Nouvelle Donne publie !

« Décamper, 13 nouvelles sur la fuite », recueil, éditions Antidata (novembre 2021, 11,50€)

par Jean-Michel Calvez

Antidata est un éditeur rompu aux recueils thématiques d’apparence anodine (banales en première approche) mais assez rusées, aptes à attirer des textes qui nous parlent, bien dans l’air du temps. Le thème de la fuite : décamper, lâcher prise, sauter du navire, larguer les amarres et le quotidien pour autre chose de pas forcément bien défini, en est un autre qui, à nouveau, offre son lot de surprises. Bio ou pas, la diversité est un atout et, avec Décamper, on est servis. Diversité d’approches flirtant parfois avec les limites du thème, tel le petit malin qui « a eu comme une fuite », croustillant de rouerie paysanne, ou classicisme qui fait aussi du bien… à notre langue française trop souvent malmenée, tel « Astapovo », de Laurent Dagord, spleen patronal et retour au passé, ou encore « La randonnée », de Pascale Pujol, et « Semelles de vent », de Nathalie Barrié, qui nous ramènent avec grâce et style deux siècles en arrière. Bien plus inquiétant est l’univers détraqué au décor truqué du « Cimetière aux fleurs » de Théo Castagné, sombre et allégorique, à mi-chemin entre fantastique et science-fiction, un genre que l’on retrouve, en plus intersidéral et déjanté, dans « Le deuxième recueil », de Gabriel Berteaud. Plus ancré dans notre siècle, « Traversées », de Claudie Gris, sonne tel un écho à la Cosette de Victor Hugo ou à la petite marchande d’allumettes du conte, version banlieue et sans issue, dont la noirceur désespérée ne peut que nous toucher en plein cœur. Critique aussi de notre monde mais sur un ton plus réjouissant, « La musique a gâché ma vie », de Stan Cuesta, nous régale d’un incipit à retenir, triste à (en) sourire : « J’ai été en fin de carrière assez jeune », qui dit tout de nos sociétés, depuis l’absence de motivation jusqu’aux bullshit jobs qui en sont l’une des causes. Avec ce même humour potache, l’hilarant « Nigel », de Jean-Luc Manet, nous ouvre quant à lui les portes d’un self-service improvisé dont rêveraient sans doute certains pour prolonger leurs virées nocturnes. Et si l’esprit de tricherie, de détournement illégal et de pied-de-nez de ces deux textes met à mal la morale bien-pensante, les portraits esquissés visent souvent juste, notamment ce grand-père au long cours, paumé et évadé en douce de chez lui, cherchant à retrouver dans l’alcool un peu de convivialité et de joie de vivre, malgré une cervelle et une mémoire mal en point. Quant à Guillaume Couty, son « En avant » pousse jusqu’à l’absurde les nouvelles contraintes venues s’ajouter à bien d’autres, en ces temps de confinements forcés que nous subissons tous ; encore une fois, cette crise a suscité des situations et des scénarios encore inimaginables il y a peu, en termes de zèle et d’aveuglement policiers, raides comme la justice. Le recueil se conclut sur une note onirique avec Maxime Herbaud, qui décline à sa façon l’idée séduisante des portes distrans, déjà vue dans le cycle d’Hypérion de Dan Simmons, s’ajoutant à la magie qu’offre toujours la visite de cités antiques ou moyen-orientales.
On pourrait certes regretter qu’ait été zappé l’univers carcéral, et qu’il n’y ait rien non plus ni sur les migrants, ni sur les SDF et tous ceux dont la fuite est l’horizon, presque la ligne de vie. Cela dit, avec « Les témoins », Jean-Yves Robichon aborde ce genre d’errance de façon transversale et très juste, par petites touches chorales et en passant par l’univers toujours singulier de l’Art contemporain, dans un apparent grand écart qui a tout son sens ici.
Antidata frappe donc juste, et très large, avec ce petit recueil à la présentation ludique et bien vue, axée sur la route et sa ligne de fuite. Sans oublier l’avis de recherche présentant chaque auteur, son parcours récent et sa démarche. En ces temps difficiles de normalité instituée et de normalisations à outrance, où l’on se sent souvent contraint et à l’étroit, par excès de limitations et d’administrations sans âme, voici un léger (par son poids) mais très affûté pavé dans la mare qui, parfois, éclabousse, mais qui fait du bien.

Jean-Michel Calvez