Encore un ! »
— Tu connais le tarif pour séjour irrégulier… Bien sûr, t’as pas de papiers, tu parles pas français, t’as pas de fric pour payer l’amende. Eh bien, nous allons te garder 48 heures puis t’iras voir dans les communes voisines s’ils veulent bien t’expulser aux frais de la République.
Jean-Pierre comprit qu’il pourrait enfin se reposer au sec. Recroquevillé sur un vieux matelas, il revit le film de son existence. Bon sang ! Quand avait-il donc emprunté le mauvais chemin, celui qui réduisait l’éventail des possibilités ? Peut-être fallait-il remonter au hasard de la naissance dans un pays déchiré par les guerres civiles ? Alors qu’il philosophait sur le rôle joué par la chance dans les errances et les errements d’une vie d’homme, les policiers commentaient l’oisiveté de ces pauvres types juste bons à regarder le plafond de leur cellule pendant des heures.
Au terme de sa garde à vue, on le poussa vers la sortie. L’officier, appuyé au montant d’une fenêtre, une tasse de café à la main, le regarda s’éloigner. Sans se retourner, il lança à ses hommes :
— Je vous parie qu’il n’ira pas loin. Deux jours au plus. Vous me l’enverrez au centre de rétention… Ça nous fera du quota.
Jean-Pierre n’alla pas très loin, en effet. Il déambula dans ces rues inconnues, encombrées de regards farouches ou apeurés, rendues plus inamicales encore à cause d’un vent piquant. Alors qu’il longeait d’anciennes façades du XIXe siècle, les yeux dans le vague, les effluves d’un plat mijoté exaspérèrent à nouveau son appétit. Jean-Pierre releva la tête et vit cette fenêtre ouverte, pleine de promesses. Il sonna et comme personne n’ouvrit, notre homme, dominé par l’envie, l’obsession presque, d’un vrai repas, s’introduisit dans la maison.
Un parfum de viande l’attira vers une casserole. Il y puisa en pleurant. Il aperçut une bouteille de vin en train de chambrer, en but la moitié au goulot. Tout cela le réchauffait, ranimait ce corps endormi par les privations. En furetant dans la cuisine, il découvrit du porto. Une autre demi-bouteille y passa. Enhardi par l’ivresse et la rapine, il gagna les étages, trouva la salle de bains, s’y fit couler un bain. Pour la première fois depuis des semaines, il se soulagea dans une cuvette propre, dans un environnement lui rappelant la vie d’avant, celle où il échafaudait des projets. Après le bain, Jean-Pierre se rasa encore, se parfuma avant de se jeter sur le lit des propriétaires. Un lit ! Des draps immaculés sentant la lavande, une couette légère, un oreiller où flottait une fragrance féminine ! Une robe de nuit dont il caressa la soie en frissonnant.
Bientôt, un rêve le saisit d’effroi. On criait, on tirait sur la couette, on le retournait sur le ventre à même le sol. Des colsons lui entaillaient les chairs. Il ouvrit la bouche, un coup dans les reins la lui referma. Partagé entre veille et sommeil, Jean-Pierre crut apercevoir l’officier retenant une femme qui hurlait le poing tendu dans sa direction. « Un viol ! C’est un viol ! » Il ne comprit pas mieux ce que le gendarme lui dit alors :
— Quatre heures ! Nouveau record, mon gaillard !

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