Nathalie Barrié, notre amie et collaboratrice, nous a quittés après un vaillant combat contre la maladie. Notre tristesse est grande mais il reste sa plume, si piquante, si précise, et son sourire généreux. Nous lui rendons un hommage ému en l'écoutant chanter dans cette vidéo réalisée par Corine Sylvia Congiu.

Hommage à notre amie Nathaie Barrié

À côté des coquelicots

samedi 1er janvier 2022 par Thomas Schweyer

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Je le voyais tous les midis poireauter à côté de ses coquelicots. Des petits coquelicots rouges pas très fringants et en perdition au bout de tiges fines et chancelantes. Ils avaient des pétales tombants, un peu effilochés sur les bords, et ils tangouillaient au vent, même sans vent. Tout tangouillait, tiges, pistils, pétales, et le vent aussi si par hasard il y en avait. C’était le genre de petites fleurs qui aimerait se balader ailleurs, dans la nature, mais qui ne connaît que des petits chiens gâteux, arthritiques et des enfants énervés et bêtes. Et le tout bavant, chiens, enfants, et aussi les maîtres, des deux. Tous autant bêtes qu’arthritiques.
Les pauvres fleurs, elles aimeraient se retrouver sur un bout de champ arrosé par la pisse d’un chien d’arrêt écoutant le son des alouettes, mais ça n’arrive jamais. Et puis elles n’ont pas d’oreilles, et puis c’est peut-être tant mieux. Alors elles attendent lasses, seulement bousculées par les ailes malhabiles d’un pigeon. Un petit pigeon gris, effiloché sur les bords, tout pareil à elles-mêmes. Un pigeon agaçant, comme tous ces pigeons qui agacent. C’est pénible les pigeons.
Et lui attendait patiemment à côté sur un banc. Son dos se tenait étrangement droit comme une statue mal conçue. Comme si le sculpteur, à l’inverse d’Ingres, avait buriné un dos rectiligne et implacable. Une colonne vertébrale modelée sur une colonne de place publique d’une ville quelconque. Comme à Lans. Drôle d’erreur. Mais ça lui donnait quelque chose, un genre prestant qu’il n’avait pas. Parce que le reste du corps restait plutôt banal, des jambes fines, mais pas trop, des bras insipides, pas de ventre proéminent, sans être maigre. La tête de même, si on peut dire, jaunie de cheveux et trouée d’yeux bleus. Un quidam aryen en vagabondage.
Mais une chose, moins commune, des petites lettres se plaisaient sur la peau de ses phalanges. Des petits traits noirs : des lignes et des courbes. Dans un petit vent ou sans, comme les coquelicots, mais à l’inverse d’eux, inflexible, il restait assis bien droit, toujours, et il patientait, toujours aussi, en se passant sa main tatouée sur le visage pour se gratter une barbe imaginaire. Il avait constamment cette même dégaine et les mêmes mimiques. C’était certainement un homme d’habitude. Mais qui ne l’est pas ?
Il était aussi présent, et régulier que les coquelicots — au début du moins. Pourtant il semblait autant vouloir partir qu’eux, mais, comme les petites fleurs, il restait là avec son dos de statue mal faite. Et finalement, comme eux, il ne semblait pas tant vouloir partir que d’être ailleurs. Vouloir partir, ça envisage le mouvement, tout le trajet éreintant avant de finalement poser ses fesses dans un endroit plus fleuri. Il ne semblait absolument pas posséder toute cette volonté, ni tout le courage nécessaire. Alors, il se résignait à tenir son poste sur ce banc.
Parce que sa rectitude cachait mal le petit désespoir de l’attitude générale. Une dualité étrange. Parce que c’est bizarre une attitude, ça se voit, mais ça se décrit mal. Des petits gestes un peu trop concentrés et délicats qui transpirent toute la lassitude qu’il y a à les faire. Tout l’embarras ambiant. Des regards pas tellement francs sans être fourbes qui se baladent sur des bouts de paysages que personne ne regarde. Un désespoir qui se contient dans un corps qu’on n’aime pas vraiment mais qu’on supporte avec le temps. Comme si la peau, le contour, représentait mal l’intérieur, se moulait mal sur ce corps tendu et rigide. Comme si la peau était un manteau trop petit qui dérange et qui remonte les épaules. Et alors avec une peau à la mauvaise taille, les gens se baladent drôlement, mais toujours un peu de la même façon quand même. Avec cette attitude engoncée et rigide, pas à l’aise et pourtant en essayant de ne pas le montrer. Comme eux, il avait cette attitude, mais il n’essayait plus de le cacher. Il tolérait sa peau avec un visage fataliste et des petits yeux bleus coincés sur une plate-bande.
