
- Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
Ce soir, elle rôde dans la ville. Les hommes la regardent passer, bouteilles de bière à la main, ils fument, la regardent, fument… Elle marche, rapidement, le regard droit, faisant semblant d’aller quelque part. C’est ainsi qu’elle rôde, pour ne pas se faire remarquer, ne pas être suivie par des hommes. Elle rôde dans la nuit comme un chat qui n’ose pas miauler, par peur de ceux qui pourraient lui répondre. Elle rôde et elle pense à toi.
Dans cette ville, il n’y a qu’une seule journée qui se répète. Les saisons changent, mais cette journée est interminable, inachevée toujours. Les histoires, aussi, se ressemblent par la façon dont on les raconte. Et la ville les accueille – un haussement d’épaules, un froncement de sourcils, un sourire las. C’est par les histoires qu’on se connaît les uns les autres, elles vous relient par des fils invisibles pendant qu’on navigue à travers l’étendue de la ville. Cette même journée, avec, en vrac, les fils des histoires flottant autour de nous. Les mouettes volent au-dessus des immeubles, se posent entre les voitures pour manger, passent l’après-midi sur la mer et reviennent dormir sur les toits.
De cette façon, on vit ici, dans cette ville belle et abîmée, maltraitée, fière sans savoir de quoi ; les enfants grandissent sans changer d’âme, les gens vieillissent, comme partout. L’œil passe du sublime au grotesque. Des corps humains sont allongés au pied des poubelles débordantes et le malheur s’expose sous ce ciel bleu qui ne cache rien. La ville, cette grande radasse qui s’étale sans honte ni élégance, ne s’excuse jamais. Mais au-delà de la lumière impitoyable qui semble tout montrer, on lui devine des profondeurs qu’elle ne se reconnaît pas à elle-même.
Sur les places et dans les rues du centre-ville, ça bourdonne. C’est l’été.
Un léger vent rend la chaleur supportable. Les feuilles, séchées avant l’heure, tombent des arbres. La canicule ne vient que de commencer. Les odeurs d’urine humaine et de crottes de chien se mélangent avec celle des fleurs de tilleul. Les femmes portent le soleil de l’après-midi sur leurs décolletés, les hommes dans leurs yeux. La lune éclatante, voluptueuse, semble si pleine que c’est vulgaire.
Sur les terrasses de la grande place, des écrans diffusent le match. Elle s’assoit pour prendre un verre, pour se calmer l’esprit et faire passer le temps. Elle évite tout visage connu, ce soir, essaie de disparaître au milieu de la foule. Le match la sauve, tous les yeux sont rivés sur les écrans. Elle ne veut pas être ivre, elle boit lentement. Il y a le toucher du vent, le goût du citron mêlé à la bière qui descend sa gorge. Le brouhaha des conversations devient un fond sonore indéfinissable, à peine humain. Elle attend le moment propice.
L’air de rien, l’air de rien… Ça chante en elle.
Dans cette ville, les hommes sont partout. Ils flânent, se regroupent en bord de route et passent en voiture avec le bras gauche sorti de la fenêtre. Ces mecs-là, elle les envie pour l’aisance avec laquelle ils assument leur nature de chat et de chien. Pourtant, tous ces hommes ne lui disent rien. Elle ne sait pas comment, à travers son corps, elle t’a choisi, ses yeux se sont fixés sur toi et tout le reste d’elle a dû suivre. Distraitement, elle fait défiler les noms du répertoire, à la recherche d’une solution autre que toi. Un homme avec un sac à dos s’approche.
— Tes yeux sont des soleils, ta bouche est un océan. Ta peau est le ciel parsemé d’étoiles.
Et il lui offre une rose rouge.
— Ne cherche pas à comprendre qui je suis ; je suis tombé du ciel. Je viens d’une planète que personne n’a visitée. Pour autant que j’existe...
Il aurait continué, mais la serveuse vient le chasser, une cigarette éteinte au coin de la bouche. Un serpent monte sa cuisse et disparaît sous les bords de la minijupe grise.
— Le prédateur arrive, il va faire beaucoup de mal. Attention, ne te fais pas arracher le cœur. Au revoir et très bonne soirée.
