Nouvelle Donne publie !

Agatha

dimanche 1er mai 2022 par Claude Delaval

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022

Je rédige ces notes depuis un motel de...

Je m’appelle...

J’ai décidé de raconter l’incroyable histoire qui...

S’il m’arrive quelque chose, je prie instamment celui qui lira ces lignes de prendre soin de...

Je suis vieux... si vieux et pourtant si fort aujourd’hui.
J’habitais un petit pavillon de banlieue insipide. Solitaire, je passais le plus clair de mon temps devant la télévision, cette lucarne ouverte sur un monde extérieur que je ne fréquentais plus.
Un soir, tard, je suis tombé sur un reportage dont le sujet était : les poupées en silicone. Ce qui m’intéressait n’était pas tant le côté sextoy, car je n’avais plus guère de libido, mais j’ai tout de suite été subjugué par l’extrême réalisme de ces poupées à l’apparence si humaine. Des statues hyperréalistes en quelque sorte.
J’ai consulté le site dont j’avais noté le nom... j’ai hésité... j’y suis revenu le lendemain et j’ai fini par commander cette brune qui m’avait tout de suite plu.
Je l’ai reçue quelques jours plus tard, en fin d’après-midi, dans un colis sans signe distinctif. Enfin... le livreur m’a tout de même gratifié d’un clin d’œil en reprenant son stylo. Il savait.
J’ai ouvert le paquet dans le salon et j’en ai extrait la poupée que j’ai habillée avec les sous-vêtements et la robe que j’avais commandés sur un catalogue ainsi qu’une superbe perruque en cheveux naturels... brun-noirs, longs d’une quarantaine de centimètres. Et enfin... j’ai installé mon invitée sur le canapé en face de moi et je me suis calé dans mon fauteuil habituel.
Voilà... on allait faire connaissance... elle était décente. Elégante, même. Et la perruque était parfaite…
Je suis resté là… Longtemps… Sans rien dire…

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé ainsi. J’étais un peu gêné, mais j’admirais cette beauté... et cette longue chevelure qui formait un écrin pour son visage... avec ses yeux d’un noir profond.
Je me suis dit qu’il fallait tout de même que je me lance. J’ai prononcé quelques mots d’une banalité affligeante.
Je parlais à voix basse, presque inaudible. Je crois que j’avais peur qu’on m’entende de l’extérieur.
Stupide.
Au bout de quelques minutes, je me suis enhardi. J’ai raclé ma gorge et le ton de ma voix s’est affermi... et affirmé.
J’étais fasciné par le regard de cette poupée qui semblait me scruter et me psychanalyser sans rien dire.
Alors, d’emblée, j’ai cru bon de lui préciser qu’elle n’était pas là pour le sexe et que je la respecterais. J’avais seulement besoin de compagnie et j’espérais devenir son ami. Elle est restée sans réaction, bien sûr.
Le premier jour, j’en suis resté là. C’était déjà beaucoup pour moi. Je l’ai laissée dans le salon et suis allé me coucher.
Le lendemain matin, j’ai ressenti une certaine excitation à l’idée de la retrouver. Je me suis levé avec entrain. J’ai descendu l’escalier d’un pas léger, presque sautillant.
Elle était là, bien sûr. Je l’ai saluée furtivement, puis je suis allé déjeuner à la hâte et j’ai fait une toilette rapide avant de la rejoindre.
Je me suis rassis dans mon fauteuil... et je suis resté là, à parler de tout et de rien, de ma vie... enfin, de ce qu’il en restait. Je lui ai dit aussi quelques mots sur mon passé... mais ça n’avait pas l’air de l’intéresser.
Mais qu’est-ce que je raconte, moi.
Je passe sur les détails. A la fin de la journée, j’avais l’impression qu’elle comprenait ce que je disais.
C’est idiot, non ?
Je suis revenu chaque jour dans le salon. Et chaque jour je lui ai parlé. De moi. De qui j’aurais aimé être, de ce que j’aurais aimé avoir. De toutes ces choses que je n’avais plus la force de faire... ni l’envie.
Je m’imaginais qu’elle m’écoutait. C’était très agréable de parler à nouveau après ces années de silence. Bien sûr, elle ne pouvait pas répondre, mais c’était tout de même bien. C’était plaisant.