J’ai mis un certain temps à lire les quatre lettres gribouillées sur ses doigts. J’essayais bien du banc d’en face, mais je devinais mal. Alors un jour, les pieds traînant dans les graviers — traînant exprès, et davantage à sa hauteur — je suis passé et j’ai lu à l’envers sur sa main qui tenait une fin de clope au bord de ses lèvres : ELSA.
Les lettres étaient mal assurées, bancales et refaites, raturées. Tracées de la main gauche peut-être, dans un moment d’errements, de solitude pour montrer qu’on a quelque chose dans le bide. Pour que les petites lettres sachent, et la peau aussi. Cette foutue peau qui ne comprend rien, aussi raide qu’une bâche ou qu’un boubou épais.
Il regardait souvent ses phalanges encrées. Il posait sa main sur son genou et il observait avec une petite moue. Il les touchait aussi. Il prenait alors un de ses doigts entre son pouce et son index, et de l’autre main évidemment il caressait doucement la petite lettre avant de passer à la suivante. Un peu comme s’il tournait une alliance imaginaire, un petit bout de métal gênant, indolore mais pénible. Ses sourcils se fronçaient toujours un peu en le faisant, l’affaire était sérieuse. Les filles c’est toujours plus sérieux qu’on ne croit. Ensuite ses sourcils reprenaient leur place, au-dessus des yeux comme tout le monde.
Puis un jour, il est venu en retard, après moi. Je n’avais encore jamais vu le parc sans lui. C’était un midi, comme à chaque fois, et le soleil attendait au-dessus du saule pleureur que le temps passe. C’est un routinier aussi le soleil. Je me suis donc installé sur mon banc, le même encore, chacun le sien — en tout cas avant — j’ai sorti mon sandwich et j’ai observé l’autre banc vide. Ça changeait tout le paysage. Les petits coquelicots se morfondaient encore plus que d’habitude, et le banc s’affaissait avec ses lattes en vrac salies de merde de pigeons. Un chien passa et s’arrêta renifler la queue en métronome, puis repartit.
Alors, après un petit moment, il arriva du bout de l’allée de gravier, les pieds traînants. Je ne l’avais jamais vu marcher. Il était plus petit que son dos rigide le laissait penser. Les jambes n’étaient pas de la même trempe. Il laissa ses pieds racler sur les petits cailloux blancs pendant que ses mains s’enfonçaient et déformaient ses poches de veste. Ça lui remontait les épaules comme un militaire. Il avait l’allure d’un troufion qui s’angoisse de se faire secouer les puces à la revue parce qu’il sait très bien que son uniforme il en prend autant soin que ses nippes de civil. Malgré ça, il n’arrive pas à faire autrement, alors il laisse faire, et il remonte bien les épaules en attendant la gueulante.
Encore plus ce jour-là, la résignation se baladait sur tout son corps. C’en était quelque chose. Pourtant il avait de la tenue dans son genre. Une bataille s’opérait entre la tenue et l’affaissement général, c’était hors du commun. Mais finalement, il s’assit sur le banc à la même place en reprenant sa droiture inimitable. Les épaules s’affaissèrent un peu cependant et il attendit comme toujours, avec ses petites triturations de mains et ses clopes.
Parce qu’il avait sa façon à lui de fumer, et toujours la même. Ça, c’est les gens droits et qui ont des principes. Il sortait un paquet souple de la poche-poitrine de sa veste. Il le penchait et lui chiquenaudait le cul pour qu’une clope pointe son mégot. Il l’attrapait alors directement avec ses lèvres, rangeait le paquet et sortait un briquet de son pantalon, ce qui l’obligeait à tendre sa jambe. Il allumait sa petite Gauloise, alors toujours la fumée lui clignotait la paupière, puis il retendait la jambe pour ranger le briquet. Et ensuite il fumait en se mimant lui-même chaque fois.
Il gardait sa cigarette bien enfoncée entre les premières phalanges de l’index et du majeur. Bien coincée à la base des deux doigts tendus. Puis, il amenait le tout devant sa bouche et il aspirait lentement avec une espèce de préciosité étrange. Après, il posait sa main sur son genou et regardait ses lettres ou des coins de paysage vide.
Au début, je croyais qu’il observait sa cigarette comme un poivrot qui regarde avec lassitude sa pinte descendre, et descendre inexorablement. Inlassablement, il se dit qu’il lui en reste un peu, mais qu’il lui en reste toujours moins que le petit espoir qu’il avait enfoui au fond de son bide. Mince ! ces espoirs toujours déçus. Dans sa tête, il sait très bien, mais au fin fond de son bide il espère tout de même. C’est tout ce mélange de déception qui lui fait recommander un verre avant d’avoir fini le précédent. Mais je me trompais absolument, c’était bien Elsa qu’il regardait. Ses petits doigts peinturlurés et son nom à elle.