Parler, parler… Toujours ça parle dans cette ville. Moins on a des choses à dire, plus ça bavarde. Et ce moment propice, de bon augure, qui n’arrive pas ou qu’elle ne parvient pas à saisir. Elle continue à faire défiler les noms, mais aucun ne semble réel, cette nuit de pleine lune, sauf, toujours, ton nom que son esprit reproduit en boucle. Mais elle n’est pas prête à échanger son fantasme contre une expérience, car l’expérience passe, alors que le fantasme, c’est elle qui décide quand c’est fini. Il y a la lune qui brille fort, il fait trop chaud pour dormir, et pas loin d’ici se trouve ton odeur, ton pouls bat... c’est difficile… dans les nuits comme ça. Car elle sait où te trouver. Elle connaît l’endroit.
Sais-tu combien de fois, elle est passée devant ton bistrot, l’air de rien ?
Quand elle passe devant la porte, elle retient le souffle et ralentit le pas, louchant pour distinguer ta silhouette à l’intérieur, le fichu air de rien qui murmure en elle, avec la honte et le désir qui la brûlent en même temps, mais pas au même endroit. Derrière la vitre, quelqu’un te parle, tu ne soulèves pas la tête, tu es en train de rincer un verre, ton profil fatigué acquiesce. Elle vire à gauche, change de trottoir et dépasse la porte, la vitre, ton visage détourné, ce quelqu’un qui te parle à sa place… Il n’y a pas de hasard sur sa route en ce qui te concerne !
Tu es un fantasme, certes. Mais tu es un homme, aussi. Ta peau a une chaleur, un goût, ta chair a une facture. Il est vrai, on peut vivre sous l’emprise d’un fantasme, mais on ne peut pas vivre avec lui. Un fantasme n’aide pas contre la solitude… Mais rien n’aide contre la solitude, après tout.
Parfois, elle pense à toi, en plein soleil.
La grande ville porte l’empreinte des ordures, mais elle est bâtie en bord de mer. L’eau est claire et en plongeant, on voit les jambes des nageurs, entre les bouts de déchets flottants.
Quand elle est allongée sur le rocher et que le soleil l’inonde, elle pense à toi. Puis, elle se retourne et se laisse toucher par lui jusqu’à ce que tout devienne chaud et lumineux, que ses os se mettent à sonner, que son squelette rayonne et qu’elle ne sache plus si le soleil est dedans ou dehors… c’est là qu’elle pense le plus à toi.
Cet après-midi, à la mer, elle s’est laissé faire sans prêter attention aux gens, elle pensait seulement à toi et ce soir, sous la lune ridicule, elle n’a que toi en tête, encore. Elle te déteste, car tu ne sais rien de sa souffrance. C’est comme si elle s’était lancé un défi contre elle-même.
Car tu n’es pas un homme libre.
C’est la première chose que tu lui as dite et elle n’a pas pu l’oublier. Depuis ce jour, elle pense à toi comme à un homme dans une cage qu’on vient contempler de loin. Un homme dans une cage, c’est à lui seul de se libérer, personne ne peut l’aider. Pourtant, elle sait que tu n’as rien à faire de la liberté qui lui est si chère ; tu préfères ta cage, comme tant d’autres. On se ressemble par les choses qui nous séparent... Tu fais de ta captivité une forteresse et elle se prive elle-même de compagnie. Au fond, elle sait quel homme tu es et elle ne cherche pas de la souffrance superflue. Mais ce n’est pas avec la partie en elle qui évite la souffrance qu’elle pense à toi ce soir, ce n’est pas elle qui la fait rôder dans la nuit.
La lune brille avec toujours la même insolence et c’est vraiment l’été aujourd’hui.
— Qu’est-ce qui t’arrive, ce soir ? Tu as perdu ton sourire...
— J’ai peur du fascisme.
C’est ainsi que vous avez fait connaissance. L’heure est avancée, tu lui offres un verre, vous parlez politique.
— Il faut se concentrer sur les choses qu’on aime. Le seul choix que nous avons est de jouir pleinement de la vie, maintenant plus que jamais, afin d’avoir le courage de sortir, le jour où la ville va brûler.
Des verres se suivent. L’air est humide, son cœur ne bat plus au même rythme qu’avant.
— Qu’est-ce que tu aimes ? Tes yeux souriants vont droit au but.
