Nouvelle Donne publie !

Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson, La réinvention de la prose nord-américaine

par Dominique Perrut

Sherwood Anderson, « Winesburg, Ohio », 1919, publié par Oxford University Press, 1997. Traduit en français par Marguerite Gay, 1961, Gallimard, coll. L’Imaginaire.

Wing Biddlesbaum est affligé d’un curieux tic : ses mains, comme de petits animaux autonomes, sont en perpétuelle agitation. Nous découvrons que cet ancien instituteur, au cours de ses leçons passionnées aux enfants, leur caressait la tête. Accusé d’agression envers eux, il échappe de peu au lynchage, change de nom et s’enfuit pour gagner la petite ville de Winesburg, où depuis lors il vit en reclus.
Après la disparition de sa femme, le Dr Reefy note sur de petits papiers, roulés en boule, dont il bourre ses poches, ses pensées sur la beauté et l’étrangeté de la vie.
Jesse Bentley, dont les yeux tremblotent, se croit en relation directe avec Dieu. Il emmène un beau jour dans la campagne son petit-fils, David Hardy. Terrifié par le comportement bizarre de Jesse, David disparaît pour toujours.

C’est à travers les yeux de George Willard, d’abord enfant, puis journaliste que nous suivons, un à un, les singuliers parcours des habitants de Winesburg, une bourgade de l’Ohio. George, qui connaît les secrets de chacun, décide un jour de s’échapper de la petite ville pour gagner Chicago, afin d’écrire tout cela, ainsi que l’a fait Anderson, l’auteur du livre, journaliste lui aussi, probablement pour se guérir d’une enfance malmenée dans le bourg de Clyde, dans l’Ohio également, au sein d’une famille déprimante. Ces contes peignent sans aucun doute les visions hallucinées, marquées au fer sur le petit Sherwood, à partir de son arrivée à Winesburg, à l’âge de huit ans.

Le centième anniversaire de la publication de Winesburg Ohio, de Sherwood Anderson, paru en 1919, nous invite à revenir vers ce livre, classique aux États-Unis, méconnu en Europe, et qui, campé aux frontières des genres, a déclenché une mutation profonde dans la littérature américaine.
Dans ce gros village, les échanges entre les gens sont raréfiés, et l’air empoisonné par les miasmes qui s’en dégagent. Hanté par son propre secret, chaque habitant est figuré par un trait saillant, souvent physique, qui contiendrait son essence-même : ce sont les yeux tremblotants de Jesse, les mains de Wing, en perpétuelle agitation ; Wash… qui ne se lave plus ; Joe Welling vu comme un volcan… Chacune des nouvelles, ou chaque chapitre, comme on voudra, braque le projecteur sur le corps-à-corps qu’entretient un des membres de la communauté avec sa propre destinée. Celle-ci bascule fréquemment, au hasard d’un événement : Elizabeth renonce à son seul rêve, faire partie de la petite troupe de théâtre qui séjourne pour un temps à Winesburg ; après la fuite de son amant, Alice se mure dans la solitude. Des opportunités sont entrevues, mais non saisies ; des vérités captées mais non assumées : tout ceci est contenu dans la notion de « grotesque », livrée dans une parabole en exergue du livre et qui nous donne la clé de ces existences, à la fin du 19ème siècle, dans une prose simple et proche du langage parlé.

Très particulière, l’organisation du livre n’a pas manqué de soulever la question du genre. En effet nous voici face à de courts récits (publiés d’abord séparément, avant leur réunion en un volume), tous campés à Winesburg, chacun centré sur un personnage. Comme on s’en doute, la question a quelque peu agité le monde universitaire, qui ne dédaigne jamais un étripage mondain quand il s’agit de classifier. Certains ont vu le livre comme une collection de nouvelles. D’autres ont fait valoir que les récits sont liés entre eux par des personnages communs ; que l’un d’entre eux, George Willard, constitue le fil directeur du livre ; qu’un thème commun se dégage, celui de la bataille de chaque être avec une existence malmenée ; que l’on est, enfin, en présence d’une unité de lieu et d’atmosphère. D’après ces critiques, le livre répondrait ainsi à la définition conventionnelle du roman. Nous inclinerons plutôt pour une vision moyenne, celle d’un cycle de nouvelles étroitement liées entre elles, par une ambiance, des personnages et des thèmes communs.

