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« Fugitives » d’Alice Munro : l’énigme de la simplicité

par Dominique Perrut

Carla, une lycéenne, s’amourache de Clark, son moniteur d’équitation. Vite, elle saute le pas, quitte sa famille pour partager son mobile home. Ce séducteur au petit pied cache un passé douteux. De plus, l’homme est violent. Depuis les États-Unis, elle s’enfuit au Canada, puis là, saisie d’angoisse devant l’inconnu, appelle son compagnon qui vient la rechercher. On sait dès lors que le destin de Carla est scellé, sans plus d’avenir, sous la domination de Clark.

Voilà le thème de « Fugitives » [1], première nouvelle du recueil éponyme. C’est presque à notre insu que nous sommes saisis par l’écriture énigmatique d’Alice Munro. Ses récits parlent de la vie quotidienne des petites gens, étroite, dépourvue d’évènements notables. On est plongé dans une atmosphère de solitude, où les existences se jouent, comme pour Carla, sur un coup de tête. Les relations sont boiteuses et, sous la plume distanciée, analytique, de la narratrice, où affleure l’ironie, on voit les personnages souffrir dans leur existence sans avenir. C’est dans son entourage immédiat, souvent dans le comté de Huron, dans l’Ontario, où elle a passé, hormis deux décennies à Vancouver, l’essentiel de sa vie, que Munro trouve ses sujets : « Ce lieu ordinaire est suffisant, dit-elle. Tout, ici, est palpable et mystérieux ». Comment ne pas percevoir, ici, l’écho de Jane Austen écrivant à sa nièce : « Trois ou quatre familles d’un village du terroir, voilà le vrai sujet sur lequel il faut travailler » ? Pas besoin de courir le monde, la matière à écrire se trouve ici, sous nos yeux, disent ces deux femmes à deux siècles de distance.

Par quels ressorts secrets, l’auteure de ces histoires simples, portant sur des gens simples, parvient-elle à nous captiver autant ? Tentons une réponse. Dans sa narration, limpide et d’apparence facile, Munro nous tient sous la coupe d’une écriture très élaborée. D’abord, le récit joue à se déplacer dans le temps, tantôt vers le passé (nous n’apprenons qu’après la fuite de Carla les circonstances de sa rencontre avec Clark), tantôt vers le futur (dans « Ruses », on quitte la jeune Robin pour la retrouver, comme souvent dans ces nouvelles, plusieurs décennies plus tard). Ensuite, très en retrait, la narration ménage des montées d’intensité d’autant plus efficaces : Juliet, personnage central de trois nouvelles (« Hasard », « Bientôt », « Silence »), qui englobent toute son existence, fait face, dans une scène d’extrême tension, à Joan, responsable d’une secte, le « Centre de l’équilibre spirituel », qui, dans une argumentation placide, l’empêche de revoir sa fille. Munro possède aussi un art très subtil pour distiller au fil des pages les indices d’une histoire souterraine, inquiétante, en train de prendre corps au sein d’un récit d’apparence triviale. Des détails crus et réalistes (les menstruations de Juliet, puis, plus tard, la crémation des restes de son mari dans une cérémonie rituelle) exacerbent par ailleurs la charge des récits. Relevons, enfin, l’intrusion fréquente du symbolique (la chèvre du couple disparaît, dans « Fugitives », tout comme Carla, pour réapparaître en fin de récit).
Outre ce récit et les trois nouvelles autour de Juliet (dont Almodovar a tiré en 2016 un film, Julieta), le recueil compte quatre autres nouvelles : « Passion » traite d’un thème cher à Munro, une fille solitaire d’une petite ville fuit une terne relation amoureuse ; « Offenses » nous montre Delphine, une femme mûre, tenter de manipuler Lauren, une jeune fille ; dans « Ruses », Robin, par malchance et par suite de malentendus se voit condamnée à une existence isolée ; « Pouvoirs » couvre, en cinq parties alternant les narrateurs, toute la vie de Nancy, où différentes relations s’entrecroisent.

La spécificité de ces histoires, comprises entre trente et cinquante pages, dont la construction est soigneuse et structurée, inlassablement travaillée par cette créatrice jamais satisfaite, n’a pas échappé aux académiciens, ces galériens de la classification. Ils ont aussitôt ouvert le feu sur la question du genre des textes de Munro : déjà dans le roman ? encore dans la nouvelle ? Ajoutons, simplement pour corser la discussion, avant de la délaisser pour de bon, qu’au sein des frontières mouvantes et poreuses entre les genres littéraires, les histoires de Munro pourraient tout aussi bien trouver place dans le conte (au sens des Trois contes de Flaubert) ou le récit (comme chez Gide). Mais on trouvera sans doute plus intéressant de rechercher des « affinités électives » entre Munro et des auteurs comme Raymond Carver [2], Flannery O’Connor [3] ou Faulkner, qui tous parlent des gens du peuple d’outre-Atlantique. On a aussi rapproché notre auteure de Tchekhov qui, comme elle, privilégie l’atmosphère et l’investigation psychologique sur l’intrigue.

Pour tomber sous le charme de Munro commencez donc par ce recueil, « Fugitives ». Ensuite, dans l’ordre ou le désordre, « L’amour d’une honnête femme » (2001, Payot et Rivages), « Du côté de Castle Rock » (2010, Points). Citons aussi : « Rien que la vie » (2014, Points), unique texte autobiographique de cette auteure très pudique. Après ? Après, je suis sûr que le lecteur saura se mouvoir seul parmi la quinzaine de recueils de Munro. Née en 1931 dans une famille modeste d’une petite ville de l’Ontario, elle sait déceler comme personne les drames cachés au sein de vies apparemment banales, dans une prose qui par certains côtés tient du « réalisme magique » d’un certain Garcia Marquez, au Sud du même continent. Comme lui, j’allais l’oublier, Munro a reçu, en 2013, le prix Nobel de littérature.

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Notes

[1« Fugitives », 2008, traduit de l’anglais, Le Seuil, coll. Points. Runaway pour les anglophones, qui auront la chance d’accéder au texte original.

[2De Carver, on peut lire par exemple « Les vitamines du bonheur » et « Short cuts », dont R. Altman a tiré un film sous le même titre, en édition de poche.

[3Flannery O’Connor, « Les braves gens ne courent pas les rues », Folio ; « Œuvres complètes », Quarto, Gallimard.

Dominique Perrut