Putain de nuages, le titre donne le ton. 30 nouvelles, 30 intrigues percutantes. Rien de mièvre, rien de convenu. De l’irrévérence. De la fougue. De l’humour. Une plume tantôt drôle, tantôt profonde ; tantôt acerbe, tantôt élégante ; tantôt crue, tantôt touchante. Mais sincère, toujours. L’écriture de Corine Sylvia Congiu va droit au but, elle prend le lecteur à témoin : Putain de nuages !
Au fil des nouvelles les personnages, le plus souvent féminins, affrontent la vie entre éclat de rire et gravité. Une enfant « en a marre qu’on lui dise d’attendre » (Je voudrais que tout commence). Une étudiante découvre la toute récente faculté d’arts plastiques (1971). Une jeune mère pressent un danger menaçant son fils (Putain de nuages). Une grand-mère fantasque initie sa petite-fille à l’écologie (Universe). Femmes de chair et de sang, impatientes de croquer la vie, elles se combinent en images kaléidoscopiques, dans un jeu de résonances où se devinent les expériences d’une vie.
Corine Sylvia Congiu est artiste : peintre, plasticienne, photographe, auteure-compositrice-interprète, réalisatrice et… nouvelliste. Pas surprenant qu’elle sache mieux que personne camper un personnage en quelques coups de crayon : « Elle est ronde. Ses gestes sont ronds, la boucle qui lui vient sur sa ronde bouche est ronde. Elle ramène sa boucle derrière son oreille, en rond. » (Mamzelle-ta-discipline). Ou maîtriser la rythmique à la perfection : « Cavaler : se faire la levure, la malle, la valise, filer à l’anglaise, déménager. Partir. Prendre ses cliques et ses claques. Claquer la porte. » (Putain de nuages). Car les nouvelles de Corine Sylvia Congiu sont faites pour être lues, jouées, voire chantées. Partitions de nos émotions, elles composent avec nos angoisses, nos peurs et nos joies.
Le recueil s’ouvre sur la nouvelle éponyme. Texte initial par lequel l’auteure nous introduit dans son univers. La narratrice, en vacances sur une plage de Martinique, s’interroge sur son rôle de mère, sur l’assignation qu’elle subit : est-elle une bonne mère ? Le doute se dissipe lorsque son intuition l’alerte sur un danger imminent menaçant son fils de 4 ans. La maternité, ou plutôt l’amour inconditionnel qui relie une mère et son fils, est l’un des fils conducteurs du recueil (Mon Petit Prince à moi, Présentations, Borderline, Prends-moi). La mort, autre grand thème, ici évitée de justesse, réapparaît en arrière-plan de nombreuses nouvelles (L’oiseau et le papillon, Cave), justifiant l’urgence à vivre. « Comblée, je l’avais été, assouvie, percluse de passions passées, j’avais tout essayé, pour que mon lit de mort, l’heure venue, ne soit assombri d’aucun regret. Ni de remords. » Entre deux points, il y a toujours l’infini. Mais que le lecteur se rassure, l’auteure nous épargne tout pathos en maniant humour et poésie.
Dans Embellie, une enfant attend désespérément son amie, Nadia. Rien n’est plus absolu que les amitiés enfantines. Les affres de l’attente sont décrites avec une justesse touchante : peur d’avoir déçu, peur de l’abandon, peur de ne plus exister. « Quatorze heures trente et Nadia ne venait pas. Peut-être qu’elle m’avait oubliée, peut-être que pour elle, ça n’avait pas d’importance, mon premier cinéma avec une amie. Non, ce n’est pas possible, elle ne pouvait pas avoir oublié. » Et soudain, cette scène enfantine prend des accents de tragédie. Il faut les considérer avec sérieux ces premiers émois, ils nous habitent longtemps. Comme l’héroïne de Corps du délit, qui, pour toujours mieux répondre aux attentes de son nouvel amant, ne prend pas conscience de l’emprise qu’il exerce sur elle. Ou bien celle de Vortex qui, elle aussi, attend : « Il n’y a plus rien pour être debout face à lui. Il n’y a que ce vide tournoyant qui vide le vide, et il n’y a pas de fin, le vide se vide toujours, un vide en forme de peur, la peur qui n’est même pas peur, qui n’est rien, un rien qui se vide encore. »
Et puis, il y a ces petits coups de griffes jouissifs (Le petit pain au chocolat, Présentations, Chienne de vie), ou ces fables, plus mystérieuses (Fatima, Kiss) et si délicates, délicieux moments de légèreté entre deux émotions fortes.
En nous communiquant son énergie, l’écriture incarnée de Corine Sylvia Congiu nous invite à braver la vie. On referme le recueil en se disant que, décidément, sur cette terre, il n’y a plus une minute à perdre !
Putain de nuages est publié dans la collection La Bleu-Turquin aux éditions Douro, avec en couverture, une œuvre de l’auteure.
Putain de nuages de Corine Sylvia Congiu Editions Douro, 20€