Et puis... insensiblement, au fil des jours, j’ai eu l’impression qu’elle voulait communiquer avec moi. Etait-ce un effet de mon subconscient ? J’imagine que oui.
J’avais pourtant l’impression qu’à certains moments, son regard se faisait plus intense... ses lèvres semblaient se pincer... comme si elle voulait…
Non, c’était juste un effet de mon imagination.

Imperceptiblement, avec beaucoup de patience, beaucoup de temps passé auprès d’elle, j’ai commencé à discerner des bribes de phrases... des mots combinés à d’autres.. que je devinais... des mots silencieux, certes, mais perceptibles... par moi seul, sans doute.
En fait, c’était comme quand on parle à un ami qu’on connaît tellement bien qu’on sait d’avance ce qu’il va répondre quand on lui pose une question. On entend sa réponse dans notre tête avant qu’il ne la formule de vive voix.

Plusieurs jours avaient passé. C’était désormais les bases d’un véritable dialogue qui s’instauraient entre nous. Au moment où je m’y attendais le moins, jailli de nulle part, un prénom a émergé : Agatha. Elle s’appelait Agatha. Je n’avais pas choisi, c’est elle qui me l’avait dit !
J’étais fasciné par ce que je venais de vivre. A présent, pour moi, le doute n’était plus permis : il y avait quelque chose... un lien... un contact... quelque chose, oui... je ne savais pas quoi ni comment l’expliquer... mais pourquoi l’expliquer ? C’était agréable. Je me laissais entraîner dans cette étrange relation.

Pour ne pas tomber dans la routine, j’ai commencé à installer alternativement Agatha dans diverses pièces de ma modeste maison.
Lorsque l’heure du dîner approchait, je l’asseyais en face de moi, à la table de la salle à manger. J’avais mis son couvert et lui servais les mêmes plats qu’à moi. Nous mangions sans rien dire, en regardant les informations à la télé. Comme un couple ordinaire.
A la fin du repas, je lui faisais gentiment le reproche de ne pas avoir fini son assiette. Mais elle était si mince, je ne pouvais pas lui en vouloir de faire attention à sa ligne.
Jusque-là, je n’avais ressenti aucun désir pour elle. Et puis un jour, je l’ai conduite dans la salle de bains. Là, dans l’intimité de cette pièce exiguë qui fait se frôler les corps, je l’ai observée de près... de si près, sous l’éclairage cru du néon. Elle m’a demandé de lui brosser les cheveux. Je n’ai pas réfléchi. J’ai pris une brosse dans un tiroir et j’ai obéi. Les cheveux s’ordonnaient parfaitement sous la caresse de la brosse. Elle ne disait plus rien... moi non plus. J’ai alors ressenti les prémices d’une érection. Je me suis immobilisé et j’ai goûté ce moment magique.
Elle a attendu... parfaitement immobile elle aussi... complice de mon trouble.
Quand le délicieux vertige a pris fin, de lui-même, nous sommes revenus au salon. Ce soir-là, nous n’avons pas beaucoup parlé. Qu’aurions-nous bien pu dire ? Un homme et une femme ne peuvent pas vivre sous le même toit, dans l’intimité, sans qu’à un moment ou à un autre…
J’ai alors pris une décision. A partir d’aujourd’hui, elle dormirait dans la chambre d’amis ! Ça ressemblait à quoi de la laisser seule sur le canapé, la nuit dans le noir ? Elle avait droit à davantage d’égards. J’aurais dû y penser plus tôt. J’ai voulu m’excuser pour ce manque de... mais elle m’a coupé la parole et m’a dit de ne pas m’en faire pour si peu. Toutefois, elle acceptait volontiers ce surcroît de confort, et surtout... de considération.
Cela s’est accompagné de divers changements. Sur Internet, je lui ai acheté une nouvelle robe. Puis d’autres. Et des chaussures à talon. A chaque fois, je la trouvais si élégante. Elle semblait en éprouver de la fierté.
Je la déplaçais partout où j’allais dans la maison. Je la portais dans mes bras. Cela ne me choquait pas d’agir ainsi car, dans les dernières années de sa vie, ma femme était handicapée et je procédais ainsi.
Agatha était plus légère qu’elle.
Et puis, j’ai ressorti de la cave le vieux fauteuil roulant. Et les déplacements entre les pièces ont été plus faciles.

