Après les fêtes

dimanche 1er décembre 2019 par Marthe Machorowski

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Sur le parking du centre commercial elle peine à trouver une place. C’est partout pareil, finalement. Tout le monde se précipite au même endroit au même moment. En quittant la région parisienne pour la province, elle pensait au moins retrouver le plaisir des petits commerces. Raté. Bon, il en reste quand même quelques-uns, et puis les supermarchés, y a pas plus pratique, ça, faut le reconnaître.
Le temps de dégager un caddie, de traverser le parking et de franchir l’entrée du premier magasin, elle cueille quelques sourires sur son passage. Mieux que rien. On a fini par la repérer comme la femme de. C’est encourageant.
Bon, la liste maintenant. Il en faut, des choses, pour préparer les fêtes, surtout qu’elle aura tout son monde : le fils, la fille, la bru, le gendre, et les petits-enfants ! Les petits-enfants, surtout ! Pas de panique. Elle a su recevoir, et bien recevoir, et régaler des amis en les casant dans la minuscule salle à manger de son deux-pièces de banlieue et en cuisinant dans un placard aménagé. Dans sa magnifique cuisine, elle va se surpasser. Ah, il l’a gâtée, son homme ! Rien ne manque : plans de travail multiples, machine à café, machine à pain, four classique, four à micro-ondes, rôtissoire, réfrigérateur américain, plaques à induction, hotte aspirante, lave-vaisselle, et des placards partout. Sans compter le congélateur, le réfrigérateur et encore d’autres placards à la buanderie-office. En fait, c’est presque trop : la plupart du temps, ils ne sont que deux, et théoriquement au régime. Avec les médocs qu’elle prend, l’alcool est interdit, alors pour ne pas boire seul sa bière ou son apéro, le mari va au bistrot. Heureusement, d’ailleurs : comme lui est d’une famille paysanne, il a tout de suite sympathisé avec les gars du coin, trouvé des sujets de conversation, la chasse, la pêche, le jardinage, le bricolage. Les trucs de mecs, quoi. Résultat : on leur a fait les travaux pour pas cher, la chaudière fonctionne au petit poil, et pas une infiltration d’eau sous le toit.
Bon, en attendant, fini le régime et les médocs. Préparer des repas et des goûters de fête, elle va s’en donner à cœur joie, ses chéris se régaleront à s’en faire péter la sous-ventrière, comme disait son pépé.

Étourdissante, l’atmosphère d’un supermarché dans l’attente des fêtes de fin d’année. Guirlandes, lumières, musique… Bien sûr, ça sonne terriblement faux, toute cette joie pour vendre et acheter, mais quand même Noël… c’est quelque chose de magique. Depuis toute petite, elle adore cette fête.
Le caddie déjà plein à craquer de bouteilles et de victuailles, elle consulte la liste. Ah oui, elle a failli oublier les accessoires pour la cheminée. Évidemment, c’est l’affaire de Robert, pas la sienne. C’est génial, une cheminée, on resterait devant des heures. Sauf qu’elle n’a jamais réussi à faire prendre un feu qui ne s’éteigne ou n’enfume pas. Heureusement que son mari, lui, il a le don pour. Il a le don pour tout, son Robert. Faut reconnaître que c’est bien grâce à lui, et à lui seul, que la demi-ruine qu’ils ont achetée pour leur retraite est devenue si jolie et si confortable. Ah ça, l’aider, elle demandait pas mieux. Et lui, il lui a bien montré comment faire, il s’est montré patient, mais c’était à s’arracher les cheveux : dès qu’elle se mettait au travail, les clous se tordaient, les planches se fissuraient, la peinture s’agglutinait en grumeaux, l’enduit des carrelages bavait et pour finir, ses cheveux, elle se les est arrachés pour de bon : pris dans le mandrin d’une perceuse. L’horrible tonsure qu’elle s’est faite ! Vivement que ça repousse et qu’elle puisse rester tête nue. Elle est obligée de porter un foulard ou un bonnet, ça lui donne l’air tellement cruche qu’elle a envie de se tirer la langue chaque fois qu’elle passe devant une glace. Une vraie gosse. À son âge !
En passant à la caisse, caddie plein à craquer, elle jubile. C’est quand même génial, les économies qu’on fait quand on s’installe en province. Dans la région parisienne, elle en aurait eu moitié moins pour le même prix. Robert avait raison d’insister pour qu’ils partent, et elle tort de freiner des quatre fers. Ils auraient fait comment, à la retraite, avec une paie divisée par deux ? Et pourquoi rester dans un appartement minable en cité HLM alors qu’on peut avoir toute une maison, et même du terrain pour le même prix, non, pour moins cher ? Et des murs à eux, une terre à eux ? Qu’est-ce qu’ils y faisaient de plus, à la ville ? Aller au restaurant ? Avec les prix parisiens, c’était tous les trente-six du mois qu’ils pouvaient s’en payer un correct. Ici, ça ne manque pas, les bons restaurants, et ils sont bien moins chers. Le cinéma, d’accord, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, mais ils ont une télé magnifique, le satellite, et tous les films qu’on veut en VOD. Elle s’habituera, Robert le lui répète tout le temps. Déjà, avec les médocs, ça va beaucoup mieux.

