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Statut de la nouvelle (Partie #2) Les revues et magazines, focus sur la nouvelle d’imaginaire et la nouvelle policière

par Jean-Michel Calvez

Les journaux, revues et magazines « papier » ont été un support historique à la diffusion de la nouvelle, support idéalement adapté au texte court grâce aux mensuels, revues et quotidiens. On sait que cela a commencé bien avant le XXème siècle, avec le roman en feuilleton à suivre, genre proche de la nouvelle par son format court (mais pas identique pour autant par son contenu) qui a lancé en France nombre de grands auteurs, dont Alexandre Dumas. Ce qui fut plus vrai encore aux USA où, à cette époque bénie, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale environ, un écrivain doué ou chanceux pouvait « vivre » (tout au moins, survivre) de sa plume, et se lancer ainsi dans la « cour des grands », rien qu’en publiant régulièrement ses nouvelles dans les revues ou les grands quotidiens.
En France, les revues (hebdomadaires, mensuels...) publiant une ou plusieurs nouvelles ont aussi eu leurs heures de gloire jusqu’aux années 1960 à 1970 environ, sans que cela fasse vivre leurs auteurs car on était bien en-dessous de ce seuil de rentabilité et de rémunération. Ce fut particulièrement le cas dans les « mauvais genres » que sont la nouvelle policière, de science-fiction ou de fantastique.
Pour l’imaginaire et les revues spécialisées, la revue de science-fiction Fiction, née en 1953, fut l’une des plus connues. Elle a cessé de paraître en 1990, avant d’être reprise par l’éditeur Les Moutons électriques, de 2005 à 2015 (sous une forme différente, et semestrielle), puis de vivre sa troisième mutation en 2021 avec une autre formule, baptisée « Fiction, l’imaginaire radical ».
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De même, Galaxies, longtemps trimestrielle (et récemment devenue bimestrielle) a traversé plusieurs époques et connu des mutations et changements de direction éditoriale. Après une brève interruption en 2007, sa dernière émergence, en 2008, est devenue Galaxies Nouvelle-série. Renumérotée depuis cette date, elle en est, en mai 2022, à son numéro 77 et existe en version papier (principalement sur abonnement), ou numérique dans une édition augmentée.
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https://fr.wikipedia.org/wiki/Galaxies
https://galaxiessf.com/
Comparée aux magazines « historiques » ci-dessus, Bifrost est bien plus récent (1996), mais se maintient dans le paysage éditorial SF actuel, auprès de Galaxies, dont elle est le concurrent principal. D’autres n’ont pas survécu : la revue Lunatique a fusionné depuis quelques années avec Galaxies, lui offrant les services de son équipe rédactionnelle, et permettant son passage au rythme bimestriel, au lieu de trimestriel. On citera aussi Gandahar. Depuis 1974, le Québec a aussi sa revue de référence en science-fiction, Solaris (qui s’appela Requiem jusqu’en 1979).
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https://fr.wikipedia.org/wiki/Solar...
Ces revues, aux noms souvent magiques et évocateurs, ont éclairé le paysage SF francophone depuis des lustres, et les plus anciennes conservent une certaine aura dans le cœur des fans qui en recherchent encore les anciens numéros chez les bouquinistes ou sur les sites de vente.
Loin de se limiter à de simples recueils ou compilations de nouvelles déjà publiées, toutes ces revues offrent un éditorial, des chroniques de livres et de films (parfois de musiques liées au genre), des études, rubriques et dossiers divers (sur un thème, un auteur ou une nation), des traductions. Sauf cas particulier, les nouvelles publiées y sont toutes inédites et/ou traduites.
Au-delà de ces revues bien installées dans le paysage de la SF francophone, il existe un certain nombre de fanzines ou webzines, faciles à identifier via les appels à textes publiés sur Internet, sur des sites spécialisés recensant appels à texte et autres concours de nouvelles. Car ceux-ci sont toujours en vogue, en science-fiction, même si les grands éditeurs ont quasiment cessé de publier recueils et anthologies ; depuis les années 2000 environ, les chiffres de ventes pour la nouvelle d’imaginaire n’engageaient pas à l’optimisme.
