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Embellie

mardi 5 mars 2013 par Corine-Sylvia Congiu

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Embellie
Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2013

Mon amie Nadia, en sixième, prononçait les "d" et les "j" d’une drôle de façon.

C’était comme si elle avait toujours un bonbon dans la bouche ou qu’elle resterait toute sa vie un bébé, un peu. Ce n’était pas seulement ça, c’était aussi ses yeux. De grands yeux noirs en velours, toujours émerveillés. Et puis ses grandes nattes interminables, noires, mais noires, avec des reflets bleus, parfaites.

Peut-être à cause des cheveux, sa peau blanche, si blanche, prenait des airs bleutés aux tempes, aux ailes du nez, comme si on voyait à travers. C’était pour ça que j’avais tout le temps envie de la regarder, parce qu’à la fois elle était transparente, et à la fois on ne pouvait pas passer à travers elle, on était obligé de s’arrêter à ses yeux, droit au but. Voilà. On voyait son cœur à travers.

À la fois, elle avait un air solide, un air de bonne santé, un air de toujours sentir bon de la peau, et elle me remplissait de paix. À elle, on ne pouvait pas lui dire un mot de travers, parce que sinon, elle se serait cassée en mille morceaux, comme une fée. J’avais la drôle d’impression qu’il fallait que je reste auprès d’elle, pour ne pas qu’on lui dise un mot de travers. Et c’était comme si elle restait avec moi pour la même raison, qu’on ne me casse pas en mille morceaux.

On ne se racontait pas grand-chose. À elle je n’aurais pas même osé parler des garçons dont j’étais amoureuse, parce qu’elle semblait au-dessus du monde. Mais ses paroles, bonjour, bonsoir, le devoir de maths était bien difficile, m’envahissaient d’une odeur d’herbe jusqu’au bout des bronchioles.

Un jour Nadia m’a invitée à aller au cinéma avec elle, un dimanche. J’étais invitée, moi, toute seule, rien que moi.
Elle viendrait me chercher à deux heures de l’après-midi avec ses parents, et ils nous conduiraient au Grand Palace de Meknès, celui où il y avait du rouge partout, des fauteuils rouges en velours, des murs rouges tout autour, avec des décorations dorées, un grand rideau rouge sur la scène, qui s’ouvrait juste quand ça allait commencer, et là on retiendrait notre souffle.

Parce que tout le monde se tairait en même temps, la lumière se serait éteinte doucement, ce serait le signal du silence.
Le cœur s’arrête de battre, un peu, et puis on voit le gros lion majestueux.
Après les dessins animés, quand les lumières se rallument, on attendrait en mangeant une glace à la pistache, j’aime bien la pistache parce que c’est vert.

Évidemment, c’est ce jour-là que mon père a choisi pour nous emmener à Ifrane, là où il y avait des cascades et de la mousse sur les pierres, où on allait avec mon grand-père.

J’ai pleuré, j’ai dit qu’on ne m’invitait jamais à cause de lui, parce qu’il ne me permettait jamais d’inviter quiconque.
Que les Marocains, il fallait leur rendre l’invitation, c’était sacré, que lui il le comprenait bien pour lui, puisque, quand les Marocains l’invitaient, il rendait toujours royalement l’invitation.

Les Pieds-Noirs avaient ceci d’arabe qu’ils rendaient toujours plus, la fois suivante, on se demandait où ça allait finir.

Ma mère se taisait parce qu’une femme doit se taire, mon frère se taisait parce qu’il s’en fichait, et mon père criait, et je me défendais même si elle me faisait les gros yeux, comme d’habitude.

À la fin, il m’a regardée d’une drôle de manière, avec un petit sourire en colère, il m’a dévorée des yeux, et j’ai su que c’était gagné.
Avec lui, il fallait toujours disputer la partie avec les mots en colère.

Alors on m’a laissée toute seule, à la maison, pour la première fois, parce que les parents de Nadia devaient venir me chercher à deux heures de l’après-midi.
Je m’étais assise sur la paillasse de la cuisine, de là je pouvais voir par la fenêtre la grande rue de Meknès, où Nadia allait arriver.

J’avais une sorte de peur dès le début.
D’habitude, quand on se disputait avec mon père, qu’on criait et qu’on se réconciliait, après, j’avais une grande paix magnifique, les plus grands moments de paix.
Là, elle avait disparu dès que j’avais commencé à attendre.

Quatorze heures trente et Nadia ne venait pas.

Peut-être qu’elle m’avait oubliée, peut-être que pour elle, ça n’avait pas d’importance, mon premier cinéma avec une amie.
Non, ce n’est pas possible, elle ne pouvait pas avoir oublié.

