Nouvelle Donne publie !

Les meilleures nouvelles de H.P. Lovecraft – De nouvelles traductions et un inédit. Éditions Rue Saint Ambroise, octobre 2020, (traductrices : Isabelle Barat, Nathalie Barrié, Anaïs Courdouan)

par JMC

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Auteur mythique chez les fans d’imaginaire par son univers, Howard Philip Lovecraft a fait l’objet de nombreuses publications : recueils de nouvelles, essais (dont le monumental Je suis Providence, de ST Joshi), biographies, BD, anthologies, jusqu’à une uchronie le mettant en scène : HPL (1890-1991), de Roland C. Wagner. La dernière en date, publiée chez Rue Saint Ambroise dans leur collection « Les meilleures nouvelles (de) », éclaire l’œuvre de cet auteur hors norme avec une sélection de ses textes, dans de nouvelles traductions. S’y ajoute ce qui fait tout l’intérêt de ce type de publication : une excellente introduction par la traductrice Isabelle Barat qui caractérise la plume de Lovecraft, sans équivalent (Lautréamont, peut-être ?) par son foisonnement verbal, ses excès et ellipses descriptives face à l’indicible, lorsque les mots semblent insuffisants à décrire ce qu’il a vu (ou pire, entrevu !), rendant délicate la traduction d’un auteur hanté et dévoré par ses propres visions récurrentes. Au point que l’on s’identifie bien plus à l’auteur lui-même qu’à ses visions « innommables » et ses scénarios, apocalyptiques et glauques, invraisemblables et malgré tout, diaboliquement immersifs. Autre bonus d’importance, ces dix textes sont accompagnés d’un texte inédit, d’une notice situant chacun d’eux dans l’œuvre de Lovecraft : genèse, contexte de leur première publication. Ainsi que d’une postface de Bernardo Toro, directeur de cette collection, rappelant « l’actualité de Lovecraft », chantre de l’altérité absolue et de l’infinie fragilité de l’être humain face à des créatures qui l’auraient précédé et qui seraient encore là, tapies dans les ténèbres et sur le point de s’éveiller, « innommables » ou indicibles celles-là, car les mots ne suffisent pas à les évoquer.
On dira très peu de la sélection elle-même, hormis qu’elle constitue une valeur ajoutée de l’ouvrage et une superbe introduction à un auteur devenu un Classique, sorte de « Top 10 » des textes marquants de Lovecraft. Notamment « La couleur née de l’espace », qui serait la préférée des lecteurs, précise Bernardo Toro dans sa postface, et on veut bien le croire. Peut-être est-ce d’ailleurs ce texte qui se rapproche le plus de la science-fiction, celui dans lequel l’innommable vient d’en haut, de « l’espace » (d’où ce titre révisé, tel un clin d’œil vers le genre SF), plutôt que des profondeurs insondables du centre de la Terre comme dans la plupart des écrits lovecraftiens. On note aussi que le titre d’autres textes, tel celui que l’on vient de citer, a fait l’objet d’une révision (celle-ci se voit justifiée dans la notice, avec le rappel de son ou ses titres précédents dans les traductions françaises antérieures, le cas échéant), ce qui évitera au fan de rechercher en vain ledit titre dans une bibliographie de l’auteur. Un bel exemple est « La malepeur », néologisme limpide et évocateur pour retranscrire l’ambiance du titre original « The lurking fear », en lieu et place de « La peur qui rôde » dans la traduction pour Denoël / Présence du Futur (1961).
À titre personnel, je suis tombé dans l’univers baroque de cet auteur à mes 15 ans, avec « Démons et merveilles », recueil un peu bâtard (entre roman et nouvelles fusionnées), entre récit onirique ou songe éveillé et conte maléfique. Comme toujours avec Lovecraft, l’on ne parvient plus à y faire la distinction entre récit-témoignage d’une réalité abominable et pure fiction, à cause de cette prose insidieuse qui nous chuchote à l’oreille comme à celle d’un témoin privilégié, nous livrant les démons intérieurs (ou réels, ce qui serait bien pire...) d’un auteur hanté par ses visions et nous forçant malgré nous à y croire, un peu, voire un peu plus... « Et si c’était vrai », se trouve-t-on forcé à penser, à son corps (et son esprit rationnel) défendant, face à ces lignes hallucinées d’un auteur qui l’était aussi.
L’ouvrage de Rue Saint Ambroise est un magnifique écrin pour recueillir ces nouvelles revisitées d’un auteur hors norme, dont l’univers torturé et glauque a conduit à l’adjectif lovecraftien. Un auteur à découvrir, ou à redécouvrir via ces nouvelles traductions.

JMC