Nathalie Barrié, notre amie et collaboratrice, nous a quittés après un vaillant combat contre la maladie. Notre tristesse est grande mais il reste sa plume, si piquante, si précise, et son sourire généreux. Nous lui rendons un hommage ému en l'écoutant chanter dans cette vidéo réalisée par Corine Sylvia Congiu.

Hommage à notre amie Nathaie Barrié

Ces petits détails qui font la différence

mardi 4 octobre 2022 par Nathalie Vansieleghem

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022

Adèle s’assied au bord du lit. Elle enveloppe sa fille Sarah dans ses bras. L’enfant tient sa poupée contre elle. Elle sait déjà à cette tenue de travail que c’est un soir pas comme les autres. Pour reprendre les mots de sa maman. Elle l’avait déjà perçu avant qu’elle n’entre dans la chambre, au rythme des pas dans le couloir, plus rapide. A l’odeur de tabac et d’alcool. Maman travaille ce soir. Tu restes dans ta chambre. Adèle l’embrasse sur la joue. Elle la serre contre elle un peu plus fort, un peu plus longtemps, que les autres soirs. Caresse ses cheveux. La petite fille monte le drap jusqu’à son visage. Se retourne vers le mur. Elle entend la voix douce de sa maman.
— Dors, ma poupée, dors.
Puis le bruit sourd de la porte. Le claquement des talons sur le parquet qui s’éloigne. Le silence. Sarah répète à sa poupée :
— Dors, ma poupée, dors. On doit être sages ce soir.

Adèle longe le couloir. Ferme les deux portes qui mènent de la chambre au salon.

Berthaud a appelé un peu plus tôt dans la soirée. Il sera accompagné. Un ami à lui. Adèle a donné son prix. Le triple. C’est normal. Proportionnel à l’effort. Elle n’est pas bonne en maths mais elle sait que deux hommes en même temps, c’est plus que deux fois un homme. Il n’a pas rechigné. « Il m’a sauvé la vie. » A-t-il ajouté. « C’est son anniversaire. Je lui ai promis une soirée inoubliable. Je compte sur toi. »

Elle descend les volets du salon. Met l’halogène en marche. Dispose les verres et les bouteilles d’apéritif sur la table basse.
Elle s’assied dans le canapé. Elle porte un short en cuir noir, des escarpins à hauts talons. Un top en satin de soie rouge, noué au-dessus du nombril, tenu aux épaules par de fines bretelles. Elle allume une nouvelle cigarette. Vide un deuxième verre de gin tonic. Programme deux heures trente de musique brésilienne sur sa chaîne stéréo.
La sonnette de l’interphone ne la fait pas sursauter, elle les attendait, elle est prête.
Elle écrase son mégot dans le cendrier. Ajuste les coussins. Débloque la porte du bas. Ouvre grand la porte de son appartement.
A peine a-t-elle eu le temps de dire Entrez que Berthaud est déjà dans l’appartement. Il dépose une main sur sa taille, un baiser sur sa joue. Il tend le bras vers l’homme qui l’accompagne.
— Marwan, mon ami, mon sauveur.
— Enchantée, dit-elle en avançant la main.
— De même.
Elle sent une peau moite. Des petites gouttes de sueur perlent sur le front de ses invités. Probablement la température extérieure de cette chaude soirée d’été. A moins que ce ne soit l’excitation, déjà.

