Bonne fête, Maman !

vendredi 27 mai 2016 par Brigitte Niquet

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mai 2013
Chère Maman,
C’est la première fois que je t’écris pour te souhaiter une bonne fête. Qu’est-ce qui a pu me donner une idée pareille, j’en sais rien. Sans doute le réflexe idiot que j’ai eu quand je me suis fait piquer en flagrant délit de fauche dans le grand magasin par le sale macaque de service. Il m’attendait après les caisses. J’avais le flacon de parfum dans mon sac (du Dior grand format, tant qu’à faire de faucher, autant faucher ce qu’il y a de mieux), j’ai levé les yeux vers les banderoles et j’ai vu partout Fête des..., fêtez les... et d’autres crétineries du même genre. J’ai dit au maton « C’est pour faire un cadeau à ma mère ». Tu parles ! Je dois pas avoir une dégaine à offrir du Dior à ma mère, ni à personne, d’ailleurs. Il a ricané, il m’a empoignée par le bras, il m’a emmenée dans son bureau et il m’a demandé ma carte d’identité. « Ah bon, tu es mineure, en plus. » (Il faut dire que je fais beaucoup plus que mes seize ans.) « J’appelle tes parents ou la police tout de suite ? » Merde, la police… Il a senti l’ouverture. « Tu ne serais pas récidiviste, par hasard ? » Tu l’as dit, bouffi. Je ne me fais pas alpaguer à tous les coups, mais quand même, une fois de plus, ça ferait sans doute une fois de trop. Le mec a pas insisté, il a pas posé d’autres questions, il m’a laissé mijoter dans mon jus pendant un bon moment en faisant semblant de feuilleter les papiers qui traînaient sur son bureau. Je commençais à en avoir marre quand j’ai vu qu’il me reluquait d’un air sournois. J’ai compris tout de suite, j’ai l’habitude, mais je l’ai laissé venir.
« Il y aurait peut-être un moyen de s’arranger », qu’il a fini par lâcher.
— Tu veux coucher, c’est ça ?
Il en est resté estomaqué. Sans doute que d’habitude, les filles font plus d’histoires. Mais moi, celui-là ou un autre… J’ai commencé à douze ans avec un de mes « pères », qui était pas vraiment mon père, évidemment, t’es bien placée pour le savoir, donc c’était pas un inceste mais peut-être bien un viol. Enfin, bref, il m’a sauté dessus par surprise pendant que sa bourgeoise était partie aux courses. Le temps qu’elle revienne de Super U, j’étais dépucelée sans avoir très bien compris comment. Plus tard, les copines m’ont dit que j’aurais dû le dénoncer, le mec, le faire tomber pour pédophilie, mais bôf, ça aurait servi à quoi ? Et puis, aller voir les flics, ça me débectait, et va-t’en savoir s’ils m’auraient crue, s’ils m’auraient pas accusée de l’avoir allumé, le vieux dégoûtant... En tout cas, après, j’ai continué avec tous ceux qui voulaient, des garçons de mon âge pour changer, c’était pas les occasions qui manquaient. J’ai même fait des tournantes, de mon plein gré, hein, personne m’a forcée. Pas besoin, je disais oui à tout. Alors, le vigile, un de plus ou un de moins, tu parles que je m’en foutais. J’ai profité de mon avantage pour essayer de récupérer ma carte d’identité, mais il a été plus rapide que moi. Non, après, il m’a dit. Visiblement, il avait retrouvé ses esprits. Il ne restait qu’à fixer où et quand et voilà.
Tout de même, ça m’a fait drôle. Il était pas spécialement répugnant, le type (je veux dire physiquement, parce que, côté morale, c’est un beau salaud), il était même plutôt bien de sa personne, je me demande comment il en est réduit à racoler des filles comme ça. Mais c’était la première fois qu’il y avait, comment dire… un enjeu, que je payais quelque chose de cette façon-là. J’ai failli m’étrangler de rire quand j’ai pensé que le "quelque chose", c’était que mon casier judiciaire reste "vierge". Les jeux de mots m’ont toujours fait marrer. J’étais bonne en français à l’école, quand j’y allais. C’était même la seule matière où le prof me traitait pas de tous les noms et me mettait quelquefois des notes convenables. Bref, comme le moment était mal choisi pour un fou rire (je ne te décris pas, mais ça tombait vraiment mal), le type m’a regardée d’un air inquiet. Il a dû penser qu’il avait affaire à une déjantée, peut-être à une camée et dès qu’il a eu fini ‒ difficilement, je l’avais sûrement déconcentré, avec mon rire idiot ‒ il m’a foutue dehors. J’ai tout de même récupéré ma carte d’identité, il aurait plus manqué qu’il la garde.
Je m’en souviendrai, de la Fête des Mères 2013. Il fallait bien que je le dise à quelqu’un, et à qui d’autre qu’à ma mère ?
Bonne fête, Maman, et peut-être à l’année prochaine.
Marie
P. S.
Au fait, Maman, tu le sais sûrement pas, mais la fille que t’as pondue, elle s’appelle Marie Laurence. Je ne te raconte pas les questions du genre : Marie-Laurence comment ? ou Laurence, c’est ton nom ou ton prénom ?

