Nouvelle Donne publie !

Les meilleures nouvelles de F. SCOTT FITZGERALD – nouvelles traductions. Editions Rue Saint Ambroise, mars 2021, 16,50€, 340 pages (traducteurs : Nathalie Barrié, Pierre Guglielmina, Denis Lagae-Devoldère, Ulysse Lhuillier, Anne-Florence Quaireau, Julie Wolkenstein)

(actualisé le ) par Jean-Michel Calvez

Fitzgerald est l’auteur par excellence qui nous replonge dans l’ambiance des Années Folles, dans une Amérique elle aussi parfois un peu « folle ». Folie, au sens non pas médical mais d’inconséquence, de légèreté dans les choix et les actes, via des portraits d’hommes, et de femmes – qui sont souvent les « lumières attirant le papillon », jusqu’à ce que celui-ci se brûle parfois les ailes à leur contact. Ses textes évoquent une Amérique assez différente de celle d’un Steinbeck, qui fut quant à lui le chantre du « petit peuple » et de la Grande Dépression.
Les héros féminins et masculins de Fitzgerald sont des hérauts modernes d’un certain romantisme intemporel exacerbé, irrationnel, déraisonnable et conduisant à des choix de vie, et d’amant(e), qui le sont tout autant, à « brûler la vie par les deux bouts » et privilégier leur passion. Dans « L’intime étrangeté » et « Rêves d’hiver » (sorte de première ébauche ou de prélude à Gatsby le Magnifique), on est obstinément amoureux contre toute logique – ou toute morale. Si « Le palais de glace » et « Bérénice… » sont plus légers ou girly, en comparaison, l’auteur se glisse néanmoins avec justesse (et complicité) dans la peau et les pensées de jeunes filles à peine sorties de l’adolescence... et l’on imagine ce qu’il aurait pu nous conter, à l’heure des réseaux sociaux et des selfies retouchés sur Instagram ! La Sally Carroll emplie d’espoirs mais un peu naïve du « Palais de glace » quitte la langueur tiède et nonchalante de son Sud natal (parfaitement restitué ici, tant par les attitudes que par les accents) pour le nord du continent, mais cette bluette ne manque pas de gravité, lorsque ses rêves d’un « Prince Harry » se trouvent refroidis face à la rude réalité de cette « fracture Nord-Sud » (pas seulement climatique) qui divise encore l’Amérique. Moquerie bienveillante, ou réelle empathie de l’auteur pour l’inconséquence de ces jeunes filles ? On optera pour la seconde hypothèse.
L’auteur enfile comme un gant des personnalités très diverses (sexe, âge, statut social…) et introduit le lecteur au cœur de leurs vies et de leurs pensées. Et parfois (ou assez souvent), c’est sa propre vie fantasmée ou extrapolée qu’il met en scène, en tant qu’auteur à succès ayant aussi frayé avec le monde cruel du cinéma, celui des Grandes années d’Hollywood. Ainsi dans le superbe mais complexe « Folie du dimanche » mettant en scène les névroses, addictions et excès en tout genre d’un milieu à la fois élitiste et pitoyable, miné par sa fragilité intrinsèque, sa frivolité, ses complots de chambre et son inconséquence. Fitzgerald nous ouvre les portes d’univers codifiés qu’il connaît bien, tel celui-là. Mais c’est quand il met en scène des personnages plus humbles – plus proches de « vous et moi », pourrait-on dire – qu’il nous touche le plus. Par exemple, dans « Retour à Babylone », ce trader expatrié, ancien fêtard repenti, un peu paumé à Paris alors que son pays s’enfonce dans la crise (celle de 1929), dont la fille Honoria devient l’unique objectif dans l’existence ; sa fille, elle-même mise en scène, montre une fine connaissance de la psychologie enfantine – Fitzgerald a eu une fille, Scottie, et cela se sent. Ou encore l’honnêteté et la simplicité du barbier de « Changement de classe » (toujours sur fond de crise économique, qui en sous-tend l’intrigue), montrant à nouveau tout l’art de Fitzgerald pour se mettre aussi à la hauteur du « petit peuple », décrire ses espoirs, son mode de pensée et, à nouveau, la façon dont un amour parfois mal placé peut guider et faire basculer une destinée : Violet, la femme du barbier, y est une autre héroïne inconséquente et frivole, vite éblouie par le pouvoir de l’argent et l’impossibilité absolue de s’en passer, jusqu’à la trahison, sans oublier le dilemme d’un directeur de banque confronté par amour au délit d’initié, sorte de « retour de bâton » ou de juste punition, refermant pour les mêmes motifs le cycle de la fortune.
Sans doute l’un des textes les plus connus de l’auteur (mais c’est grâce au cinéma), « L’étrange cas de Benjamin Button » est avant tout une fable sociale sans message fort ni profondeur réelle (du moins au premier degré), bottant en touche tout souci de crédibilité (sociale, psychologique, médicale…) pour suivre obstinément son postulat de base. Un texte amusant et cocasse, guère plus, hormis pour l’allégorie dramatique de son héros (Fitzgerald lui-même ?) en décalage permanent, mal à l’aise dans son époque et avec son temps, car toujours en avance ou en retard.
Les derniers textes du recueil (derniers aussi au plan chronologique) montrent une autre facette d’un auteur creusant de l’intérieur ses propres états d’âme, sortes d’autofictions (jugées quelque peu impudiques à l’époque) le mettant lui-même en scène et osant la mise en abyme avec ses propres textes, qu’il y évoque et explicite, rendant limpide cette auto-analyse d’un dandy magnifique que, malgré son succès, l’on sent tourmenté, ou pas toujours si convaincu de son propre talent ; à moins qu’il ne teste ainsi son lectorat afin qu’on le rassure sur ce plan, qui sait ? On pense parfois au Martin Eden, de Jack London (qui avait déjà ouvert cette voie intimiste en 1909).
Que dire de cette sélection, parmi les 160 textes écrits par l’auteur ? Elle constitue une superbe introduction à l’auteur, hormis « Absolution », très daté, car empêtré dans des usages religieux codifiés, depuis longtemps oubliés en ce millénaire. Et peut-être aussi « Le nouveau », issu d’un cycle consacré à Basil Duke Lee, étudiant mal aimé et mal dans sa peau : un texte dans lequel on entre un peu moins aisément, car on ne le ressent pas tout à fait autonome vis-à-vis du cycle dont il est extrait.
Fitzgerald, auteur majeur du XXème siècle, est reconnu comme tel ; mais peut-être l’est-il pour de mauvaises raisons, avant tout cinématographiques et encore dopées par l’aura d’un Di Caprio ou d’un Brad Pitt ? Réuni par les éditions Rue Saint Ambroise, ce recueil rend un bel hommage à son authentique talent de nouvelliste. On notera, comme toujours chez l’éditeur, le bonus si précieux d’une notice spécifique à chaque texte en fin de volume, permettant de situer celui-ci dans l’œuvre de l’auteur, rédigée ici par celui ou celle qui l’a traduit.

Jean-Michel Calvez