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Carottes et amour tendre

jeudi 30 novembre 2017 par Maya Bellamie

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017

Je déteste les légumes. J’ai toujours détesté les légumes. En quatre-vingts ans, personne n’a jamais réussi à m’en faire manger. Ni ma mère, la pauvre femme, ni ces saletés d’infirmières qui viennent tous les jours, plus vicieuses les unes que les autres.
Je déteste les légumes. Crus ou cuits. Et les purées, que dire des purées ! À 3 mois, je les vomissais déjà ! Et maintenant que j’ai plus de dents, ils voudraient recommencer à m’en faire avaler. Veulent pas me torcher, aussi ?
Quoi je suis méchant ? Je fais pleurer les infirmières, eh bien tant pis pour elles ! Je les paye, elles n’ont qu’à faire leur boulot ! Elles sont incompétentes, je les gifle ! Elles arrivent avec le sourire, je leur dis un truc méchant. De quoi leur faire perdre leur bonne humeur. Est-ce que je suis de bonne humeur, moi ? Vous croyez que la vie, c’est le paradis ? Autant leur montrer tout de suite que la vie, c’est sacrément dur, qu’on en bave. Elles sont contentes avec leur petit minois bien fait, elles rêvent au grand amour, mais elles verront ce qu’il devient le grand amour quand elles se seront fait engrosser deux ou trois fois ! Elles me remercieront un jour de les avoir prévenues. Elles me traitent de vieux bouc, et alors ?
Je déteste les légumes, je l’ai déjà dit. Croyez pas que je sois sénile, j’ai toute ma tête, je sais quand je me répète. Et comme c’est mon histoire, je peux me répéter comme il me chante. Vous n’allez pas non plus commencer à m’énerver.
Je déteste les légumes, oui, et il a fallu qu’il s’installe là, ce fichu magasin, juste en face de ma fenêtre. Histoire de me pourrir la vie. Au moindre coup d’œil dans la rue, je ne vois plus que lui. Lui et son enseigne rose « Carottes et Amour Tendre ». Pouah, c’est niais à vomir, le monde débloque ou quoi ?
Au début, je me suis bien marré. J’ai pensé à une boutique où on vend ces trucs, vous savez ? La carotte, quoi, faut pas vous faire un dessin ? J’espérais mater tout un tas de pervers de ma fenêtre. J’avais demandé à l’autre demeuré de kiné de placer mon fauteuil bien en face pour pas en louper une miette le jour où elle allait ouvrir. Comment, vous voyez pas pourquoi ? Vous êtes lents de la carburette, ma parole ! Le spectacle à ne pas manquer, des minettes en jupes en cuir et talons hauts et des petits mecs pour fourrer leurs langues dans leurs bouches, là juste sous ma fenêtre.
Bon enfin, me voilà bien déçu quand la bonne femme, elle l’a ouvert son magasin. Voilà t’y pas qu’elle commence à déballer son étalage sous mon nez ! Pour profiter au maximum du spectacle, je m’étais confortablement installé dans mon fauteuil, j’avais sorti ma petite bouteille du tiroir secret. Je l’économise car l’autre andouille de femme de ménage, elle me dit qu’elle a pas le droit de m’en apporter, que le médecin l’a interdit, c’est pas bien avec mes médicaments. Comme si à mon âge, la santé, c’était important ! C’est ma mort qu’ils veulent tous, je le sais bien. Ils veulent me tuer à petit feu en me privant de tous les plaisirs. Mais je leur ferai pas cette joie, je peux encore leur en faire baver.
Alors bon, la petite dame du magasin commence à déballer sa marchandise. Enfin petite, je dirais qu’elle était plutôt bien en chair, tout ce qu’il faut pour des mains baladeuses ! À mon âge, faut bien mater, car à part mettre la main aux fesses aux infirmières, y’a plus grand-chose à ma portée. Quoi, quel rapport ? Je vous explique pour que vous compreniez bien le contexte. Donc dans la rue, depuis ma fenêtre, je mate. Je classe en catégories, les grosses, celles qui ont un balai dans le cul, et celles dont je regarderais bien la culotte. Trois catégories, sinon je m’embrouille et je perds le compte de mes statistiques. Au début, j’en avais quatre, mais j’ai supprimé celle des pré-pubères parce qu’elle ne servait à rien. De toute manière, je les mettais tout le temps dans le troisième groupe, alors j’ai simplifié… Quoi, que j’en vienne au fait ? Mais j’y suis au fait, j’y suis.