mai 2014
Chère Maman,
Je t’avais dit À l’année prochaine, bon voilà, on y est. C’est rigolo que je t’écrive tous les ans pour la Fête des Mères, tu ne trouves pas ? Et chaque fois, c’est pour te raconter les conneries que j’ai faites. Cette année, il y en a eu un paquet, mais c’est la faute à un mec qui m’a dit comme ça en remontant son pantalon « Tu dois avoir un parent black, toi, avec tes crins frisés et ta peau caramel. » « Ouais, j’ai répondu sans me dégonfler, mon père il était quelque chose comme Sénégalais ». Pourquoi mon père, pourquoi pas toi, ma mère, j’en sais rien, ça m’est venu comme ça et toi, je t’imagine pas colorée, va savoir pourquoi. Bref, je l’avais dit et après, ça a tourné à l’obsession : mon père c’était un Black, j’en démordais pas. Même que je me suis dit C’est pour ça que ma mère m’a larguée, ça se faisait pas, dans sa famille, d’avoir un enfant café au lait. Sans doute que ça se faisait pas d’avoir un enfant tout court, qu’il soit jaune rouge ou vert, quand on n’est pas mariée. Parce que tu l’étais pas, mariée, hein, t’étais même pas à la colle si ça se trouve, sans ça tu m’aurais pas fait un coup pareil.
Bon, j’en reviens à mes moutons ou plutôt à mon Black de père. À force de tourner et retourner ça dans ma petite tête et de me demander comment je pourrais me venger du salaud qui t’avait laissée tomber et moi avec, il m’est venu une idée géniale : j’avais qu’à coucher avec tous les Blacks dans les 40 berges que je rencontrerais, je finirais bien par tomber sur lui, et coucher avec son père, ça c’est le tabou des tabous, pas vrai, donc la vengeance des vengeances. Qu’est-ce que t’en dis, hein, Maman ? Voilà comment je me suis fait une tripotée de négros et je leur gardais le meilleur, la question qui tue, pour la fin : « T’aurais pas connu une Blanche il y a une vingtaine d’années et tu lui aurais pas fait un mouflet que t’aurais pas reconnu ? Eh ben, le mouflet, c’était une mouflette, et elle a grandi, vu que tu viens de la tringler. Salut, Papa, à la prochaine. »
Crois-moi si tu veux, y en a jamais eu un qui a protesté, qui m’a couru après ni rien. Sans doute qu’ils avaient pas la conscience tranquille.
J’espère qu’avec tout ça, je ne me suis pas chopé le sida parce que chez les négros, elle court, elle court, la maladie d’amour, encore plus vite que chez les autres, d’après ce qu’on dit. Et c’est pas pour ça qu’ils sortent couverts, tu peux me croire. D’ailleurs moi, le caoutchouc, hein, ça aurait plutôt tendance à me faire rigoler et la rigolade, c’est pas bon pour la baise. Qu’est-ce que t’en penses, toi, Maman ?
Au fait, ça n’a rien à voir, mais il y a une question qu’il faut que je te pose parce qu’elle me prend la tête depuis trop longtemps. Après moi, t’as eu d’autres enfants ? Ils sont arrivés au bon moment, eux ? Ils avaient un père présentable ? Tu les as gardés ? Tu les as élevés ? Tu les as aimés ? En ce moment, ils te souhaitent peut-être ta fête et tu leur souris avec un air de Sainte-Nitouche. Merde, je suis malade de jalousie. Est-ce que tu penses encore à moi, quelquefois ? Ou est-ce que tu as réussi tout à fait à oublier cette erreur de jeunesse ?
Allez, bonne fête, j’allais oublier de te la souhaiter, et à l’année prochaine.
Marie, dite l’erreur, dite la bavure.

