Mauvais cotons

Les âmes errantes, nouvelles noires, de Léo Lamarche Souffle Court Editions, 106 pages (parution : janvier 2023 - 15€)

par JMC

Membre de l’équipe de Nouvelle Donne, Léo Lamarche nous a concocté dans son chaudron très noir un nouveau recueil de nouvelles, elles aussi très noires et troublantes. Avec ces neuf textes brefs au climat angoissant, entre désespoirs sans issue, rancœurs rentrées et vengeances à chaud ou à froid, elle nous prend par la main l’air de rien, et nous fait entrer dans ses univers piégés et malsains.
En ouverture, « J’ai toujours rêvé d’être un serial killer » est une singulière déclaration de foi assez décalée et au titre explicite qui, pourtant, cache bien son jeu. On n’en dira pas plus, pour ne pas divulguer la mise en abîme d’un final qui prend le lecteur à contrepied ; une chute comme on les aime, assenée en une unique phrase conclusive, après un long suspense sur la direction que cela va pouvoir prendre. Et l’on admettra que cette confession, et carte de visite à la fois, ne pouvait que se placer en introduction à ce qui nous sera imposé dans la suite du recueil, tel un teaser crypté, aussi maléfique que provocant.
Les textes qui suivent offrent un décor plutôt rural ou de provinces profondes, au parfum de passé révolu mais au caractère plus intemporel que suranné, comme dans le très horrifique « Trouble-fête », transcrit par une voix d’enfant présumé innocente (quoique…), ou dans « La mort de Dieu » sur fond de tensions et de jalousies intrafamiliales qui resurgissent lors d’un décès. On aborde ensuite des thématiques et des ambiances bien plus urbaines et contemporaines mais tout aussi angoissantes. L’auteur y convoque parfois ses propres préoccupations et passions, dont celle pour les chats, animaux secrets aux pouvoirs insoupçonnés, pivot de « La place du mort », étrange ménage à trois se prolongeant après le décès du titulaire. Mais ces textes illustrent avant tout ses propres angoisses et obsessions d’auteur en mal de reconnaissance, tel « L’ange déchu », drame de la panne d’inspiration et de l’échec (les deux sont forcément liés) menant au suicide. « J’aimerais que quelqu’un me prenne dans ses bras », poignant et désespéré, offre la même conclusion somme toute logique à la solitude et au désespoir absolus d’un quatrième âge ne voyant plus d’issue à l’existence, une fois arraché à ses racines. Quant à « Jeux interdits », il en offre une variante moins directe, celle d’un duo de têtes brûlées, associé ici à la prise de risques d’un jeu aussi dangereux qu’assumé entre ados d’une banlieue en surchauffe, sur fond de rivalité entre gangs ; rencontre poignante elle aussi à sa façon, car aurait pu naître ici une véritable amitié, tout au moins un respect réciproque entre les deux protagonistes, concept emblématique au cœur de toutes nos banlieues.
« Dernier verre avant la fin du monde » aborde un autre mal endémique dont le mouvement MeToo n’a hélas pas encore réussi à avoir la peau, variation glaçante sur les femmes battues, mais aussi la misère de flics à bout de course confrontés à la violence ordinaire. Ici, la soif de justice d’un jeune flic idéaliste est mise à mal, et son empathie se fait (encore une fois !) suicidaire, face à l’indifférence de piliers de bar se ralliant par principe et solidarité masculine aveugle à l’un des leurs, mâle dominateur et brutal. « Intérieur nuit » aborde un sujet voisin, la fin sinistre et glauque d’amours compliquées, sous la forme d’une boucle infernale qui viendra piéger non seulement le narrateur lui-même, égaré entre cauchemars et réalité par les vapeurs d’alcool, mais aussi le lecteur, qui ne sort du cauchemar entrevu que pour mieux s’y replonger.
Sans issue, tel est donc le leitmotiv de tous ces textes. La narration, souvent à la première personne, comme pour nous conter au creux de l’oreille un secret inavouable, est diablement efficace pour nous compromettre dans ses scénarios diaboliques, dont on devient ainsi complice. Et l’on s’y sent à chaque fois piégé, se disant qu’on n’aurait pas dû l’écouter, cette voix, que l’on a partagé malgré soi un secret bien lourd à porter, mais dont on ne peut déjà plus se défaire : c’est trop tard, on le sait, on n’aurait pas dû lui faire confiance. Au point que si l’on était ce curé muet confiné dans l’ombre qui a entendu au nom du lecteur la confession de ce serial killer, on lui accorderait moins l’absolution qu’une lourde peine et même la damnation, pour la succession de noirceurs abominables qui nous sont imposées sans la moindre pitié. Mais si l’on aime le noir bien noir et sans concession, on sera servi ici de la plus belle manière.