Nouvelle Donne publie !

Interview associée à la sortie du recueil : Les meilleures nouvelles de F. SCOTT FITZGERALD – nouvelles traductions. Éditions Rue Saint Ambroise, mars 2021

(actualisé le ) par Jean-Michel Calvez

Interview du directeur de collection Bernardo Toro (BT) et de l’éditrice Florence Didier-Lambert (FDL), des Éditions Rue Saint Ambroise. Cette interview offre une confrontation et un débat d’idées entre, d’une part, une éditrice et un directeur de collection connaissant tous deux parfaitement la collection et les auteurs qu’ils publient et, d’autre part, un intervieweur qui la découvre et, surtout, qui découvre l’un de leurs auteurs via leur ouvrage. Ce qui est, sans doute, l’un des objectifs avérés de cette collection, et en justifie l’existence auprès d’un très large lectorat, éclairé ou néophyte.

ND : Comment est né ce concept d’une collection dédiée aux « Meilleures nouvelles de », ciblée sur de grands auteurs classiques méritant un « retour à la surface » dans l’« actualité littéraire », via ces Best of bien pensés et superbement réalisés ?

BT : Cette collection est née d’un double constat :
1- On connaît facilement les grandes œuvres d’un romancier mais, s’il s’agit d’un nouvelliste l’information est quasiment impossible à trouver. Prenons un nouvelliste comme Tchekhov, le père de la nouvelle moderne. Quelles sont ses principales nouvelles, celles qu’il faut absolument lire ? Seuls quelques spécialistes le savent, aucun recueil ne les rassemble. Nous pourrions étendre cette démonstration à tous les nouvellistes dont nous nous occupons : Woolf, Mansfield, Fitzgerald. Notre collection se propose de remplir cette lacune en constituant une bibliothèque essentielle de la nouvelle que tous les amateurs aient plaisir à consulter.
2- En France, les nouvelles des grands auteurs sont régulièrement republiées mais rarement retraduites. Une édition des nouvelles de Mansfield parue en 2019 contient des traductions datant des années 40. Or si les grandes œuvres ont la capacité de traverser les époques, les traductions, en revanche, portent les marques de la leur. Celle de Mansfield de 2019 qui sent encore l’encre fraîche parle la langue surannée des années 40. De ce fait la modernité de cette immense nouvelliste a du mal à être perçue par les lecteurs d’aujourd’hui. Nous pensons qu’il était urgent de proposer de nouvelles traductions de ces grands auteurs.

ND : Quels sont les critères vous conduisant à sélectionner un nouvel auteur pour cette collection Les meilleures nouvelles ? Est-ce un choix absolu, celui de « grands auteurs » qui vous séduisent et plairont à un certain public, ou avez-vous identifié et priorisé ceux ou celles dont l’œuvre mérite un « sérieux dépoussiérage », après un constat de cet ordre sur leurs traductions antérieures ?

BT : Quand on essaie d’expliquer pourquoi la nouvelle est devenue un genre mineur en France, on apporte des tas de réponses économiques, sociologiques, etc., mais aucune réponse littéraire. Notre collection est une réponse littéraire à la question de la nouvelle. En France, la fiction courte ne s’est pas véritablement renouvelée et de ce fait elle a cessé d’être un genre novateur. Pourquoi ? Probablement parce que la France a raté le tournant esquissé par Tchekhov. Il est probable que le génie de Maupassant ait contribué à cette occultation et qu’en France, on ait continué à écrire des nouvelles à la manière de Maupassant, c’est-à-dire à la manière du XIXe, sans percevoir l’abîme que Tchekhov a creusé sous nos pieds. Les Anglo-saxons en revanche, ont lu Tchekhov très tôt, toute leur grande tradition de nouvellistes en dérive. Virginia Woolf a été l’une des premières à prendre conscience du phénomène. Pour elle, Tchekhov est l’inventeur d’un nouveau genre qui n’a rien à voir avec la nouvelle telle que nous l’entendons habituellement. Il nous semblait important de mettre à la disposition du public français (et des nouvellistes notamment) un catalogue raisonné des principaux sommets de ce genre nouveau.

ND : Pour se plonger (ou replonger) dans un nouvel auteur, quel est le travail de préparation ou le temps nécessaire ? Faut-il relire avec attention tout ou partie de l’œuvre de l’auteur, sélectionner les textes, repérer ceux « à réviser » (ou alors, vos textes préférés ?), etc. Comment procédez-vous ?

