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Ça va aller, tu vas voir, de Christos Ikonòmou, traduit par Michel Volkovitch et Simone Taillefer, Quidam éditeur, 218 pages, 20 €

samedi 3 septembre 2016 par NB

Ça va aller, tu vas voir, un recueil de Christos Ikonòmou, quinze nouvelles traduites du grec par Michel Volkovitch et une (Le salaire des pingouins) traduite par Simone Taillefer, nous fait voyager dans une Grèce touchée par le désastre économique, au cœur d’un microcosme athénien, le port du Pirée.
Juste avant la crise, les personnages semblent évoluer dans un no man’s land préapocalyptique. Ce sont souvent des errants en mal de repères — à l’exception des quelques balises immédiates que sont la maison, la rue et les voisins avec lesquels on partage un paquet de cigarettes comme s’il ne restait rien d’autre à faire, et qui remplissent de leur présence quasi symbolique un quotidien devenu morose et désœuvré. L’auteur règle la focale au plus près de ce quartier populaire. Dans un monde où le présent est incertain et le futur se fait menaçant, le tragique de l’existence affleure ; le plus infime détail, le moindre geste revêt un poids, se prête à l’interprétation, devient comme un augure. Et l’enjeu, s’il en reste un, n’est plus seulement de boucler les fins de mois en période de chômage, il se situe au‑delà. Quand les plaies ne se referment pas, l’angoisse se fait existentielle. Des anecdotes teintées de non‑dit, des détails empreints d’une poésie « anti spectaculaire », frappée au coin de la réalité de ce quartier du Pirée, donnent vie à des êtres résilients même si la plupart sont désespérés, et qui nous sont étrangement proches. Leurs paroles se font rares mais efficaces, ils ne jouent pas à impressionner le voisin, ils parlent vrai sans se payer de mots. Ils parlent parfois même du silence, sous forme d’aveu : « Comme je ne peux pas dire ce que je sens j’ai peur de ne plus le sentir. Peur que ça s’en aille. Il me fait très peur ce silence. C’est inhumain. Combien de silence peut-on trimballer comme ça ? » La situation de crise qui s’annonce vampirise la parole ; telle une convive malvenue qui s’impose, elle est pesante, d’autant qu’elle n’est jamais nommée ni remise en cause, elle est une évidence lourde de menace avec laquelle il va falloir cohabiter. Reste la poésie ordinaire, un glaçon qui fond dans la main, puis sur le ciment, la poésie d’un quotidien qui se délite mais rapproche les êtres et où tout se joue au‑delà de la situation présente, dans l’espoir d’un ailleurs plus ou moins onirique. Infime parfois, l’espoir symbolisé par une tirelire en forme de cochon rose, une cigarette, un verre d’ouzo, une bouteille de Johnny Walker ou un regard partagés, un geste d’humanité, une banderole après une grève, un feu allumé sur un trottoir par cinq hommes qui se rapprochent pour échapper au froid et à la solitude. Car c’est seul, sur un quai désert, qu’un autre homme suggère l’idée de suicide en jouant avec un nœud coulant passé autour d’un bollard — et la mort peut être « si simple, si rapide ». Un autre, « plein d’un vide incroyable », tient une pancarte muette pour « la manif la plus ratée depuis le début du mouvement ouvrier ». Et parfois, des lettres venues d’Amérique ou de Bulgarie parlent d’ailleurs, ranimant tant de fantasmes qu’une autre réalité, au‑delà des frontières, serait bien en peine de les combler. Le ciel lui‑même, dont l’envers est aveugle, n’offre « que des étoiles — des étoiles et rien d’autre », et les rêves sont « embrouillés, angoissés, avortés ».
On sent les êtres désarmés, leur vie leur échappe au nom de lois qui les dépassent (« c’est vraiment bizarre d’être pauvre ») et auxquelles leur quotidien résiste encore, obstinément, désespérément, dans une ambiance de bout du rouleau. On n’est jamais loin du désespoir, il est là, présent, qui attend sur le seuil de la porte et c’est l’amitié, l’amour, toujours pudiquement évoqués, jamais spectaculaires mais suggérés, qui dressent le dernier rempart contre le néant. Dans cet entre‑deux, on sent la constante menace d’un basculement qui rend d’autant plus précieuses les scènes, splendides dans leur banalité même et teintées d’une profonde humanité, que l’auteur donne à voir. Et ce sont les objets qui réenchantent cet univers à la dérive, où même le vide a un rôle à jouer (« la mémoire sans vide c’est pas de la mémoire ») : des vêtements sur un fil se débattent comme des fantômes, un frigo « fait cric crac […] comme si quelque chose de vivant cherchait à en sortir ».

Transparaît dans le titre de ce recueil, envers et contre tout, une déclaration de résilience, même si au‑delà de la couverture, chaque nouvelle témoigne que ça ne va pas si bien. Les illusions perdues, les lendemains qui ne chantent toujours pas refleuriront peut‑être un jour, oui mais « chaque être humain porte le compromis en lui, dans son sang. Voilà pourquoi les révolutions sont condamnées à l’échec », pense une femme en passant la serpillère dans une prison après y avoir observé un couple aux mains collées, refusant de se séparer. Puis elle retourne à des préoccupations pratiques, se reprochant d’avoir osé formuler des idées sur des choses en dehors de sa portée.
Le mot de la fin revient de droit à Michel Volkovitch, qui emploie tout son talent à faire exister ces histoires en français : « Ikonòmou a trouvé le juste regard. Un regard attentif dont la lucidité parfois cruelle n’empêche pas la tendresse aussi profonde que discrète. Un regard aigu qui sait voir la beauté ou du moins la richesse du monde. Qui sait s’émerveiller devant des actes aussi communs que l’épluchage d’une salade et transfigurer la scène la plus banale par une image fulgurante. »


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