Pourtant, les lecteurs d’imaginaire sont bien plus enclins à lire des textes courts que dans le registre mainstream – peut-être grâce aux piqûres de rappel de nombreux prix annuels (Grand Prix de l’Imaginaire, etc.), attirant l’attention sur la qualité des nouvelles de genre ? Ou serait-ce, plutôt, du fait d’un profil plus « ouvert » du lectorat de SF à lire et acheter des œuvres de format diversifié, long ou court. Sans doute y sont-ils conduits par un effet d’entraînement, séduits par l’intérêt marqué du lectorat anglo-saxon pour la forme courte, lui aussi se voyant rappeler l’existence de textes « de qualité » grâce aux nombreux prix et récompenses qui les mettent sur le devant de la scène littéraire, avec des prix reconnus et appréciés jusqu’en France par les lecteurs. Ce sont souvent ces textes primés (prix Hugo, Nebula, etc.) que l’on retrouve traduits pour le lecteur francophone qui, parfois, finit par « s’imaginer » qu’un bon auteur d’imaginaire est forcément anglo-saxon, car les éditeurs francophones piochent allègrement dans cette manne (même s’ils doivent payer pour la traduire), et la privilégient trop souvent sur la production des auteurs nationaux. Cela dit, la situation n’est pas à ce point binaire et déséquilibrée ; la fiction francophone a ses auteurs et ses défenseurs, et on rappelle l’existence de fanzines et webzines très actifs et militants (tel Présence d’Esprits), présents sur les salons littéraires spécialisés : les Utopiales à Nantes, les Imaginales à Epinal, les Futuriales à Aulnay-sous-Bois, le Festival de l’Imaginaire à Sèvres (jusqu’à 2019), etc. Des manifestations aptes à maintenir éveillé l’intérêt des fans pour leur genre et leurs auteurs favoris.
Pour le fantastique ou l’horreur « à la Stephen King », citons la revue Ténèbres, à l’existence assez brève (1998 à 2001), dont le nom et le concept ont réémergé ensuite sous forme de one shot ou d’anthologies annuelles. De même, le genre fantasy a eu aussi ses revues spécialisées : Asphodale, Gandahar, Faeries (24 numéros dans les années 2000), etc.
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Or, pour des raisons qu’il serait difficile d’analyser en détails, seule la science-fiction semble parvenir à « tirer son épingle du jeu » sur le long terme ; peut-être parce que son lectorat lui reste plus fidèle au long des années ? Alors que la fantasy, par exemple, aurait a priori plus de succès auprès des ados et des jeunes adultes (disons, les moins de 30 ans) et ne parviendrait pas à fidéliser son lectorat sur le long terme ? Le Lecteur de SF aujourd’hui adulte a été nourri dès son jeune âge, et dès les années 60/70, de nombreux recueils et anthologies auxquels la parution, échéancée dans le temps, conférait presque un statut de revue. Les plus connus sont donc la monumentale « Grande Anthologie de la Science-fiction » (42 volumes publiés au Livre de Poche), facile à trouver ou à emprunter un peu partout, y compris sur le vaste marché de l’occasion, les nouvelles de Stephen King et autres auteurs anglo-saxons (pour le fantastique et l’horreur) et même, moins courante, un peu oubliée de nos jours, la série « Territoires de l’inquiétude », réunie par André Dorémieux et publiée chez Denoël : un premier opus en 1972, suivi de huit autres entre 1991 et 1996. Bien que francophone, ce vaste projet laissait comme souvent la part belle aux auteurs anglo-saxons. Cela dit, à l’exception du premier volume, il a accordé malgré tout une place raisonnable à des auteurs français de cette période.
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Il va sans dire que dans l’univers anglo-saxon (USA, Grande-Bretagne, Irlande, etc.), les revues et magazines sont plus nombreux et plus populaires qu’en francophonie, ne serait-ce que du fait de l’effet d’échelle, à savoir le lectorat potentiel de tout support écrit en langue anglaise. Certains sont prestigieux, et à l’origine de prix annuels récompensant les meilleurs textes de SF en langue anglaise : prix Hugo, Nebula, Locus, Arthur C. Clarke Award, Theodore Sturgeon Memorial Award, etc. Le dernier cité récompense exclusivement des nouvelles, les autres prix ayant un palmarès récompensant plusieurs catégories dont, bien sûr, le roman.