Sauf à la fin, où il se reconcentrait sur sa cigarette avec la même manie. Il la regarde dubitatif, et la tient entre son pouce et son index. C’est presque terminé, l’incandescence s’approche de la marque, des petites lettres grises écrites autour. Il hésite, ne la quitte pas des yeux. Il aspire une petite bouffée de plus et il la repose et regarde encore. Les cendres descendent vers les lettres alors il hésite une nouvelle fois, ses yeux immobiles, fixes, son dos droit. Il hésite maintenant avec sa clope à mi-hauteur entre son genou et sa bouche. Il ne sait pas s’il va prendre une dernière aspiration ou non alors que les lettres se consument, mais finalement il renonce et la jette d’une chiquenaude dans ses coquelicots. Et l’attente lasse se remet en route.
Mais finalement de jour en jour il n’était plus si régulier. Parfois pensif, j’imaginais sa tête venir, et ses yeux creusés comme ses joues, en mâchonnant mon sandwich. Parfois j’essayais de me mettre droit comme lui. Je me relevais, je me tenais, et je regardais sa place vide et les coquelicots, puis je m’affalais de nouveau les coudes sur les genoux et le dos en voûte.
Le grand-père disait toujours, tiens-toi droit, tiens-toi droit. Comme si c’était plus pratique de manger sa soupe le nez en l’air plutôt que dans le bol. C’est étrange parce que les gens ont toujours des remarques à faire. Ils ne peuvent pas rester à côté de toi sans te dire ce que tu devrais faire ; ou ne pas faire, la chose est la même. Surtout si t’es sorti de leur bide, ou de plus bas, il faut toujours qu’ils se mettent à ta place. Ils s’imaginent qu’ils peuvent comprendre ce que tu ressens. Comme elle, elle s’imagine, mais non. Comprendre ce que quelqu’un ressent, ce serait comme dire que tu peux ressentir la petite plume qui chatouille la peau de l’autre, les petites émotions qui lui hérissent les poils au moment où il les ressent. Mais c’est impossible. C’est absolument impossible.
Au fil du temps, il venait de plus en plus en retard, avec une démarche de plus en plus traînante. Mais son dos droit, son allure restait la même. Et sa main, et sa manière de fumer. Alors je le regardais attendri et un peu agacé par cette décrépitude. Et je le voyais reluquer son Elsa et je pensais, j’imaginais les lettres sur les phalanges. Parce que j’imaginais les démarches et les discussions. Elle pouvait bien dire, elle serait contente. Je le lui avais dit une fois en rigolant, en la regardant de biais, vers le fond du bar. Je pourrais le faire. Je pourrais le faire comme le copain des coquelicots, le vieux du parc. Elle avait ri. Je ne savais pas comment le prendre. Elle avait ri. J’avais continué de fixer le fond du bar.
Alors, je jetais des fins de sandwich aux foutus pigeons pour qu’ils me laissent penser un peu, qu’ils me laissent tranquille. Je les jetais vers la mare et j’espérais qu’ils plongent dedans. Mais ils n’approchaient pas de la mare, parce que les pigeons, ça ne nage pas. Sur les autres bouts de pain, ceux au sec, ils s’abattaient comme des fous. Ils picoraient en cadence, des têtes de pendules épileptiques, et en un rien de temps, plus rien ne restait. Alors je devais en jeter encore et encore, mais à la fin comme toujours il n’y en a plus. Du coup les pensées se mélangeaient avec toutes ces plumes batifolantes et on ne s’y retrouvait plus.
Parce qu’elle ne pouvait plus me laisser tranquille. Elle m’imprégnait par tous les pores de la peau. Elle s’immisçait comme une anguille — si les anguilles s’immiscent. Une aiguille peut-être alors. Avec sa tête malicieuse et imperméable. Et cet air, cette prestance féminine. Cette prestance à elle. Les petits yeux fins au-dessus d’une bouche fine. Le petit nez pataud. Cette peau douce et désirable, avec un teint de coquelicot pâle. Très pâle, tournant diaphane. Et ces jambes petites et gentilles. Et cette peau, encore, du cou. Cette peau qui s’étale à partir du menton et qui descend doucement, joliment, comme des petits bisous tendres. Cette peau qui moule la clavicule et qui entoure la gorge et qui descend toujours. Qui s’aplatit sur le sternum et qui, toute luisante, affriolante, se soulève sur le début des seins, puis s’enfonce ensuite dans cette vallée sombre qu’on aimerait tant découvrir. On veut tant qu’on ne peut plus regarder que le fond du bar. Comme toujours.