Alors j’en étais où ? Vous voyez, à force de m’interrompre, je ne sais plus où j’en suis. Donc oui, la vendeuse, immédiatement classée en troisième catégorie. Avec l’âge, faut vraiment qu’elles soient très grosses pour que je ne veuille pas voir leur culotte. On fait avec ce qu’on trouve. Donc la vendeuse, voilà t’y pas qu’elle se met à sortir des poireaux, des courgettes et des aubergines et à les installer bien en vue dans la rue. Je me suis dit « ben mon vieux, les habitudes elles ont bien changé, c’est ce qu’on dit à la télé dans tous ces reportages sur le retour à la nature… mais quand même ! Les bobos ils vont loin ». Puis elle a sorti des melons… Mon imagination s’est mise à travailler sévère. Puis quand elle est passée aux oignons, là j’ai eu un doute. C’est avec les pastèques que mon sex-shop s’est transformé en primeur ! Vous n’imaginez pas ma tête quand j’ai compris. Même la bibine, elle est tombée par terre, j’ai presque failli en renverser. Heureusement que non, j’en avais pas d’autre d’avance. Bon, ça c’est pas la peine de l’enregistrer, c’est pas important dans l’histoire.
Revenons à ce fichu magasin « Carottes et Amour Tendre ». Est-ce que le nom a un rapport avec mon histoire ? Je vous en pose moi, des questions ? Comment ça, c’est votre métier ? Je le sais bien, vous pensez que je me crois où ? Bien sûr que le nom a un rapport ! Sinon, pourquoi j’en parlerais ? Hein ?
Nous voici, moi et ma petite fiole, atterrés, devant la devanture d’un primeur. Et c’est là que les ennuis ont vraiment commencé. Ils ont commencé à envahir le quartier. Tous les bobos du coin, avec leurs vélos, leurs cheveux grisonnants et leurs vêtements en coton informes se sont mis à se promener devant ma fenêtre. Y’a rien de plus déprimant à regarder qu’un écolo. Oui, parce que le clou de l’histoire, je l’ai pas encore dit : le magasin, en plus, il est bio ! Tous les écolos vont se ramener, je me suis dit. Faut faire quelque chose. Parce que je déteste les foutus écolos.
Ouais, croyez-moi, il était temps de mettre fin à tout ce bazar. C’est pas les tapettes du quartier qui seraient intervenues. Si c’est pas une honte de laisser tout le boulot à un pauvre pépé. C’est quoi qui vous faire rire ?
Bon, je disais ? Ah oui, des bobos et des pédés, avec ça, on va pas aller loin. Alors, le lendemain, à l’heure de ma promenade, j’ai demandé à ce qu’on fasse rouler mon fauteuil devant le magasin, histoire d’observer l’ennemi. Puis chaque jour après ça. Et c’est là que j’ai trouvé ! J’ai trouvé comment me débarrasser de ce magasin. Y’avait un poteau un peu bancal sous l’étalage. Il suffisait que je l’attrape avec ma canne, et il vacillerait, foutant tout le barda par terre. Quand l’infirmière a poussé mon fauteuil devant l’étalage, eh bien, ni vu ni connu, je l’ai fait. J’ai tendu ma canne, et là patatras. Elles ont roulé partout, les oranges, les pommes et tout le reste. Au moins, celles-là, elles n’empoisonneront plus personne. Ça m’a bien fait marrer.
Le lendemain et tout le reste de la semaine, j’ai recommencé. Les infirmières, elles essayaient bien d’éviter l’endroit, mais j’y roulais tout seul. Jusqu’au jour où, alors que je repartais en ricanant, j’ai entendu dans mon dos :
« Mortimer-Henri, tu vas arrêter tes bêtises ! ».
Là, je vous le dis tout net, j’ai failli avoir une attaque. À part ma mère, une seule personne m’a jamais appelé par ce nom. Ma pauvre mère, paix à son âme, cela fait bien longtemps qu’elle nous a quittés. Alors, la personne qui m’appelait ne pouvait être que Mademoiselle Berthe. Ou le fantôme de l’une des deux. Mademoiselle Berthe était mon institutrice de la grande école. À cette époque, elle avait vingt ans, tous les garçons la reluquaient et étaient un peu amoureux d’elle. Elle nous faisait peur, aussi, armée de sa baguette. Les gamins, c’était pas comme maintenant, on ne mouftait pas. Sinon, quelques tapes sur les fesses. Puis j’ai dû arrêter l’école, le paternel avait besoin de moi à l’atelier. J’ai été si triste ce jour-là que Mademoiselle Berthe est venue voir les parents, mais ils n’ont rien voulu entendre. Ils n’ont pas osé la mettre dehors, c’était l’institutrice, ils l’ont laissé parler bien poliment et ils l’ont raccompagnée à la porte. Même qu’après, je me suis pris une dérouillée, je m’en souviens encore. Avoir fait déranger la maîtresse ! Mademoiselle Berthe, je ne l’avais pas revue depuis soixante-dix ans. Alors vous pouvez bien imaginer que j’ai failli tomber de mon fauteuil.
