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dimanche 4 juin 2017 par Nicolas Adam

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017

Les bombes pleuvent sur la ville, leurs sifflements s’accentuent, perforent mes tympans. L’absurdité d’une poignée de dirigeants bureaucrates a suffi à déclencher l’apocalypse. L’horreur humaine n’aura épargné aucun d’entre nous, je me dis, vivant ou mort. Recroquevillé dans le caniveau, je crache du sang, suffoque. Une nouvelle salve d’explosions déchire les ténèbres. La même qui a enseveli Lina. Onde de choc, de peur. Dernier damné du secteur encore "debout", je traîne ma carcasse mutilée à l’intérieur d’un box abandonné, à l’abri des éclats de débris. Le souffle des morts ne cesse de m’alerter. Au dehors, magnifiques sont les zébrures écarlates du chaos. Je m’éteins doucement, engourdi, me laisse aller à partir, rêvasser une dernière fois...

  Dans une vie lointaine, je galoperais sur les hauts plateaux pulvérulents de l’extrémité du monde, cramponné à un mustang sauvage noir royal, olympien, ses fanons denses et légers comme des écoulements d’encre sur les plaines. À même l’animal, empoignant sa crinière de nuit, je rallierais mon territoire après des heures à traverser les grands espaces à la vitesse d’une chevrotine. Je sauterais sur la terre ferme, caresserais le chanfrein de mon cheval qui s’ébrouerait, et tournant la tête vers le campement, j’apercevrais Lina tenant un seau d’étain à la main. Sa superbe chevelure châtain ondoierait jusqu’au bas de ses fesses. Habillée d’une courte robe ocre attachée à son épaule gauche d’un double nœud, dos nu, poitrine saillante, je fantasmerais devant ses jambes lisses baignées de soleil et les contours sensuels de ses cuisses. Ses petits pieds seraient chaussés de sandales à lanières croisées, liées au-dessus des chevilles.
  Nous aurions pour toit de simples baraquements vétustes situés à la pointe du plateau. Une barrière de conifères ombragerait nos abris, étirant sa fourrure noire vers l’est. Puis la roche, le précipice, l’explosion nébuleuse des déferlantes. La ligne brûlée de l’horizon cuivrerait le linceul bleu des grands fonds. 
  Il y aurait parmi nous des Indiens d’Amérique aux visages marqués d’histoire. Des personnages aux coutumes magiques, aux croyances impénétrables, à la beauté éminente. Anciennement déshérités de leur indépendance et de leurs terres, décimés par la race blanche, disséminés dans des réserves, oubliés par les états et les contemporains depuis des siècles. Et il y aurait des gens du voyage, à contre-courant des sentiers battus, ayant défié les autorités, franchi toutes les routes du globe, les clairières les plus reculées, et bravé les saisons capricieuses. Quelquefois, des hommes perdus, âmes vagabondes et indomptées, feraient halte et nous conteraient leurs périples, leur philosophie marginale avant de regagner les chemins sans frontières.
  Le climat serait rude, aride, mais nous endurcirait et la proximité du remous océanique humidifierait le brassage bouillant de l’air. Il y aurait des fins d’après-midi lourdes, lourdes comme dans un chaudron. L’aspiration cascadée de l’éther ne serait que brûlures. Le ciel se briserait, s’effondrerait en une pluie titanesque qui lustrerait la croûte vieillie de la planète. Campé à la cime d’une vertigineuse falaise de corail rose, je contemplerais l’émoi de l’océan, la grâce des embruns, les larmes des dieux torturant les reliefs.
  Je porterais inlassablement un jean bleu clair élimé et une large ceinture noire à grosse boucle d’acier, de vieilles baskets trouées confortables, un banal t-shirt blanc effrangé et, par ces jours de très forte chaleur, un bandana rouge noué à la tête.