Laissons aux grands-prêtres de la définition le soin de trancher sur ce point, pour évoquer l’influence considérable exercée par le livre non seulement sur le cours ultérieur de la nouvelle mais, plus largement, sur l’objet même de la littérature. Winesburg, Ohio opère en effet un déplacement de la focale du récit : l’intrigue devient secondaire et ce sont les personnages eux-mêmes, avec leur drame intérieur, qui deviennent la véritable matière du livre. Considéré comme l’un des premiers textes de la littérature moderniste, née de l’horreur de la grande guerre et de l’effondrement des représentations classiques, avec la physique d’Einstein et la psychanalyse freudienne, Winesburg, Ohio a marqué de son empreinte nombre d’auteurs qu’on s’accorde à placer au premier plan, Hemingway, Faulkner, Dos Passos et Steinbeck, parmi beaucoup d’autres. Hemingway et Faulkner, en outre, recevront d’Anderson une aide très directe et tangible qui lance leur carrière. Ceci ne les empêchera nullement par la suite de brocarder leur mentor avec quelque cruauté [1]. Lors de la réception de son prix Nobel, en 1950, Faulkner finira par reconnaître sa dette : « Nous sommes tous les enfants de Sherwood Anderson », dira-t-il [2]. Peut-on par ailleurs ignorer la parenté de registre entre Anderson et des auteurs de nouvelles comme Alice Munro et Raymond Carver, qui, tous deux, avec des techniques narratives différentes, savent parler simplement des gens simples [3] ?
Sans doute pourrait-on rattacher Winesburg, Ohio à une longue tradition de petits récits, plus ou moins liés entre eux et réunis dans un volume, sans sacrifier pour autant aux normes du roman. On pense, bien sûr à Baudelaire et ses Petits poèmes en prose, mais aussi à celui qu’il salue en exergue de cet ouvrage, Aloysius Bertrand, auteur de Gaspard de la nuit. Évoquons aussi Les Nuits de Paris de Rétif de la Bretonne, courtes scènes factuelles, reliées entre elles par une intrigue assez lâche.
Autodidacte, Sherwood Anderson (1876-1941) s’affirme d’abord comme journaliste publicitaire à succès et patron de presse dans l’Ohio (où il posséde simultanément deux journaux, l’un démocrate, l’autre républicain). Frappé en 1912 par une sévère dépression, il abandonne sa famille et ses responsabilités en affaires pour gagner Chicago afin d’y vivre de sa plume. Il rejoint un petit groupe d’artistes, comme lui “en révolte contre le village” [4]. C’est Winesburg, Ohio, dédié à sa mère [5], qui le fait connaître comme écrivain. Suivront, dans un contexte affectif mouvementé, puisqu’il se marie encore trois fois, plusieurs volumes de nouvelles, des romans et des essais ainsi qu’un livre de poésie. Sans être des succès de librairie, ses livres se vendent passablement. Un seul, Dark laughter, publié en 1925 devient un best-seller.

À sa sortie en 1919, Winesburg, Ohio] reçoit un accueil partagé, parfois élogieux mais souvent caustique. Des lettres qui vilipendent l’ouvrage sur le chapitre du sexe s’entassent dans la boîte aux lettres de l’auteur et, dit-il, « le rendent malade ». Chevauchant les genres, réinventant la prose, ce livre nous convoie les images hantées de la petite ville, ses vies étroites, prises dans d’obscures souffrances, et c’est là que se trouve l’héritage capital de Sherwood Anderson. Auteur de notoriété limitée, c’est lui qui a ouvert la voie à l’innovation littéraire du 20ème siècle, portée ensuite par des écrivains que les caprices de la postérité ont poussés jusqu’aux devants de la scène.

Notes

[1Faulkner dans son roman intitulé « Mosquitoes », 1927 ; Hemingway dans « The Torrents of Spring », 1926.

[2Sherwood Anderson’s Revolutionary Small town, The New York Times, May 8 2019.

[3Voir, dans cette même rubrique, notre chronique : « Alice Munro ou l’énigme de la simplicité ».

[4D’après l’expression d’un critique, Carl Van Doren, « the revolt from the village », pour caractériser ce petit cercle.

[5« À la mémoire de ma mère, Emma Smith Anderson, dont les observations aiguës sur la vie autour d’elle ont été les premières à éveiller en moi la faim de regarder sous la surface des vies, ce livre est dédié. »

Dominique Perrut