Chaque soir, au coucher, je lui retirais sa robe pour ne pas la froisser. Au matin, je lui apportais un petit déjeuner que je prenais avec elle, assis sur le rebord du lit.
Les dialogues étaient de plus en plus fluides. J’avais parfaitement assimilé la gymnastique intellectuelle qui consistait à laisser vagabonder mon esprit pour entendre les réparties pertinentes d’Agatha, ou même générer quelques souvenirs qu’elle distillait au fil des jours, en confidence, pour que j’apprenne à mieux la connaître.
Et ce regard.. ce regard qui semblait me pénétrer jusqu’à l’âme et qui me rappela ce vers de Lamartine appris dans mes jeunes années de collège :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?
Une âme... se pouvait-il, par on ne sait quel sortilège, qu’une âme égarée ait investi ce personnage inerte ?

Et cette fois où…
Nous étions installés tous les deux sur le canapé, l’un à côté de l’autre. Je lui faisais écouter un disque de la 7° symphonie de Beethoven. Nous fixions le tableau champêtre accroché au mur d’en face, les yeux perdus dans le vague.
A l’issue du premier mouvement, particulièrement prenant, je me suis tourné vers elle en disant :
— Magnifique, non ?
J’ai sursauté ! Je me suis levé d’un bond. Sur sa joue coulait une larme !
J’avais le souffle court, soudain rattrapé par cette réalité un peu effrayante qui me dépassait.
Je me suis rassis, me suis penché sur elle et j’ai récolté la larme du bout de l’index. Je l’ai examinée de près... l’ai portée à ma langue. C’était du silicone qui avait suinté, juste à cet endroit... juste à ce moment.
Coïncidence ?

Depuis cet incident, les discussions ont redoublé et se poursuivent désormais jusque tard dans la nuit. Un soir, je me suis même endormi sur le fauteuil en face d’elle. Lorsque j’ai rouvert les yeux, elle s’est gentiment moquée de moi, prétendant que je ronflais. Cela nous a fait rire. Puis les rires se sont estompés. Nous nous regardions toujours. Je me suis levé, me suis agenouillé tout près d’elle et... l’ai embrassée doucement sur les lèvres. A mon grand étonnement, elle m’a dit d’une voix chantante :
— Tu te décides enfin ?
Le trouble était à son paroxysme. Je l’ai portée dans mes bras jusqu’à ma chambre. Elle était légère. J’étais fort.
Là, j’ai découvert pour la première fois la nudité de son corps de mannequin.
— Prends-moi ! a-t-elle dit sur un ton sans appel.
Enfin débarrassé de toute inhibition et de réserve envers cette histoire que je considérais comme folie lors de mes rares moments de lucidité... je lui ai fait l’amour.
J’étais fort.
Après un dialogue tendre au cours duquel elle m’a révélé qu’elle avait toujours su que cela arriverait un jour entre nous et qu’elle en était heureuse, nous nous sommes endormis enlacés.
A partir de cette nuit, notre couple s’est construit. Je ne sortais pratiquement plus de chez nous que pour aller faire des courses, non sans lui avoir demandé ce qu’elle voudrait manger, ou la pâtisserie qui lui ferait plaisir. Inexorablement, ma raison dérivait. Je le savais. Mais quel mal y avait-t-il ? Je me sentais si bien.

Et puis un jour, Agatha m’a raconté un souvenir d’enfance. Elle était en vacances avec ses parents dans un petit village des Pyrénées. Un feu de forêt d’une rare violence les a forcés, en pleine nuit, à quitter précipitamment leur chalet avant qu’il ne soit la proie des flammes. Littéralement arrachée de son lit par les bras de son père, elle n’avait pas eu le temps d’emporter sa poupée. Elle en a été malade de chagrin et rongée par le remord... durant des années.
Une idée m’a traversé l’esprit, je ne sais pourquoi, je me suis mis à l’ordinateur et j’ai compulsé sur Internet les vieilles archives d’un journal local. A l’année en question, au jour dit... un incendie avait bel et bien détruit des chalets dans la station de sports d’hiver où résidait la famille.
Stupeur !
Je me suis tourné vers Agatha qui me fixait avec ce regard perçant et ce sourire énigmatique. Sa tête semblait légèrement inclinée sur le côté.