Alors je me suis éloignée de la fenêtre parce que les voisins pouvaient entendre et croire que je pleurais parce qu’on m’avait laissée toute seule. Peut-être qu’en revenant à la fenêtre je verrais la voiture, ou j’entendrais sonner.
Mais non, rien à la fenêtre.

Elle ne pouvait pas me téléphoner, elle, elle avait le téléphone et la télé, comme les Marocains riches de Meknès, mais nous on n’avait rien.

Le tourbillon des mauvaises idées commence : peut-être que ses parents ne m’aimaient pas, peut-être qu’ils trouvaient que j’étais une mauvaise fréquentation.
Une fois, la mère de Zoubida, qui l’accompagnait de chez elle à l’école, et de l’école à chez elle, quatre fois par jour, une fois, la mère de Zoubida m’avait grondée, elle avait dit que j’avais mis de l’encre sur la blouse de Zoubida, et c’était pas vrai, c’était pas juste, je voyais bien qu’elle ne me croyait pas.

Mais non, les parents de Nadia ne me connaissaient pas, ils ne m’avaient jamais vue, ils ne pouvaient pas penser que j’étais une mauvaise fréquentation.

À la fenêtre, il n’y a toujours pas de Nadia.

Il ne faut pas que je pense qu’elle ne viendra pas.
Parce que si je le pense trop fort, elle ne viendra pas.

Le cinéma. La dernière fois, on a vu Maciste, avec mon frère. Il y avait des belles femmes avec des voiles et des gros seins, qu’on jetait dans le feu du volcan, pour un sacrifice aux dieux. Et Maciste venait les libérer.

Dans ce pays inconnu, le soleil était si fort que, quand on exposait un prisonnier à sa lumière, il s’échangeait en squelette, instantanément.

Maciste était pris. Il était dans la grotte au supplice. Les deux rochers commençaient à s’ouvrir, et le rai de lumière découpait l’espace comme une lame.

Mais Maciste est le plus fort du monde. Juste au moment où il va être transformé en squelette, il se déchaîne.

Et Nadia n’est toujours pas là.

Tout d’un coup, je m’aperçois que je pleure tellement fort que tous mes vêtements sont mouillés.
Ou c’est la transpiration.

Ma mère, quand elle me voit dans cet état, ce n’est pas possible de se mettre dans cet état, avec les vaisseaux éclatés tout autour des yeux, qui sont comme une fente, maintenant, elle dit que je fais du cinéma.
Évidemment, elle, elle ne sent rien. Elle dit que elle, elle a tellement souffert, qu’elle a appris à tout cacher. Elle me déteste, quand je pleure. Elle dit que je n’ai pas assez souffert. Que je me complais.

C’est quoi, se complaire ?

Quand je pleure fort, parfois, j’ai l’impression que mon cœur s’envole, au-dessus de moi, et que c’est moi qui suis en haut, partout, dans les murs de la cuisine, dans les meubles, dans les casseroles, comme si j’étais morte et que je regardais mon corps en bas, qui ne serait qu’une partie de la douleur de tout.

Ce n’est pas que cette douleur là en bas n’a pas d’importance, c’est que j’oublie tout à coup pourquoi elle s’est faite.

Comme s’il existait un dieu pleureur qui pleurerait à longueur de temps, auquel je me mettrais à appartenir, un instant.

Alors je plane dans l’air tout autour et c’est en sanglotant que ma cervelle décolle, à cause de la transpiration qui s’évapore.

C’est grisant, comme sensation.

Mais c’est juste quand je m’aperçois que c’est grisant, c’est juste là exactement, que tout d’un coup tout disparaît et que je me retrouve en bas, où toutes les peines sont idiotes, où je fais du cinéma.
Alors je pleure encore plus.

On sonne. C’est Nadia.

P.-S.

Embellie, prix de la Nouvelle du Ciné 220 à Brétigny-sur-Orge pour La Fureur de lire, janvier 1994, (délivré par Howard Buten), est un extrait remanié de « La Libellule », paru le 15 décembre 2013 aux éditions « FoG & Filli ».



3 Messages

  • Embellie Le 26 mars 2015 à 09:20 , par Armanini Nunzia

    Merci Corine, de faire revivre en nous de belles émotions avec élégance.


  • EMBELLIE Le 14 mai 2014 à 19:25 , par Nicole GUYHART

    C’est très émouvant !
    Ah ! ces souffrances de l’enfance qui nous apprennent à grandir.


  • EMBELLIE Le 9 juin 2013 à 13:43 , par J-J Lapoirie

    Bravo Corine pour cette belle histoire de l’enfance sensible et grave


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