Voilà. C’est tout monsieur l’agent.
Je sais bien que vous n’êtes pas agent ! Je l’ai déjà dit, je suis pas sénile ! Mais la tête que vous avez tirée, il aurait fallu faire une photo ! Et puis, ça vous irait bien, agent, avec votre mine antipathique et votre manie de poser des questions. Quoi, que je continue ? Ben c’est fini. Les détails, quels détails ? Quel interrogatoire ma parole ! Qu’est-ce que vous voulez savoir d’autre ?
Ce que j’ai fait après ? C’est évident, non ? Bien sûr que je me suis retourné pour voir celle qui m’interpellait. Imaginez si ça avait été le fantôme de la vieille ! Mais non, celle qui m’appelait était bien faite de chair et d’os. Mademoiselle Berthe, croyez-le ou non, à plus de quatre-vingt-dix ans, elle n’avait pas changé. Tout juste un peu ratatinée et ses cheveux avaient blanchi. Mais elle portait le même chignon strict et un tailleur noir comme à l’époque. Elle se tenait debout à l’entrée du magasin et me menaçait de sa baguette. La même qui avait corrigé une paire de fois mon derrière soixante-dix ans plus tôt.
« Allez viens ici, Mortimer-Henri, au lieu de faire le vilain garnement. Va falloir que je t’apprenne les manières, sinon, tel que je te connais, tu vas continuer à saccager le magasin de ma petite-fille ».
Ben, qu’est-ce que vous croyez que j’ai fait ? J’ai donné un coup de canne à l’infirmière qui poussait mon fauteuil pour qu’elle se dépêche d’avancer. Hue bourricot. J’ai la technique, vous voyez, comme ça, je lève la canne par-dessus mon épaule, et hop, sur la tête. Il n’y en a pas une qui arrive à m’éviter. J’allais quand même pas entrer dans un magasin nommé « Carottes et Amour Tendre » ? Pour y rencontrer une institutrice armée, en plus ? Pas fou, le vieux !
Voilà, vous l’avez votre déposition. Je sais bien qu’on n’est pas chez les flics et que ce n’est pas une déposition. Vous me prenez pour un vieux schnock ? Mais là, avec vos questions, on se croirait sous l’Inquisition ! Ma parole ! Quoi encore ? Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Mais rien ! Enfin, pas tout de suite en tout cas !
Tous les jours, j’ai continué à passer devant le magasin, tous les jours, je faisais tomber quelques légumes et tous les jours Mademoiselle Berthe, l’air sévère, elle me menaçait de sa baguette. Je filais. Ça me faisait bien marrer. Ça aurait pu continuer longtemps. Sauf qu’un jour, au lieu des tomates, sur l’étalage, y’avait un panneau « tu vas te décider à entrer, vieux grigou ? ». Et ma photo au milieu de la pancarte. Là, c’en était trop, vous comprenez ? De quoi j’avais l’air moi maintenant dans le quartier ? Elle allait me le payer ! Pour la peine, je me suis levé de mon fauteuil roulant, je suis pas impotent, c’est juste que j’aime pas marcher. J’ai arraché l’écriteau et j’ai bondi dans le magasin aussi vite que j’ai pu, ma canne à la main. J’avais pas couru aussi vite depuis au moins trente ans. Elle, elle m’attendait, assise peinard dans l’arrière-boutique.
« Assieds-toi, Mortimer-Henri ».
Sa voix était calme, mais elle avait vraiment l’air sévère, le même que quand j’avais dix ans. De sa baguette, d’une main, elle tapotait doucement la paume de l’autre, alors croyez-le ou non, eh bien je l’ai fait ! Je me suis assis. Elle avait toujours ce regard d’institutrice, celui où on n’a pas d’autre choix que d’obtempérer. Elle a servi deux grands verres d’un truc bizarre, orange. Et elle a dit : « Bois, c’est bon pour ta santé, et ça te rendra plus aimable ! ».
Et vous savez quoi ? Eh bien j’ai bu. Sans hésiter, cul sec.
C’est pourquoi elle m’a envoyé témoigner dans votre foutue émission télé, pour que je dise à tout le monde que même à plus de quatre-vingts ans, on peut commencer à consommer des carottes. Ça fait un an maintenant que Mademoiselle Berthe et moi on s’est mariés, qu’elle a déménagé chez moi et qu’elle me fait boire l’un de ses satanés jus tous les matins. Je peux même plus tripoter les infirmières.
Et je déteste les légumes.


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