Pas besoin de reprendre la voiture pour la jardinerie. Elle est juste à côté. Pourvu qu’elle n’ait pas oublié la liste ! Elle n’y comprend rien, au jardinage. Du diable si elle pensait qu’un jardin, on avait besoin de s’en occuper même en hiver ! Et question main verte, elle serait bien capable de faire crever des plantes grasses. Rat des villes elle était, rat des villes elle reste. Tous des citadins, dans sa famille.
Pareil pour le magasin Chasse Pêche Randonnée. Là ça va vite, pas besoin de liste, elle sait quoi demander, Robert lui a appris le principe et comment tirer. Pas comment viser, malheureusement. La première et dernière fois qu’on l’a invitée à une partie de chasse, elle a manqué flinguer l’épagneul du voisin. Maintenant elle en rigole, mais sur le moment, elle ne savait plus où se mettre… 
Retour au parking. Nouveaux sourires polis, qu’elle rend à tout hasard. Dire qu’à la mairie, à son poste de réceptionniste, elle connaissait tout le monde, les employés, les usagers, même Madame le Maire et ses adjoints ! Elle renseignait, orientait, rassurait, calmait les uns ou les autres. Quand Madame le Maire a dit à sa fête de retraite qu’elle avait été le bon génie de la mairie, ça l’a fait pleurer de joie.
Ici, c’est elle qui aurait besoin qu’on la guide. Plus paumée tu meurs. Même le petit bois, pas loin de chez eux, elle n’a pas été fichue de s’y promener seule. Elle a tourné en rond des heures et pour finir attrapé une tique ! Et de la partie de chasse, tout ce qu’elle a rapporté, c’est une crève monumentale. Rien à faire, la nature et elle, ça fait deux. Bien sûr, elle l’apprécie, comme ça. C’est beau une forêt en automne, un verger au printemps, mais bon, on ne peut pas se planter devant un paysage et passer sa journée à le contempler ! En tout cas, elle, elle ne sait pas, elle ne peut pas. Ça s’apprend tout jeune, ou c’est un don, comme la musique, s’imbiber comme une éponge de la beauté du monde. Elle n’a pas appris, et elle n’est pas douée. Elle, ce sont les gens qui l’intéressent, qui l’ont toujours intéressée. La famille, les amis, elle avait tout à portée de main, dans son ancienne vie. À portée de métro ou de bus, plutôt. La voiture, elle ne la prenait jamais. Ici, il en faut deux.
Avant de rentrer, elle passe prendre des laines à la mercerie. La mercière dirige le club des Ouvrages de Dames et l’encourage tant qu’elle peut, mais si, mais si, vous y arriverez. Elle ne sait pas trop où elle arrivera. Pour le moment, ce qu’elle a tricoté serait allé à des monstres de foire et encore. Pas demain la veille qu’elle offrira à ses enfants et petits-enfants des bonnets, écharpes et pulls de sa confection. Heureusement pour eux que du côté des conjoints, les belles-mères assurent. Elle a essayé aussi le canevas, mais elle sent qu’elle va vite en avoir marre de piquer ses doigts plus souvent que les trous… Bon, ça lui fait au moins connaître quelques femmes du coin.

Elle a bien failli rater l’entrée de chez eux, un comble ! La nuit est tombée. Aucune lumière aux fenêtres. Robert doit être encore au bistrot. Elle peine un peu à sortir du coffre et à ranger tous ses achats. Depuis qu’elle est à la retraite, ses lumbagos au lieu de diminuer se sont aggravés. Bah ! Le seul moyen de ne pas vieillir, c’est de mourir jeune. Tant qu’elle peut conduire… 
D’habitude, après les courses, elle s’offre un moment de détente devant la télévision. Pas question aujourd’hui ! Il faut absolument commencer à tout préparer pour l’arrivée des enfants. Elle peut toujours commencer un grand ménage. Le ménage ne l’a jamais passionnée. Le seul avantage de leur deux-pièces, c’était que la corvée était vite expédiée. Ici, c’est une autre paire de manches. On n’a jamais fini, entre la cuisine, le salon, la salle à manger, plus les cinq chambres à l’étage, plus les WC, les salles de bain, la buanderie, le grenier salle de jeux… Et pourtant, là, elle se sent en forme pour tout briquer, laver, frotter, aménager. Les enfants arrivent. Elle va leur préparer des lits aux draps bien frais, bien repassés, avec des bonnes couvertures, il faudra vérifier les lampes de chevet, et traquer les toiles d’araignée, et penser au linge de toilette. Elle a même acheté un matelas à langer pour le petit dernier, le bébé. Robert devra installer une barrière en haut de l’escalier… Quelle peur elle a eue qu’ils ne viennent pas, ou qu’ils ne viennent pas tous ! Aujourd’hui, Noël, ça a perdu de son prestige. Et si les deux familles préféraient aller au ski ? Finalement, elle doit se réjouir qu’il y ait la crise : ça rend difficile de partir à la neige deux fois dans l’année. Mais en février, il ne faudra compter sur personne. Et pour Pâques ? Ils n’auront pas le fils, en tout cas. Normal : sa bru exige que parfois on aille chez ses parents à elle. Elle est bien gentille déjà de venir pour Noël. Et leur fille ? Peut-être. Si son comité d’entreprise ne lui propose pas mieux, genre séjour en hôtel club aux Seychelles, à prix cassés. En août, des grands-parents à la campagne ne pourront pas concurrencer les bains de mer. À moins que, pour ne pas payer des colonies de vacances, on leur laisse les enfants en juillet. Oui, vive la crise !