— Tu ne comprends pas. J’en ai marre de baiser, mais personne ne me donne envie de faire l’amour.
— Moi, c’est l’inverse.
Les choses sont claires entre vous dès le départ. Tout vous sépare, d’une façon imperceptible. À travers les gestes et les paroles, une distance se tisse, pas énorme, mais si dense qu’elle devient infranchissable.
Quand elle revient des toilettes, une femme blonde s’est assise à sa place au comptoir. Tu es trop convoité, mon gars, combien de fantômes te pourchassent ainsi, clairs ou sombres ? Elle se met à côté de la femme qui occupe le tabouret avec ses rondeurs, ne sachant comment partir sans se démasquer.
— Toi aussi, tu fais le papillon de nuit ?
La blonde fait mine de ne rien comprendre et continue à te dévisager. Et elle, privée de tout prétexte, devient l’ombre d’une ombre. Une même soirée, étalée sur des mois – des nuits errantes, des matins troubles, et elle n’a toujours pas fait l’amour. Ce terrible souhait de changer ! De passer à autre chose, aux choses sérieuses s’il le faut, mais arrêter cette errance, effacer cette lune ridicule, rentrer ! Ne plus être seule. Ce sont les choses absentes qui font le plus mal...
Mais ce soir, elle va te prendre, au moins pour tourner la page. Une autre femme pourra occuper la place qu’elle a prise dans ta vie. Car elle souffre : quelle souffrance de devoir encore et encore passer devant cette vitre et n’arriver à rien, s’empêcher de tout par la force. Un autre visage pourra s’asseoir au comptoir et tâcher de plonger son regard dans le tien. Ce soir, elle va achever son œuvre médiocre, c’est elle le prédateur ce soir, mais quelque chose l’empêche de démarrer la chasse.
Le match est terminé.
La serveuse entasse les chaises. Sur sa cheville droite vacille un poulpe. Un petit chien s’en approche en aboyant.
« Dernier verre ! »
Elle reste assise jusqu’à ce que toutes les chaises soient rangées, sirotant sa bière sans lever le regard ; elle sait que des yeux l’attendent. Il fait si lourd que ses jambes sont collées comme deux timbres.
Après la fermeture du café, elle continue à raser les murs pendant quelque temps, en nage et pas assez ivre pour prendre une décision. À une heure et demie du matin, on ne peut passer nulle part, fortuitement. Ça n’existe pas, l’air de rien, à une heure et demie. Pourtant, c’est cette heure-ci et elle est toujours dehors. L’atmosphère est électrique, la lune a disparu et toutes les étoiles. On a coupé l’éclairage dans le quartier et elle cherche son chemin par des ruelles obscures, devenue invisible comme les choses qui l’entourent, un autre secret de la nuit.
À une heure quarante-six, l’orage éclate.
Au bout de quelques secondes, elle est trempée jusqu’aux os. Elle se met à courir, affolée, ravie, de grosses gouttes lui rentrent dans les yeux, font couler l’encre sur ses joues, lui tombent dans le décolleté et mouillent le soutien-gorge (et elle pense encore à toi, à cet instant). Elle continue à courir alors que l’inondation de son corps est totale, dépassant quelques fêtards tardifs avec des bouteilles à la main, ils pleurent ou chantent. Trois femmes en talons aiguilles se sont abritées dans une entrée. Une ombre se tient sous le seul lampadaire allumé, sa silhouette large est protégée par un parapluie et on devine de grands seins luisants derrière le rideau d’eau. Les éclairs et le tonnerre arrivent maintenant en même temps (et elle pense à toi, plus que jamais). Elle laisse la pluie entrer dans son corps. Son esprit est largement ouvert, comme si une nouvelle journée venait de commencer et elle envie le ciel de pouvoir exploser avec autant de démesure, en s’emparant des êtres et des choses. Un désir d’action l’a saisie et, à présent, il n’y a plus de retour possible. L’obscurité alterne avec la clarté, le bruit du tonnerre l’accompagne comme les cris des supporteurs lors des dernières minutes du match, le chemin fait ses détours, c’est la roulette russe maintenant, trois balles contre trois cartouches vides… Les grilles de ton bistrot sont mi-baissées, mais à travers les barreaux, elle aperçoit de la lumière.