Ils prennent place dans le canapé. Ils retirent leur veste et leur cravate. Elle reste debout. Leur propose une boisson. Ce sera whisky coca. Elle, continue au gin tonic. Pas de mélanges. Elle va chercher des glaçons et les sodas dans la cuisine. Réfrigère les verres afin de garder la fraîcheur des apéritifs. Les sert généreusement. Elle sait que ce sont ces petits détails qui font la différence. Avec la grâce d’une danseuse, elle lève une jambe, ôte une chaussure. Son pied libéré se met en pointe, le mollet est galbé. Sa peau est hâlée. Ses ongles ont la couleur rouge vermillon de son caraco. Elle ôte sa deuxième chaussure. Berthaud ne la quitte pas des yeux. Elle s’assied par terre sur un petit coussin, les jambes en tailleur.
Berthaud et elle mènent la conversation. Ils parlent de voyage, de pays qu’ils ont visités. De temps en temps, elle lance un regard vers Marwan. Ni trop appuyé, il est encore tôt, ni trop bref, pour contenir assez de promesses. Tout est dans la nuance, la juste mesure. Berthaud l’admire. Elle sait y faire, Adèle. Il jette un regard en coin vers son ami, un petit sourire aux lèvres, d’un air de dire. Tu vois, je ne t’ai pas trompé sur la marchandise. Il n’y en a pas deux comme elle. Et tu n’as encore rien vu.
Au troisième whisky coca, Marwan commence à se détendre. A regarder Adèle avec plus d’insistance. Elle aussi le fixe au fond des yeux. Il prend part à la conversation. Raconte des anecdotes de voyage. Adèle rit de bon cœur.

À la musique, Adèle sait qu’une heure s’est écoulée depuis l’arrivée des deux hommes. Elle se lève. Monte le son de la chaîne. Une bossa nova. La chambre est à l’autre bout de l’appartement, Sarah ne peut pas entendre. Et puis, les quelques gouttes de sédatif dans la compote doivent à cette heure produire tous leurs effets. Adèle commence à se mouvoir aux rythmes brésiliens.
— Vous venez.
Berthaud la rejoint sur la piste improvisée.

Sarah s’est réveillée. Elle allume la lampe de chevet. Tout tourne autour d’elle. Elle s’assied sur son lit les jambes en tailleur. Dépose la poupée entre ses cuisses. Elle perçoit une musique au loin. Le plafond et les murs se déforment. La petite voix dans sa tête. Maman travaille ce soir tu restes dans ta chambre.

Pendant ce temps dans le salon, Berthaud tourne autour d’Adèle. Il claque dans ses mains. — Danse, Poupée, danse !
Il la prend par la taille. Se colle à elle. Il la retourne. Se presse contre elle un peu plus fort. Marwan termine son whisky coca. Il se lève. Il entre dans la danse. Elle ouvre les bras, l’attire à lui. Il bouge sur place, les mains ballantes, pas tout à fait dans le rythme. Un mouvement à trois commence. Adèle déboutonne la chemise de Marwan, caresse son torse poilu. Elle n’en est qu’au début de son numéro, il halète déjà. Berthaud vient se plaquer contre elle, descend les bretelles de son caraco, plonge la tête dans son cou. Mordille sa peau humide. Elle renverse sa tête en arrière. Il prend ses seins dans ses mains, les palpe avec ardeur. Elle continue de se mouvoir telle une anguille. Pousse de minuscules râles de plaisir. Les deux hommes enserrent la jeune femme. Berthaud arrache son caraco. Elle descend son petit short noir, l’envoie valser d’un mouvement de jambe en arabesque. Elle est à présent nue, offerte au regard brillant et avide de ses invités, toute à leur désir. Berthaud retire sa chemise. Elle passe le bout du doigt sur la cicatrice, une longue éraflure sous sa poitrine. Elle déboutonne son pantalon en s’agenouillant. Soudain, elle aperçoit un rai de lumière sous la porte. Elle est prise de panique. Elle se relève. Ramasse la chemise de Marwan, la première qui lui tombe sous la main, il n’est plus question de détail. Elle l’enfile. Se précipite hors du salon. Les deux hommes se regardent, interloqués.

Elle court vers la chambre de Sarah. Une odeur âcre emplit le couloir. Elle hurle. Pense immédiatement au sédatif. Sarah est couchée sur son lit. Les draps baignent dans une flaque de vomi. Adèle la secoue.
— Ma chérie, ma chérie !
Sarah ouvre les yeux, sanglote :
— Maman !
Les deux hommes se tiennent debout dans l’encadrement de la porte. Marwan s’avance d’un pas décidé. Sarah se colle à sa maman.
— N’approchez pas de ma fille ! Partez !
Marwan se penche vers le lit. Adèle l’agrippe par les épaules. Sa force est décuplée. Elle le repousse hors de la chambre. Il insiste :
— Laissez-moi l’examiner.
— L’examiner. Vous vous foutez de moi ! Berthaud, prie-le de partir. Partez tous les deux.
— Tu fais chier, Adèle. Quel plan de merde ! J’ai l’air de quoi, moi ? Qu’est-ce qu’elle fout là elle ?
— Barrez-vous ! Je te dis.
Berthaud attrape Adèle par le bras. La plaque contre le mur.
— Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ?
Marwan s’interpose.
— Arrête, Berthaud !
Il se tourne vers Adèle :
— Je suis médecin. Je vais m’occuper de votre fille.