Ensuite, les venues n’étaient même plus systématiques. Je passais parfois toute ma pause déjeuner à regarder un banc vide. La première fois, je suis parti en me retournant trois, quatre fois pour être sûr, mais à chaque fois il n’était pas là. Je regardais l’allée, les graviers, et les enfants en attendant. Il venait encore parfois, mais c’était à l’improviste, sur un coup de tête. Les jambes chancelantes le portaient de plus en plus mal. Sinon, j’attendais mâchonnant le sandwich lentement. Après le sandwich, je me sortais maintenant une cigarette que je fumais les yeux dans les coquelicots. Elle m’avait dit : tiens tu fumes maintenant ? Je n’avais pas répondu grand-chose, comme à chaque fois.
Le vent s’engouffrait davantage dans le saule pleureur. Toutes ses petites branches tombantes tangouillaient au vent, et même sans vent. Les petits nuages s’avançaient lentement au-dessus de la mare et je patientais jusqu’à ce que les aiguilles arrivent enfin sur les bons numéros. En attendant, je me tenais droit, j’essayais. Je regardais mon ombre sur l’allée, et je la voyais se raidir et s’affaler, puis se raidir et s’affaler. Et les chiens me piétinaient l’ombre sans vergogne. C’est dur la droiture. C’est toute une histoire la tenue.
Et finalement, le désespoir a dû lui arracher la motivation de partir. Les graviers ne crissaient plus sous ses pieds traînants. Les chiens ne venaient plus lui renifler les jambes. Le banc restait désespérément vide. Je l’imaginais sur un autre banc dans un autre parc. Il devait être tout pareil comme un tableau qu’on déplace, qu’on change de décor. J’observais les lattes sales et les accoudoirs en fer forgé, en circonvolution impénétrable. Et un jour, je me suis décidé. J’ai observé à droite à gauche, comme un enfant préparant une bêtise. J’avais une petite appréhension et je scrutais l’horizon pour être bien sûr. Puis je me suis levé lentement et je suis allé m’asseoir tout penaud à côté des coquelicots. Et j’ai continué de la même façon sans repasser par mon banc, j’allais directement au sien toujours un peu fautif. Même s’il n’est jamais revenu.
Avec le temps, je me raidis, comme une statue d’une ville quelconque d’une place quelconque. Et lancé pour lancé, je me suis décidé aussi finalement, malgré ses rires. Avec les aiguilles et l’encre, j’ai tapoté et tapoté et le sang rouge se mélangeait à l’encre noire. Ça fait moins mal qu’on croit. Des petits points encore et encore qui forment une ligne et se suivent encore et encore. Des petites courbes pas très bien faites.
Alors, je lui ai montré et elle a ri pour ne pas changer. Avec cette même moue et ce même visage mi-désolé, mi-amusé. C’est quelque chose d’avoir quelqu’un dans la peau, ça ne part pas comme ça. Alors elle a ri encore avec ses petites dents blanches adorables. Et moi je ne savais plus trop quoi lui dire. Elle garda aussi ses jolies lèvres closes, un peu pincées cette fois.
En face il y en a un qui est arrivé. Il mâchonne son sandwich tout affalé avec une petite impertinence dans le regard. Il passe son temps à reluquer à droite à gauche les choses qui passent comme s’il n’avait que ça à faire. Je ne le regarde pas, je fixe un bout de paysage en pensant et en fumant une petite Gauloise qui me clignote la paupière. Il avait raison, elles sont meilleures. Parfois, je pense à lui et je me redemande où il peut bien être.
Maintenant, la droiture me vient naturellement. Avec ma peau trop petite, une taille en dessous de ce qui devrait. Ça aussi, ça la faisait rire — au début du moins. En revoyant son rire dans le fond de ma tête, je me triture les bouts de phalange avec des petits froncements de sourcils. Les filles c’est toujours plus sérieux qu’on ne croit. Après ça, je me sors une clope. Et je la fume tranquillement et à la fin j’hésite. Parce que la fin c’est toujours quelque chose, ça se termine pas si facilement. Quand il faut dire adieu, c’est difficile. Très difficile.
Alors je regarde son prénom sur mes phalanges et je me remémore. Sara, sans H, jamais de H. Ensuite, j’hésite, je ne la quitte pas des yeux. J’aspire une petite bouffée de plus et je regarde encore. Le noir commence à toucher les lettres alors j’hésite avec mes yeux immobiles et mon dos droit. J’hésite avec ma clope à mi-hauteur entre mon genou et ma bouche. Je ne sais pas si je vais prendre une dernière aspiration ou non, mais finalement, sans surprise, je renonce et je la jette d’une chiquenaude dans mes coquelicots. Des petits coquelicots rouges pas très fringants et en perdition au bout de tiges fines et chancelantes. Et l’attente lasse toujours se remet en route, les yeux fixés sur un bout de paysage, ou sur une peau gravée de lettres adorables et tremblantes.

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