Françoise Cohen : Il fait chaud à Tanger au printemps éditions L’Harmattan, collection Nouvelles Nouvelles, juin 2026, 100 pages, 13€

par Jean-Michel Calvez

Album de souvenirs imbriqués d’une famille de Tanger, plus que recueil de nouvelles indépendantes, ce bref opus, le quatrième de Françoise Cohen, s’appuie sur un cliché de studio affiché dans la chambre de la mère de la narratrice, photo que l’on peut voir en couverture intérieure. Par quelques dates clés allant des années 40 jusqu’à 2023, date de la narration, l’ouvrage entier est traversé par un questionnement sur l’origine de ce cliché sépia non daté, singulier aussi par les sentiments ambigus décelables sur les visages de cette famille rassemblée. Éclairée par des séquences-souvenirs des cinq membres du portrait de groupe, la quête de la narratrice auprès de sa mère aboutira dans les toutes dernières pages. L’alternance non chronologique des séquences n’est pas un souci pour le lecteur, telle la consultation d’un album-photo familial, quand bien même on n’en a ici qu’une seule, recelant un secret sensible faute d’être véritablement dramatique. Françoise Cohen évoque par épisodes plusieurs générations d’une histoire familiale marquée par les deux conflits majeurs du siècle dernier : la perte à 21 ans d’un grand-oncle, Armand, aux Dardanelles, un grand-père survivant et bardé de médailles, puis l’engagement pour la France Libre à 17 ans en 1943 d’un oncle, Pierre qui en revient quant à lui, mais sera changé à jamais par des horreurs vécues qu’il n’a jamais contées, préférant s’éloigner, plutôt que d’imposer à sa famille sa dépression (ou son syndrome post-traumatique, dirait-on de nos jours).
Le portrait en demi-teintes au fil d’un siècle, à petites touches, des cinq personnages (ou de leurs ascendants et descendants) est magnifique. L’autrice prendra brièvement un chemin moins balisé lorsqu’elle aborde, vers la fin, la branche maternelle : nouveaux noms, nouvelles histoires, nouveaux drames (le massacre des Juifs à Thessalonique lors du second conflit mondial), mais l’on revient vite à la photo centrale lorsque Josefa, sa mère dont la mémoire flanche, daignera enfin révéler à la narratrice (et au lecteur) quand et surtout, dans quelles circonstances fut pris ce cliché, expliquant enfin l’atmosphère qui s’en dégage. « Avant que ma mère ne m’éclaire, je ressentais déjà l’angoisse diffuse qui émanait du cliché historique. Avec leurs silhouettes se détachant sur ce fond de nuées, les cinq personnages semblaient embarqués sur la nef du temps, qui les balloterait au gré des vents, de la folie du monde, de la guerre » (p.93). Sont particulièrement touchantes les scènes d’enfance, telle la petite Josefa à Tanger, rêvant d’être danseuse ou, bien plus tard, la narratrice évoquant pour ses propres filles son oncle Pierre, ce héros mutique de la France Libre qui, dans l’esprit et le langage des deux enfants fascinés, se mue en « super héros ».
Le titre de l’ouvrage, arraché au récit, est sans doute un peu long et peu percutant mais cette chronique douce-amère est tendre, parfois poignante, comme le sont celles de familles qui ont traversé la Grande Histoire du vingtième siècle, ses aléas et ses drames, ce qui c’est le cas ici. Après le recueil Des deux hémisphères, déjà chroniqué sur notre site, on retrouve avec plaisir dans ce nouvel opus la plume sensible de Françoise Cohen au travers d’un récit à tiroirs et secrets enfouis, cachés sous une image, laissant en suspens l’ambiguïté entre souvenirs authentiques et fiction ; la vérité est sans doute entre les deux.