BT : Chaque recueil est le fruit de plusieurs années de travail. Impossible d’appeler une collection « Les meilleures nouvelles » sans avoir lu ou relu toute l’œuvre d’un écrivain, y compris sa correspondance, son journal, ses carnets. Quant aux critères qui président à la sélection des nouvelles, ils sont multiples. On peut tenir compte de ce que l’auteur pense lui-même de ses nouvelles. Grâce à sa correspondance, on sait, par exemple, quelles sont les nouvelles que Lovecraft préférait. Mais le critère fondamental reste la pratique littéraire. Je m’efforce de choisir les nouvelles les plus novatrices et singulières d’un auteur, celles qui ont le plus à m’apprendre sur son art personnel de la fiction.

ND : A ce titre, face à un auteur prolixe (cf. le choix entre 160 nouvelles pour Fitzgerald), comment s’effectue la sélection ? Souhaitez-vous que le recueil montre toute la diversité d’un auteur, son parcours et son évolution, ou visez-vous à faire découvrir avant tout les meilleurs de ses textes ?

FDL : Le choix des textes est évidemment subjectif. Pour Fitzgerald j’ai été intriguée par la qualité de certains portraits féminins, par la façon dont il traite la crise de 1929 ; par la façon dont il parle de la nature, de la nuit, etc. Le choix reflète le goût singulier de l’éditeur en charge du volume. À la fin, il y a un véritable travail de composition du recueil basée sur une lecture singulière. C’est la raison pour laquelle ce lecteur/éditeur est aussi le préfacier du recueil.

ND : Comment est constituée l’équipe de traduction pour un projet donné, vu que celle-ci semble différente voire spécifique à chaque ouvrage ? Est-ce lié à la disponibilité de l’un ou l’autre, à une question d’affinité des traducteurs avec l’auteur à traduire et son univers, ou autre chose encore ?

BT : Les traducteurs sont souvent des spécialistes de l’auteur qu’ils traduisent. Voilà pourquoi ils sont à chaque fois différents. Nous tenions à confier la traduction à une équipe de traducteurs de façon à donner à voir les diverses manières de lire et donc d’interpréter un auteur. Comme il existe plusieurs manières de jouer Bach, il existe plusieurs manières de traduire Fitzgerald. Les laisser résonner à l’intérieur d’un même volume permet de saisir la richesse de son œuvre.

ND : Comment se fait la coordination globale de la traduction ? Y a-t-il un lissage final des différentes plumes des traducteurs, des consignes préalables, ou autres mesures préservant une certaine unité de ton, un « respect » de l’auteur, de son style et ses tournures, etc. ?

FDL : Il n’y a pas véritablement de coordination globale. Avec Nathalie Barrié, qui a traduit deux nouvelles du recueil de Fitzgerald (« Retour à Babylone » et « Rêves d’hiver »), nous avons supervisé l’ensemble des traductions. Avec chacun des traducteurs, nous avons noué un dialogue au singulier, en se gardant de lisser son style, mais au contraire en allant dans son sens.

ND : Par exemple, pour ce qui concerne Fitzgerald, comment est adapté à cet univers spécifique (les « Années Folles » aux USA) la règle d’usage (française, donc) du tutoiement dans la société voire la haute société, entre amis, entre amants, époux... ? Cette convention sociale reflet d’une époque (le tutoiement ou non dans les dialogues) se voit-elle « modernisée » ou réadaptée au cas par cas, dans le cadre d’une nouvelle traduction d’un auteur anglo-saxon du siècle passé ?

FDL : La modernisation systématique vieillit très vite une traduction. Par exemple, la traduction trop actualisée des mots d’argot produit un petit effet sur le coup, qui se démode rapidement. La traduction du « you » pose des questions de contexte et d’oreille. Le texte anglais donne différents indices autres que grammaticaux pour l’usage du vouvoiement ou du tutoiement. Pour la collection, nous faisons le choix de ne pas « nationaliser » les textes en transposant des usages d’époque. Nous préférons favoriser l’influx d’une langue dans une autre. L’important en réalité est de garder en tête la visée d’un texte, sa pensée profonde, sa musique, son rythme. Il s’agit avant tout de littérature, qui dépasse les questions sociologiques, à l’ordre du jour à certains moments et absentes à d’autres.

ND : Plus généralement, y a-t-il un besoin voire une volonté de « modernisation » du langage, pour tenir compte d’un certain confort de lecture du lecteur contemporain, voire du vieillissement de style d’auteurs « classiques » méritant nettoyage ou mise à jour, y compris dans la langue d’origine de l’auteur, au-delà même de la traduction ? J’ai en mémoire les retraductions absolument nécessaires de nouvelles de Théodore Sturgeon, vis-à-vis de ses premières traductions françaises datant des années 40/50. Certaines ne « passent plus du tout » pour le lecteur contemporain, jusqu’à être « politiquement incorrectes », ne serait-ce que par l’image qu’elles donnaient de la femme ou de progrès sociétaux intervenus depuis leur publication… ou depuis leur traduction. L’œuvre de Lovecraft elle aussi avait besoin d’un sérieux dépoussiérage.