mai 2015
Chère Maman,
C’est la dernière fois que je t’écris pour la fête des, je vais te foutre la paix, te débarrasser le plancher pour de bon, je chercherai plus à savoir qui tu es, où tu es, je vais te virer de ma vie comme tu m’as virée de la tienne et devine pourquoi ? Allez, cherche, je vais pas te faire cadeau de la réponse si facilement. J’ai chopé le sida et je vais crever ? Raté ! J’ai fait le test, il est négatif et je me porte comme un charme. Y’a pas de justice, hein ? Non, je vais vivre, et même vivre pour deux, si tu vois ce que je veux dire. T’as compris ? Je suis ENCEINTE, Maman, ENCEINTE. J’ai un petit bébé qui bouge dans mon ventre, même que c’est une fille, je l’ai vue à l’échographie. Qui c’est, le père ? Ça, j’en sais rien et je m’en fous. Quand je suis allée au Planning familial, pour être sûre, tu sais pas ce qu’elle m’a dit, la bonne femme ? Bon, vous allez prendre rendez-vous pour une IVG, on n’élève pas un enfant toute seule à votre âge, sans métier et sans ressources. Me faire avorter ! J’ai failli lui rentrer dans le lard, à cette tordue, cette meurtrière, cette assassine ! Et comment que j’allais la garder, ma petiote, et l’élever et l’aimer, surtout, l’aimer ! Le reste viendra tout seul. D’abord, on a des aides, il y a même une association qui s’occupe des filles comme moi et qui leur trouve des formations, du travail, enfin tout. À deux, on sera invincibles. Je vais passer mon bac, et je serai infirmière, ou puéricultrice, ou sage-femme, enfin quelque chose où on s’occupe des bébés et des femmes qui les mettent au monde et qui se demandent comment elles vont bien pouvoir faire pour et qui seraient peut-être tentées de. Je leur expliquerai qu’il suffit de les aimer, leurs mômes, et je leur raconterai mon histoire pour les rassurer. Ça t’en bouche un coin, pas vrai ? Moi, Marie, ta fille perdue, ta fille de rien, même pas ta fille à vrai dire ou si peu, moi qui rampais par terre et qui me roulais dans la fange, je me sens pousser des ailes. Et tu sais quoi ? Je ne te souhaite pas ta fête cette année. Il y a quelque part au fond de moi une petite Alexia qui va bientôt me faire le plus beau des cadeaux et c’est elle maintenant qui me dira « Bonne fête, Maman » chaque fois que le mois de mai reviendra. Et même si j’en chie pour l’élever, je jure que ce sera quelqu’un de bien, ma fille !
Adieu, Maman. Cette fois, je crois que je vais pouvoir enfin vivre sans toi.
Marie


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