La littérature jeunesse (ou pour jeunes adultes) a aussi beaucoup investi dans l’imaginaire et la forme courte, l’exception absolue à cela étant sans doute le phénomène mondial de la série Harry Potter, au succès inattendu et imprévisible. A l’opposé du cycle de J.K. Rowling – qui n’a cependant pas fait peur aux jeunes lecteurs –, la forme courte est idéale pour entrer dans un univers SF. Les auteurs et collections jeunesse sont donc nombreux en France, et vivent mieux que leurs équivalents pour le public adulte, avec des auteurs et anthologistes (tels Christian Grenier ou Danielle Martinigol), et des collections (Chair de Poule, Folio Junior, Pocket Junior, Mango Jeunesse...), qui ont assurément beaucoup fait pour « accrocher » et fidéliser sur le long terme une nouvelle génération friande de forme courte et de récits d’imaginaire.
http://biblio-jeunesse.over-blog.co...
Handicap (ou à l’opposé, atout pour accéder à l’univers adulte ? Le débat reste ouvert sur ce plan), les lecteurs des générations précédentes, jusqu’aux années 80 environ, n’avaient pas de collections d’imaginaire destinées au jeune lecteur. Elles n’avaient donc à leur disposition que des livres écrits a priori pour le lectorat adulte : quelques « grands classiques » jugés « intemporels » par les professeurs de français et l’Education nationale dans son ensemble : Jules Verne, Mérimée, Barjavel, Maupassant et son « Horla »… Quoi d’autre ?
Tout à l’opposé de la richesse de l’offre actuelle en imaginaire, le lecteur français de littérature mainstream a souvent été laissé sur le côté dans un parcours scolaire trop orienté sur le roman ou alors, nourri des seuls « grands classiques », francophones ou non : Maupassant, Mérimée, Edgar Allan Poe, etc. Bien que de qualité incontestable, tous ces textes « classiques », trop souvent venus d’un autre siècle, ne font pas forcément vibrer le lecteur adolescent plus enclin à lire des auteurs de sa génération (ou du moins, encore vivants), s’exprimant dans un langage « contemporain » auquel il va pouvoir s’identifier, et traitant de problématiques qui sauront l’intéresser de près, un peu plus contemporaines que celles, parfois « datées », d’auteurs du XIXème ou même du XXème siècle, fussent-ils prestigieux et adoubés par l’Education Nationale comme le sont, immanquablement et de façon quasi exclusive, Jules Verne et René Barjavel. Peut-être la courageuse initiative de publication (avec retraductions) de recueils de nouvelles proposées par l’éditeur Rue St Ambroise (dont un recueil/compilation H.P. Lovecraft) saura-t-elle renouveler l’attrait pour d’autres auteurs d’imaginaire (ou pas) un peu négligés ?

Et la nouvelle policière
En ce qui concerne la nouvelle policière, rappelons-nous que, côté anglophone, les plus grands auteurs de romans policiers, Conan Doyle, Edgar Poe, Agatha Christie, John Dickson Carr, Ellery Queen, et tant d’autres, ont débuté leur carrière littéraire par la publication de nouvelles, avant de se lancer dans l’écriture de romans. Comme on l’a déjà dit, au début du XXème siècle, les supports de publication de nouvelles étaient nombreux, non seulement dans l’édition indépendante, mais aussi dans les quotidiens, avec les feuilletons à suivre.
On note que la revue Ellery Queen Mystery Magazine, née en 1941, qui lança la publication de nouvelles policières, existe toujours Outre-Atlantique alors que sa version française, Mystère Magazine, lancée en 1954, a dû s’arrêter dans les années 70. De nos jours, il n’existe donc plus de revue (papier) française spécifiquement dédiée au genre policier, même si des nouvelles et recueils de nouvelles noires/policières sortent encore chez certains éditeurs francophones, sans qu’aucune collection ou revue dédiée leur serve de « support logistique » permanent.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Eller...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Myst%...

Jean-Michel Calvez