BT : Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de dépoussiérer les auteurs classiques. Je dirais même que les auteurs classiques sont bien les seuls qui n’ont pas besoin de dépoussiérage. Est-ce nécessaire de dépoussiérer Racine, Proust, Tchekhov, Fitzgerald ? Je ne pense pas. Pour mieux comprendre le mystère de leur pérennité, il faut sans doute opérer une distinction entre la modernité et l’actualité d’un auteur. Le best-seller de cette année qui parle de violence conjugale avec les mots d’aujourd’hui est sans doute beaucoup plus actuel que les nouvelles de Mansfield. Seulement, dans trente ans, il nous semblera sans doute daté alors que les nouvelles de Mansfield, en revanche, garderont toute leur modernité. La modernité des œuvres classiques repose sur leur capacité à faire exister un présent qui fait trou dans la chronologie, un présent éternellement moderne qui perdure bien après la disparition du contexte historique où s’inscrivent ces fictions. La preuve, dans cent ans on continuera à les lire.

ND : Fitzgerald semble quand même moins « daté » et bien plus fin que Sturgeon, par exemple (et que bien d’autres auteurs renommés) dans ses portraits psychologiques. Ses femmes sont souvent libres ou « libérées » du carcan social de leur époque. De fait, Fitzgerald est très peu caricatural et assez moderne, presque contemporain, si l’on excepte un certain dandysme assez typé anglo-saxon (ou britannique ?), lorsqu’il dépeint cette mentalité américaine, « bourgeoise et progressiste à la fois ». Celle d’une certaine société en marche, dans une Amérique « rugissante » (celle des Roaring Twenties), qui n’existe quasiment plus de nos jours sous cette forme. Moins encore en France, où nos « Trente Glorieuses » sont désormais très loin, et l’époque actuelle bien moins « réjouissante » : attentats, crise économique et mondialisation, conflits, etc. Sans oublier la crise sanitaire… Lire, de nos jours, Fitzgerald décrivant une époque qui (du moins avant la crise de 1929) fut somme toute optimiste et « positive », celle des self-made men, de l’argent et de la réussite sociale faciles, etc., semble être un bon dérivatif à tout cela, une vraie source d’évasion pour le lecteur contemporain, un grand souffle d’aventure, disons « d’aventure sociétale ». Ce qui n’empêche nullement qu’il en ait aussi mis en scène les travers, et les limites.

FDL : Je ne suis pas sûre que Fitzgerald ait jamais dépeint une époque optimiste et positive. S’il le fait, c’est pour décrire, dans le même temps, le ver dans la pomme de l’opulence et la façon dont ce ver pourrit le fruit dont il se nourrit. Mais toujours au singulier. Ce qui le rend très actuel aux problèmes d’aujourd’hui, et de demain. Ce ver c’est par exemple, comme le résume si efficacement Philippe Sollers, « la lutte violente entre le spectacle et l’écrit », phénomène que Fitzgerald voit surgir et dont on peut dire qu’il a fait carrière depuis. S’il est un des seuls écrivains de son temps à si bien décrire « l’orgie » de la décade des Années folles, c’est qu’il en saisit la « part maudite » mieux que quiconque, y compris sur lui-même, ou à son propos. Mais il tient son pari, les armes à la main, si j’ose dire, en l’occurrence son stylo. Le verbe ne le lâche pas. C’est ce qui rend sa lecture aujourd’hui si nécessaire, cette traversée dantesque dont il sort victorieux, et qui au fond résonne en chacun de nous.

ND : En effet, malgré les Années folles, ses paillettes, son luxe et ses réussites, le siècle décrit par Fitzgerald est loin d’être un monde parfait. Sa peinture d’Hollywood et du « monde du spectacle », par exemple, sonne très juste, contemporaine voire universelle. Comme si rien n’avait changé sur ce plan, et que les « riches » et les « puissants » en ce monde (on y ajoutera les « populaires », les célébrités et autres individus « médiatiques ») offraient à jamais les mêmes travers : futilité, inconséquence, irresponsabilité, voire perversité… Sans oublier Duncan et Lorraine, duo maléfique du « Retour à Babylone », allégorie vivante de la Tentation biblique (ou des sirènes de l’Odyssée ?), cherchant à toute force à corrompre une âme en voie ou en recherche de rédemption et de paix. Alors, Fitzgerald serait-il aussi un chantre de la dystopie sociale ?

FDL : Ni utopie, ni dystopie, il me semble, ou les deux en même temps, et vues pour ce qu’elles sont. Fitzgerald a besoin de la beauté pour écrire. Pierre Guglielmina a cette formule très juste : à ceux qui pensent que Fitzgerald est un idéaliste désenchanté, il répond : Non, c’est un réaliste enchanteur. C’est aussi ma lecture.

Jean-Michel Calvez