Désormais, cela ne faisait plus de doute pour moi : la poupée que j’avais installée chez moi était habitée par une entité. Une femme, évidemment.
D’un commun accord, nous avons décidé de ne plus parler de son passé. Jamais. Elle était là, j’étais là, c’était tout ce qui comptait.
Soit…

Les conversations étaient à présent spontanées, vives et intuitives. Et surtout d’une logique déconcertante.
Je ne me posais plus de questions. Je vivais l’instant présent.
Mais une nuit, tout a basculé…
J’ai été réveillé en sursaut par la chute d’un vase dans le salon. Malgré les protestations à voix basse d’Agatha, j’ai voulu descendre, pour voir.
Au pied de l’escalier, je me suis trouvé face à un cambrioleur. Une courte lutte s’en est suivie. L’intrus était jeune et sportif, il est venu facilement à bout de moi. Assommé, j’ai perdu connaissance.
Lorsque j’ai repris mes esprits, le voleur avait fouillé la maison et trouvé Agatha dans le lit. Il la traînait négligemment et s’est moqué ouvertement de moi qui étais toujours hagard, allongé sur le carrelage.
Par jeu, l’intrus m’a dit qu’il allait goûter à ce plaisir inconnu de baiser une poupée en plastique. Il lui a arraché ses sous-vêtements de satin, a peloté avidement ses seins souples en grognant et s’est allongé sur le tapis avec elle. Agatha, écrasée sous le corps du violeur, avait la tête tournée vers moi. Ses yeux semblaient m’implorer de faire quelque chose. Déjà, l’intrus la pénétrait sans ménagement et prenait du bon temps en clamant haut et fort que :
— C’est le pied, ce truc ! C’est dingue !
Dans un sursaut d’énergie, je me suis relevé péniblement, j’ai saisi la lampe en bois massif du guéridon et, en proie à une transe qui décuplait mes forces, j’ai porté à ce salaud plusieurs coups violents à la tête. Je me suis acharné, semblant vouloir lui faire éclater le crâne. Il s’est affalé lourdement.
Je ne m’étais jamais comporté ainsi. Même étant plus jeune.
Lâchant mon gourdin de fortune, j’ai dégagé Agatha en la réconfortant. Je l’ai portée dans la salle de bain pour laver son intimité et essuyer le sang qui avait éclaboussé son visage.
A notre retour dans le salon, l’intrus était toujours là, inerte... mort sans doute.
C’est à ce moment que j’ai vraiment pris conscience de la gravité de la situation.
C’en était fini de la petite vie tranquille dans ce pavillon. Dans les heures qui allaient suivre, ce serait : police, garde à vue, tribunal... explications sur la présence d’Agatha. Notre histoire serait étalée au grand jour devant un jury d’assises qui ne comprendrait pas. Personne ne pourrait nous comprendre.
Soudain déterminé, j’ai ramassé à la hâte quelques affaires, des vêtements, un peu d’argent que je cachais dans une boîte, et j’ai fourré le tout dans une valise. Puis, soulevant Agatha par un bras, j’ai trottiné en boitant vers le garage. Je l’ai installée à la place du passager et j’ai démarré en trombe.
Nous nous sommes enfoncés dans la nuit.
Nous étions en cavale..

Je me souviens qu’il pleuvait. Je conduisais vite. Les essuie-glaces ronronnaient et moi je parlais sans fin, je me justifiais, j’expliquais, je redisais pour la dixième fois que je ne laisserais jamais personne lui faire du mal, qu’elle était ma femme, qu’ils n’avaient pas le droit de... Emporté par ma fougue, je criais presque.
A mes côtés, Agatha, immobile comme toujours, fixait la route droit devant elle. Son visage de silicone semblait sourire plus qu’à l’accoutumée...


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