  Nous vivrions de pêche, de chasse et de la culture de légumes. Un récupérateur d’eau nous permettrait d’emmagasiner quelques mètres cube des violentes précipitations. Une source d’eau douce ruissellerait d’un amoncellement de rocs suivant un lit de caillasses et de pierres à travers la barrière de pins. Un Indien patriarche mutique aux rides sinueuses, à la tignasse nacrée, à l’iris sombre comme l’orage m’apprendrait à vider le poisson, dépouiller le gibier, conserver la viande, tanner les peaux. Nous ferions sécher des filets de bar sur de larges galets plats chauffés à la force de l’étoile jaune. 
  Certains soirs, alors que nous veillerions autour d’un tronc d’arbre en flammes à relater des histoires d’avant, deux braises rougeoyantes scintilleraient au fond de la nuit. À pattes de velours, un coyote au pelage cannelle s’approcherait, fixant son attention sur moi, soutenant mon regard sans relâche. Un regard primitif, puissant, un regard solennel scellant un pacte. Et quand il rebrousserait chemin dans l’obscurité étoilée, il m’arriverait de me ruer impétueusement à sa poursuite, le pourchassant ventre à terre. Je l’observerais chasser des jours entiers, courant sur ses traces, mordant la sécheresse, jonchant les sols calcaires, cavalant sur les immensités désertes. Je développerais sa vue de prédateur, son flair, son ouïe, son agilité... son instinct. Je percevrais ses proies, anticiperais ses intentions, ses déplacements. Je serais plus proche de la bête que de l’homme, dormant dans la poussière, ne me nourrissant que de pauvres restes de racines, de larves, m’abreuvant de l’eau des sources raréfiées. Le soleil méridien assommerait tout organisme, les vautours charognards guigneraient une possible chute. Épuisé, je reviendrais auprès de Lina, déshydraté, rachitique, des ampoules plein les pieds, le feu sous la peau, les lèvres à vif, gercées à sang, ongles noircis et cheveux cireux, le t-shirt jaunâtre, souillé de transpiration et semant une rance odeur de chien malade. Couché sur des peaux d’élan, je resterais immobilisé un temps près du campement, dans la fraîcheur de cavités rocheuses, aux bons soins de Lina qui me revitaliserait. La douceur de ses doigts, l’élixir de plaisir coulant de ses lèvres chaudes régénèrerait mon corps meurtri. Remis en état, nous ferions l’amour. Les ombres mystérieuses du feu guinchant sur les parois de la grotte nous souffleraient des lyrismes d’éternité. 
  Les nuits de pleine lune, Lina et moi grimperions aux branches râblées d’un illustre arbre dégarni, enraciné aux confins du plateau et des flots orageux du prodige bleu marine. Ses branches polies, contorsionnées, dégageraient une tiédeur contagieuse. Ses racines toucheraient la nappe phréatique, chemineraient sous la pierre, se prolongeraient dans l’écorce comme les galeries d’une mine. Sa sève serait une guérison. Son bois chaleureux épouserait nos corps étendus. Nous regarderions la mélancolie de l’univers, les miettes de palladium éparpillées par millions, ces flèches blanches décochées, le gouffre turquoise, le rivage ronflant, les ballets ivres de phalènes nocturnes. L’océan brasillerait le fleuve rosé de la voie lactée. Les ailes silencieuses d’un démon envoyé des cieux assoupiraient la nuit fredonnante. Un aigle à la silhouette noire, majestueuse, planerait et friserait les bulles d’écume avant de remonter le plaid stellaire. Nous nous endormirions dans les bras protecteurs de l’arbre légendaire.
  Un de ces jours fiévreux, de retour d’une course interminable à pister le coyote sur des lieux de terre sèche, écrasé par la canicule, la sueur dégouttant de mon menton, Lina, au loin, illuminerait mes pupilles. Secouant son bras levé au ciel, mon bandana rouge frémirait entre ses doigts. Pavillon de l’absolue liberté. À la lisière du plateau, à quelques coudées de l’érosion rocheuse, dos à la lumière déclinante, ses immenses cheveux au vent s’agiteraient, se débattraient, fileraient vers l’horizon. Sa robe de chiffon s’affolerait au milieu des brasiers d’un monde que nous aurions sauvé. 


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