Rien de tel que la motivation : cinq jours plus tard, leur demeure s’est transformée en palais des Mille et Une nuits, et embaume comme la Maison de pain d’épices. La joie ricoche de couronnes de Noël en parfums sucrés et épicés, de guirlandes lumineuses en bougies parfumées. Lancé à l’assaut du plafond, un immense sapin, un vrai, étale ses décorations comme un général de l’Armée Rouge. Dans le four, une dinde monstrueuse finit de rôtir. Les enfants, les petits-enfants arrivent bientôt. Tout heureuse, elle va, vient, tourne, déplace sans nécessité, vérifie que tous les lits sont faits, remonte au grenier compter les cadeaux qu’on y a stockés en attendant de les déposer en grand mystère au pied du sapin. Non, personne n’a été oublié. Attendre ceux qu’on aime et leur préparer une fête, c’est presque – presque – meilleur que la fête elle-même. Sur la grande table recouverte d’une nappe brodée, les assiettes et les couverts de fête brillent sous les lampes. La rose de Noël s’appelle bonheur.

**

Ils sont tous partis. Et ne reviendront pas avant l’été, elle avait deviné juste pour les Seychelles. Enfin, l’île Maurice, mais c’est tout comme. En février, personne. À Pâques, personne. Même pour juillet, ce n’est pas sûr, il y a d’autres projets dans l’air… 
Ce matin, son mari l’a aidée à ôter et ranger guirlandes, bougies, couronnes de Noël, décorations, vaisselle et argenterie, à mettre dans la machine à laver toute la literie, tout le linge de maison utilisés. Plusieurs lessives et des heures de repassage en perspective. Plus un grand ménage. Dans la cour, le cadavre du sapin attend d’être débité, transformé en bois à brûler. Ils ont casé dans le congélateur le surplus des trop abondantes victuailles. La manie qu’elle a de cuisiner pour un régiment !
Dehors, pas de neige. Grésil et grisaille de partout. La brume masque les collines, les champs. Le monde s’arrête aux derniers arbres du jardin. Rien n’évoque plus l’éclat de Noël. Robert est parti au village, jouer aux cartes ou aux dés avec ses copains, dans son bistrot préféré. Seule dans cette grande maison elle va, vient, tourne, déplace sans nécessité. Dans la cheminée, le feu s’éteint. Malgré les radiateurs, elle a froid, ça ne la quitte pas. Elle rentre dans le salon, allume la télévision, la regarde sans rien voir, l’éteint. Elle va chercher son tricot, essaie quelques mailles, en rate trois sur quatre. Et merde ! Bien sûr, qu’elle l’encourage, l’autre hypocrite de mercière, elle tient à vendre sa marchandise. Elle n’est pas douée, c’est tout, elle ne le sera jamais. Elle n’est douée pour rien, d’ailleurs. De rage, elle jette dans la cheminée les aiguilles et la laine. Ça ne fait même pas repartir le feu. Et merde. Sortir, prendre sa voiture ? Pour aller où ? Pour rencontrer qui ? Elle ne va pas s’imposer au bistrot, c’est l’espace de liberté des hommes. Et des copines, ce n’est pas demain qu’elle s’en fera. Encore moins aujourd’hui.
Le téléphone ! Elle bondit. Des nouvelles des enfants ? Non, Robert prévient qu’il va rester dîner avec les copains, juste un petit casse-croûte, il ne rentrera pas tard. Elle se force à répondre tranquillement. Oui, bien sûr, elle comprend, pas de problème, elle a largement de quoi se faire un en-cas avec les restes. Elle raccroche juste un peu trop vite.
Elle a fini une bonne bouteille restée entamée. Pris sans conviction le bouquin envoyé par France Loisirs. Tenté pour la énième fois de dépasser la page 5. Fait trois fois le tour du jardin sans mettre des sabots de jardinage ni même une parka.
Trempée, elle rentre dans le salon. Ses pantoufles laissent des traces boueuses. Son regard tombe sur la carabine exhibée fièrement au-dessus de la cheminée. Très bien. Elle sait où sont les cartouches.

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