Livia Léri n’est pas une inconnue pour Nouvelle Donne. Nous avions chroniqué son précédent recueil Haute tension, paru en 2025, et publié deux de ses nouvelles dont Moanaviri qui figure dans son dernier ouvrage, Lagons maudits, aux éditions Le Pas de l’Homme. Cet opuscule, de facture soignée, regroupe quatre nouvelles ayant pour décor la Polynésie.
Peut-être, ne faut-il pas s’arrêter trop vite sur la promesse d’un ailleurs, d’un exotisme que notre imaginaire associerait à un idéal paradisiaque. Entre paysages de carte postale (atolls et cocotiers) et réalité plus prosaïque (les embouteillages de Papeete), la Polynésie est ici perçue au travers du regard de métropolitains. Et c’est surtout cette confrontation entre deux cultures que l’auteure explore.
La première nouvelle, Cannibales ?, emprunte les codes du policier : un meurtre, un procureur, des indices, une suspicion de cannibalisme, mais l’élucidation attendra. L’auteure nous laisse sur notre faim, en prise avec la survivance de nos clichés les plus inavouables.
La deuxième, Au près, met en scène Sonia, nouvellement affectée à Papeete qui, à l’occasion d’un weekend, accepte une invitation à naviguer sur un catamaran. Les charmes de l’océan et les « bras vigoureux de Vlad » (le skippeur) lui feront lâcher prise.
Dans la troisième, Moana’oru, Hubert Legibelin, océanographe, tenant d’une approche rigoureuse de la science, doit composer avec un autre rapport au temps. Son impatience sera mise à rude épreuve par un pêcheur considérant que d’une île à l’autre « La route prend son temps et son chemin ».
La dernière nouvelle, Le bas-côté, relate la rencontre entre Marc, universitaire achevant une longue étude sur les rites d’enterrement du placenta et Titaina, jeune tahitienne. La réalité rattrapera le chercheur en le propulsant accoucheur de fortune, abolissant ainsi toute distance entre regard savant et sujet observé.
Au fil de la lecture, une question émerge : quel regard portons-nous sur l’autre ? Regard métropolitain sur les Polynésiens, regard scientifique sur la réalité des êtres. Question de point de vue, que chaque nouvelle met habilement en scène, sans trop dévoiler, pour que notre réflexion, une fois le recueil refermé, se poursuive. Car, l’écriture de l’auteure, toujours contenue, fait la part belle au non-dit, elle évoque plutôt qu’elle affirme. Elles jouent avec nos attentes, nos représentations.
Les nouvelles se relisent, surtout celles de Livia Léri, pour prendre toute la mesure des questions qu’elles génèrent, comme le suggère le point d’interrogation de la première nouvelle : Cannibales ?
Lagons maudits est publié dans la collection SIC des éditions Le Pas de l’Homme, maison spécialisée dans la littérature de voyage. Soulignons l’élégante mise en forme de ce petit livre.
Lagons maudits de Livia Léri Editions Le Pas de l’Homme, 56 pages, mai 2026, 12€
