Nouvelle Donne publie !

Paléolithique — Olivier Lavieville

3 | par Éric Mercier

Un homme décide d’habiter une grotte afin de s’isoler de la société. Mais ladite société ne le laissera pas faire... Sous un ton apparemment badin, ce texte plein de révolte et d’humour grinçant est une véritable diatribe contre le conformisme obligé que nous subissons tous.
Ce cri pour le droit à la liberté a séduit Anne-Élisabeth Desicy, du comité de lecture de Nouvelle donne, qui l’a élu texte « joker ».

Je n’arrive pas à le croire. Des dizaines d’hommes et de femmes sont en train de gravir l’étroit sentier qui mène jusque chez moi. Je ne me suis pas installé ici depuis une semaine que déjà on vient me voir. Cette visite me dérange profondément. Si je me suis retiré dans une grotte, ce n’est pas pour tenir salon.
La plupart des promeneurs marchent en silence, avec une sorte de tristesse. À l’avant, un homme puissant, massif, imposant, un héros imperméable au poitrail de buffle, semble emmener tout le monde. Il y a quelque chose de macabre dans cette procession, un parfum funèbre semblable à celui qui flotte durant les conduites à l’échafaud.
Les mains croisées derrière le dos, je vais et viens dans l’herbe en sifflant un air feint pour me donner une contenance. L’atmosphère a légèrement fraîchi. Le vent qui passe par ici ne vient pas de très loin. Il n’a pas le temps de se réchauffer au contact des vallées et des villages. Il voyage sur le derrière des collines et vous poudre le visage. C’est un souffle très pur et un peu piquant, comme une ébauche du bonheur.
« Bonjour Monsieur ! »
C’est le maître du cortège qui hurle. Il n’est pas encore parvenu au sommet du sentier, mais déjà j’ai le sentiment d’être souillé, floué, envahi, assiégé. Je prends une mine que j’espère complaisante et m’avance à sa rencontre.
« Bonjour, Monsieur. Excusez-nous de vous déranger, mais, depuis quelques jours, nous avions envie de venir à vous. Ma petite communauté et moi-même, nous vous savions ici et étions très curieux. Vous nous pardonnerez, n’est ce pas ? »
Je veux qu’il lâche mon épaule. Qu’il ôte tout de suite ses doigts de ma personne. Cet homme se conduit à la façon d’un candidat en campagne et me traite comme un misérable auquel il ferait l’aumône d’une entrevue. Ce genre de comportement est répugnant.
« Vous êtes un passionné de nature ou un simple campeur ? Je vous demande cela parce, que si vous avez besoin d’information, de conseil ou de suggestion, sachez que nous serons vos obligés. Mais, de toute façon, n’hésitez pas à venir nous voir durant votre séjour. D’ailleurs, comptez-vous rester longtemps ?
- Toujours, j’espère. Vous souhaitez vous installer par chez nous, mais c’est formidable ! Écoutez...
- Vous ne comprenez pas. C’est ici que je vis ; certes, depuis peu, mais je suis d’ores et déjà établi. »

P.-S.

[... La suite de cette nouvelle dans le n° 34]

Éric Mercier