Dans un récit très court, à caractère autobiographique, Annie Ernaux revient en 2022, avec Le Jeune homme [1], sous des voiles assez transparents, sur sa liaison avec un homme, son cadet d’une trentaine d’années, tandis qu’elle a dépassé la cinquantaine.
Ce texte prolonge deux autres récits, concernant la même liaison, Fragments autour de Ph. V. [2], un bref texte sur le point de départ de la relation, qu’on pourrait qualifier d’autobiographème [3], et L’Occupation [4], qui explore le thème de la jalousie, après la rupture.
Le protagoniste masculin du Jeune homme est identifiable. C’est Philippe Vilain, qui s’est lui-même longuement exprimé sur cette liaison un peu plus tard, en 2025, dans Mauvais élève [5]. Ce dernier livre mérite qu’on s’y arrête un instant. On y trouve sans nul doute l’empreinte d’Annie Ernaux, à commencer par l’adhésion à une même profession de foi, au même « pacte autobiographique » [6] : l’engagement vis-à-vis du lecteur à ne dire que le vrai, sans recours à la fiction - on ne discutera pas ici des contradictions internes, voire des apories d’une telle position. Cependant, dans cette voie, Philippe Vilain innove en déployant un registre personnel marqué par une exploration rigoureuse des situations d’infériorisation sociale. Il met ainsi en scène la lutte entreprise contre tous les obstacles personnels ou sociaux – difficultés de lecture, fautes de français, alcoolisme du père, dérives vers la délinquance – qui se sont dressés entre lui et sa vocation d’écrivain. Ce combat, avec sa part de dramatisation, devient l’arête vive du récit, et c’est cela même qui emporte le lecteur.
Se dessine ainsi sous nos yeux une configuration peu banale où deux amants se font face, une fois leur relation terminée pour croiser, sinon le fer, du moins la plume devant un large lectorat. Chacun d’eux ayant un statut d’écrivain plus ou moins installé, on peut estimer que la partie se joue entre égaux. On boxe dans la même catégorie. Nombre de détails très intimes, très crus sont donnés à voir et l’on peut se demander jusqu’où peut aller cette mise à nu. J’ai supposé jusqu’ici que la relation était égale, mais peut-elle jamais l’être totalement ? Tout ceci rappelle les critiques adressées à Serge Doubrovsky, promoteur de l’autofiction, qui règle sur la place publique ses comptes avec une de ses relations féminines, tout à fait identifiable [7]. Or, cette femme ne disposait ni des moyens, ni du statut d’écrivain pour lui répondre. Ceci a conduit certains commentateurs à taxer l’autofiction de mauvais genre [8].
Mais revenons au Jeune homme. Par son sujet, une passion physique, par son registre d’énonciation, l’autobiographie à la première personne, ce récit ne peut-il se rapprocher de Passion simple [9], publié une trentaine d’années auparavant ? Ce dernier récit est alors qualifié, par la narratrice, de « procès-verbal », c’est-à-dire de transcription des faits, rigoureuse et précise.
Le Jeune homme n’évoque pas les débuts des rencontres ni la correspondance qui a précédé celles-ci, mais commence directement dans la relation intime. Et plus particulièrement, en ouverture du récit, par l’évocation d’un rapport étroit entre le sexe et l’écriture : le sexe pour « déclencher » l’écriture d’un livre difficile. La liaison avec le jeune homme devient, mystérieusement, un temps de gestation, de maturation de ce pénible récit consacré à un avortement clandestin [10].
Le texte du Jeune homme se compose d’une suite de notations autobiographiques qui donnent lieu à une méditation en surplomb, portant tantôt sur les effets de cette liaison sur la narratrice, tantôt sur ce qu’elle révèle du regard des autres face à la transgression de la norme.
La différence d’âge entre les deux protagonistes entraîne la narratrice dans une troublante traversée du temps et des générations. Le jeune homme est ainsi perçu comme « le passé incorporé ». L’autrice résume cette étrangeté dans une formule : « Ce que je ressentais dans cette relation était de nature indicible, où s’entremêlaient le sexe, le temps et la mémoire » [11]. En revenant avec son compagnon dans la petite cité universitaire de sa période étudiante, Annie Ernaux nous confie : « il m’avant semblé, pendant de longues minutes, me mouvoir dans le temps sans nom du rêve ».
C’est aussi à une confrontation avec la norme sociale que conduit cette différence de génération. La transgression est lue dans le regard réprobateur des autres : « Devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature » [12].
Par ailleurs, les notations crues ne manquent pas et l’on retrouve aussi cette constante dans l’écriture de l’autrice : le refus de « faire joli », inspiré notamment de Cesare Pavese [13]. Dans cette détermination à énoncer les faits tels qu’ils sont, on peut se demander s’il n’y a pas, également, un goût de la provocation.
L’écriture des années 1990 était largement consacrée à un enregistrement fidèle des faits, d’où la subjectivité semblait bannie, si l’on prend Passion simple comme référence. Trente ans plus tard, Le Jeune homme est l’occasion pour la narratrice de porter un regard distancié, et plus contemplatif sur une relation singulière.