Le ciel du matin est bas lorsqu’elle remonte la rue dans le sens inverse. Les prostituées, encore plus matinales qu’elle, la saluent et ouvrent les éventails avec un mouvement de main habile. L’orage a rafraîchi l’air, mais le soleil est en train de se lever. La même chaleur accablante les attend.
Elle s’assoit sous un parasol et commande un café.
— Vous êtes seule. Pourquoi ?
Il la regarde avec des yeux qui ont vu les montagnes kabyles.
— J’ai envie de solitude, ce matin.
— Je vous vois… Il pointe vaguement autour de lui. Vous êtes seule, tous les jours. Pourquoi ?
Un peu plus loin, une femme est en train de peindre le tronc d’un arbre en couleur rouge. Le visage du serveur cherche à comprendre.
— Vous n’êtes pas seul, vous ?
Il soupire, un air indéfini.
— Jamais.
La différence entre eux, c’est qu’elle est toujours seule et lui jamais, qu’elle paie le prix d’un espresso pour s’asseoir sous ce parasol et qu’à lui, la présence dans le même espace-temps rapporte un SMIC horaire. On se ressemble tant par les choses qui nous séparent...
— J’aime vous voir, dit-il encore avant de reprendre sa place à l’entrée du café.
— Votre présence…, il cherche le mot, ... m’apaise.
Ce matin, elle a peur de ne pas vivre. Pourtant, l’existence est manifeste : un café bien serré, un serveur apaisé par sa présence, le tronc d’un arbre peint en rouge, cette même journée… Elle voudrait se débarrasser une fois pour toutes de cela : le passé, le futur, le creux à la place de son cœur, et embrasser cette solitude simple qui est la sienne.
Ne sais-tu pas ce qui s’est passé ?
Tu es rentré en elle par le nez, mais une fenêtre s’est ouverte au milieu de sa poitrine. Tes yeux se sont adoucis, les fils se sont emmêlés, elle a fourré son nez au plus profond de ta clavicule gauche et elle a plongé en toi. Aucune pensée en trop ne vous a atteints, vous étiez, dans cet acte matinal, deux êtres sublimés. Elle a tenu ta tête entre ses mains comme une boule de cristal précieuse, veillant à ce qu’elle ne glisse pas avant que l’image surgisse. Plus tard, sous la douche, elle a fait naître une bulle de savon entre ses seins et tu l’as éclatée avec ton doigt. Sous le tableau de Klimt, elle t’a embrassé une dernière fois, puis une deuxième dernière fois et elle est partie. Ton odeur se perd déjà dans les odeurs de la ville, tes yeux s’estompent... La sublimation de vos deux êtres ne se reproduira pas dans le système de coordonnées de vos vies séparées.
Machinalement, elle a repris sa marche à travers la ville.
Devant le supermarché, un homme est assis par terre, sa pancarte réclame de l’argent pour l’entretien de son porche. Son collègue de trottoir le formule plus sobrement : « I am Hungarian ».
À l’entrée du métro, un homme et une femme se donnent des coups de poing. Cinq personnes se sont arrêtées pour regarder le spectacle gratuit. Un jeune touriste jette des coups d’œil autour de lui.
« Quelqu’un peut appeler quelqu’un ! Faites quelque chose au lieu de regarder ! » crie-t-il d’un accent cahoteux.
Il tente de séparer les combattants. Pendant que les deux hommes s’affrontent, la femme donne des coups de pieds en direction des genoux de son adversaire. CHERCHE TON ÂME, SŒUR ! est écrit en grandes lettres asymétriques sur le sol sur lequel ils se battent.
Dans cette ville, les histoires ne se terminent pas. Elles s’éparpillent, par-ci, par-là, finissent par être dispersées dans l’espace. Tantôt, on détient un bout de fil, tantôt, il vous glisse des mains. C’est la poésie des sacs poubelle qui dansent dans les arbres, un jour de vent… Une fois de plus, elle devient le fantôme qui hante la ville et personne ne se doute de sa présence. Derrière son corps éveillé se cache une absence qui va loin, au plus profond de son être. Elle pensera encore à toi et puis elle t’oubliera. Mais son désir d’amour est intact.
