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La gare

samedi 24 décembre 2016 par Fabrice Schurmans

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2016

Un jour, du brouillard, émerge un imperméable coiffé d’un feutre et portant une valise. Il hésite devant l’entrée. Un bras se tend, une main tremblante effleure la pierre de taille. L’homme est-il essoufflé par une longue course ? S’agit-il d’une émotion un peu forte ? Il ôte son chapeau, le pose sur sa poitrine. Rien de remarquable dans sa composition. Montures arrondies, fine moustache, regard noir. La figure s’approche des vitres de la porte. Le front, réticent d’abord, finit par s’y coller.

Les guichets, fermés depuis la restructuration du réseau, n’ont guère changé. Pas plus que les banquettes d’ailleurs. L’homme tousse. Sa respiration émet un sifflement lui rappelant celui du train. Le train... Dans sa mémoire, ou plutôt dans ce qu’il lui en reste, le train siffle en moyenne trois nuits par semaine. Lorsque cela se produit, l’homme et le train sifflent de plus en plus fort, en un crescendo qui ne s’arrête qu’avec l’aide de... Non, trop tôt. Pour l’instant, il regarde la salle d’attente. Puis dépose sa valise et pousse la porte. Se peut-il que ça ne sente pas ? Que ça ne sente plus ? dit-il à mi-voix. Un lieu sans odeur, cela n’existe pas. Alors, il s’efforce de humer, d’attirer à lui les effluves du passé, de retrouver une fragrance. Celle de sa mère ou de sa tante. L’Eau de Cologne de son père. Il ne renifle que de l’humidité, de la poussière, ce mélange aigre flottant dans les immeubles délaissés.

Sur un mur, des horaires indiquent que la désaffection n’est pas totale. Quatre fois par jour, un express s’arrête pour une poignée de voyageurs. Sur un autre pan, une affiche défraîchie vante les services de la Deutsche Bahn. Découvrez un pays. Réussissez vos vacances. Empruntez la D.B. Le train file dans un paysage de forêts et de montagnes. Lui aussi il a... Non, trop tôt.

Il s’installe sur une banquette en soupirant. Sa valise en cuir usé cherche une position, hésite, vacille, finit par se coucher aux pieds du voyageur. Le visage dans les mains, les yeux clos, celui-ci se concentre sur les bruits. Se peut-il que le silence existe ? Je veux dire le silence absolu. Un lieu sans bruits, cela n’existe pas. Pas de voix, ni de toux, ni de cris d’enfants. Pas plus que de lamentations. Juste un goutte-à-goutte quelque part. Cela ressemble à ceci : Plic… Ploc… Plic... Ploc... Plic... Ploc... Régulier comme les roues d’un train passant à la jonction de deux rails. Dehors, le vent ne souffle pas. Pas de complainte. Rien de lugubre. Le brouillard se rencogne contre les portes et les fenêtres, enveloppe la gare de ses volutes comme s’il l’entourait d’une écharpe.

Autant s’installer puisqu’il ne sortira plus de son labyrinthe. L’homme agrippe la poignée de la valise et, dans un ahan, la hisse à ses côtés. Le claquement des fermoirs, bien que léger, évoque celui, plus sec, plus dur, de la fermeture du wagon. A l’intérieur, des poupées de tailles diverses clignent des yeux malgré la maigre lumière. Il les regarde longuement, en caresse le tissu aux couleurs passées, évalue entre ses doigts le soyeux de leurs cheveux poussiéreux. Ensuite, il les installe alentour, arrange leur mise, redresse une tête, abaisse un bras, replie une jambe. Maintenant il peut. A la maison de repos, les infirmières lui interdisaient de jouer avec ses poupées. Jouer ! Elles n’entendaient rien, se contentant de soigner les plaies visibles et de répéter Alzheimer. Le pauvre. Le fou.

Il regarde sa montre. Plus que dix minutes. Le temps de distribuer les rôles. Maman avec sa longue jupe colorée et tante dans les habits traditionnels. Ici, c’est ma sœur, ma petite sœur. Le teint sombre, une touche d’orient dans le dessin des yeux. Et voilà papa ! Moustache, costume deux pièces et chemise noire. Comme les hommes de son clan. Maintenant, il peut. Leur parler. Leur dire au revoir. De la valise, l’homme soutire un dernier lambeau. Un lecteur de cassettes. Bientôt, les guitares de la veillée s’installent à leur tour dans la salle d’attente. Il ne manque plus que les bougies. Les flammes étirent les ombres des poupées et les collent, vacillantes, sur les murs. Et puis, l’homme parle, sans que l’on sache s’il s’adresse aux poupées ou à leurs ombres. Accoté au dossier en bois, la tête reposant au creux de sa main, il raconte les méandres d’une vie, le cours chaotique des souvenirs où il puisait pour tenir le coup. Il paraît qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Mais cela vaut-il pour celui qui n’en est jamais sorti ?

Son épouse et ses enfants en eurent assez de la mémoire, de la surcharge, du poids, de la répétition. Alors, ils parlèrent de ratés, de manques, de failles.

Et ils ont dit : Alzheimer. Oui, même dans le clan, on dit ces mots-là maintenant. Après Alzheimer est venu un autre mot : impératif de. L’enfermer. Pour son bien. Ne vous en faites pas. Ces gens-là vivent dans un autre monde. Ils ne se rendent pas compte. Comptez sur nous. Sur notre dévouement.

Ah ! Où avait-il donc la tête ? Il allait oublier ! L’homme éclate de rire. Est-ce bien convenable pour un Alzheimer de se demander où il a la tête ?

Oublier de distribuer les cadeaux. Chaque poupée a droit au sien. Un caramel pour sa sœur. Un roman à l’eau de rose pour maman. Un châle pour tante. Et pour papa, une pipe. Si tu veux, comme c’est la dernière, nous la fumerons ensemble. En fait, il devrait dire : la première. Depuis dix ans. Interdit à la maison de retraite. Les fous mettent le feu au lit. Un danger pour les autres. Ne vous inquiétez pas. Il ne fumera plus. Jamais. L’homme s’arrange pour que les volutes passent entre les bougies et le mur, si bien que l’ombre de son père fume aussi.

Chacun jouit de son présent en silence. Le vrai silence. Celui dont la densité fait sens. Pas comme là-bas. Où les bruits peuplaient les nuits. Les cris des déments. Les râles des mourants. Les admonestations des… Maintenant, il peut : Gardiens.

Maintenant, il pleut. Cela crépite sur la porte et nettoie le ciel. Pour l’homme, la pluie, c’est toujours du silence. Il se lève. Déjà ? Oui, dit-il en tournant la tête vers l’horloge murale. Je ne voudrais pas le manquer. Il y a si longtemps que je l’attends. Chaque poupée a droit à une étreinte. Puis, d’un souffle léger, chaque bougie est éteinte. La famille regagne l’obscurité.

L’homme remet son feutre, relève le col de son manteau et se dirige vers les quais. Il s’arrête, jette un regard derrière lui. Non, dit-il. Je pars seul. Le train vous a déjà pris. Une fois. Cela suffit.

Un coup de sifflet le déchire au moment où il se tourne vers le halo des feux crissant dans la pluie.


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