Berthaud quitte la pièce en rage. Tu me le paieras. Il ramasse sa chemise, sa veste et sa cravate. Se rhabille, continue à jurer. Il quitte l’appartement.

Marwan se penche vers la petite fille.
— Comment t’appelles-tu ?
— Sarah.
Elle tient la main de sa maman. Elle laisse l’homme s’approcher.
— Tu as vomi. Ce n’est sûrement pas grave. Mais je dois faire quelques vérifications. D’abord dis-moi si tu as mal quelque part ?
Elle secoue la tête de gauche à droite.
Il lui fait ouvrir la bouche. Palpe son ventre. Prend son pouls. Regarde le blanc de ses yeux. Teste ses réflexes. Il tremble un peu. Les trois apéritifs généreusement servis n’aident pas. Il rassure Adèle.
— Rien de grave. Il faut juste bien la surveiller pendant les jours qui viennent. C’est peut-être quelque chose qu’elle a mangé ou… se pourrait-il que…
Il attire Adèle au seuil de la porte. S’apprête à lui parler en aparté. Elle s’écarte de lui brusquement. Retourne vers sa fille.
Aurait-il deviné. De quoi il se mêle d’abord. S’il croit que j’ai le choix.

Il se dirige vers le salon. Baisse le son de la chaîne. Se laisse choir dans le canapé. Se sert un coca, sans whisky cette fois. Un solo de guitare emplit la pièce. Il ferme les yeux à demi. Revoit les déhanchements de la jeune femme, sa peau nue ruisselante, sa silhouette agenouillée aux pieds de Berthaud, la main de la petite fille serrée dans celle de sa maman. Il hoche la tête. Ah sacré Berthaud ! Il ne lui en veut même pas. Il repense à cette soirée chez des potes, une partie de poker acharnée, le malaise de son ami, les premiers soins prodigués, puis la course vers l’hôpital. L’opération du cœur en urgence. A quelques minutes près, Berthaud y passait. Il se sent toujours redevable. Pour lui, médecin urgentiste, c’est presque son quotidien.

Adèle refait le lit de Sarah, la débarbouille avec un gant de toilette bien frais, lui enfile un pyjama propre.
— Et ma poupée ?
Elle rince les cheveux de la poupée, change ses vêtements.
— Rendors-toi maintenant ma chérie. Appelle-moi si tu ne te sens pas bien.
— C’est qui le monsieur ?
— Un ami. Il va bientôt partir.
— Et l’autre ?
— Aussi. Il est déjà parti.
— Il n’était pas content
— Ne t’en fais pas. Ce n’est pas à cause de toi. Je t’aime ma chérie.

Adèle rejoint Marwan dans le salon. Il s’est levé. Il se tient debout devant le canapé.
— Je vais y aller. Je vous dois quelque chose ?
— Vous plaisantez. Nous n’en étions qu’aux préliminaires. On dira qu’on est quitte avec le prix de la consultation. Elle lui envoie un large sourire.
— Merci… Par contre… il faudrait que vous me rendiez ma chemise.
Elle se déshabille.
Il avance une main vers son sein. Tente une timide caresse.
— Vous êtes très belle.
— Attendez !
Adèle s’éloigne un instant. Revient avec sa carte.
— Tenez. Appelez-moi.
La chaîne joue les dernières notes de musique. Adèle dépose un baiser sur la joue de Marwan.
— Joyeux anniversaire !
Ne jamais négliger ces petits détails qui font la différence.


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